LE REGIME DE LA TERREUR A RAYEUX
4 793. — 1794. — (an h. — an m de la république.)
Le Club.
La chule de la Gironde développa au sein de la Convention une fièvre inouie de tyrannie et de fureur. Les députés que la ville de Bayeux avait envoyés à la fédération de 1793 en revinrent enivrés de ces odieux sentiments. Ils avaient assisté a la séance des Jacobins de Paris où fut signée cette adresse fameuse dans laquelle les fédérés déclaraient qu'ils ne formaient tous ensemble qu'une énorme et terrible montagne qui allait vomir ses feux sur tous les Royalistes et sur
tous les partisans de la tyrannie, et juraient de ne rentrer dans leurs foyers que pour assurer la liberté de la France et sauver la République. Leur retour au sein de la Société populaire fut marqué par une recrudescence de mesures révolutionnaires.
Les sociétés populaires jouaient alors un grand rôle dans le mécanisme politique. C'était au milieu d'elles que la vie publique s'était concentrée. Les Clubs étaient devenus la puissance du jour. La Société de Bayeux dont nous avons déjà eu l'occasion de parler avait subi l'influence des temps. Elle avait été originairement constituée par des hommes séduits par les nouveautés constitutionnelles, qu'ils ne séparaient cependant pas des idées d'ordre. Bientôt la nature violente des motions qui s'y faisaient, les principes séditieux qui s'y propageaient les en éloignèrent. Désavouant « les tristes » effets d'une turbulente effervescence », les plus sages du Club leur adressèrent en vain « une invitation touchante au » nom de la patrie », et les conjurèrent « de dépouiller tout » ressentiment, même le plus juste et de se réunir a leurs frè- » res (f) » ; la Société fut successivement envahie par ceux qui voulaient accélérer le mouvement. A mesure que le flot démocratique montait, les portes s'ouvraient aux hommes de la plus basse classe, avides du pouvoir, jaloux de la richesse , fous d'une égalité chimérique et qui incapables de s'élever voulaient tout rabaisser h leur niveau. On s'y appela d'abord Monsieur, ensuite Citoyen, puis bientôt on prit le nom de Frère, enfin on ne se servit plus que du nom propre sans aucune désignation. On s'adressait d'abord la parole en s'appelant vous, on ne tarda pas a s'y tutoyer sans distinction de position. Au Président même on s'adressait en ces termes : Président, je te demande la parole, lorsque d'ailleurs on ne
(*) Adresse de la Société des Amis de la Constitution de Bayeux à ses Membres.— 28 avril 1792. - (Collection de M. de Toustain.)
la prenait pas forcément grâce à la force des poumons et au langage patriotique le plus débraillé. Qui es-tu ? D'où es-lu ? Que faisais-tu avant la Révolution? Qu'as-tu fait depuis la Révolution ? (') Telle était la formule des questions adressées au candidat. On juge par la demande dans quel langage était faite la réponse. D'abord peu nombreuse , exigeante dans le choix de ses membres, ainsi qu'on l'a dit, la Société n'avait pas longtemps conservé son premier caractère ; le nombre s'accrut et de ceux qui précipitaient la course du torrent, et de ceux qui le suivaient, et de beaucoup d'autres qui, libres de leur volonté lui eussent opposé des digues, et qui par frayeur le laissaient tout renverser. Combien au sortir de ces séances où l'on foulait aux pieds ce qui jusques-là avait été l'objet du respect de tous gémissaient au sein de leurs familles de ces cruelles nécessités du temps ! Combien eussent voulu les braver et qui effrayés de la prison et de l'échafaud gardaient un trop prudent silence ! Le titre de membre du Club valait généralement de certificat de civisme, et soustrayait sinon au soupçon du moins aux poursuites. On conçoit que beaucoup fussent désireux de le porter.
Etabli d'abord dans l'ancienne église des Augustins, le Club fut transféré ensuite ou plutôt se transféra lui-même dans une des salles du rez-de-chaussée du ci-devant Evêché (V. Une mauvaise estrade servait de tribune, les frères se plaçaient sur des gradins en amphitéàtre , et les spectateurs, Citoyens et Citoyennes, étaient admis et placés pêle-mêle dans le surplus de la salle. Le bonnet rouge était devenu la livrée des démagogues. Les uns y voyaient la coiffure des galériens purifiée par l'Egalité, les autres le bonnet Phrygien, symbole de l'affranchissement des Esclaves. Adopté, disait Brissot ,
(') Séance du 27 ventôse au n.
(*) Au-dessous de l'ancien tribunal de commerce.
par la partie la plus indigente du peuple, il était l'humiliation de la richesse et l'effroi de l'aristocratie. Chacun arrivait la, la pipe à la bouche, coiffé de ce bonnet, ou d'une casquette en peau de renard a laquelle était attachée la queue de l'animal. Plus on était déguenillé, plus on rendait hommage au principe de l'Egalité. C'était dans la soirée que se tenaient les séances ; il n'est pas besoin de dire que l'odeur de la tabagie et les éclats de l'ivresse dominaient dans cette salle enfumée, à peine éclairée par quelques chandelles vu l'extrême cherté du luminaire. Malgré le respect qu'on affectait pour les Citoyennes, qu'on appelait du doux nom de sœurs, plus d'une fois des faits obscènes se produisirent dans ce mélange de spectateurs des deux sexes. Par décence on se vit, a la fin, obligé de les séparer et d'accorder aux femmes une tribune particulière. On aurait peine a croire quelques-unes de ces scènes pleines de scandales dont ces réunions nocturnes devinrent le théâtre ; mais ce que nous en avons déjà dit, et les motions qui s'y faisaient et dont nous allons parler suffisent pour qu'on se figure le spectacle quelquefois grotesque, plus souvent terrible et menaçant qu'offraient ces séances qui préoccupaient tous les esprits et étaient l'objet de tous les entretiens.
