L'INSURRECTION DU CALVADOS CONTRE LA CONVENTION
La Gironde et la Montagne.— Proscription des Girondins. —Etat des esprits dans le Calvados.— La société desCARABOTS. — Son organisation. — Le général de Wimpfen commandant la 14e division militaire et l'armée des côtes de Cherbourg. — Les Représentants en mission. — Formation de l'Assemblée provisoire de résistance a l'oppression. — Arrêté qui ordonne l'arrestation des Représentants.
La Gironde et la Montagne continuaient, au sein de la Convention, ces débals, pleins de fiel et de haine, dont l'Assemblée législative avait vu le prélude. L'une s'appuyait sur la bourgeoisie et voulait gouverner par les classes moyennes,
l'autre sur la multitude et voulait, disait-elle, faire sortir le pauvre de sa misère et le riche de son opulence pour amener le régime de l'égalité. On eût dit qu'il y avait deux Assemblées dans la République, et que chaque jour chacune dressait un acte d'accusation contre l'autre. Je n'ai point a reproduire les scènes de ce drame lamentable. Je n'oublie pas que je n'écris point l'histoire de la Révolution, et que je ne dois m'occuper de ces combats de la tribune et de la place publique qu'au point de vue de la lutte qu'ils provoquèrent dans le Calvados, de la part qu'y prit la ville de Bayeux, et du rôle que remplit dans ce commencement de guerre civile le général deWimpfen. Les journées des 31 mai et 2 juin 1793 fournissent les pages les plus émouvantes de notre histoire parlementaire, et il n'est permis a personne d'ignorer comment éclata dans ces funestes journées l'orage amoncelé depuis longtemps, comment la Montagne, dominée par la Commune de Paris, décréta, sur la motion de Couthon , l'arrestation de deux ministres et de trente-un députés , au nombre desquels se trouvaient trois députés du Calvados, l'abbé Fauchet, Cussy et Henry-La-Rivière.
Le caractère, les talents, les illusions comme les faiblesses des Girondins ont été appréciés diversement , mais on est d'accord pour reconnaître que par les mesures adoptées le 31 mai et le 2 juin, la majorité était opprimée, la représentation nationale violée, son unité brisée, les hommes les plus distingués de la Convention proscrits, et la Commune de Paris devenue la dominatrice du Corps législatif et de la France.
La députalion que le Calvados avait envoyée a la Convention votait presque toute entière avec la Gironde H. Dès le
(*) Fauchet, Cussy, Henry-la-Rivière, Philippe-Delleville, Dumont, Dubois du Bay, Vardon, de Lomont, Doulccl de PontécoulanL— Bonnet de Montry vota seul avec la Montagne.
mois de janvier 1793 elle avait manifesté ses défiances contre « les projets liberlicides d'une minorité turbulente, formant un m parti désorganisateur, à vues mesquines, révoltantes et san- » guinaires.» Elle n'avait cessé de les signaler à l'administration du Calvados a qui entr'autres elle écrivait : « Les Pari- » siens apprendront qu'ils ne sont qu'une partie de la Répu- » blique, que les citoyens des départements les surveillent , » et qu'ils n'ont pas applaudi a la chute du tyran pour ram- » persous le despotisme municipal de Paris P).
C'était donc aux départements qu'appartenait la vengeance, et à une insurrection départementale de punir l'insurrection parisienne.
Parmi les Girondins proscrits était Buzot, député du déparlement de l'Eure. Il accourut a Evreux où déjà étaient arrivés quelques-uns de ses collègues. Son rôle révolutionnaire pendant l'Assemblée constituante, et son talent oratoire lui avaient acquis une haute influence dans ce département. Excitant les populations contre la tyrannie d'une commune usurpatrice, réclamant l'égalité entre tous les départements , il y organisa le noyau d'une insurrection.
Par la correspondance qui précède on doit juger de l'émotion que durent éprouver les populations du Calvados aux premiers bruits de ces violences. Partout on répétait que la Convention était dominée par un parti qui ne lui laissait pas la liberté de délibérer, on discutait publiquement si l'on reconnaîtrait les décrets émanés d'elle jusqu'à ce que la liberté eût été rendue aux députes, et s'il ne serait pas utile d'envoyer des forces sur Paris a l'effet de protéger la liberté des suffrages et de veiller à la sûreté des représentants.
La Société populaire de Caen s'était divisée depuis quel-
(4J Lettres des députés du Calvados.— Archives du Calvados.
ques mois. Une fraction appartenait aux opinions les plus exaltées. C'était celle qui dès le mois de mars 1792 avait salué Robespierre des titres de Père du patriotisme et d'Incorruptible, et qui lui avait écrit : « Robespierre, ce nom qui » fait ta gloire, ce nom qui porte l'effroi dans l'âme des ty- » rans sera le mot d'ordre qui nous ralliera pour les com- » battre ll). » Une autre fraction, affectant une sorte de puritanisme , de respect illimité pour la loi avait fait scission. Elle avait pris pour devise ces mots : L'exécution de la loi ou la mort,
Son programme proclamait pour principes : « Que la sou- » veraineté est le propre de tous et de chacun des humains, » que l'homme n'est assujéti à aucune autre domination qu'à » la volonté de la majorité de ses semblables ; que l'on ne m doit pas abuser des prérogatives de la liberté dont la perte » serait le juste châtiment d'une liberté effrénée qui livrerait » la nation aux horreurs de l'anarchie. »
Cette fraction qui fut connue sous le nom de Société des Carabots joua un rôle très important dans les troubles du département. S'était-elle donné volontairement cette désignation ? Lui fut-elle attribuée par ses adversaires pour la dépopulariser par un nom burlesque? Quels en étaient dans tous les cas le sens et l'origine ? C'est ce qui est resté à peu près ignoré. La seule chose qui soit certaine, c'est que ce nom avait déjà été prononcé au sein des émotions populaires dans la sédition de Rouen a l'occasion des grains en juillet 1789 (2). La singularité de ce nom l'accrédita comme il arrive surtout dans les temps de faction où les partis sont habiles à créer des mots nouveaux pour exprimer des choses nouvelles. La Société d'ailleurs ne le repoussa pas et ce fut sous ce nom
('; Rapport de Courtois. — Lettres trouvées chez Robespierre. P. 102. (2,i Floquct.— Histoire du Parlement de Rouen.— 'T. VU, p. 512.
qu'elle devint généralement connue. Elle prit pour signe dis— tinctif une bande d'étoffe noire portée au bras sur laquelle se détachait en blanc une tête de mort surmontant deux os en sautoir. Des femmes, de ces femmes étranges que les révolutions seules savent produire, faisaient partie de celte société. Créée à Caen, elle eut des affiliations nombreuses dans la Manche, dans le Calvados, et notamment à Baveux C1}.
Elle adopta un drapeau qu'elle fit bénir. Lors de cette bénédiciion , le curé constitutionnel de Martragny prononça un discours qui développait le programme ci-dessus, et revendiqua le nom de Carabots pour ces citoyens respectables qui sont la terreur des malveillants et l'espoir le plus fondé des vrais sectateurs de la loi.
« Agréez, dit-il en terminant son sermon, agréez, ô mon Dieu, et recevez favorablement le serment que nous faisons aujourd'hui d'être constamment fidèles à l'exécution des lois, qui étant le vœu de la majorité, sont en même temps l'expression de votre divine volonté. Frappez dans votre juste courroux, quiconque tenterait d'y porter la plus légère atteinte, et que nos plus petits neveux jouissent avec transport de la liberté que nous leur aurons acquise.»
Chacun des membres prêtait un serment que celte société avait adopté et qui était ainsi conçu : « Je jure de maintenir » la République une , indivisible et populaire, d'observer les » lois qui auront pour but ces principes, et d'exterminer tous » ceux qui voudraient un autre gouvernement!2) m.
Une société constituée ainsi devait être admirablement disposée à se ranger sous la bannière de la Gironde qui invo-
(l) Une des traditions populaires les mieux conservées dans les souvenirs de la population de Bayeux est celle de cet orateur du club, prêtre indigne, qui monté dans la chaire de la cathédrale où la Société populaire était en séance présenta vers le Christ un verre plein de vin et s'écria : a
TA SANTÉ, CARADOT.
(*) Mémoires de Meillan. — Eclaircissements historiques. P. 2G9.
quait la loi outrageusement violée, et la souveraineté du peuple méconnue.
Elle avait pris l'initiative du mouvement en provoquant a Caen la nomination d'une députalion de dix membres des corps administratifs et des sociétés populaires pour présenter à la Convention une adresse contre les mesures anarchiques adoptées déjà dans la séance du 27 mai.
Cette députation était arrivée a temps à Paris pour être témoin de l'insurrection du 2 juin, et des décrets de proscription contre la Gironde. Elle avait en vain tenté de pénétrer au sein de la Convention et d'y faire entendre ses protestations. Repoussée de la barre des pétitionnaires par un décret qui avait pour objet d'étouffer non-seulernent la voix du Calvados, mais celle de tous les départements, menacée dans sa liberté, cette députalion fut obligée de quitter Paris précipitamment. En arrivant a Evreux le 6 juin, elle trouva celte ville organisant sa résistance, et les administrateurs prenant les mesures les plus vigoureuses.
Elle rentra a Caen le 8 juin.
Le soir même, sur sa provocation, les Corps administratifs et judiciaires, et deux députés de chacune des sociétés populaires se réunissent en assemblée générale. La députation rend compte des obstacles qu'elle a rencontrés pour remplir sa mission : « Du sommet du Rocher du Calvados, dit l'orateur, » nous avons aperçu le vaisseau de l'Etat prêt a se briser » contre les écueils qui l'environnent. » Il peint le spectacle d'anarchie et de violences dont la députation a été témoin, ces 100,000 hommes armés de piques et de bayonnettes, ayant des canons braqués contre la Convention. Il invoque la souveraineté du peuple violée, la nécessité de livrer une guerre a mort aux agitateurs et aux anarchistes, et requiert de l'Assemblée générale les mesures énergiques et exlraordi-
n aires que réclamaient les circonstances.
Malgré l'émotion causée par ces récits, la prudence semblait commandée a cette Assemblée par des motifs impérieux. Le département du Calvados n'était pas en effet livré seulement a lui-même. Une armée s'y formait en ce moment sous le nom d'armée des cales de Cherbourg. Elle devait être de 4 7,000 hommes d'infanterie et de 3,000 hommes de cavalerie. Le général de Wimpfen avait été appelé a en prendre le commandement en même temps que celui de la 14e division militaire H. Il n'avait point ambitionné ce poste éminent; mais le témoignage de confiance que lui donna l'administration du Calvados t2) en le sollicitant pour lui, lui avait imposé le devoir de l'accepter. Il s'occupait en ce moment de réunir les troupes disponibles dans les départements dépendant de sa division, et d'organiser avec activité cette armée qui n'était encore à peu près que sur le papier. Le quartier-général était fixé a Baveux où il avait été maintenu (3) malgré une opposition vive et non dépourvue de jalousie de la ville de Caen. La Convention avait envoyé près du général de Wimpfen quatre représentants, Romme, Prieur, de la Marne, Prieur, de la Côte-d'Or, et Le Cointre, de Versailles. Leur mission était de surveiller les opérations de l'armée et de son général, « d'en imposer aux ennemis de l'ex- » térieur, et de faire rentrer dans le devoir les ennemis de » l'intérieur aveuglés par le fanatisme et les préjugés ». Ces quatre Commissaires, arrivés a Bayeux dès le 13 mai (4>, n'a-
(') Arrêté du 23 février 1793.
(2) Lettre des Administrateurs du Calvados du 8 février 1793. — Arch. du Calvados.
(3) Pétition 'de la Municipalité do Bayeux du 22 mars 1793.— Reg. de V Hôlel-de-Ville.
(4j La ville leur offrit le 30 une fète patriotique, dans laquelle ,' à l'exemple de la déesse de la Sagesse, ils parurent armés chacun d'une pique. — Arch. de V Hôlel-de-Ville .
vaient pris aucune part à la chute de la Gironde. Tous jouissaient de crédit et d'influence a la Convention, Romme surtout, fanatique rude et sombre, consciencieux mais redoutable. II y avait donc h tenir compte de l'appréciation que feraient des événements de Paris et ce général à la tête du noyau d'une armée, et d'un état-major déjà nombreux, et ces Représentants investis d'un pouvoir dictatorial illimité.
Les Carabols ne s'arrêtèrent devant aucun de ces obstacles. Convaincus que dans les jours d'agitations populaires on peut tout ce qu'on ose, ils tirent les propositions les plus audacieuses. Proclamer que la Convention nationale n'existe plus pour le Calvados, créer un tribunal pour juger les Maratistes et les factieux de cette secte impie, éclairer la marche des gens suspects, déclarer traître , rebelle a la patrie tout agent qui recevrait ou exécuterait les ordres de la Convention, faire brûler par l'exécuteur public tous les actes ou écrits qui émaneraient d'elle, tels étaient entr'autres, suivant eux, les moyens de sauver la patrie en danger ('). Au milieu de ces orageux débats, des emportements et des menaces (2), l'Assemblée , à deux heures du matin , se proclama en état d'insurrection et de résistance a l'oppression- Elle ordonna résolument l'arrestation immédiate des représentants en mission, et comme à toute insurrection naissante il faut un chef militaire, elle fit un appel à l'épée du général de Wimpfen. Sa popularité, sa renommée, ses relations avec les Administrateurs du Calvados a qui il devait son commandement, l'importance même de ce commandement, expliquent ce choix qui fut fait spontanément et sans son aveu. Ces vigoureuses mesures furent consacrées par l'arrêté suivant :
(') Arch. du Calvados.
(i) On alla jusqu'à menacer de couper la tête aux récalcitrants. — Arch. du Calvados.
t L'Assemblée saisie d'alarme de l'avilissement dans lequel se trouve la Convention nationale, déclarant qu'elle veut résister a l'oppression, et se conserver des otages pour répondre de la sûreté de la représentation du Calvados ,
Arrête : Que les Commissaires de la Convention près l'armée des côtes de Cherbourg seront mis provisoirement en état 'd'arrestation au château de Caen ; que le citoyen Le Normand, président des Carabots, s'associera le nombre de ses frères de cette Société qu'il jugera convenable avec lesquels il va se mettre en marche à l'instant pour effectuer ladite arrestation avec autorisation de requérir, au besoin, du district de Bayeux, la force armée de son territoire.
» Arrête en outre que le citoyen Le Normand requerra la Municipalité de Bayeux d'apposer provisoirement les scellés sur les papiers et registres desdits Commissaires et de s'assurer des sommes qui sont en leurs mains , le tout sauf les mesures ultérieures.
» Que le citoyen Félix Wimpfen, général de l'armée des côtes de Cherbourg, sera invité de se rendre au sein de l'Administration pour une conférence amicale ;
» Entin qu'il va être formé un Comité provisoire d'insurrection et de résistance a l'oppression composé de neuf membres »
Des délégués de l'Orne et de la Seine-inférieure étaient accourus à Caen et prirent part a cette tumultueuse délibération.