Trois jours après que les lauriers du général de Wimpfen eurent été brûlés 0), le Club et la Municipalité se concertèrent pour procéder a une incinération bien autrement démonstrative. Il s'agissait de l'auto-da-fé de tous les titres féodaux, papiers, registres, etc., trouvés soit dans les chartriers des châteaux, soit dans les archives Episcopales. C'était, suivant le langage du temps, la fête du Brûlement des titres de 1 Esclavage. Elle eut lieu sur la place Saint-Patrice. Six charretées énormes de papiers renfermant les documents les
(') Le 25 septembre I7U3.
plus précieux pour l'histoire du pays furent jetées dans un brasier que le procès-verbal qualifie de feu salutaire. Le portrait du Roi qui jadis décorait la salle des assemblées municipales, et qui en avait disparu, fut retrouvé et brûlé. Le Club exigea que la Municipalité livrât le portrait de Mgr de Cheylus qu'une délibération solennelle avait placé dans le lieu de ses séances. Par un raffinement de haine il demandait, ce qui du moins ne lui fut pas accordé , que Francastel, maître-d'hôtel du Prélat, serviteur fidèle resté a Bayeux pour veiller aux intérêts pécuniaires de son maître, fût forcé de jeter lui-même le portrait dans le brasier et que les cendres ramassées fussent envoyées à Jersey, à Guernesey, et à Rome pour édifier les fanatiques.
Cette expédition d'iconoclastes fut solennellement annoncée par cette proclamation :
« Républicains! le Municipalité de Bayeux renouvelée et choisie par les représentants Lindet et Oudot dans la classe des citoyens sans-culottes, a cru qu'elle devait signaler son installation par l'anéantissement des litres aussi vains qu'orgueilleux sur lesquels l'aristocratie avait cru fonder ses prétendus droits inaliénables et imprescriptibles. Le feu en a dévoré devant nous et en présence d'un peuple nombreux six charretées énormes. La joie fut pure et sincère : des cris de vive la République, vive la Montagne, se firent entendre de toutes parts.
» Puissent toutes les villes imiter notre exemple, et seconder les travaux de nos imperturbables représentants montagnards ! (')
La veille un portrait plus petit de Mgr de Cheylus avait été découvert dans une maison particulière. Apporté triomphalement a la séance du Club par celui qui venait de s'en emparer, il s'écria qu'il tenait le petit saint, et qu'il fallait le mettre au feu en attendant le grand. La Société applaudit et préludant à la fête du lendemain, elle fit brûler a l'instant même le petit Cheylus (2).
(') Arch. de la ville de Bayeux.
(*) Séances du Club des 22 et 25 septembre I79.'{.
Au Club , les motions ridicules succédaient aux motions dangereuses ou sanguinaires. En citer quelques-unes est un devoir, parce qu'elles peignent les passions de ce temps extraordinaire où le grotesque trouvait place près d'un sombre enthousiasme, où les vexations, les pensées de haine et de vengeances privées se cachaient sous le masque du patriotisme, où il se trouvait un public nombreux pour applaudir a ces tristes et déplorables folies.
Les femmes étaient surtout l'objet des préoccupations des frères de la Société. Par cela même qu'elles paraissaient plus faibles la persécution les recherchait. On exigea que toutes les femmes portassent des cocardes ('). Quelques-unes en ayant fait un objet de toilette à l'aide de rubans riches et soyeux, on leur signifia de ne porter que des cocardes en bazin sur le modèle adopté par la troupe. Les sœurs de l'Hôtel- Dieu ne s'étant point conformées a l'obligation de la cocarde, deux membres furent nommés pour les décorer de ce signe de républicanisme, et il fut dressé procès-verbal de cette fête civique. Il fallut que sous peine d'être suspectes les mères conduisissent leurs filles à la fête de la Décade, et mêlassent leurs voix aux chants patriotiques. Ce ne fut pas sans danger que quelques-unes parvinrent à éluder l'invitation , équivalente a un ordre , d'assister a un bal donné en plein jour dans la Cathédrale a une des décades de floréal an ii par le bataillon du Morbihan. — « Puisque les hommes sont » des s.ans culottes » s'écriait un frère, » et que l'habillement » des hommes et des femmes ne doit pas être le même, il » faut ordonner que les femmes portent à leur tour des culot- » tes.» — « Qu'aux fêtes publiques, s'écrie un autre, chaque » citoyen assiste a la cérémonie en prenant le bras d'une cito- « yenne.» — « Qu'on oblige les citoyennes de venirà la Décade
(' ) Décret du 2.3 septembre 1793.
» faire de la charpie pour les armées » demandait un troisième. D'autres proposaient que des visites soient faites chez les ci-devant nobles pour savoir s'il n'y était pas resté quelque dépôt précieux qui puisse convenir à la République. Celui-ci veut que tous les confessionnaux soient brûlés, ou bien qu'on les convertisse en guérites ; celui-là propose que tous les citoyens, en signe de fraternité, soient engagés à se tutoyer et que les frères de la Société populaire soient les premiers à en donner l'exemple. — Un autre demande que chaque citoyen mette sur sa maison une flamme tricolore, signe de la Liberté et de l'Egalité. — A un autre il ne suffisait pas que le ministère des avocats fût supprimé, et que le droit de porter la parole leur fût enlevé, il fallait même leur ôter le droit de composer des mémoires afin qu'ils ne sangsuent plus le peuple en lui faisant payer le double. Le même proposait que tous les procès fussent jugés dans le mois. — Celui-ci trouvant la couleur des draps mortuaires trop lugubre demande qu'il en soit confectionné d'autres plus conformes aux mœurs et aux opinions républicaines, c'est-à-dire tricolores, avec les débris des ornements sacerdotaux.