Le peuple de Bayeux dans la Cathédrale. — Arrivée de la dépulation de Caen. — Arrestation des représentants Prieur ( de la Côte-d'Or ), et Romme.— Réponse de Ronune. — Départ pour Caen. — Arrivée devant l'Assemblée. — Adresse de l'Assemblée à tous les départements. — Appel à tous les bataillons de la Garde nationale. — Manifestation Montagnarde a Bayeux.
La Société populaire de Bayeux avait devancé de deux jours l'élan qui n'éclata à Caen que le 8. Dès le 6 juin un
de ses membres avait provoqué l'indignation du Club contre les actes liberticides de la Convention et protesté contre k le » fanatisme politique non moins dangereux que celui de la » religion.»
Les Corps administratifs de Bayeux avaient convoqué le peuple pour le 9 juin, dans la Cathédrale, afin d'y signer une adresse dans laquelle la ville « fière de sa conduite sans re- » proche depuis le commencement de la Révolution, plus » fière encore de son amour pour la liberté , fondée sur le » respect des lois, ne voulant point être la dernière a don- » ner l'exemple de la résistance à l'oppression, enjoignait à » la Convention de rapporter ses décrets comme attentatoires » à la représentation nationale et h la souveraineté du peu- » pie ('). »
Les Citoyens s'étaient rendus en foule a la Cathédrale. Les motions les plus ardentes se succédaient dans la chaire épiscopale métamorphosée en tribune populaire, lorsque la députation de Caen fut annoncée. Introduite au sein de l'Assemblée déjà frémissante, Le Normand, président, des Carabots, prend la parole. Il peint avec énergie les dangers de la situation, la liberté violée, la souveraineté du peuple outragée, la Convention se décimant elle-même, la mort planant sur la tête des députés du Calvados, la nécessité d'avoir des otages pour répondre de ces vies précieuses, et termine par demander a la Municipalité de Bayeux son concours pour assurer le succès de sa mission périlleuse, l'arrestation des représentants.
Electrisés par celte peinture de l'odieuse tyrannie exercée par Paris et menaçant les départements, les citoyens de Bayeux acclament avec transport celle demande , et sur-lechamp nomment huit Commissaires pris dans le sein de la
(') Déclaration des sentiments de la ville de Bayeux.— Imp. de Nicolle.
Municipalité pour accompagner a l'hôtel des Représentants la
députation de Caen.
Prieur (de la Marne), et Le Cointre étaient partis en mission à Coutances. Les représentants Prieur (de la Côte-d'Or), et Romme étaient seuls a Baveux.
Les Commissaires de la Municipalité de Baveux revêtus de leurs écharpes furent introduits dans une salle du couvent de la Charité, a droite, au rez-de-chaussée, où ils trouvèrent les deux députés assis devant une table de travail. Le général Wimpfen était déjà arrivé. Il se tenait debout près d'eux, muet et pensif, concentrant ses réflexions, ému de la responsabilité qui allait peser sur les auteurs de cette guerre civile qu'il n'avait aucun moyen d'empêcher, et surtout préoccupé de cette conférence amicale a laquelle il était convié par un vœu populaire qui ne laissait guère de place au refus. On assure que dans l'entrevue qu'il avait eue avec les Représentants, avant l'arrivée des Commissaires, ceux-ci avaient jusqu'à certain point levé ses scrupules en lui disant que la Constitution nouvelle qui devait être publiée sous peu de jours portait « que le peuple a le droit de s'insurger contre » l'oppression lorsqu'un seul de ses membres est opprimé, » et que puisque le département du Calvados se croyait opprimé, il avait le droit de s'insurgercontre les oppresseurs ('). Soit que le Général se défiât de ce langage, qui pouvait cacher un piège, soit qu'il fût retenu par la crainte d'être entraîné par la pente au-delà du mouvement d'impulsion, — car si dans les émotions populaires on sait d'où l'on part, on ne sait jamais où l'on va, — il évita de se prononcer.
L'un des Commissaires de Bayeux s'avança vers les Représentants et leur annonça avec égards et non sans quelque émotion , qu'ils étaient constitués prisonniers, et que les
(') Jîaranle.— Ilisl. de la Convention.
scellés allaient être apposés sur leurs pièces el papiers dont il devait être fait un inventaire. Ni Prieur, ni Romme ne parurent intimidés. Romme répondit d'un ton impassible :
u Citoyens officiers municipaux, les individus ne sont rien « quand il s'agit de l'intérêt général. Le salut public com- » mande sans doute la mesure qu'on vous ordonne de pren- » dre, et pour lui nous ne regretterions pas même le sacrifice » de noire vie s'il pouvait être utile a l'affermissement de la » liberté et de l'égalité que nous avons juré de maintenir. » Nous vous demandons seulement d'emporter nos porte- » feuilles et quelques linges et bardes après que vous aurez » vérifié ce qui nous sera délivré.»
L'inventaire de tous les papiers fut fait avec le plus grand soin, et ne fut clos qu'à huit heures du soir.
La nuit approchait, la foule s'était portée autour du couvent de la Charité. Il était à redouter que quelques manifestations n'outrageassent à leur départ les deux Représentants que la ville venait de fêter il y avait à peine quelques jours. Une voiture les attendait à la porte, et avant qu'ils sortissent accompagnés du général de Wimpfen et des autres personnages ci-dessus nommés , l'un des Commissaires de la Municipalité, debout sur le perron élevé de la porte d'entrée adressa a la foule qui stationnait sur la place Saint-Patrice l'allocution suivante :
a Citoyens , » En conséquence des ordres qui nous ont été adressés, nous remettons entre les mains du citoyen Le Normand, Commissaire du département et de la force armée qui l'accompagne les Représentants du peuple près l'armée des côtes de Cherbourg. C'est un dépôt sacré sur lequel tout Français doit veiller sans cesse, et nous ne doutons pas qu'il ne soit soigneusement gardé. Ceux auxquels nous le coulions en répondront non-seulement aux Départements auxquels ils appartiennent, mais a la République entière. Le caractère auguste de Représentant du peuple dont ils sont revêtus les rend inviolables, et nous aimons à leur rendre ce témoignage public, ja-
mais ils n'ont professé parmi nous que les principes du patriotisme le plus pur et toutes leurs actions ont été marquées au coin de la Bienfaisance et de l'Humanité.»
Ces paroles calmèrent la multitude. Aucuns cris, aucunes vociférations ne se firent entendre. Un officier municipal, M. Gardin-Néry, monta près d'eux dans la voiture qui leur était destinée, et ils partirent escortés par la gendarmerie et parles délégués des Sociétés populaires (*),
A leur arrivée a Gaen, ils furent conduits à l'hôtel d'Espagne, rue Saint-Jean, préparé pour les recevoir provisoirement en dépôt, sous la garde d'une force armée, et dès le matin ils entrèrent dans le sein de l'Assemblée générale provisoire avec les Commissaires qui les avaient accompagnés.
Le Président leur annonça que le peuple venait de reprendre ses droits usurpés par une faction dominatrice, qu'il entendait les garder pour otages , et au nom de l'Assemblée il jura de maintenir l'unité et l'indivisibilité de la République.
<f Mon collègue et moi, répondit froidement Romme, nous » faisons le même serment ; nous nous soumettons à la me- » sure de surveillance prise par les Autorités et les Citoyens » de Bayeux et de Caen , mais nous demandons qu'on in- » forme des mesures exercées contre nous les départements » dont nous sommes les Représentants et la Convention na- » tionale.»
« La Convention nationale! «reprit le Président», nous ne m la reconnaissons plus ! Le décret d'accusation qu'elle a » rendu contre plusieurs députés a brisé le lien qui unissait » le peuple et elle. »
A l'instant et en présence même des Représentants, l'As-
(') Procès-verbal du 9 juin 1793.— Rc<j. de l'H6tel-de-Ville.
semblée vota a l'unanimité un appel aux armes a tous les départements :
t Aux armes, Citoyens ! s'écriait-elle. La souveraineté du peuple avilie est a la veille de passer dans les mains d'une faction, coalition impure de fous les Jiommes qui ont soif de l'or et du sang.
» Aux armes, Citoyens ! ou demain tous les départements seront tributaires de Paris, comme autant de Provinces conquises.
î Non, il n'en sera pas ainsi. Du Nord au Midi tous les départements s'ébranlent et marchent à grands pas vers le repaire du crime.
» Dans cette sainte croisade une goutte du sang de nos frères ne sera pas répandue. La majorité opprimée des habitants de Paris nous appelle pour briser le joug de fer que leur faiblesse a laissé forger ; ils attendent avec impatience que nous soyons à leurs portes pour nous amener en triomphe les vertueux représentants qui gémissent aujourd'hui sous le couteau des assassins, et pour livrer à notre juste vengeance les chefs de cette ligue odieuse qui a osé se former contre la souveraineté d'un grand peuple.
» Hâtons-nous donc de nous réunir au rendez-vous, braves guerriers, descendants des Normands dont le nom toujours formidable aux habitants de Paris fait encore pâlir nos nouveaux tyrans.
» Fauchet, Henry-Larivière et les membres les plus purs de la Convention sont sous le poignard, armez-vous donc, Citoyens, formez vos bataillons. Il n'y a pas un moment à perdre pour les arracher à leurs bourreaux.»
Les députés de Bayeux admis à celte Assemblée firent connaître que cette ville s'était aussi déclarée en insurrection. Ils jurèrent de faire cause commune avec les Citoyens de Caen , et de consacrer leurs vies et leurs fortunes à la liberté. Un' appel fut fait a tous les bataillons de la Garde nationale et des Registres ouverts pour recevoir les noms de tous les volontaires.
On a dû remarquer que des deux Représentants arrêtés, un seul, Romme, prit a diverses reprises la parole. Prieur, de la Côte-d'Or, garda presque toujours le silence. Ce Représentant ne s'était prononcé ni pour la Gironde , ni pour la Montagne. Il était jusque-là resté étranger à leurs démêlés, à leurs passions. Il se décida à rester fidèle à cette dernière
moins a cause de ses sympathies pour elle, que parce que la majorité de la Convention s'y était ralliée, et que celte majorité ne cessait pas d'être pour lui la représentation nationale.
Tel est l'épisode intéressant de cette arrestation de deux représentants jusques- la réputés inviolables faite par l'administration de Bayeux avec convenance et qui faillit l'exposer à de grands dangers.
Ce n'est pas cependant qu'à Bayeux même l'enthousiasme pour les Girondins fût unanime. Les Montagnards y comptaient des partisans remuants et actifs, qui coururent les campagnes, et firent leurs efforts pour empêcher le dépari des volontaires, qui provoquèrent par des injures les Carabots venus a Bayeux, répandirent a profusion et a leurs frais des feuilles civiques de nature a refroidir le zèle pour l'insurrection ('), et qui plus tard se firent un mérite de leur opposition. Neuf d'entr'eux signalés comme les plus dangereux furent quelques jours après enlevés pendant la nuit, transférés au château de Caen, et relâchés après un court emprisonnement.
Hésitations du général de Wimpfen. — Il se rend à l'Assemblée. — Attaques contre lui.— Sceau de l'Assemblée. — Envoi de Commissaires dans les départements.— Emprisonnement des Représentants dans le château de Caen. - Froideur de la Manche et de la Seine-Inférieure. — Mesures prises par Trieur, de la Marne, et Le Cointrc.— Débats à la Convention à l'occasion de l'insurrection. - Réponses de de Wimpfen aux ministres de la justice et de la guerre. -Dénonciation à la Convention.— Décret d'accusation et de destitution.
Jusques-là l'autorité administrative seule avait parlé. L'au-
(') Première lettre aux représentants Bouret et Fremenger.
lorité militaire gardait le silence. Le peuple de Bayeux s'était porté chez le général Wimpfen qui avait évité de répondre a la proposition de se mettre a la tête de l'insurrection. De son côté le Procureur-syndic du département , Louis Caille, jeune homme de 25 ans, plein d'ardeur, doué d'une extrême facilité de langage et d'une éloquence insinuante , avait cherché à arracher son aveu. D'un caractère trop réfléchi pour se jeter à l'étourdie dans une guerre civile, le général n'avait point cédé à ces premières tentatives. Il voulait sans doute examiner les chances du succès, s'éclairer sur l'inflexible nécessité des mesures qui devaient fermer tout accès a la conciliation.
Le 10 juin il se rendit a la conférence amicale à laquelle l'Assemblée l'avait invité, d'une manière si impérieuse. Dans l'intervalle il avait adressé au Procureur - syndic , Caille, une lettre dans laquelle examinant de sang-froid les chances de l'insurrection, il écrivait : « Si jamais la Monta- » gne venait a crouler, elle écraserait dans sa chute la Plaine, )) et avec elle la liberté (*). » Ces expressions qui témoignaient de craintes s'accordaient mal avec l'ardeur de Caille. Au sein de l'Assemblée il attaqua le Général, lui reprocha celte lettre, et finit par déclarer qu'il n'avait point sa confiance.
De Wimpfen répondit avec calme, interpréta avec une grande présence d'esprit les termes de cette lettre compromettante, et évitant toutes fois de se lier par le serment de résistance a l'oppression , il se borna a jurer de livrer la guerre aux anarchistes, et de ne mettre bas les armes que lorsque les factions seraient anéanties. L'Assemblée déclara qu'elle était satisfaite; mais ce n'était point la prendre le commandement de l'insurrection, et il était évident qu'on aliènes Archives du Calvados,
dait de lui une détermination plus énergique.
Cependant l'Assemblée provisoire, en attendant l'arrivée des délégués des autres départements insurgés avait formé son bureau. Elle adopta un sceau particulier pour apposer a ses actes (*). Elle envoya des Commissaires dans les départements pour régulariser et centraliser les moyens dont l'insurrection pourrait disposer. C'était dans son sein que venaient aboutir toutes les correspondances, et se former en faisceau toutes les adhésions.
Une de ses premières résolutions fut d'ordonner que les deux représentants arrêtés seraient, par mesure de sûreté, conduits au château de Caen. Ils y furent établis, le 12 juin, dans la maison qui avait été précédemment occupée par le chapelain du château. U.'fense leur fut faite de sortir de cette maison et du jardin y attenant. On laissa a leur disposition un jeune domestique qu'ils avaient amené (2 .
Les Commissaires envoyés dans les déparlements avaient la mission de généraliser l'insurrection, de provoquer des levées d'hommes, des réquisitions de chevaux, des versements d'argent. Ils ne trouvèrent pas partout les esprits a la hauteur de ceux du Calvados. Dans la Manche, l'Administration influencée par la présence de Prieur (de la Marne) et de Le Cointrc avait pris une délibération contraire a l'insurrection. Dans la Seine-Inférieure, l'élan ne fut pas plus ardent. Aux excitations de l'Assemblée du Calvados, ce département répondit (c qu'il reconnaissait la justice de la cause pour laquelle
(!1 Ce sceau curieux consistait dans un oeil traversé par une pique supportant le bonnet de la liberté, la pique reposant sur le livre de la loi fermé, et sur lequel était une épée nue, couchée, avec cette exergue : Comité général du département du Calvados.— Arch. du Calvados.
i") Leur mobilier très modeste fut fourni par un tapissior de Caen à raison de 20 francs de loyer par mois pour chacun.— V. les mémoires de dépenses aux archives du Calvados.
» le Calvados s'insurgeait, mais qu'il craignait la violence des » mesures adoptées qui pouvait donner à la France la guerre » civile.» L'Assemblée du Calvados inquiète de ces hésitations multipliait pour les vaincre les Manifestes et les Proclamations a ces départements. « Frères, leur disait-elle, « ces » délibérations qui nous attristent ne sont pas votre ouvrage. » Vos yeux sont ouverts , vous connaissez toute l'audace du » crime, et quand nous rejoindrons les cohortes nombreuses m qui s'avancent de tous côtés, aucune phalange des fils de » Guillaume ne manquera au rendez-vous. Hâtez-vous donc » de vous joindre à vos frères. Allons arracher au fer des » assassins la représentation nationale et le bon peuple de » Paris qui nous appelle (*).»
Lorsque Prieur ( de la Marne ) et Le Coinlre eurent connaissance de l'arrestation à Baveux de leurs collègues, se considérant comme investis de tous les pouvoirs de la Convention, ils prirent un arrêté par lequel ils ordonnèrent a l'Administration du Calvados de se rendre immédiatement à Coutances avec tous les papiers, registres et procès-verbaux. A celte occasion le général Wimpfen faisant un pas de plus, de son autorité privée et comme général de l'armée des côtes de Cherbourg , donna l'ordre aux Administrateurs de désobéir et de rester a leur poste (2), De leur côté, Prieur (de la Marne) et Le Coinlre répondirent par un arrêté suspendant le général de Wimpfen de ses fonctions et défendant aux troupes et aux autorités d'obéir à ses ordres.
Il importe de connaître quelle impression produisirent dans la Convention ces graves manifestations et surtout l'arresta-
('; Les Habitants du Calvados aux Habitants de la Manche. — L'Assemblée centrale du Calvados à l'Administration de la Seine-Inférieure.— De l'imprimerie de Le Roy. 1793.
(■) Arch, du Calvados.
lion des représentants à Bayeux (l).
Ce fut par une lettre du généra! de Wimpfen écrite au ministre de la guerre que la nouvelle en parvint dans la séance du 13 juin ; elle y jeta une sorte d'effroi. Le représentant La Croix se précipite à la tribune et demande, aux applaudissements unanimes, que tous les députés du Calvados soient mis en arrestation pour répondre de la sûreté des Représentants arrêtés. Cette proposition parut a Thuriot contraire a l'indivisibilité de la République. « Il faut espérer, dit-il, que m dans le Calvados le peuple qui est grand, qui est juste, » imitera le peuple de Paris lorsqu'il sera instruit des machi- » nations employées pour perdre la liberté. Attendez , crai- « gnez que par une mesure précipitée vous ne frappiez l'in- » nocent au lieu du coupable.)) Le Gendre, partisan des mesures les plus expéditives recommande a la Convention de ne pas se laisser endormir, et demande qu'elle prononce surle-champ l'arrestation; le farouche Coulhon, celui sur le rapport duquel a été consommée la ruine de la Gironde, va plus loin. Il propose un décret d'accusation contre les administrateurs qui se sont permis d'arrêter les représentants.
C'est alors que de Ponlécoulant, député du Calvados, crut devoir parler sur la mesure : « J'ait fait, dit-il, depuis long- ); temps le sacrifice de ma vie : on peut faire de moi ce qu'on » voudra; mais on n'asservira pas mon opinion. Je suis ré- » signé; si je combats la mesure des otages, ce n'est point w à cause qu'elle me concerne , mais parce que je la crois )) mauvaise et contraire a l'unité et a l'indivisibilité de la Ré- )) publique. Je demande que le Comité de salut public soit )) chargé de faire un rapport pour rendre justice a tout le )) monde.»
Danton dont la violence se laissait quelquefois fléchir par
(!) Séances des 13 et 14 juin 179.3.
la justice repoussa toutes poursuites et finit par demander qu'on accorde vingt-quatre heures aux Administrateurs qui auront pu n'être qu'égarés, sans cependant donner une amnistie aux instigateurs.
Sur ces entrefaites , arrivèrent deux lettres adressées à la Convention, l'une par Prieur (de la Côte-d'Or) et de Romme, l'autre par Prieur (de la Marne). La première annonçait leur arrestation sans aucuns détails et se terminait par ce post scriptum :
« P. S. Notre arrestation peut prendre un très-grand caractère et prévenir le fédéralisme qui vous menace, surtout si, comme nous vous le demandons , vous la confirmez et nous constituez otages pour la sûreté des représentants détenus à Paris.
Cette demande parut extraordinaire et une voix fit observer que d'après les caractères de l'écriture on semblait avoir forcé la main de Romme a écrire ce paragraphe, ù Vous vous » trompez, cria Couthon, Romme serait libre au milieu de » toutes les bouches à feu de l'Europe.»
La lettre de Prieur (de la Marne) annonçait que le département de la Manche protestait contre les mesures prises par celui du Calvados et qu'il se proposait d'envoyer a Paris une force armée pour protéger la Convention contre le fédéralisme. « Nous expédions, ajoute-t-il, un courrier au général » de Wimpfen pour lui enjoindre de faire respecter les repré- » sentants du peuple. Il a répondu à notre lettre , et nous
» sommes occupés a examiner sa conduite » Enfin sur la
demande de Robespierre la Convention se borna a déclarer que le département de la Manche avait bien mérité de la Patrie, et ne statua ni sur le sort des députés du Calvados ni sur celui des administrateurs.
L'irrésolution apparente du général de Wimpfen donnait a
la Convention des inquiétudes. Pour s'assurer de ses dispositions le ministre ordonna au général Dupuch de partir pour Caen et de lui rendre compte de l'état des choses H. Arrivé le 18 juin ce général ne put obtenir de de Wimpfen la confidence de ses projets ; mais il se retira avec la pensée que le mouvement populaire l'entraînait.
Le ministre de la justice envoya alors au général de Wimpfen l'ordre de faire mettre en liberté les représentants arrêtés ; il en reçut par le même courrier un accusé de réception conçu dans ces termes brefs et énergiques : «Reçu la dépêche du Minisire de la justice concernant les événements de Caen
QUI SONT PLUS FORTS QUE LES MINISTRES l2).
De son côté le ministre de la guerre fui expédia l'ordre de se rendre a Paris sur le champ. Trop prudent pour obéir a une injonction qui ressemblait a un appel a la barre, avantcoureur de sa condamnation, il répondit i3) par cette lettre hardie :
i I! est très aisé de faire un nouveau théâtre de la guerre, il est encore plusaiséde maintenir la paix. Que le Comité de salut public fasse rapporter les décrets contre les administrateurs de divers départements ainsi que les décrets qui ont provoqué l'insurrection. Songez que le Calvados est fort de trois autres départements et de toute la ci-devant Bretagne dont le Comité central s'établit à Caen pour le maintien de la République une et indivisible. Voyez le peuple en fermentation et les sages usant de tous leurs moyens pour le calmer. Si le Comité et la Convention persistent à voir à rebours, ils doivent s'attendre à de grands malheurs. Il est dans la nature de se mettre sur la défensive, et même sur l'offensive quand on se voit attaqué. Le général ne pourrait faire le voyage de Paris qu'accompagné de GO,0CG hommes. L'exigerez-vous de lui?
Dans cette lettre était inséré un billet confidentiel au Mi- Ci Guerre des Vendéens et des Chouans.— T. 1er. P. 365. {*) Moniteur.— Juin 1793.
") Idem.
rustre que celui-ci n'osa probablement pas détourner, et qui contenait ces deux lignes :
t Pour Dieu , révoquez tous les décrets , envoyez un homme qui ne soit » pas abhoré : du reste restez tranquille et laissez-moi faire. >
Une lettre ou proclamation au club de Cherbourg dans laquelle le général de Wimpfen déclarait : « qu'il n'y avait plus » à choisir, qu'il ne pouvait plus voir dans la Convention que » des procureurs qui veulent dicter la loi à des commettants, » que le peuple leur avait dit : vous n'avez plus ma con- » fiance, vous n'êtes plus rien, et que dès-lors ils n'étaient » rien pour lui, » acheva de dessiner sa position. Ces hésitations qu'on lui a reprochées étaient finies. De Wimpfen était devenu le général de l'insurrection girondine. Il n'y avait plus a se tromper sur ses résolutions.
La Convention voulut le frapper de suite. Le 26 juin, Barrère monte à la tribune et prononce le discours suivant (') :
« Je viens vous présenter une mesure contre un général qui a imité Lafayetteet Dumouriez. Telle est la maladie attachée aux Républiques naissantes qu'elles ont un grand nombre de traîtres à punir. Telle est une autre maladie plus dangereuse encore, c'est l'ambition des généraux qui amène la chute des Empires L'histoire en fournit des preuves multipliées, et si l'on en doutait encore il suffirait de lire les deux premières pages de notre Révolution où sont signalés Lafayette et Dumouriez, et à la troisième vous allez rencontrer Félix de Wimpfen.
(') On trouve dans une tragédie de Charlotte Corday, composée par Salles, l'un des proscrits, avant de monter sur l'échafaud , à Bordeaux , ces vers, qu'il met dans la bouche de Barrère :
« Déjà dans la Neustrie un chef est désigné , Wimpfe outragé par nous, justement indigné Quand par un délateur faisant flétrir sa gloiie Nous voulûmes le perdre au sein de la victoire , Wimpfen dos fiers Normands guide les bataillon», Aux Normands irrités s'unissent les Bretons, Indomptables enfants de l'ancienne Armoricpie, Ardents amis des lois et de la République.»
L'orateur rend compte des lettres de de Wimpfen et des mesures prises contre lui par Le Cointre et Prieur ( de la Marne), et il termine ainsi :
» Votre Comité a regardé ces mesures comme insuffisantes ; il n'a pas oublié que Wimpfen imitant Lafayette avait fait arrêter les membres de la représentation nationale. Il a vu aussi que dans un pays où il y a onze armées en activité, si toutes les tètes des généraux ne pliaient pas devant la loi il n'y aurait qu'une longue suite de mouvements anarcbiques. Il n'hésite donc pas à vous proposer de le décréter d'accusation,*
Les députés Gaston, Bentabolle et Sergent renchérirent sur cette proposition qui leur paraissait trop douce. Barrère accusé de douceur ! Ils demandèrent que pour punir l'insolence de Wimpfen il fut mis hors la loi, que tout soldat fût autorisé a courir sus, et qu'il fût déclaré traître a la patrie. Coulhon est entendu. Il se borne à faire remarquer que Wimpfen a cessé d'être général des troupes républicaines pour commander celles de Messieurs Buzot, Barbaroux, Gorsas et La Rivière et appuie fortement le décret d'accusation. La Convention rend ce décret dans les termes suivants :
« La Convention nationale décrète d'accusation le général Félix Wimpfen, commandant en chef l'armée des côtes de Cherbourg,
» Le général Félix de Wimpfen est destitué du commandement de ladite armée. 11 est défendu à toutes les autorités constituées et aux citoyens de lui obéir.»
C'est le second décret qui a dix mois d'intervalle fut prononcé sur le général de Wimpfen. Le premier proclame qu'il a bien mérité de la patrie (*J et le second l'en proclame l'ennemi !
Pendant qu'à Paris, au sein de la Convention, il ne s'élève que des cris de vengeance contre le général de Wimp-
(') Page 231.
fen, il recevait de toutes parts dans le Calvados et les départements voisins des témoignages d'une confiance sans bornes, des félicitations sur sa résolution, des encouragements a agir « avec fermeté et célérité », et l'instante prière de ff prendre sans retard le commandement des forces départementales (*).»
Les Girondins à Caen. — Leurs discours. — Leurs relations avec, le général de Winjpferi. — Départ des Conventionnels restés dans la Manche.
Dans la journée du 26 juin, où le décret contre Wimpfen était rendu, Guadet, déguisé en ouvrier tapissier, Louvet, Potion, accompagné de son fils âgé de dix ans, arrivaient a Caen avec Meillian et Salles. Ils y furent rejoints par trois jeunes écrivains de talent dévoués a leur cause, Girey-Dupré, RioufTe et Marchena. Après eux s'y rendirent successivement à quelques intervalles Lanjuinais, Bergoeng, Valady, Mollevault , Cussy, Duchâtel et Kervélégan. Gorsas, La Rivière, Buzot et Barbaroux y étaient déjà depuis quelques jours. Caen avait été choisi par les proscrits qui s'y rendirent les premiers comme lieu provisoire de ralliement et de refuge. Tous avaient quitté Paris sans argent, sans assignats, sans effets. Les détails donnés par Buzot sur leur situation sont de nature a inspirer la pitié (2). Leur pénurie était telle que l'Administration de
(* J Lettres diverses. — Arch. du Calvados. ,2) Mém. de Buzot.— V. 36.
Caen fut obligée de leur fournir des aliments ('). Voulant aussi k leur offrir une honorable hospitalité » elle leur affecta pour résidence l'hôtel de la ci-devant Intendance, et prescrivit « qu'il fût meublé de tous les objets nécessaires et convenables ». On leur donna une garde d'honneur (').
Aucun projet de résistance ouverte n'avait été concerté entr'eux. Sans accord et sans prévoyance, ils se trouvèrent entraînés par le mouvement de l'opinion plutôt qu'ils ne l'inspirèrent et le dirigèrent. Ce fut leur arrivée successive a Caen qui détermina le choix de cette ville comme centre de l'insurrection et qui lui fit donner la préférence sur la Bretagne où le mouvement s'était prononcé même avant la Normandie (3i. Les délégués d'Ille-et-Vilaine s'étaient aussi rendus dans cette ville pour concourir a la résistance , après avoir de leur côté publié une lettre chaleureuse annonçant leur concours (*).
La présence a Caen de tous ces députés proscrits par la Montagne, arrachés a leur poste et menacés du dernier supplice, leurs discours et leurs excitations fournissaient un aliment a l'ardeur des esprits. C'était la tribune de la Convention transportée a Caen; c'étaient les voix les plus éloquentes, les orateurs les plus renommés, changeant de théâtre et animés par le danger.
Quoiqu'ils ne lissent pas partie de l'Assemblée de résistance à l'oppression, qu'ils ne fussent pas toujours d'accord entr'eux ni sur leurs projets, ni sur leurs moyens , qu'ils n'eussent arrêté aucun plan militaire ni politique (5), ils exer-
(*) M cm. de Meilhan. —P. 7">.
(2) Archives du Calvados.
' Manifeste aux Parisiens par l'Assemblée centrale provisoire d'Illeet-VUaine.
(*J Lettre des délégués de la !>retagne.— \mp. a Caen, chez G. Le Roy. -1 79.-3.
(5) Ment, de Buzot.
çaient une certaine influence sur les déterminations de cette Assemblée.