Un frère insiste pour que tous les frères portent des moustaches. Si cette proposition fut rejetée , il n'en fut pas ainsi de celle qui proposait que tous couvrissent désormais leur tête du bonnet rouge , attribut de la liberté. La plupart de ces motions étaient converties en résolutions ou arrêtés. Une longue discussion s'engagea sur le point de savoir si l'on n'exigera pas que les prêtres constitutionnels portent une petite queue. Qu'on ne croie pas que celle motion fut l'œuvre d'un mauvais plaisant. Elle fut faite et soutenue parAudouin, adjudant-général dont nous avons déjà parlé. — Voilà pour le ridicule et le puéril.
Mais que dire de la proposition de faire retomber les frais
de la guerre sur les riches égoïstes, qui mènent une vie fastueuse au milieu de l'abondance, de leur faire supporter tous les impôts parce que le simple citoyen épuise tous ses moyens pour soutenir la patrie ? Et de cette autre : Qu'on tombe sur les muscadins qui ont jusqu'à douze habits lorsque le soldat est nu-pieds et sans habillement ! N'est-ce pas là la théorie de ce que depuis des économistes de la même école ont qualifié d'impôt progressif ?
Enfin, et cette motion est plus grave , on annonce l'arrivée prochaine à Bayeux de la sainte guillotine. C'était vers le temps où les Vendéens assiégeaient Gran ville. Une partie de l'armée révolutionnaire devait être envoyée au secours de la place, et celle guillotine annoncée, portée sur des roues, était sans doute celle qui, sur la demande du club des Cordeliers, devait suivre l'armée qu'ils avaient fait créer. Un frère demanda que si cette guillotine était conduite jusqu'à Bayeux elle y restât en permanence, déclarant qu'elle y serait sans danger parce qu'elle ne pourrait effrayer que les aristocrates. Heureusement une partie de l'armée révolutionnaire traversa Bayeux dans les derniers jours de novembre, sans que ce terrible instrument la suivît. Dans le langage du Club les prêtres sont appelés des Calolins, les religieuses des Béguines, tous les honnêtes gens des Aristocrates.
Toutes ces motions et d'autres dont il sera parlé plus tard étaient d'autant plus dangereuses que la Société de Bayeux était affiliée à la Société des Jacobins de Paris qui gouvernait la Convention , qu'une étroite et fréquente correspondance existait entr'elles, et que plus d'une fois la Société de Paris se trouva l'écho des motions de Bayeux. Les discours d'apparat n'étaient pas moins extraordinaires que les motions improvisées. Nous en citerons un exemple. Le soir du jugement de Louis XVI l'un des régicides, Le Pelletier de Saint-
Fargeau, fut assassiné par un ex-garde-du-eorps nommé Paris. Le Pelletier fut appelé un martyr, et Bayeux célébra une pompe funèbre en son honneur. Le Président du Club, dans un discours imprimé par les ordres de la Société s'exprimait ainsi :
c Le Pelletier n'est plus, et avee lui toute la gaité inhérente aux
vrais patriotes, et toute notre gloire est ensevelie. Loin de moi le peu de principes sardanapales qui pourrait contre-balancer les idées de bronze que me suggère la conduite attique du vérace Le Pelletier qui vit d'un œil fixe et serein les approches de la mort et qui regarda comme, un bien de prendre son essor vers l'immortalité Pour célébrer sa mémoire nous nous
sommes réunis, nous avons apporté chacun une portion de sensibilité, mais de cette sensibilité que la philosophie ne désavoue point Au lieu d'environner son ombre de chandeliers, de haillons, de cierges et d'autres momeries fanatiques, nous nous sommes rassemblés autour de l'arbre de la liberté ; là nous avons applaudi au décret qui décerne à notre héros les honneurs de l'apothéose, et en chantant à l'unisson l'éloge de ce grand homme, nous l'avons élevé au rang des Trajan, des Marc-Aurèle et des Titus (l).»
Les Suspects.— Les détenus.— Les visites domiciliaires.— La violation du secret des lettres.
La publication de la loi des Suspects (a) fut le signal d'une terreur générale exercée par l'autorité la plus formidable, la démagogie. Elle fut suivie d'instructions draconiennes qui en étendaient encore l'interprétation et le sens.
(') Discours imprimé chez la veuve Nicolle, à Hayeux.— 1793. (sj Loi du 25 septembre 1793.
Pour être suspect, il ne fallait pas avoir fait quelque chose contre la Révolution, mais il suffisait de n'avoir rien fait pour elle. Celui qui avait changé de conduite et de langage pendant les événements, celui qui était muet sur les crimes des royalistes ou des fédéralistes, celui qui plaignait les victimes des mesures révolutionnaires, celui qui fréquentait ou des nobles ou des prêtres, ou des aristocrates , ou même des modérés, celui qui plaignait le fermier ou le marchand ruiné par le maximum, celui qui parlait avec mépris des autorités ou des membres des sociétés populaires, celui qui avait reçu avec indifférence la Constitution, celui qui parlait mystérieusement des malheurs de la République , et dont la douleur semblait
affectée tous étaient suspects. Nul ne pouvait se flatter
d'échapper au cadre illimité tracé par les douze catégories de Chaumelte t'J. La délation et l'espionnage avaient donc un succès assuré.