Chacun d'eux y parlait. Tantôt c'était ou Gorsas , rendant compte des derniers événements , — ou Guadet jurant amitié, fraternité et reconnaissance au nom de la Gironde, et s'écriant : « Quant a moi, le département de la Gironde » et celui du Calvados se confondront toujours dans mon » cœur, el si je tiens à l'un par ma naissance, je tiendrai a » l'autre par le sentiment ! » — tantôt c'était Louvet arrivant dans cette ville de Caen « qu'on a si bien nommée , « dit-il, la Marseille du Nord, échappant au fer de ses bour- )) reaux, qui sont aussi les bourreaux de la patrie, jurant » de sauver la République ou de mourir ; » — c'était Kervélégan exprimant sa joie d'être arrivé sur une terre hospitalière, « d'y trouver des frères et des amis, après quatre ans » de travaux pour la liberté, et résolu de périr avec elle ; » — enfiu, c'était Barbaroux , le plus jeune, le plus beau de tous , « vouant sa haine aux nouveaux tyrans de sa patrie , » reportant ses regards sur le lieu de sa naissance en abor- » dant sur une terre libre, épanchant son âme dans celle des « Normands et s'écriant avec eux : la République sera » sauvée !»
Malgré sa grande réputation d'éloquence, Buzot parla peu. Il se montrait convaincu de l'inutilité des efforts qu'on pourrait tenter. Il préférait se sacrifier en marchant dans les rangs des simples soldats, ne voulant pas , disait-il, se contenter d'élever les mains vers le Ciel pendant qu'on se battrait dans la plaine (l).
Le pouvoir exécutif ne perdait pas de vue le décret d'accusation que la Convention avait prononcé contre le général
(*J Mémoires de Buzot.— -P. 145.
Wimpfen. Un courrier extraordinaire fut envoyé a Caen pour en presser l'exécution. L'Assemblée générale était en séance le 28 juin. Le courrier y fut introduit, et le général de Wimpfen , le Maire , le chef de la Légion et le commandant de la Gendarmerie reçurent en même temps de ses mains une arapliation de ce décret. Déposant les dépêches du ministre sur le bureau sans les ouvrir, ils déclarèrent ne pouvoir reconnaître les ordres d'un ex-ministre. L'Assemblée applaudit avec enthousiasme, leur témoigna sa satisfaction, et déclara « que » Wimpfen n'a rien a craindre, qu'il est parmi des frères, et » qu'on a pourvu a sa sûreté.»
C'est en ce moment que Pélion et Lanjuinais parurent pour la première fois au sein de l'Assemblée. Pétion, qu'on saluait en 1792 par le cri de Pélion ou la mort, et qu'en 1793 on menaçait par cet autre cri Pétion à l'échafaud , prit la parole pour féliciter les Magistrats du peuple du grand caractère qu'ils avaient montré. « Victime échappée aux as- » sassins , il vient chercher un asile sur la terre libre et » hospitalière du Calvados contre ces hommes de boue et de m sang qui veulent asservir la République à leur insolente » domination.» Lanjuinais prononça quelques paroles fermes et touchantes, et témoigna au milieu des plus vifs applaudissements sa confiance à ses frères du Calvados.
Si le général de Wimpfen eût pu se bercer d'espoir dans le succès, jamais son rôle n'aurait été plus brillant qu'en ce moment. Entouré de gloire et de popularité , acclamé de la foule, aimé des Normands, ayant la confiance des Bretons, il avait conquis l'estime des Girondins. Buzot ('), l'homme d'état du parti, et Barbaroux (2) son plus brillant orateur, s'é-
(•) V. Mémoires de Bu:-ot.
(2J V. Mémoires de Barbaroux. — Mon père s'était épris d'un véritable attachement pour \m.— (Notice d'Oyé Barbaroux sur son pire. P. 29.)
laient attachés à lui. Guadet, Pétion, Kervélégan étaient sous le charme de sa conversation non moins heureuse en inspirations qu'en hasard de réparties. Louvet seul lui témoignait - de la défiance, mais son imagination romanesque et son esprit naturellement soupçonneux étaient du crédit a son jugement. Loin d'avoir nui au général de Wimpfen la réserve qu'il avait mise a se décider était considérée comme la mesure de sa sagesse et de sa réflexion.
C'était sans doute dans un de ces moments de présomptueuse confiance qu'il écrivait a Custine : « Gardez vos ba- » taillons. Chargez-vous des ennemis du dehors, et je me » charge de ceux de l'intérieur (*). »
Le département de la Manche sans se prononcer pour l'insurrection avait cependant forcé Prieur (de la Marne) et Le Cointre de le quitter. Ayant manifesté des craintes sur leur sûreté à travers le Calvados, on leur donna deux Commissaires de ce département pour les accompagner jusqu'à la limite. Victor Féron, adjudant de place a Gramille, rendait compte de leur voyage le 28 juin à Gorsas, dans le style de l'époque : « Nos Montagnards expulsés de Coutances ont été » hués en passant parGranville, épierrés a Avranches, et je ne » doute pas qu'on leur ait craché au visage a Villedieu, en at- » tendant qu'on les fasse pendre à Domfront.» Ils furent non pendus, mais arrêtés à Vire, et bientôt mis en liberté sur un ordre de l'Assemblée centrale (2).
;') Toulongeon.— Histoire de la Révolution.— T. IV. \\. 19. r) Archives du Calvados.
Organisation définitive de ['Assemblée centrale de résistance a l'oppression.— But déterminé de l'insurrection. — Départ des premiers bataillons.— Arrivée des bataillons bretons. — Leur chant de guerre. — Proclamations aux départements. — Proclamations aux Parisiens. — Difficultés de toutes sortes. Embarras financiers. — Menées sourdes de la Convention.
Pendant ce temps les délégués des départements insurgés s'étaient enfin réunis en assez grand nombre a Caen. Ils formèrent définitivement PAssemblée centrale de résistance a l'oppression, composée des délégués des divers départements. Elle fonctionnait en face de I'Assemblée générale des corps administratifs du Calvados. La première concentrait en ses mains lous les pouvoirs généraux. Supérieure à toutes les autorités elle était le centre auquel allaient aboutir toutes les mesures insurrectionnelles. La seconde exerçait ses fonctions dans les intérêts uniques du département.
Le premier soin de l'Assemblée centrale fut l'organisation militaire de l'insurrection (*).
Elle notifia son installation par l'arrêté suivant :
« Les Députés nommés par les Communes et Assemblées primaires- des départements du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de la Mayenne, d'IUc-et-Vilaine, de la Loire-Inférieure, du Calvados, réunis a Caen ,
(') La ville de Bayeux devait fournir 10 grenadiers, 92 fusiliers et 10 ea noniers.
» Considérant que la gravité des circonstances ne leur permet pas d'attendre plus longtemps l'arrivée des Députés des autres départements qui doivent se joindre à eux ;
» Considérant que la formation de leur Assemblée ne peut être différée sans compromettre la chose publique dont le succès dépend de l'ensemble et de l'unité des mesures ;
» Vérification faite de leurs pouvoirs,
» Jurent guerre éternelle aux Tyrans, aux Traîtres, aux Anarchistes ; Jurent de maintenir la Liberté, l'Egalité, la République une et indivisible, la sûreté des personnes et des propriétés; jurent de n'employer les pouvoirs qui leur sont confiés que pour faire respecter la souveraineté du peuple ,
î Et déclarent, au nom de leurs Commettants, qu'ils se constituent en Assemblée centrale de résistance a l'oppression.
j L'Assemblée arrête que le présent arrêté sera imprimé et affiché dans l'étendue des départements réunis, et envoyé aux autres départements de la République.
Elle prit ensuite un arrêté par lequel elle déclara nuls tous les actes de la Convention depuis le 27 mai, et appela officiellement le général de Wimpfen au commandement des armées DÉPARTEMENTALES.
Le général se mit directement en rapport avec cette Assemblée, el avec les députés proscrits. On arrêta en commun le plan suivant (') qui traçait la marche et le but de l'insurrection :
Se rendre à Paris avec la force départementale ;
Se réunir aux habitants de cette ville pour rétablir la Convention dans son intégrité ;
Assurer la Liberté par une garde prise dans tous les départements ;
Demander l'institution d'un tribunal composé de juges fournis par chaque département pour juger tous les membres de la Convention.
(') Mémoires de MeiUxan.—V. 11.
Le chef de l'élat-major du général de Wimpfen était l'adjudant-général de Puisaye, son collègue de l'Assemblée constituante, l'un des signataires avec lui de la protestation de la minorité de la Noblesse, et qui, ayant acquis des propriétés nationales, semblait donner des gages à la Révolution.
Les corps de l'armée départementale se formaient. Un bataillon soldé était arrivé d'Alençon sous les ordres du commandant Le Roy, de Bayeux; un autre bataillon de volontaires du Calvados composé de nouveaux enrôlés auxquels la ville de Bayeux avait fourni un assez nombreux contingent venait aussi de se réunir. Les bataillons de Pïlle-et-Vilaine, du Morbihan, de la Mayenne, du Finistère, composés d'une jeunesse d'élite, arrivaient successivement annonçant n'être que l'avant-garde de troupes plus nombreuses exercées au maniement des armes. C'était en chantant un hymne patriotique que les Bretons traversaient la Normandie. En voici quelques strophes qui expriment l'esprit dans lequel l'insurrection s'armait :
Salut, enfants de la Neustrie,
Fiers amis de l'Egalité,
Salut, au nom de la patrie,
Des lois et de la liberté !
Guerre et mort aux tyrans ! mort aux apôtres du carnage! Que l'horreur à jamais s'attache à leurs coupables noms !
Point de meurtres, point de pillage,
C'est la devise des Bretons.
D'un trône étayé par ses crimes
Robespierre enivré de sang
Du doigt désigne ses victimes
A l'anarchiste rugissant.
Qu'il frémisse à nos cris : mort à l'apôtre du carnage ? Que l'horreur à jamais, etc.
Déjà partageant nos alarmes Prêt à porter les premiers coups
Bordeaux, se couvrant de ses armes ,
Précède Marseille en courroux.
Noire cri, c'est le leur : mort à l'apôtre du carnage, Que l'horreur à jamais, etc.
Nous marchons et Taris respire,
Paris nous reçoit dans son sein ,
Les lois reprennent leur empire.
La France n'a plus qu'un refrain :
Liberté, reparais, éclaire de les feux prospères, L'habitant du Midi, des Alpes , du Jura , du Nord,
Viens entendre un peuple de frères
Jurer ton empire ou la mort.
Le jour du départ des premiers bataillons fut fixé au dimanche 7 juillet. Ils vinrent se ranger sur le Cours et passèrent la revue du général de Wimpfen. Leur drapeau fut confié à un Carabot qui jura de n'abandonner sa bannière qu'à la mort et de la rapporter entière ou teinte de son sang (*).
On a contesté qu'il y ait eu de l'enthousiasme a cette revue (2). Mais ce qui est certain, c'est que tous les enrôlés n'étaient point animés des mêmes sentiments. L'insurrection fomentée aux cris iïâ-bas la Montagne ralliait non-seulement ceux qui partageaient les opinions des Girondins, mais tous ceux qui fondaient sur la chute de la Convention l'espoir d'un meilleur avenir. Les Royalistes de toutes les nuances s'enrôlaient comme les partisans de la Gironde. On peut éclairer ce moment de notre histoire passée par un souvenir des temps récents. Lorsqu'en 1848 la lie de la révolution fut sur le point de triompher, étaient-ce tous partisans de la république modérée qui marchèrent sur Paris pour combattre l'insurrection ? La résistance ne compta-t-elle pas dans ses
(') Meillan. — Eclaircissements historiques.
(sj Séance de la Convention du 9 juillet 1793.— Toulongeon. T. IV. Pièces justificatives. N° I.
rangs des hommes de tous les partis, des amis éprouvés de la légitimité, de l'orléanisme, du bonapartisme, comme elle y comptait des républicains ?
Il fut résolu entre les députés proscrits, l'Assemblée centrale et le général de Wimpfen qu'une déclaration serait faite au nom des premiers pour faire connaître a la France et au monde les motifs et le but des départements insurgés. Ce fut Louvet, l'un d'eux, qui fut chargé de la rédaction de ce manifeste trop long et trop connu pour être rapporté ici!1).
De son côté l'Assemblée centrale lit une proclamation courte mais énergique adressée aux citoyens des déparlements que la force départementale allait traverser. Elle fut rédigée par Louis Caille :
« La force départementale qui s'achemine vers Paris ne va pas chercher d'ennemis pour les combattre, elle va fraterniser avec les Parisiens. Elle va imposer aux factieux par sa contenance ferme et tranquille, elle va raffermir la statue chancelante delà Liberté. Citoyens qui verrez passer dans vos murs, dans vos hameaux, ces phalanges amies, fraternisez avec elles, ne souffrez pas que des monstres altérés de sang s'établissent au milieu de vous à dessein de les arrêter dans leur marche ; ne souffrez pas que des attroupements se forment au son lugubre du tocsin. Confondus parmi nos ennemis nous ne pourrions plus vous distinguer.»
Enfin le général de Wimpfen fit entendre sa parole au nom de l'armée :
« Félix Wimpfen, général en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, et des forces armées départementales du nord et de l'ouest de la République française, une et indivisible, aux bons Citoyens de Paris, salut :
i Déjà une fois j'ai contribué essentiellement à sauver la République, et les factieux m'ont calomnié et persécuté : aujourd'hui je suis appelé à la sauver plus efficacement, ils me proscrivent, ils mettent ma tète à prix.
» Les méchants vous disent : Lélix Wimpfen marche contre Paris. N'en croyez rien. Je marche vers Paris, pour Paris, et pour le salut de la Répii
(!) Il esi inséré in extenso dans les Mémoires de Louvet. P. 13.
blique une et indivisible. J'y marche par le vœu du peuple, non pas d'une fraction, d'une ville, mais du peuple de la majorité des départements, du peuple souverain comme aucun de vous n'en douterait si le pouvoir inquisitorial de la Commune de Paris permettait aux journalistes véridiques de faire circuler leurs feuilles.
» Bons Citoyens de Paris, rallions-nous pour la cause commune Je
commande les Bretons et les Normands.
» Frères , je fraterniserai avec vous ; mais mes ordres portent de combattre tous ceux qui inquiéteraient ma marche. Je les combattrai, je les vaincrai, la vérité sera entendue et justice sera faite.
» Le général Félix Wimpfen.»
Malgré ce ton de confiance l'espoir du général de Wimpfen dans le succès de l'entreprise devait être ébranlé par les difficultés de sa situation. Non-seulement le nombre des troupes ne s'accroissait pas avec rapidité , mais il n'y avait ni magasins, ni tentes, ni fourrages , ni effets de campement. Les approvisionnements les plus indispensables étaient irrégulièrement faits. L'argent manquait a la plupart des services. C'était en vain que les fonds de la caisse du payeur de l'armée des côtes de Cherbourg avaient été. arrêtés, que l'Assemblée centrale avait requis les directoires des départements soulevés de tenir chacun 200,000 francs à la disposition du général de Wimpfen. Ces mesures incomplètes, insuffisantes et dans tous les cas mal exécutées, étaient loin de fournir des ressources égales aux besoins. De Falaise où Puisaye s'était rendu pour déterminer le départ d'une troupe de volontaires, il écrivait au général de Wimpfen : « Si nos meilleurs chas- » seurs avaient seulement des pistolets ! mais plusieurs de » mon détachement n'ont pas même de sabres, et ceux qui » en ont emprunté faute de ceinturon les suspendent à une « ficelle. Il est important d'accélérer l'habillement de ces » troupes et de pousser a leur armement.» De son côté le Comité de l'Eure écrivait : « Général, nous avons des hom- » mes, mais sans chefs, beaucoup de courage, mais rien pour
» le diriger. Si vous tardez plus longtemps à envoyer ici » quelqu'un qui puisse conduire d'une manière active etpru- » dente les opérations militaires, le but est manqué. Il n'e- » xiste en ce moment parmi les troupes ni ensemble, ni au- » cun moyen de suivre un plan combiné (').»
Le pouvoir militaire confié aux mains du général n'était pas d'ailleurs toujours libre. Les délégués des départements insurgés voulaient imiter les commissaires de la Convention en mission près les armées. Ils entravèrent plus d'une fois l'autorité du commandement. Tout cela présentait une macbine assez mal montée qui fonctionnait péniblement, et exigeait de la part du général une réserve et une mesure qui nuisaient à la liberté de ses actes.
Cependant la rumeur publique grossissait a Paris, comme il arrive toujours en pareille occurrence, les forces insurgées. On les portait jusqu'au nombre de 30,000 bommes. Inquiet de ces forces annoncées, le ministre Garât proposa de se rendre a Caen pour porter des paroles de conciliation (2j. Son offre ne fut pas acceptée. La Convention dont les armées étaient sur les frontières et devant l'ennemi ne put ramasser qu'une bande assez mal armée, et aussi mal équipée, s'éle— vanl environ a 2,000 bommes qui, sous les ordres du général Sépher, se porta vers Evreux. Mais elle eut recours à des moyens plus puissants que les soldats et les canons. Danton, effrayé du succès possible de celte insurrection qui pouvait prendre un caractère national, voulut l'arrêter à tout prix.
Des émissaires charges d'argent et d'assignats furent envoyés dans la Basse-Normandie avec la mission de les répandre a pleines mains afin d'arriver, par la corruption, a la pacification qu'on désespérait d'obtenir par les armes. Des filles
(V Archives du Calvados.
(!) (tarante. — Histoire de la Convention nationale.
publiques stipendiées suivaient les bataillons de l'armée du Calvados, y semaient de fausses nouvelles, et par tous les moyens en leur pouvoir excitaient le soldat a l'oubli des devoirs. L'un des agents de la Convention nomme Desforges, homme actif et influent , entre les mains de qui venaient aboutir tous les fils de cette négociation secrète , était parvenu à pénétrer dans la prison assez mal gardée qui renfermait les députés Rorame et Prieur. Il leur apportait l'espérance d'une prompte délivrance en échange des conseils qu'ils lui donnaient. Il avait reçu de Paris une somme de 250,000 livres qu'il employait avec succès a ces intrigues H.
Un autre émissaire vint aussi dans le Calvados avec la mission de négocier avec les députés proscrits, et de leur déclarer que s'ils persistaient, si la Convention était vaincue , on leur jetterait h petit Capel aux jambes , menace qui , adressée aux fondateurs de la République, avait pour but de les désarmer par la crainte du retour de la Royauté (").
Défaite do Puisaye à Vernoa.— Son rapport confidentiel au général de Wimpfen.— Arrivée du général à Lisieux.— Propositions do conciliation. —Lettre à Sépher et sa réponse.— Lettre de l'Assemblée centrale. - Dernière conférence du général de Wimpfen et des Girondins.— Volte-face des villes deCaenet de Hayeux.— Dernier arrêté de l'Assemblée centrale.
Le moment d'agir était enfin arrivé. Le général Puisaye reçut le 9 juillet l'ordre de se porter en avant, vers Evreux.
(') Biographie des Contemporains.— V° Nomme.
(2) Note d'Engcrrand, député de la Manr.ho.— Mémoires de Louvet.
Le général de Wimpfen devait rester à Caen au centre du mouvement pour y organiser toutes les troupes et se mettre a la tête du corps d'armée principal.
Puisaye partit le même jour accompagné de Bougon -Longrais et de Caille, commissaires , après avoir juré au sein de l'Assemblée de défendre jusqu'à la mort la sainte cause de la liberté. Le 12 juillet, ayant rallié les troupes sur son passage, sa petite armée rencontra en avant de la forêt de Vernon, celle du général Sépher, et la eut lieu un combat ou plutôt une mêlée plus célèbre que sanglante qui entraîna sa déroute, et causa la ruine de l'insurrection.
Laissons au récit de ce général le soin de faire connaître cette catastrophe, en publiant le rapport confidentiel qu'il adressa au général de Wimpfen, sous le poids de l'émotion qu'il venait d'éprouver (V.
« De la rivière Thibouville, 15 juillet 1793, L'an u de la République française.
» J'ai attendu pour vous écrire, mon cher Général, que je puisse vous rendre compte des mesures que je m'étais proposé de remplir en partant pour Evreux. J'y ai tout trouvé dans le plus grand désordre et cela ne me lit pas changer le projet d'aller m'emparer de Vernon. En conséquence je travaillai à mes dispositions le jour même de mon arrivée. Ma petite armée me parut avoir tout le courage nécessaire et je comptais d'avance sur le succès de notre entreprise. Le 1 1 je résolus d'attaquer malgré qu'on m'eût assuré que j'aurais à combattre 14 ou 1,500 hommes dont partie réfugiés dans la forêt et au château de Brécourt. Le 10 je m'étais emparé du poste de Cocherel et le 1 1 je commençai mon opération par les chasses du château de Brécourt; je reconnus l'endroit de la forêt où ils s'étaient réfugiés et je leur livrai bataille. Ma troupe montra une contenance telle que je regardais comme sûre mon entrée triomphante dans la ville de Vornon , mais il fallait remettre la partie au lendemain. La nuit approchait. L'ennemi mis en déroute s'était dispersé dans
(') L'original de ce rapport, qui ne se trouve dans aucuns documents officiels, est dans la collection de M. Georges Villcrs.— V. au surplus de plus amples détails dans les Mémoires du général Puisaye. — Londres. 1803.
toute la forêt; mais s'étant rallié avec de nouvelles forces qui étaient venues à leur secours je sentis qu'il aurait été de la plus grande imprudence d'exposer mes hommes à travers les bois. En conséquence les choses restèrent pendaut une heure dans cet état. Je signifiai à ma troupe que je ne voulais pas qu'elle quitte le poste où je l'avais placée. La victoire, mon cher général, me paraissait assurée. Mais vous ne connaissez que trop les vices de l'indiscipline : jamais il n'y aura d'exemple plus cruel que celui dont j'ai été témoin. L'ennemi qui semblait s'être éloigné profita de ce désordre pour nous envoyer quelques mitrailles. Au 7e coup qui nous parvint il ne me resta que le plus affreux désespoir, celui de voir mon armée dans le plus affligeant désordre, et cependant je n'avais pas un seul homme blessé. Il ne me fut pas moins de la plus grande impossibilité de les rallier.— Depuis cette époque cela a toujours été de mal en pis. Informé hier qu'une force imposante, plus encore qu'elle ne l'était quand je lui livrais bataille, venait s'emparer de Pacy que j'avais été obligé d'évacuer, marchait et viendrait, comme elle y est effectivement venue hier soir (sur Evreux) avec 4,000 hommes dont près de 500 de cavalerie de Chamboran, vous sentez qu'il m'était dans ce cas impossible de rester à Evreux, mes troupes ne pouvant résister avec aussi peu de forces.
s Je vais arriver à Lisieux. Envoyez-moi y vos ordres ou sinon je vais me replier jusqu'à Caen. Ce qui me chagrine c'est que cette petite armée dont on aurait pu faire des merveilles diminue de jour en jour. Il n'est pas de moyens qui n'aient été employés pour la désorganiser. Les Bretons seuls tiennent et les Bretons vous suffiront. J'ai tué environ 20 hommes à l'ennemi dans les deux affaires, je n'ai rien perdu, mais la dispersion a été complète à l'exception d' Ille-et-Vilaine. La trahison et la lâcheté de bien des individus en qui nous n'avions pas de confiance ni vous ni moi a été cause de ce malheur. Je ramènerai du moins tout ce qui m'a été confié, hommes et canons, mais hors les Bretons tout est mal, tout est dangereux. Pour moi je neveux plus vivre, mon cher Général, que parce que j'ai
l'espoir de mourir à côté de vous.
» Le général de brigade,
> Joseph Purs.wE.»
« P. S. 11 est indispensable que vous partiez sur-le-champ pour venir au-devant de nous ; il n'y a pas un moment à perdre. Votre présence fera le meilleur effet : on a en vous seul une confiance sans bornes et vos ordres quels qu'ils soient seront exécutés.
» Venez à Lisieux, dussiez-vous y venir seul. Peut-être tenterons-nous ce soir une opération sur Bernay, s'il est possible de rallier les troupes.
t Joseph Puisaye (J). »
i1) Ces dernières ligues sont de l'écriture même du général Puisaye.
Bougon-Longrais, revenu à Lisieux, écrivait de son côté à de Wimpfen H :
« Je voos réitère l'invitation de vous rendre ici sur-le-champ. Si vous tardez encore deux jours tout est f..tu : l'armée se désorganise ; le général Puisaye n'y peut rien. Je vous confie qu'il n'a pas les esprits pour lui. Je vous dirai ce que je crois être la cause de cette prévention défavorable et
peut-être injuste, mais qui est presque générale Venez, tout le monde
vous attend avec impatience ; deux jours peuvent décider tout à fait du sort de la France et du votre Venez donc.»
Cette défaite étonna d'autant plus que le bruit s'était répandu que la ville de Pacy-sur-Eure était au pouvoir de Puisaye, et que de Wimpfen s'était empressé de l'annoncer au général Custine, ce qui lui valut de la part de ce général celte réponse plus sévère que franche : « J'ignorais la prise de » Pacy. Si elle est vraie , elle est contraire à l'unité et à » l'indivisibilité de la République. Du moment que vous » êtes revêtu d'une qualité que vous ne tenez pas de la loi, » je dois vous regarder comme un chef de factieux. Je romps » toute correspondance avec vous jusqu'à ce que vous vous » montriez vraiment républicain et digne des lauriers de » ThionvilleP).»
Aussitôt que la vérité fut connue, de Wimpfen se rendit à l'Assemblée centrale que ces événements tenaient en permanence. Son maintien, son langage n'annonçaient aucune stupéfaction. Suivant lui rien n'était désespéré, Puisaye n'avait livré qu'un combat d'avant-garde, l'armée existait encore, les canons étaient sauvés, les Bretons tenaient résolument, et ne demandaient qu'a marchera l'ennemi. Un peu de bonheur et de persévérance et la cause pouvait encore être victorieuse.
Le 1G juillet au soir, a la letc de quelques troupes, il par-
(') L'original de cette lettre fait partie de la collection de M. Renard. (*) Moniteur du 17 juillet 1793.
lit pour Lisieux. Ce fut là qu'il rencontra Puisaye. Le récit que lui fit ce général, l'appréciation de l'état des esprits, la disposition dans laquelle il avait laissé la ville de Caen, celle où il trouvait la ville de Lisieux, l'indifférence des populations rurales, le petit nombre de troupes organisées, le défaut de discipline de ces individus mal armés qui n'étaient point des soldats, livrèrent son esprit a une véritable perplexité. Barbaroux et Louvet arrivèrent en même temps que lui soit pour surveiller ses démarches, soit pour l'aider dans ses opérations. L'ascendant de la Montagne triomphait. Vaincu sans avoir combattu, désespéré de voir le sort de cette entreprise compromis par une simple débandade d'avant-garde, il se laissa aborder par des paroles de conciliation ('), qu'il s'empressa de transmettre à l'Assemblée centrale par un émissaire chargé de rendre un compte fidèle de l'état des choses. Pendant qu'on examinerait ces propositions de paix et de concorde, il pouvait arriver que Sépher qui était encore resté sur le territoire de l'Eure s'avançât sur le Calvados et ne rendît toute conciliation impossible. De Wimpfen lui envoya le lendemain 19 ce message :
« Le général Félix de Wimpfen au général Sépher, com- » mandant l'armée parisienne, salut :
» Voulez-vous la guerre civile? avancez. Ne la voulez- » vous pas ? N'enfreignez point le territoire du Calvados. » Sous peu Ton s'expliquera. En attendant lisez ces procla- » mations. J'ai voulu prévenir de grands malheurs. Lesvou- » driez-vous faire naître ? »
A cette lettre était jointe une proclamation qu'il adressait le jour même aux troupes de l'insurrection.
On connaîtra l'accueil fait a cette lettre et a cette procla-
(!) Lettre du général de Wimpfen en date du 18 juillet 1793.
malion par la note 'dont le général Sépher les accompagna en les transmettant à la Convention : « Quant à l'impu- » dent auteur de cette lettre, écrit-il, je me suis réservé de » lui répondre en bon républicain, si j'ai l'avantage de le » rencontrer. A l'égard des proclamations, c'est dans Caen » que nous en ferons l'usage qu'elles méritent (').
La communication faite par le général de Wimpfen au Comité central de Caen le 18 fut répondue le 19 par le message suivant, expression de la douleur et du courage (2) :
« Citoyen Général ,
» L'Assemblée centrale a entendu avec peine le rapport qui lui a été fait par le citoyen Variu. Ce rapport et votre lettre lui prouvent que le sentiment de découragement domine encore une partie de vos bataillons ; Citoyen Général, c'est à vous, c'est à la juste confiance que vous inspirez à ces bataillons à dissiper une impression aussi nuisible à la cbose publique. Les courageux bataillons de la Bretagne se sont réunis pour la sauver. Ils en ont fait le serment. Leur courage, leur fidélité, leur amour de la Patrie, si bien éprouvés nous répondent qu'ils n'abandonneront pas leur sainte et glorieuse entreprise. Reculer, ce serait la rendre peut-être impossible; ce serait décourager tous les bons patriotes ; ce serait donner à un odieux et méprisable ennemi l'idée d'un triomphe qu'il ne doit pas obtenir tant que les fiers et généreux Bretons auront des armes.
» Citoyen Général, pour prévenir le malheur de la patrie, il ne faut que représenter à ces généreux citoyens qu'ils sont sa dernière espérance. Dites-le leur donc avec toute l'énergie dont vous êtes capable ! Vous trouverez, nous en sommes sûrs, tous les cœurs disposés à vous entendre et à vous obéir.
» L.-J. Roujoux, président.
» Le Guaverend, secrétaire.»
Ques'était-il donc passé a Caen depuis le départ du général de Wimpfen ? Pourquoi la lettre de l'Assemblée centrale ne parle— t-elle que des courageux bataillons de la Bretagne ? Pour-
(') Moniteur.— Juillet 1793.
I2) Collect. de M. G. Villers.
quoi garde— t-elle le silence sur ceux de la Normandie, sur les autres corps de l'armée? Pourquoi cette lettre ne porte— t-elle plus la signature de ces noms normands qui avaient pris l'initiative de cette insurrection si grande en apparence à ses débuts lorsqu'elle semblait devoir être secondée par la France entière?