Un Comité de salut public chargé d'ordonner et de faire opérer les arrestations, sauf à en rendre compte au Comité de sûreté générale avait été institué dans toutes les communes de la République.
Le Comité révolutionnaire de Baveux composé par les Représentants du peuple Lindet et Oudot après leur visite était entré en fonctions le 4 octobre 1793. Ce Comité qui disposait arbitrairement sur un simple soupçon de la liberté, de la vie, du repos des familles eût dû être composé sinon d'hommes justes, au moins de citoyens offrant quelques garanties de moralité. Les douze membres qui y furent appelés furent choisis parmi les plus furieux et les plus ignorants démagogues. Des manœuvres, des gens de la plus basse classe du peuple, tous ceux qui s'étaient le plus signalés par leurs emportements furent investis de ces redoutables fonctions.
I1) Instructions de Chaumette.
Le couvent de la Charité fut destiné a servir de supplément aux prisons ordinaires de la ville; celui des Cordeliers fut plus spécialement destiné aux ecclésiastiques.
A peine le Comité fut-il installé que les arrestations commencèrent sur les ordres du Comité de surveillance générale delà Convention (*). Ces tristes asiles ne tardèrent pas a être remplis par tout ce que le pays comptait de plus honorable , sans distinction de rangs, de fortunes, de position, on pourrait même dire d'opinions. Les Royalistes purs et les Royalistes constitutionnels, les patriotes de 1789 et les aristocrates, les partisans de Lafayette comme ceux des Girondins, tous y furent jetés pêle-mêle et confondus sous le titre de suspects. L'âge, le sexe, les infirmités, la vieillesse ne pouvaient servir d'excuse. Les alliés et les amis du général de Wimpfen, par cela même suspects de fédéralisme, y furent traînés les premiers. Les prêtres constitutionnels eux-mêmes qui par leur serment avaient donné des gages à la Révolution ne furent point épargnés et furent renfermés en grand nombre.
Le premier jour il entra en prison cinquante-quatre détenus. Le procès-verbal de leur écrou offre un mélange singulier. On y voit confondus des pères, des mères, des femmes, des sœurs , des frères d'émigrés, des militaires, des religieuses, des cordons rouges, des domestiques, des cultivateurs, des magistrats, des prêtres constitutionnels, et même des républicains connus. Les causes de leur arrestation ne sont pas moins étranges. Beaucoup y figurent comme parents d'émigrés, — un grand nombre comme ex-nobles, — d'autres comme suspects de fanatisme, — d'autres comme suspects de royalisme, — d'autres comme suspects d'intrigues, — d'autres comme suspects d'aristocratie, etc. Il en est qui
(') Arrête du 14 octobre 1793.
ne sont suspects de rien, comme M. Aladane , ex-receveur des gabelles, lami de Monvel, et le parrain de la célèbre comédienne Mars ; mais il était dénoncé par deux citoyens, sans indiquer le motif. Une pauvre fille a un frère absent qui n'est ni prêtre, ni noble, elle est suspecte à cause de cette absence, on l'emprisonne avec sa mère. Un fermier est suspect d'avoir fait un bail qui n'est pas sincère avec un émigré ; un avocat est suspect d'avoir été commissaire des guerres de l'armée du général de Wimpfen , ils sont mis en prison. De vieilles filles y sont également conduites sous la seule imputation d'être des dévotes. Enfin des républicains y sont aussi jetés parce qu'ils ont été dénoncés comme royalistes, accusation banale qui dans son élasticité offrait un moyen de vengeance à toutes les haines particulières (*).
Les débuts de cette captivité pesèrent lourdement sur la plupart des prisonniers nés et élevés au sein des douceurs de l'existence. La rigueur en fut diminuée par les relations qui s'établirent entre eux. On leur accorda dans le commencement la permission de faire transporter dans l'étroit local accordé à chacun d'eux les meubles indispensables, et de faire apporter du dehors leur modeste repas. Les enfants pouvaient venir voir leurs parents. De bienveillantes liaisons se formèrent, les mêmes malheurs faisaient naître les mêmes sentiments. On gémissait, on se consolait ensemble. Mais l'incertitude de l'avenir , le récit des malheurs publics jetaient souvent l'effroi dans ces demeures. Chacun y vivait dans de continuelles transes sur le sort de tout ce qui lui était cher. On y apprenait la mort ou l'emprisonnement de ses amis, de ses parents. On craignait pour soi-même
(') Etat dressé par le Comité de surveillance de Baycux, le 19 nivosc an ii. — Arch. du Calvados.
que la détention ne conduisît a l'échafaud, et le nom terrible du tribunal révolutionnaire jetait un crêpe funèbre sur ces rares distractions.
Bientôt la plupart de ces adoucissements furent supprimés. L'inquisition s'exerça sur les détenus sous mille prétextes. Tantôt la paix des nuits était troublée par d'injurieuses visites, ou par des appels pour constater les présents ; tantôt supposant la crainte imaginaire d'un suicide, on ordonnait la privation et la remise des couteaux , ciseaux , même des aiguilles a tricoter ; tantôt on se livrait à la minutieuse investigation de l'état des barreaux et des verroux ; tantôt enfin les membres du Club et du Comité de surveillance portant avec empressement de mauvaises nouvelles venaient épier sur la figure des détenus l'impression qu'elles produisaient. Plus d'une fois ces hommes abusèrent de la confiance et de l'espoir que le malheur, souvent expansif, plaçait en eux, et le soir ils allaient parodier à la Société populaire les confidences qu'ils avaient reçues et l'égayer par des détails comiques sur les conversations qu'ils avaient eus avec des femmes d'émigrés.