C'est que l'ardeur qui présidait aux premiers jours s'élait évanouie devant un premier échec ; c'est qu'a des espérances qui n'avaient pas de bornes, avait succédé l'indifférence et bientôt un prompt découragement, c'est qu'enfin la Bretagne avec ses mœurs rudes et primitives ressentait contre les tyrans de la France une haine plus vigoureuse et plus persévérante. Le général avant de quitter Lisicux tint conseil avec Louvel, Barbaroux et ceux des chefs du mouvement qui étaient dans la ville. Après avoir mûrement discuté toutes les chances on reconnut enfin qu'il fallait abandonner le plan arrêté, et renoncer au projet démarcher vers Paris. De Wimpfen se replia sur Caen avec les troupes qu'il commandait. La une dernière conférence eul lieu avec tous les députés proscrits. Il leur annonça son intention de se fortifier dans la ville de Caen, leur soumit ses plans, le nouveau mode de distribution des troupes, la création d'un papier-monnaie pour faire face aux dépenses, le choix de l'assiette d'un camp, et l'établissement de ses batteries de canon. Les députés refusèrent de s'associer a ces opérations. Elles s'éloignaient en effet du but qu'ils s'étaient proposé. Il s'agissait pour eux d'affranchir la France du joug de la Montagne et de la Commune, de sauver la liberté et de conserver son inviolabilité au principe de la souveraineté du peuple. Ce but ne pouvait être atteint que par une attaque contre Paris. Les événements l'avaient fait avorter. La prolongation de la lutte aurait donné à la guerre l'apparence de n'être entretenue que pour sauver la
tête des députés proscrits. Ils auraient nécessairement encouru le reproche d'avoir excité à la guerre civile uniquement pour leur salut, et non pour celui de la République, pour eux et non pour la patrie (*).
Ce fut à ce qu'il paraît dans cette conférence qui devait être la dernière que s'ouvrant tout-à-fait aux députés qui l'entouraient, de Wimpfen, si Ton doit en croire Louvet, très afiîrmatif sur ce point, ajouta : « Je ne vois qu'un part'fca- » pable de vous procurer sûrement ei promptement des hom- » mes, des armes, des munitions, de l'argent, des secours » de toute espèce, c'est de négocier avec un allié puissant. » J'ai des moyens pour cela, mais il me faut votre aulorisa- » tion H.» On a contesté que le général de Wimpfen leur ait tenu ce langage, qui eût fait supposer le concours de l'Angleterre, mais il ne l'est pas qu'il leur ait déclaré qu'il demeurait convaincu désormais de l'impossibilité de constituer en France une République , et qu'a ses yeux le retour a la Monarchie ne serait pas un malheur (3).
Le gouvernement républicain avait bien été créé dès le 21 septembre 1792, mais il fallait une Constitution pour fixer son mode d'action. Décrétée au pas de course le 24 juin, elle fut immédiatement proposée à l'acceptation des citoyens français convoqués en assemblées primaires,
Tant que la lutte avait duré les habitants du Calvados ne s'étaient point préoccupés de cette Constitution; mais au lendemain de l'échec de Vernon l'Administration du Calvados s'effraya et commençant son mouvement de recul, elle appela toutes les sections de la ville a exprimer leurs votes (*) sur cet acte, en déclarant qu'elle-même n'était plus en état d'insurrec-
(') Mémoires de Meilhan.—P. 81 et 119.
(-) Mémoires de Louvet.
(s) Thiers. - T. V. p. 65.
(*) Arrêté du 20 juillet 1793.
lion. Pouvait-elle faire autre chose en présence de la dissolution complète de l'année?... Cet appel fut suivi d'un vote unanime de la Constitution.
A Baveux comme à Gaen les mêmes événements opérèrent un changement complet dans les esprits. On s'empressa de décliner toute part dans l'insurrection vaincue, et tous les fonctionnaires réunis en assemblée extraordinaire, désavouant tous arrêtés contraires aux décrets de la Convention nationale déclarèrent se rétracter et comme Magistrats et comme Citoyens, et protester de leur fidélité à l'unité et à V indivisibilité de la République. La Constitution fut également acceptée sans aucune protestation contre cette œuvre informe restée à l'état d'utopie, et qu'un décret suspendit avant même qu'on eût tenté de l'exécuter.
Cette défection si "soudaine après tant d'élans d'enthousiasme, ces changements à vue se répètent trop fréquemment dans les temps de révolutions pour qu'on s'en étonne. On a prétendu qu'ils furent achetés par l'or et les intrigues. Comme on le pense bien il n'existe aucune preuve écrite de ces honteux marchés. L'Assemblée centrale formée par les députés des départements insurgés ne pouvait plus lutter en présence d'une si rapide volte-face. Mais elle ne l'imita pas, et résolue a lutter jusqu'au bout contre la fortune elle voulut transporter en Bretagne l'insurrection délaissée parle Calvados.
Le dernier acte de son autorité ('), qui clôt pour le Calvados l'épisode de celle guerre civile, annonce tout-a-la-fois le motif de sa lutte, sa résolution de la poursuivre et donne aux troupes formant l'armée départementale l'ordre du départ.
« L'Assemblée centrale ,
» Considérant que les pouvoirs^qu'elle tient du peuple n'ont d'autre but que de rétablir l'intégralité et la liberté de la Convention, de détruire
(2) Arrêté du 21 juillet 1793.
l'anarchie, de fraterniser avec les Parisiens et non de les combattre;
» Considérant que l'armée de la Municipalité de Paris qui s'est opposée aux forces départementales ne laisse que le choix entre la guerre civile et, la retraite ;
» Arrête :
i 1° Que les forces départementales partiront incessamment pour se rendre à Rennes ;
» 2° Qu'elles resteront réunies en la ville de Rennes jusqu'à ce que le peuple ait émis le vœu sur leur destination ultérieure ;
» 3" Que l'Assemblée partira avec la force armée et l'accompagnera jusqu'à Rennes où elle tiendra ses séances.»
Les Girondins quittent Caen. — Départ du général Puisaye et de son étatmajor.— Le commandant Le Roy.— Accusations diverses contre le général de Wimpfen. — Accusations contre les Girondins.
Un décret venait de déclarer traîtres à la Patrie les députés Girondins. L'Administration , au mépris de tous les égards, avait envoyé placarder à la porte môme de Y Intendance, où naguères elle leur avait offert un asile, le décret qui les mettait hors la loi?).
Avertis secrètement par Malo, lieutenant-colonel de dragons, qu'on avait formé le projet de les enlever dans la nuit du 24 au 25 juillet, ils quittèrent Caen pour échapper à une mort qui bientôt les attendait ailleurs.
L'armée départementale était restée composée des Bretons demeurés fermes dans leurs résolutions, les bataillons d'IIleet-Vilaine, du Morbihan, du Finistère et de la Mayenne. Elle se divisa en trois bataillons, et les députés eux-mêmes for-
(4) Mémoires de Louvct.—P. 129.
mant trois groupes, et déguisés en soldats se réunirent a celui des bataillons qu'ils choisirent. Leur but était de se rendre dans le Midi où ils espéraient trouver encore leur cause défendue avec énergie. On sait comment leurs espérances furent trompées. Nous ne les suivrons pas dans la route pleine d'angoisses et de périls qu'ils eurent a traverser, ni sur l'échafaud où beaucoup d'eux montèrent, ni dans les champs , les cavernes ou les bois dans lesquels les uns s'arrachèrent la vie par le suicide, ou furent dévorés par les bêtes fauves, et les autres ne parvinrent a se sauver qu'après d'incroyables dangers. Qui n'a lu les douloureux récits que les cavernes du Jura et les grottes de Saint-Emilion ont vu Louvet écrire de la même main qui six ans auparavant avait tracé le licencieux
roman de Faublas ?
A la longue distance où nous sommes déjà de ces temps les illusions et l'inexpérience des Girondins s'effacent devant l'éclat de leurs talents, leurs fautes devant le courage et la dignité de leur mort, mais au lendemain de leur défaite leur drapeau ne pouvait rallier que de rares défenseurs. Les Républicains étaient divisés pour ou contre eux. Les Royalistes leur reprochaient d'avoir conspiré le renversement de la Monarchie au 10 août, d'avoir voté la mort du Roi, insulté la Reine, contribué a l'établissement du tribunal révolutionnaire ; les Orléanistes les accusaient d'avoir demandé des mesures de violences contre le duc d'Orléans, et d'avoir fait rendre le décret portant peine de mort contre quiconque demanderait le rétablissement d'une Royauté; les parents d'émigrés se souvenaient qu'il n'y avait point une loi de proscription contre l'émigration, point une mesure de persécution contre les prêtres qu'ils eussent eu le courage de combattre. Vainqueurs, on eût espéré qu'ils auraient réparé peut-être ce qui n'était pas irréparable, vaincus, on devenait inexora-
ble. Ajoutons que si dans cette inconstance de la fortune aucun d'eux n'avilit son caractère, aucun ne développa de ces talents et de ces ressources qui créent ou rendent énergiques des moyens d'action.
Au moment de quitter Caen Louvet composa V Hymne de mort de ces victimes. Nous en citerons les deux strophes suivantes :
Que si d'un nouveau Robespierre
Ton pays était menacé,
Mon fils, ne venges point ton père,
Mon fils, venges la liberté.
Liberté , Liberté qu'un succès meilleur t'accompagne! Tyrans, fuyez, emportez vos enfants odieux ,
Plutôt la mort que la Montagne
Sera le cri de nos neveux.
Mais la foule se presse et crie....
Peuple infortuné, je t'entends.
Adieu, malheureuse patrie ,
Adieu, mes amis de vingt ans.
Liberté, Liberté, pardonne à la foule abusée ! Mais vous, tyrans, le Midi peut encore vous punir.
Moi, je m'en vais dans l'Elysée
Avec Sydney m'enlretenir.
De son côté le général Puisaye, le vaincu de Vernon, fut obligé de quitter la ville de Caen et de se séparer du général de Wimpfen. « Il s'est passé, écrit Puisaye dans ses mémoires, « peu de jours de ma vie où je n'aie pensé a lui, où je » n'aie regretté ses talents, ses conseils qui m'eussent été uti- » les en tant de circonstances, et son amitié qui m'aurait été » si précieuse dans toutes (').»
Puisaye fut sévèrement jugé par les alentours du général Wimpfen. Saint-Front, son aide-de-camp, ami dévoué et le
(l) Mémoires de Joseph Puisaye. — Londres. 1803.
confident de ses pensées, s'exprime en ces termes :
a Le Calvados vit par la faute du général Puisaye l'armée confiée à son commandement fuir devant le peu de forces que la Montagne avait rassemblée à Vernon, au moment où l'armée dite Parisienne fuyait de son côté, de manière qu'il eût fallu que les deux armées fissent le tour du monde pour se rencontrer.... Cette déroute fut dans la carrière militaire le début de Joseph Puisaye, qui n'ayant jamais conduit en sa vie que le dernier Roi des Français de son appartement à la chapelle pour entendre la messe, rêva qu'il pouvait conduire aussi une armée à la victoire, en la faisant marcher en plein midi, sous le soleil de juillet, sans vivres, et qui après une canonade active de la part des insurgés, occupant le terrain de l'ennemi, s'alla coucher sur ses lauriers dans une maison du village, quand il aurait dû profiter de l'ardeur qui se manifestait dans tous les rangs pour entrer sans résistance dans Vernon.... i1).»
Le général Puisaye était cependant doué d'une haute intelligence. M. de Lamartine a tracé de lui ce portrait : « C'était un homme à la fois orateur, diplomate , soldat ; » caractère éminemment trempé pour les guerres civiles qui » produisent plus d'aventuriers que de héros (M.»
Les Girondins, après la défaite, n'ont point épargné au général de Puisaye les reproches et les accusations. De son côté il les a jugés avec sévérité. Méconnaissant la sincérité de leurs sentiments il n'a voulu voir dans leur conduite et leur langage qu'une vertu de parade républicaine, et le masque grossier de V ambition (3).
Le comte de Percy et tout l'état-major que le général de Wimpfen avait organisé suivirent le général de Puisaye pendant deux jours; mais le troisième ils le quittèrent pour tâcher d'échapper chacun de leur côté aux périls qui les auraient menacés en voyageant plus longtemps ensemble et en aussi grand nombre.
(!) Lettre de^La Barberie-St-Front au représentant du peuple Lozeau. (*) Histoire des Girondins.— T. VI. p. 182.
(sj Mémoires de Puisaye.
Le général Puisaye se relira dans la forêt du Pertre avec les débris du bataillon du Calvados commandé par le lieutenant-colonel Le Roy H, et bientôt il se trouva mêlé aux guerres vendéennes, aux intrigues de la chouannerie et à la lugubre affaire de Quiberon, objet contre lui de tant d'accusations (2J.
Le jour même où la fortune trahissait l'armée insurgée dans la plaine de Vernon, une fille du Calvados, jeune, belle, courageuse , Charlotte Corday frappait à mort dans son bain le plus odieux des l)rans de la Convention qu'elle avait espéré poignarder au haut de la Montagne. Elle a inspiré aux historiens, aux littérateurs, aux poètes des pages si connues
(') Avocat à Bayeux, M. Le Roy avait été élu membre de l'Assemblée législative. Appelé par les volontaires du Calvados au commandement d'un bataillon, il commandaifaux buttes d'Erigné près du Pont de Ce lors de la prise de Saumur par les Vendéens. Il vint ensuite se placer à Caen sous les ordres du général de Wimpfen et suivit après la déroute de Vernon Puisaye qui lui expédia un brevet de colonel-adjudant-général des armées Royales. Il rentra à Bayeux en 1794, fut emprisonné et ne dut sa liberté qu'à la chute de Robespierre. 11 fut le premier Maire de Bayeux sous le Consulat, et ne quitta ce poste que pour occuper celui de Receveur des finances de l'arrondissement qu'il a remplies jusqu'à sa mort arrivée le 21 mai 1831. Louis XVIII l'avait nommé chevalier de la Légion-d'Honneur et Charles X le nomma à l'occasion de son sacre chevalier de Saint-Louis. Cette croix lui fut remise au château de Tour par M. le comte d'Albignac, beau-frère du général de Wimpfen.
(2) Dans le brevet expédié par le général Puisaye à M. Le Roy, il prend les titres suivants : « Maréchal-de-camp, chevalier de l'ordre Royal et mi- » litaire de Saint-Louis, Commandant de l'armée départementale perma- » nente sous les ordres du général de Wimpfen et par suite commandant en » chef de ladite armée en l'absence de ce général, nommé depuis général » en chef de l'armée Catholique et Royale formée dans la forêt du Pcrtrc » pour le rétablissement de la Religion et de la Monarchie, au nom de S. » M. T. C. Louis XVII, roi de France et de Navarre, sauf l'approbation de » M. le Régent et des Lieutenants-Généraux commandant pour le Roi aux j armées Catholiques et Royales.»
qu'elles lui ont donné la popularité de la légende, el si l'on cite ici la fin de sa lettre dernière, suprême témoignage de sa foi politique, qu'elle adressait a Barbaroux des prisons de l'Abbmje, le second jour de la préparation à la paix, c'est-àdire à la mort., c'est parce que le nom du général de Wimpfen semble être le dernier nom d'homme que sa main a tracé :
« C'est demain à huit heures que l'on me juge. Probablement à
midi j'aurai vécu, pour parler le langage Romain. On doit croire à la valeur des habitants du Calvados puisque les femmes mêmes de ce pays sont capables de fermeté. Au reste j'ignore comment se passeront les derniers moments, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai point besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort, car jusqu'à cet instant je n'ai pas la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être
» Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à mes autres amis. Je ne leur demande qu'un prompt oubli. Leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites au général Wimpfen que je crois lui avoir aidé à gagner plus d'une bataille en facilitant la paix. Adieu, Citoyen, je me recommande au souvenir des vrais amis de la paix. Les prisonniers de la Conciergerie loin de m'injurier comme ceux des rues avaient l'air de me plaindre. Le malheur rend toujours compatissant : c'est ma dernière réflexion .