Chaque jour apportait une nouvelle qui ajoutait aux douleurs des détenus ou à leurs craintes. Qu'on juge de leur frayeur quand la voix du dehors les instruisait ou du décret qui exigeait que les détenus rendissent compte de leur conduite depuis le 1er mai 1789 (*), ou d'un autre portant que les biens des ennemis de la Révolution seraient séquestrés au profit de la République, ou d'un autre qui prolongeait leur détention jusqu'à la paix, et ensuite prononçait leur bannissement a perpétuité ?
Les rigueurs s'augmentèrent encore à l'occasion de l'évasion ou des tentatives de quelques détenus. La fuite hardie
{*} Décret du 3 mars 1794.
de l'un d'eux (') en plein jour, fut le signal d'un redoublement de précautions et surtout du renvoi de plusieurs gardiens dont quelques-uns s'étaient montrés bienveillants et humains, et qu'on supposa être complices.
A ceux-là qu'on ne jugeait pas devoir emprisonner comme suspects , on réservait d'autres tourments. Au milieu de la nuit, pendant son sommeil, le citoyen resté dans sa demeure entendait frapper a sa porte. Réveillé en sursaut, au bruit des crosses de fusil frappant violemment le pavé, on lui annonçait une visite domiciliaire. Cinq ou six citoyens à moustaches, la tête couverte ou du bonnet rouge ou du bonnet à poil de renard, armés souvent d'une façon grotesque , accompagnés d'un membre du Comité de surveillance quittant son cuir ou son établi, ceint de l'écharpe tricolore, venaient s'assurer si la maison ne servait pas d'asile à un prêtre, a un fédéraliste, k un partisan de l'infâme de Wimpfen (c'était le terme consacré). Sous le prétexte de rechercher s'il n'y avait pas de cache secrète, tout était exploré, les appartements comme les armoires, le grenier comme le caveau, et cette étrange visite se prolongeait souvent à l'aide d'un interrogatoire quand les sbires supposaient que le Pigeon (autre terme du temps) s'était envolé.
C'était bien autre chose encore si par hasard une plaque de cheminée, un sceau au pied d'un acte, un livre dans une bibliothèque, l'aiguille d'une pendule ou tout autre meuble conservait la fleur de lys monarchique : on avait a craindre alors un procès-verbal, une poursuite criminelle, trop heureux si, pour en finir, les perquisiteurs n'usaient pas de ce droit que Barrère appelait cyniquement le droit de préhension. On fouillait partout pour s'assurer s'il n'existait point d'armes ca-
(l) M. Delamarre de Crux qui devait partir le lendemain pour le tribunal révolutionnaire, par ordre du représentant Le Carpentier.
chées, afin d'assurer l'exécution d'un décret qui ordonnait le désarmement de tous ceux qui étaient notés comme suspects d'aristocratie et d'incivisme ('). Ces visites se multiplièrent encore après le décret (s) qui prononçait la confiscation de toutes maisons ou édifices où se trouveraient des armoiries. Qui ne conçoit les alarmes des familles, les transes et les larmes des femmes et des enfants sans calme pendant le jour, sans repos pendant la nuit?
L'un des moyens de persécution les plus odieux qui fût dans la main du Comité de surveillance était la violation du secret des lettres, cette mystérieuse et souvent unique consolation des affligés. On préférait s'interdire les confidences de la famille, les communications de l'amitié, a la crainte de les livrer a cette vexatoire inquisition. Heureuses les communes dont les membres du Comité de surveillance ne savaient pas lire ! Un fait resté enveloppé de mystère fut révélé par cette coupable curiosité, révélation assez étrange pour être consignée ici. Une lettre adressée de la prison de Dourdan a un habitant de Lison, canton d'Isigny, le 8 floréal an n, le sieur F. B., fut saisie et transmise à l'Administration du Calvados. Elle était signée par un sieur Noël, ancien domestique du duc d'Orléans (L. P. J. Egalité) et on y lisait ce qui suit :
t A la veille de son jugement ce généreux bienfaiteur me fit appeler auprès de lui comme étant à son service depuis huit années. Me tirant à part il me dit : « Il ne me manque plus qu'un homme de confiance, et je » crois l'avoir trouvé en vous. J'ai tout lieu de me louer de la manière » dont vous vous êtes toujours comporté à mon service... La confiance que » vous m'avez inspiré est telle que je n'hésite nullement à vous déclarer » que je suis dans l'intention de me sauver. Il faut m'aider. Fuyons, et ne > songeons a emporter avec nous quo ce qui peut nous mettre à l'abri des » plus indispensables besoins. Voici la clé du troisième tiroir de mon se-
(«) Décret du 28 mars 1793.
H Décret du 1" août 1793.
» crétaire. Vous y trouverez une boite en ébène d'un pied et demi de lon- » gueur dans laquelle sont renfermés beaucoup de bijoux et 120,000 livres » en assignats de 400 livres. Vous prendrez un de mes meilleurs cbevaux et » vous irez m'atlendre à Saint-Clair (') où je me rendrai le plus tôt pos- » sible. »
« A peine je fus arrivé à Mons que j'appris la malheureuse destinée de
mon bienfaiteur Je résolus de me mettre à l'abri de toutes démarches,
et de déposer ces effets dans un lieu de sûreté. Pour exécuter mon dessein je sortis de mon auberge à la tombée de la nuit pour gagner les dehors de la ville où j'aperçusse un endroit qui ne fût connu que de moi. Ayant remarqué que je n'étais aperçu de personne, je fouille un trou en terre de la profondeur de deux pieds et demi environ avec la lame de mon sabre. Ma besogne étant finie je cachai soigneusement ces effets précieux dans l'intention de m'en acquitter fidèlement, et de retourner les chercher quand toutes les poursuites seraient apaisées. Je revins à mon auberge, ... après avoir pris quelque nourriture je résolus de revenir à Paris pour m'éclairer sur les fatales nouvelles que je venais d'apprendre ; mais à peine y étais-je arrivé que je fus reconnu pour la personne qui avait sauvé la fortune du ci-devant duc d'Orléans. Je fus arrêté... Au bout de quatre jours on vint me chercher comme un voleur pour me conduire à la maison de Dourdan »
Quelles suites furent données par l'Administration du département a cette révélation ? C'est ce dont on ne trouve aucunes traces. Qu'est devenu lui-même l'auteur de la lettre, ce sieur Noël auquel le duc d'Orléans aurait donné ce témoignage d'une confiance si entière? Cette révélation elle-même était-elle bien sincère ? Ne cachait-elle pas quelque arrière pensée?... Au moment où le duc d'Orléans fut conduit à l'échafaud une collision de charretiers obstrua le passage du funèbre cortège au coin de la rue de Richelieu, à l'entrée de la place du Palais-Royal, et il y eut une station forcée de quelques minutes sur cette place. Les officiers municipaux accoururent et ordonnèrent l'arrestation de ces charretiers auxquels on supposa l'intention d'avoir voulu ameuter le peuple en faveur du Prince et tenter son enlève-
(') En Belgique.
ment au milieu de la confusion ('). Entre cette tentative et la révélation de la lettre de Noël n'y a-t-il point quelque afférence secrète ? L'un de ces faits ne serait-il pas de nature a éclairer l'autre?... Ce sont la de ces mystères qu'il n'est donné à personne de pénétrer aujourd'hui.
Les victimes.
Les débats et les motions du Club, ces emprisonnements et ces vexations ont déjà fait pressentir que le Bessin dut payer son tribut de sang a la Terreur. Si je me suis interdit de citer le nom des persécuteurs, il n'y a pas la môme raison de taire celui des victimes. On trouvera dans ces révélations toul-à-la-fois des émotions et des enseignements.
Un décret proposé par Saint-Just, appliquant cette pensée « qu'une révolution n'est pas un procès , mais un coup de tonnerre » , avait ordonné que les prévenus de conspiration seraient traduits de tous les points de la République au tribunal révolutionnaire à Paris. C'est la que furent conduits en effet tous ceux que la haine politique poursuivait sous le nom de Conspirateurs y mot vague, dont le sens, comme celui de suspect s'élargissait tous les jours, et qui fit presque autant de victimes que d'accusés.
A l'entrée de cette galerie funèbre le premier nom qui se
(*) Histoire de L. P. J. d'Orléans. Par Turmois.
présente dans le Bessin est celui de M. le marquis de Balle— roy, lieutenant-général des armées, fils de l'un des vainqueurs de Laufeld. Il avait été l'un des généraux qui avaient commandé pendant la guerre de Sept-Ans, et plus tard il avait pris une part brillante au combat de Saint-Cast ('). Pendant que le comte de Balleroy, son fils, avait suivi le drapeau de l'émigration, il était venu chercher le repos de sa vieillesse sous les magnifiques ombrages de son château de Balleroy (2) dans la compagnie de son frère, chevalier de Saint-Louis, et commandeur de l'ordre de Malte, espérant que le souvenir de ses services, celui des bienfaits que son père et lui avaient répandus dans la contrée (3), préserveraient sa tête. Mis soudainement ainsi que son frère en arrestation dans son propre château par le Comité de surveillance de Balleroy, le 10 octobre 1793, en vertu de la loi qui répulait suspect tout parent d'émigré, ils y restèrent quelques jours sous la garde de ce Comité. Bientôt une brigade de la gendarmerie de l'Yonne, en garnison à Bayeux, vint se saisir d'eux (*), et le soir du 12 octobre (17 nivôse an h), le registre d'écrou de la prison de cette \ille contint deux noms de plus. On y lit entr'autres cette désignation : François-Auguste La Cour-Balleroy, cordon rouge, père d'émigré.
Les deux frères laissés quelque temps dans la maison d'arrêt de la Charité, furent bientôt réclamés par les pourvoyeurs du tribunal révolutionnaire. Après quelques jours de séjour dans les prisons de Paris, ils furent traduits au sanglant tri—
(*) Histoire de France, par Mazas.— T. III. P. 483-485-508.
(2) Bâti par Jean de Choisy sur les dessins de Mansard de 1626 à 1636, et érigé en marquisat par lettres-patentes de 1704.
(3) C'était en effet à son père qu'était due la première exploitation des charbons de Littry découverts en cherchant du minerai de fer pour l'alimentation de grosses forges qu'il avait établies.
(4) Archives du Calvados.
bunal et guillotinés ensemble comme ils avaient été condamnés par le même jugement le 23 mars 1794. Leur arrêt de mort porte « qu'ils avaient entretenu des correspondances » avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République» prétexte banal qui suppléait a toute autre accusation. Ils étaient âgés l'un de 74 ans, l'autre de 67 ans i1).