« Corday.
» Mardi 16 juillet, à huit heures du soir.»
Trahi par la fortune des armes, placé sous le coup du décret du 26 juin qui le mettait hors la loi , le général de Wimpfen fut obligé de dérober sa tête à la vengeance de la Convention. Quand la victoire couronne de grands efforts, on ne remonte guère aux causes ; il n'en est pas de même en cas de revers. De Wimpfen n'échappa point à ce sort ordinaire des vaincus. Les proscrits ne furent pas les derniers à l'accuser. Le malheur aigrit et d'ailleurs il est de la nature de la démocratie d'être soupçonneuse. De son côté la Montagne qu'il avait fait trembler pendant quelques jours, devenue triomphante, profita de ses succès pour l'attaquer.
La même accusation partit contre lui des deux côtés op-
posés. Si l'insurrection du Calvados a été vaincue, dirent les Girondins, c'est que Wimpfen qui la commandait était un royaliste qui n'apportait ni zèle, ni dévouement à la cause républicaine ('). Les Girondins , disait la Convention par l'organe d'Amar leur accusateur, ne rougirent pas de choisir pour leur Général « le traître Wimpfen déjà déhonoré par sa lâche » hypocrisie et par son servile attachement a la cause du » tyran (2) . »
Depuis que les passions de ces jours orageux se sont éteintes, et que l'heure de la justice a sonné pour tous les partis, on s'est demandé souvent quel (ut le but du général de Wimpfen; mais on a perdu de vue qu'il n'entra point spontanément dans l'insurrection , qu'il fut entraîné par elle sans l'avoir prévue, sans l'avoir excitée, sans avoir de parti pris, qu'il n'en fut point le chef et n'en fut d'abord que l'instrument. Dans ce mélange accidentel de royalisme caché et de républicanisme mécontent, il attendait probablement^ solution de la crise des chances de la guerre et du hasard des événements. Peut-être sous l'influence des souvenirs de l'histoire d'un peuple voisin, caressait-il, la main sur son épée, la pensée déjouer un rôle qui dans les révolutions a tenté plus d'un chef militaire, le rôle de Monk; mais s'il ne dissimula point après les revers, qu'il était persuadé de l'impossibilité de fonder en France une République, sa pensée, au début de la lutte, ne s'est point révélée et reste dans le champ des conjectures. Dès ce moment au surplus le pouvoir tyrannique de la Convention avait rendu odieuse la forme républicaine. « Il » n'y avait , dit Buzol , que quelques hommes nobles et » élevés qui se sentaient dignes d'être républicains. Le reste, » a l'exception d'une tourbe de misérables sans intelligence,
(') Mémoires de Louvet.
(*) Acte d'accusation du 3 octobre 1793.
» sans lumières et sans moyens qui vomissaient des injures » contre la Royauté, comme dans six mois ils en diront con- » tre la République , le reste ne désirait, ne voulait que la >î Constitution de 1791 et ne parlait des vrais républicains » que comme on parle de fous extrêmement honnêtes (').
Cette accusation de Royalisme était d'ailleurs une arme a l'usage de tous les partis. De Wimpfen lui-même n'a-t-il pas écrit que « Pétion et Buzot avaient un but déterminé , » une nouvelle dynastie sous laquelle ils auraient été maîtres, » et que Gorsas penchait pour le petit Dauphin? H» Plus tard, après la rentrée des Girondins survivants dans la Convention, Louvet ne fut-il pas accusé par Lindet d'avoir été le complice de l'Angleterre et des Royalistes, et ne retournat-il pas cette accusation contre le montagnard Lindet luimême auquel il reprocha d'avoir envoyé des agents secrets auprès de de Wimpfen porteurs de propositions au nom des Royalistes (3) ?
Cette idée de profiter des dissensions conventionnelles pour rétablir la Royauté avait préoccupé, dans l'intérêt de la branche d'Orléans, un général couvert d'une gloire récente, plus illustre encore que le défenseur de Thionville, le général Dumouriez. Contrarié dans ce projet par le gouvernement britannique et parle prince de Cobourg auquel il s'était adressé, il fut forcé de l'abandonner, et jugea avec quelque sévérité l'entreprise du général de Wimpfen qui « ayant à un degré » éminent le courage militaire, n'avait pas, suivant lui, à un » degré égal l'intelligence et la chaleur qui dominent les » hommes, et eut le malheur d'être entraîné au lieu que le » propre d'un chef de parti est d'entraîner (*).»
(') Mémoires de Buzol. — P. 16.
(2) Notice publiée par Toulongeon.— T. IV.
(s ) Séances de la Convention des 4 et 5 germinal an ni.
(4) On trouve des détails très curieux sur le projet du général Dumou-
L'imagination ardente de Louvet, exaltée par sa proscription et ses souffrances, est allée plus loin encore. Sans réfléchir a la contradiction que présente cette seconde accusation avec la première, il a reproché à de Wimpfen d'avoir été le digne allié j de la Montagne , d'avoir obtenu de celle-ci un sauf-conduit et des moyens de transport pour l'Angleterre (l). Les persécutions auxquelles le général fut en butte, son séjour non interrompu en France, le mystère de sa retraite, sa fuite, l'ardeur de la Montagne à faire exécuter le décret d'accusation contre lui, suffisent à démentir ces imputations, qui n'ont point trouvé grâce devant l'histoire.
Il est enfin une autre accusation qui frappait le général de Wimpfen comme les Girondins eux-mêmes, et qui, formulée par la Montagne, servit de prétexte a peupler les prisons et a rougir les'échafauds, l'accusation de fédéralisme. Le temps en a fait justice.
Dans ses mémoires écrits quelques jours avant son suicide, Buzot a donné la juste mesure de ce qu'il faut penser a cet égard : « Nous n'avions tous de commun, dit-il, que le » but et l'amour de la liberté. Notre but était d'avoir le » meilleur gouvernement républicain qui fût possible en » France. Quant aux moyens et aux idées que chacun se for- » mait de ce mieux possible, il pouvait garder à cet égard la » plus complète indépendance H »
Que la pensée « de tout tenter pour établir quelque part » un gouvernement libre plutôt que de retomber dans l'es- » clavage (3), » ait quelquefois traversé l'esprit de Barba-
riez et les contrariétés qu'il rencontra dans des mémoires postérieurs ù ceux qu'il a publiés, et écrits sous le titre de le général Dumouriez et la Révolution française, par Le Dieu. — 1826.
(») Mémoires de Louvet. -P. 109 et 119.
(2) Mémoires de Buzot.
l") Mémoires de Mme Roland.— Tome l«r. P. 336.
roux; que de Wimpfen ait écrit que « Louvet, Barbaroux et » Guadet eussent transigé si l'on eût voulu leur céder une » partie du Midi de la France pour y faire une république à » leur mode H, » tout cela est possible ; mais c'étaient là des rêveries, ou des idées individuelles de désespoir contre lesquelles protestent tous les actes sérieux émanés des sociétés populaires, et des corps civils et militaires des départements insurgés.
L'armée de Sépher entre dans le Calvados.— Proclamation des représentants de la Convention.— Dissolution des Carabots. — Diverses mesures contre les fauteurs de l'insurrection.— Poursuites contre de Wimpfen. — Retour de Homme à Bayeux. — Nouvelle Administration municipale. — On brûle les lauriers et la Couronne civique de de Wimpfen.— Sa mise en liberté.— Derniers moments de l'abbé Fauchet.
C'était le 24 juillet que l'Assemblée centrale de résistance à l'oppression avait signé son dernier acte, et la troupe victorieuse semblait hésiter encore à pénétrer dans le Calvados. Enfin le 28 l'avant-garde de l'armée conventionnelle qui prit le nom iYarmée des côtes de Cherbourg fit son entrée a Lisieux, sous le commandement du général Brune. Trois députés montagnards envoyés en mission par décret du 18 juillet l'accompagnaient, Robert Lindet, Duroy et de Montry Bonnet, le seul député du Calvados qui fût allé s'asseoir sur la Mon-
(') Toulongeon.—T. IV.
tagne. lis avaient avec eux Xavier Audouin , adjoint au ministre de la guerre, montagnard furibond.
Le corps d'armée principal commandé par le général Sépher, n'arriva à Lisieux que deux jours après. II était beaucoup plus considérable qu'a l'affaire de Vernon, ayant été rejoint par un régiment de ligne, quelques escadrons de cavalerie légère, et une assez forte artillerie. Il traînait a sa suite une imprimerie destinée a l'impression d'un journal. La réception qui lui fut faite fut tiède, et contrasta avec celle qui avait signalé l'arrivée du général de Wimpfen quelques jours auparavant. Une séance eut lieu a l'Hôlel-de- Ville dans laquelle Robert Lindet prit la parole. Son discours fut une ardente philippique contre la Gironde; mais quelque fût la violence de son langage on y vit percer quelques promesses rassurantes contre les vengeances de la Convention.
L'armée quitta Lisieux, où trois numéros du journal furent imprimés, le 31 juillet au matin I1), et marcha vers Caen. Elle y avait été précédée par une proclamation des trois représentants dont le but était de donner sécurité aux populations et de les engager à se soumettre. Elle promettait a tous les militaires et citoyens qui par erreur ou par égarement avaient obéi aux ordres et aux réquisitions de de Wimpfen , et qui seraient rentrés dans le devoir, qu'ils seraient reçus et traités fraternellement.
Les Commissaires de la Convention arrivèrent à Caen le 3 août. Les Carabots l2) avaient été les instigateurs de l'insurrection, ils furent les premiers atteints. Un arrêté en date du 6 ordonna la dissolution immédiate de cette Société. Tous les administrateurs du Calvados au nombre de vingt et un et les
(') Histoire de Lisieux, par Dubois.
('-) Sur l'origine déco nom, V. encore les Causes inconnues de la Révolution, par Robert.— T. I'r. p. 502.
membres du directoire du Dislricl de Caen qui avaient signé le fameux arrêté de résistance a l'oppression pris le 9 juin a deux heures du matin, furent tous ou mis en prison ou contraints de prendre la fuite ou de se cacher pour échapper a la persécution. Une nouvelle administration choisie parmi les hommes de l'opinion triomphante fut nommée et installée le 17 août. L'état-major du général de Wimpfen fut cassé, tous les officiers nommés par lui dans l'étendue du commandement des côtes de Cherbourg lurent révoqués, les principaux d'entr'eux arrêtés sur divers points. Alexandre de Puisaye, cousin du général, de Percy, commandant l'artillerie, qui avait servi sous de Wimpfen à Thionville, La Vidière, etc., furent constitués prisonniers. Le procureur-général-syndic Bougon Longrais qui avait été l'un des principaux excitateurs de l'insurrection parvint à fuir, mais traduit par contumace devant la Commission militaire révolutionnaire il fut ordonné qu'il serait livré au vengeur du peuple pour être mis à mort et ses biens confisqués ('). Il alla chercher un refuge dans la Bretagne près des chefs vendéens auxquels il fut présenté. « C'était, dit Mme La Rochejacquelein, « un homme de beaucoup d'esprit; » il parlait facilement et semblait aussi propre à l'exécution
m qu'au conseil M. le prince de Talmont s'engoua beau-
» coup de lui (').» Une communauté de goûts littéraires et philosophiques avait formé entre lui et Charlotte Corday des relations et une correspondance dont la dernière lettre de celle-ci à Barbaroux contient un reflet. S'il avait échappé à la mort en Normandie, il la trouva en Bretagne. Arrêté avec le prince de Talmont, traduit devant une Commission militaire a Rennes, il fut condamné a mort, et exécuté le 15 nivôse an u (3'. Il était âgé de 28 ans.
(V Archives du Calvados. (2j Mémoires de Mm? de La Rochejacquelein. (3) Son jugement fut affiché à Caen avec la nouvelle de son exécution. — Arch. du Calvados.
Les interrogatoires subis par tous ces accusés parmi lesquels se comptent des noms qui depuis ont honorablement figuré dans les rangs de l'administration, de la magistrature et de l'armée, ainsi que leurs nombreuses pétitions pour obtenir la liberté, sont des actes très curieux a lireO. Au lendemain de la défaite, aucun d'eux ne reconnaît avoir pris part a l'insurrection, tous la désavouent, tous ont été contraints. Combien ce langage eût été différent si de Wimpfen et Puisaye eussent été vainqueurs !
Bougon lui-même écrivait le 9 octobre 1793 pour protester contre les poursuites dirigées contre lui prétendant qu'il avait été force H. Il en fut de même des officiers du régiment des dragons de la Manche, qui rejetèrent sur la même cause le vœu qu'ils avaient adressé au général de Wimpfen d'être appelés à servir sous ses ordres. Malgré cette protestation, un décret de la Convention, exprimant la défiance des sentiments qui les animait , licencia ce régiment et ordonna son incorporation dans d'autres régiments de cavalerie (3).
Un décret prononça la démolition du château de Caen et ordonna que surses ruines serait élevée une colonne infamante. Les représentants ne s'empressèrent point d'en provoquer l'exécution, et après que la Montagne fut renversée à son tour, un autre décret rapporta les dispositions du premier (4).
Les amis du général de Wimpfen, pour% sauver sa tête, tentèrent de donner le change sur le rôle qu'il avait rempli, et obtinrent de la nouvelle Administration provisoire nommée par les Représentants le certificat suivant, qui tendait a
(') Arch. du Calvados.
{V Archives du Calvados.
(3) Décret du 10 août 1793.
(*) Décret du 22 uiv. an m.
écarter du Général l'accusation d'avoir attenté a la souveraineté nationale :
« Nous devons à la vérité de déclarer que le général Félix Wimpfen n'a eu aucune part à l'arrestation des Commissaires de la Convention nationale, faite parle peuple sans qu'il en eût connaissance et dans un temps où il n'avait, aucun moyen de l'empêcher;
» Que dans les premiers moments de l'insurrection le Général insista pour donner sa démission, et qu'il ne consentit à reprendre ses fonctions qu'en cédant à la volonté du peuple unanimement prononcée;
» Qu'enfin il n'a cessé par ses actions et par ses discours de témoigner son désir pour le retour de la paix intérieure ;
» Que tout i'Elat-major, et les officiers supérieurs ont manifesté les mêmes principes et les mêmes sentiments (M.
C'était la un témoignage de complaisance. S'il eût été sincère et vrai, il justifierait, au moins jusqu'à certain point, le reproche d'inertie et de lenteur calculée qui lui a été adressé.
A des distances plus ou moins éloignées et surtout grâces à la chute de Robespierre, les accusés furent mis en liberté. L'un d'eux cependant , ancien Bénédictin de Saint-Etienne, homme d'esprit et d'instruction, auteur de quelques opuscules, que la Révolution avait jeté dans la vie séculière et qui s'était montré l'un des plus ardents défenseurs de la cause girondine, Etienne Mauger, fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire « pour avoir pratiqué dans le Calvados des manœu- » vres tendantes à favoriser les ennemis de la République, et » à provoquer la dissolution de la représentation nationale. » Il fut exécuté le 24 floréal an n ("). Un autre nommé Hébert, dont le nom semblait le plus obscur, fut aussi l'une des victimes du tribunal révolutionnaire (3).
(') Certificat du 16 octobre 1193.— Arch. du Calvados.
(-) Liste des Conspirateurs, etc., n° 5.— C'est par erreur que dans son Histoire de l'abbaye St-E tienne M. Hippeau indique qu'il fut tué dans les rangs de l'armée de de Wimpfen.
(s; Archives du Calvados.
L'arrivée des Représentants du peuple a Caen fut le signal de poursuites rigoureuses non -seulement contre les administrateurs, mais aussi contre le général de Wimpfen que la Convention était impatiente d'atteindre. Deux hommes reçurent et acceptèrent la mission de chercher et forcer sa retraite, et de le livrer mort ou vivant. Au mofnent où ils allaient pénétrer jusqu'à lui H ils en furent empêchés par son aide-de-camp, Saint-Front, qui lui donna le temps de s'échapper, et qui sur son refus de faire connaître où son général s'était réfugié fut jeté en prison où il resta dix-sept mois A la suite de cette tentative, le Général fut contraint d'abandonner son premier refuge. De fausses lettres répandues avec intention firent supposer qu'il était parti au loin quoique ce fût a Baveux même qu'il eût trouvé un asile qui sauva ses jours.
Cet aide-de-camp, chevalier de St-Louis, s'était attaché à son général avec un dévouement sans égal. Quoiqu'il n'eût pas le titre de payeur ou de trésorier de l'armée, ce fut par ses mains que passèrent la plupart des sommes employées dans l'expédition (2). Son zèle ne se démentit pas au fond de sa prison. Il rédigea une brochure de quelques pages dans le but de justifier la conduite de de Wimpfen (s) et de solliciter le rappel du décret de mise hors la loi.
Romme que l'échec de Vernon avait rendu à la liberté ne tarda point à revenir a Baveux. La Société populaire alla au devant de lui jusqu'à l'entrée de la ville ; le Président sollicita le pardon des frères égarés , et rappela comme témoignage de leur repentir l'unanimité de leur approbation de la Constitution. Avec son ton sec et froid il répondit : « la Con-
(') Cornélius nepos français.—'!0 partie. P. 26.
(2) On trouve aux Archives du Calvados les comptes de la plupart de ces dépenses.
(3) Archives du Calvados.
» vention pardonnera sans doute aux citoyens égarés qui sont » en grand nombre ; mais elle ne pourra s'empêcher de dis— » tinguer les chefs prévoyants de cet égarement ; » puis il donna au Président le baiser de la fraternité et de la pacification. Malgré ce témoignage solennel de la réconciliation de la Convention avec la Commune de Bayeux, le club s'empressa d'épurer ceux de ses membres qui pouvaient être le plus compromis, ou ne les conserva qu'après leur avoir imposé une abjuration publique de fédéralisme. A Romme succédèrent les représentants Lindet et Oudot qui firent une entrée solennelle dans Bayeux lejîler novembre 1793. Beaucoup plus violents dans leurs paroles que dans leurs actes, s'ils prêchèrent YEvangile de la liberté dans la chaire Episcopale, ils montrèrent envers les partisans de l'insurrection une modération tellement inattendue qu'elle inspira de la défiance. Cependant l'Administration municipale d'abord suspendue de ses fonctions, fut cassée par eux pour être remplacée par des citoyens « dont le civisme, le caractère et » l'énergie s'étaient constamment soutenus contre les in- » trigues et les cabales de l'aristocratie (*).» Aussi cette nouvelle Municipalité proclama-t-elle à la tribune du club dans le cynique langage de cette époque « qu'elle serait
» une municipalité de vrais sans culottes, et que si elle
» ne parvenait pas à sans-culottiser tout le monde, elle sau- » rait prendre des mesures pour purger ceux qui sont atta- » chés à leurs culottes H.» Le choix de ces Administrateurs fait parmi les neuf Maratislcs que l'Assemblée centrale avait fait conduire au château de Caen (3), avait surtout été déterminé par la nécessité prétendue « de purifier la ville de Bayeux
l1) Arrêté des représentants Lindet et Oudot. (â) Séance du club du 13 août 1793.
» de la tourbe empestée des sectateurs de l'ancien régime qui, » de tous le points de l'empire, venaient se réfugier dans cette » malheureuse cité et qu'il fallait renvoyer se cacher dans la » tanière qui les avait vu naître (').»
Le prestige qui s'était attaché au général de Wimpfen dans la ville de Bayeux semblait s'être tellement conservé que le club s'était borné pendant quelque temps à couvrir d'un voile funèbre la branche de laurier et la couronne civique qui lui furent offerts a son retour de Thionville ("). II fallut la provocation d'un étranger pour que son nom y reçût un outrage public. L'un de ses ennemis, Audouin, adjoint au ministre de la guerre, qui avait servi a Thionville sous ses ordres , se trouvant a Bayeux, harangua le club, incrimina les talents et le courage dont de Wimpfen avait fait preuve lors du siège , l'accusa « d'avoir concerté avec l'émigré d'Albignac , son » beau-frère, la reddition de Thionville » et termina sa harangue injurieuse en proposant que les lauriers et la couronne fussent brûlés publiquement. Cette motion fut accueillie aux cris de vive la République, et ces emblèmes d'une popularité éclipsée furent jetés au feu aux chants de l'hymne patriotique des sans culottes entonné par une citoyenne i5). C'était ce même Audouin qui se plaignait aux premiers jours de septembre qu'aucun des chefs fédéralistes n'eût été puni, tandis qu'à Rouen on avait déjà exécuté huit personnes accusées seulement d'avoir coupé des arbres de la liberté (4).
Pendant les horreurs du régime de 4 793 de Wimpfen resta caché dans la retraite qui protégea sa vie. Après la mort de Robespierre l'un des premiers actes de la Conven-
(J) Lettre du 15 septembre 1793 aux Représentants du peuple.— Arcft.
du Calvados.
(5) Séances du Club des 20 et 22 septembre 1793. (*) Lettre du !) septembre 1793. -Arch. fin Calvados.
lion fut le rappel dans son sein de ceux des Girondins qui avaient survécu a la fuite, à l'exil, à ia guillotine. Kervélégan, l'un d'eux, dont de Wimpi'en a dit : « le franc et loyal » Kervélégan n'était d'aucun parti que de celui des indi- » gnés ('), » qui avait été le témoin de la conduite du général pendant l'insurrection girondine, employa tous ses efforts pour faire rapporter sans retard le décret qui l'avait placé hors la loi. Ayant été appelé a faire partie du Comité de sûreté générale , ii profita de cette occasion pour faire rendre dès le 24 thermidor an n, moins de quinze jours après la mort de Robespierre, l'arrêté suivant :
t< Le Comité de sûreté générale , m Vu la pétition du citoyen Félix Wimpfen , » Oui la lecture de la lettre qu'il a écrite le 18 de ce mois » a Kervélégan, membre du Comité ,
» Arrête que le citoyen Félix de Wimpfen jouira pleine— » ment de sa liberté , et que les scellés mis chez lui seront » levés. Il restera néanmoins provisoirement sous la surveil- » lance de l'Administration du district de Bayeux, chargé de » l'exécution du présent arrêté.»
C'est la le dernier acte qui se rattache à la vie politique ou militaire du général de Wimpfen. L'expérience ne lui avait point ménagé ses leçons, et lui avait enlevé ses dernières illusions sur les hommes et sur les choses. Plus heureux du moins que beaucoup de généraux, ses compagnons d'armes, que la fatalité avait conduits a l'échafaud, il accepta aisément l'oubli.
(') Toulongeon.— T. IV.— Pièces justificatives.
Pendant que la plupart des Girondins en fuite expiraient sur différents points de la République, le 31 octobre 1793 vit périr sous la guillotine les vingt et un arrêtés à Paris. Ni la jeunesse, ni l'éloquence, ni les talents ne purent trouver grâce devant la Montagne, abusant avec cruauté de son triomphe. L'abbé Fauchet, Evoque du Calvados, monta le second a Pé~ chafaud.
Pour être fidèle au rendez-vous que nous lui avons donné ('), il est juste de lui consacrer encore quelques lignes. L'abbé Lothringer a publié les détails de ses dernières heures dans les annales Catholiques l2). Ce prêtre, vicaire de l'Evêque constitutionnel de Paris, n'avait pas tardé a rétracter le serment qu'il avait prêté. Sa rétractation étant demeurée secrète, il put rester à Paris, et il s'y consacra, par une sorte d'expiation, à administrer les secours de la religion a un grand nombre de victimes. Ce qu'il dit de l'abbé Fauchet doit être conservé avec soin pour l'honneur de la mémoire de cet ancien Evêque : « Pour Fauchet, je puis dire positivement qu'il a abjuré » non-seulement ses erreurs sur la Constitution civile, mais » aussi ce qu'il a prêché a Notre-Dame , ce qu'il a débité » dans son club de la Bouche de fer sur la loi agraire, dans » son sermon sur Franklin, etc., qu'il a fait abjuration de » toutes ses erreurs, qu'il révoquait son serment impie et son » intrusion, après avoir fait sa profession de foi : ce qui oc- » casionnait des murmures entre les gendarmes qui étaient » présents, et qui me disaient tout haut qu'au premier jour » je serais guillotiné comme lui. L'abbé Fauchet après s'être » confessé a entendu lui-même Sillery en confession.» Pres-
(') Page 197.
(2)Tome IV.— Ce fut ce même prêtre qui reçut la confession du duc d'Orléans, Égalité— V. sa lettre a l'abbé Sicard pour être mise sous les yeux de Madame la Duchesse.— Hist. de L. P. d'Orléans, par Tournois. P. 300.
que tous les témoignages sont d'accord en effet pour reconnaître que l'abbé Fauchet essayait de ramener ses compagnons d'infortune à des sentiments religieux en harmonie avec la mort qui les attendait. Il était revenu aux convictions de sa jeunesse, et pendant sa détention il disait chaque jour son bréviaire H.
Charles Nodier confirme ces détails (2), et attribue « à la » douce et puissante parole de l'abbé Emery d'avoir réglé les » écarts de l'imagination de Fauchet et rendu au Dieu souve- » rainement indulgent un esprit fait pour le comprendre, et » un cœur fait pour l'aimer.» Dès la fin de 1792 il semblait avoir reconnu les dangers des principes qu'il avait professés. La lettre inédite qui va suivre en est la preuve l3). Elle est adressée a Bougon-Longrais, procureur-général-syndic du Calvados, son ami. Un an ne sY'tait pas écoulé depuis cette lettre, et l'un et l'autre avaient péri, victimes du jeu sanglant des révolutions !
a Paris 8 décembre 1792, l'an Ier delà République.
» J'ai reçu avec reconnaissance, Citoyen et ami, les exemplaires que vous avez bien voulu m'envoyer de votre adresse à tous les citoyens du Calvados. C'est remplir une tâche bien utile que de propager les principes de l'ordre dans un temps où les agitateurs travaillent de toutes leurs forces à disséminer les germes de la désorganisation. Puissent vos excellents préceptes, vos civiques exhortations opérer tout l'effet que vous en attendez ! Le Calvados paisible et heureux sera l'exemple du reste de la République. Je saisirai le moment le plus favorable pour faire part à la Convention de cette Adresse digne de l'assentiment et des éloges de tous les amis de la
véritable liberté.
y> Votre dévoué concitoyen et frère,
» t Claude Fauchet, ,
» Evoque du Calvados, t
(') Rarante.— Hist. de la Convention nationale.
(2) Dernier Banquet des Girondins.
(3) L'original de cette lettre est dans mes mains. - L'adresse de Bougon avait été écrite en prenant possession de son emploi, auquel il avait élé
Hâtons-nous de dire aussi que dans la grande question du jugement de Louis XVI Fauchet se sépara de la plupart des Girondins qui par faiblesse avaient voté la mort. Il eut, chose rare dans ces jours d'oscillations politiques ! le courage de son opinion, et sur chacune des questions il se montra favorable à l'auguste accusé.
Sur la question de l'application de la peine il ne craignit pas de s'exprimer ainsi : « La Convention n'a pas le droit de u cumuler, de confondre, d'exercer tous les pouvoirs. C'est le » droit de la tyrannie. Je ne puis le subir. Je ne l'exercerai m jamais. Je brave tous les tyrans. Je ne suis pas juge. Je » vote donc comme législateur une mesure de sûreté géné- » raie. Je demande la réclusion.»
Une telle fermeté d'àme dans de tels moments doit faire pardonner bien des torts.
A l'appui du retour aux sentiments religieux qui s'était opéré dans l'esprit de l'abbé Fauchet on cite les paroles de résignation et d'espérance en Dieu qu'il prononça dans une conversation qu'il eut, peu de jours avant sa mise en jugement, avec un des administrateurs du Calvados (') auquel il présenta une relique de saint Exupère qu'il portait sur lui avec une grande confiance H. On a dit même qu'un prêtre l'accompagna jusqu'au pied de l'échafaud (s).
nommé en remplacement de M. Bayeux, assassiné à Caen dans une émeute quelques jours après les massacres de septembre, le 6 septembre 1792.
(') Notes sur Claude Fauchet, par M, Trébutien.
(2) Cette relique avait été donnée à l'abbé Fauchet par l'Evêque de Seine-et-Oise. Avant de monter à l'échafaud il en fit la remise à M. l'abbé Emery. Mgr de Belloy, archevêque de Paris, l'ayant reçue de celuici, en 1804, en a fait don à la Cathédralede Bayeux.— Un procès-verbal en constate la remise et l'authenticité.— Indica{pur de Bayeux, du 20 janvier
(") On a cité, mais sans preuves, le nom de M. Cotentin devenu principal du Collège de Bayeux.
L'abbé Fauchet a occupé une trop haute position dans la ville et le diocèse de Bayeux ('), quelques mois de sa vie y ont soulevé trop de passions, il y fut l'occasion de trop de scandales pour qu'on doive rien taire de ce qui pourrait en être la réparation.
(') Plusieurs prêtres qui avaient secondé l'abbé Fauchet pendant son épiscopat rétractèrent comme lui leurs erreurs. J'ai sous les yeux une de ces rétractations chaleureusement écrite par un jeune homme poussé au sacerdoce constitutionnel à l'âge de 18 ans, et que Fauchet avait fait directeur et professeur de théologie au Séminaire. Ce prêtre après avoir vécu maritalement avec une femme de Bayeux était devenu secrétaire du Directeur-général des transports militaires de l'armée des côtes de Cherbourg.