Une autre victime qui les suivit bientôt fut M. le comte de Marguerye de Vierville, ancien major en second du régiment de la Reine. Devenu colonel de la 3e division de la garde constitutionnelle de Louis XVI, il se trouvait à son poste au cbâteau des Tuileries pour y défendre la famille Royale à la funeste journée du 10 août. On lui en fît un crime irrémissible. Echappé comme par miracle aux massacres, il vint se réfugier près de son père , M. le marquis de Vierville, à son château de Vierville, sur le bord de la mer. Sa femme, l'une des dames d'honneur de Madame Elisabeth, celte princesse de sainte mémoire, séparée violemment de sa maîtresse, craignit elle-même pour sa vie. A l'approche des plus mauvais jours le comte et la comtesse de Marguerye s'embarquèrent mystérieusement à Vierville dans un mauvais esquif et des marins dévoués les conduisirent h Jersey. Pourquoi M. de Marguerye ne resta-t-il pas sur cette terre d'exil !... Il avait laissé à Vierville sous la protection de son vieux père ses deux enfants, dans l'âge de l'insouciance et des innocentes joies. Ses affections filiales et paternelles, ses intérêts peut-être le rappelèrent sur le sol de la patrie. Son retour à Vierville est dénoncé. Il s'en échappe et vient se réfugier dans son château d'Agy. Il est dénoncé une seconde fois. Un ordre arrivé de Paris enjoint au Comité de surveillance de Bayeux de s'emparer de sa personne. Deux membres se transportent a Agy, et usant de ruse, l'invitent de se rendre a Bayeux sous le pré-
(') Liste des conspirateurs. Nc 3.
lexte menteur d'y venir prendre un passeport pour quitter la France. Malgré les prières de son fidèle domestique, Paret, qui se jeta à ses genoux et le conjura de prendre la fuite dont il venait de lui préparer les moyens, M. de Marguerye se livra sans frayeur, sinon sans soupçon. Il est amené a l'instant même dans la prison de Bayeux. La il apprend la triste véri . Le lendemain matin il est remis a la garde de deux gendarmes. Conduit à Paris et traduit au tribunal révolutionnaire, sa mort est prononcée « comme ayant été auteur ou complice » de la conspiration ayant existé le 10 août avec le tyran et » sa femme, tendante a faire massacrer un grand nombre de » patriotes t.1), et il ne lui est accordé que le temps d'écrire à ses enfants une lettre touchante pour leur recommander le respect de sa mémoire, l'honneur et la vertu. L'échafaud compta une victime de plus. Il était à peine âgé de 38 ans.
Il est de tradition qu'au passage de Louis XVI par Saint- Jean-de-Daye en allant a Cherbourg un vieux gentilhomme du pays, M. Godefroy de Boisjugan , lui avait présenté sa nombreuse famille consistant en douze fils. Deux de ceux-là commencèrent h série des supplices. Godefroy de Mingré , lieutenant de vaisseau, et Godefroy de Lessart, garde-ducorps, faits prisonniers dans les premières affaires où figurèrent des émigrés , furent conduits à Paris et exécutés le 23 octobre 1792 sur la place de Grève (2). Sur la longue liste des condamnés, leurs noms se lisent aux n09 18 et 22. Combien et par milliers les suivirent !
M. Belœil, curé de Colleville, soupçonné d'une conspiration imaginaire, après avoir subi un interrogatoire devant le Comité de surveillance de Bayeux, le 6 nivôse an n, fut aussi
(') Liste des conspirateurs. N° 5.
H Liste générale des conspirateurs. N° I .
condamné à mort et exécuté le 21 messidor suivant/*).
A la lecture des noms qui précèdent on s'imaginerait peutêtre que les victimes appartenaient seulement aux classes distinguées de la société, et que la Révolution ne faisait tomber qU;f les têtes élevées. On se tromperait , et notre pays même prouva qu'elle ne distinguait ni le rang ni la naissance de ceux qu'elle immolait.
A une lieue et demie de Bayeux, dans la paroisse de Carcagny, vivait un paysan obscur qui joignait a l'exploitation de quelques perches de terre la profession de boulanger. On le nommait Pierre Pcnon. Comme tant d'autres il avait souri à la première aurore de la Révolution; il n'y avait vu que l'appel des filles et des cadets au partage égal, la suppression de la dîme et des colombiers, la liberté de la chasse et de la pêche. Il s'imaginait que la Révolution n'était faite que pour le plus grand bien des cultivateurs , et son zèle lui avait mérité les fonctions de Procureur de la commune. Mais son cœur honnête s'indigna quand il traversa 1793 et ses horreurs. Si je
tenais là la Convention, dit-il un jour, je la f dans
mon four. Ce propos fut recueilli par un voisin jaloux et méchant. Veux-tu parier six francs que je le ferai arrêter? lui dit celui-ci quelques jours après a l'occasion d'une querelle. Penon dédaigna cette menace, mais trois jours ne s'étaient pas écoulés que les gendarmes étaient à sa porte ; ils s'emparèrent de sa personne et de celle de sa femme, et les conduisirent a Paris où bientôt leur tête roula sur l'échafaud « pour » avoir pratiqué a Carcagny des mesures tendant a ramener l'es— »clavage par la guerre civile en voulant armer les citoyens les »uns contre les autres.» La femme, Julienne Grimoult, plus innocente encore que le mari fut exécutée avec lui le 9 ven-
(*) Archives du Calvados.
tose an n ('). Des officiers municipaux de la Commune appelés en témoignage a Paris osèrent parler en faveur de ces infortunés. On ne les laissa point sortir libres du tribunal : ils furent mis en prison et faillirent payer de leur tête le courage qu'ils avaient montré (2).
Le vieux serviteur de Mgr de Cheylus, le fidèle Francastel, âgé de 63 ans, ne put trouver grâce devant les bourreaux au tribunal duquel il fut traduit sous la qualification d'agent du ci-devant Evêque de Bayeux. Il fut condamné a mort et exécuté comme conspirateur le 1er messidor an n(3). Pierre L'Evêque-ilu-Moulin fut associé à son sort. Cet individu, né dans le département de la Charente, étranger au département du Calvados, fut condamné comme ayant pris part a la même conspiration , et désigné comme fermier de Vex-Evêque de Bayeux (4), qualification qui semble mensongère.
Quel crime avaient commis un malheureux dragon au 5e régiment nommé Robert, un nommé Dupont, maréchal-deslogis de l'armée volante , tous deux nés à Bayeux , Michel Taillepied, cultivateur, et Noël Taillepied , perruquier, tous les deux nés a Colombières, qui furent immolés à la barrière du Trône, et périrent le même jour que Toulon, le 12 messidor an ii, eux condamnés comme contre-révolutionnaires , et lui pour avoir donné quelques marques de pitié a la reine Marie-Antoinette (5) ?
Trois autres victimes nées a Bayeux , et dont la famille y avait occupé la position sociale la plus élevée montèrent aussi sur Téchafaud, M. le marquis Hervé de Faudoas, Mme de
i') Liste générale des conspirateurs.
(2i Un de ces témoins existe encore.
(3) Liste des victimes immolées à la barrière du Trône. N' 161 . (*) Liste générale des condamnés dressée par l'Administration des domaines.
<B) Idem. N"s 4Ô6— 457*
Beaurepaire, sa sœur, Mlle de Faudoas, sa fille, coupable de la plus innocente plaisanterie, a peine âgée de 18 ans 0). Tous trois, le père, conspirateur, la sœur et la fille conspiratrices, perdirent la vie ensemble le 25 messidor an n (13 juillet 1794), sans que les assassins eussent égard a l'âge, a la vertu, a la jeunesse.
D'un autre côté, le département de la Manche où, suivant son expression, le représentant du peuple Le Carpentier avait mis la terreur à l'ordre du jour, payait largement son tribut. Des charretées de malheureuses victimes de ce proconsul traversaient de temps en temps lu ville de Bayeux. Cinquantetrois personnes tant hommes que femmes suspectes et contrerévolutionnaires furent conduites par ses ordres au terrible tribunal en trois convois, l'un de sept, le second de dix-neuf, et le troisième de vingt-sept. Quelle progression effrayante ! « A votre exemple, écrivait-il au Comité de salut public, j'ai » appesanti pour ma part le poids de la justice nationale. » Voilà encore du gibier que je vous envoie. Je n'ai fait grâce » à personne. »
Parmi les victimes du premier convoi se trouvait M. le comte d'Anneville de Chiffrevast, que les liens du sang et de l'affection unissaient a toutes les familles distinguées de Baveux, et qui fut mis a mort le 18 messidor an n sous le prétexte grossier et menteur d'avoir fait de mauvaises fournitures à la République. M. Le Roy, directeur de la poste aux lettres de Cherbourg fut condamné et périt avec M. de Chiffrevast sous cet autre prétexte d'avoir supprimé dans l'exercice de ses fondions des écrits propres à éclairer le peuple sur ses véritables intérêts (2).
(*) Liste générale des condamnés, dressée par l'administration des domaines. N s 818—820—819. — Mlle de Faudoas avait écrit que sa chienne avait mis au monde trois petits républicains.
(2) Liste des conspirateurs. N° 3.
Le jour même où succombaient ces deux victimes, le 18 messidor, Le Carpenlier signait l'ordre de départ du convoi des vingt-sept. En le signalant au Président de la Convention le 2o, il écrivait ces farouches paroles : « Encore des têtes, en- » core de nouveaux détenus. C'est ainsi que l'esprit du peuple » s'élève a sa sommité, et que tombe le vain espoir de ses » ennemis. » Moins de quinze jours après , le 3 thermidor, dix-neuf de ces infortunés avaient la tête tranchée pour cause d'aristocratie et de fédéralisme (').
Dans celte liste fatale étaient comprises deux femmes , Mme Kadot de Sebeville, mère d'une nombreuse famille, qu'il fallut arracher a son dernier enfant qu'elle allaitait encore, et Mme Guichard de Mondelry. Celle-ci ne périssait pas seule de sa famille, son mari et son beau-père montaient avec elle sur l'échafaud.
Toutes les corporations prenaient part a ce sanglant holocauste. Le clergé y était représenté par ôcux de ses membres, M. l'abbé de Cussy, archidiacre, et M. l'abbé de Mons, chanoine ; le piésidial par M. de La Marre de Piémont, ancien conseiller enquêteur; le tribunal de l'élection par son président, M. Le Pigeon; le barreau par M. Lécaudey ; l'administration de la marine par M. Mauduit, commissaire a Granville ; la noblesse et l'armée par MM. le comte de Mobec, Tanqueray d'Hyenville, Sorin de l'Epesse, de Boisussé, chevalier de Si-Louis, d'Outresoulle, officier du génie, Guichard de Mondetry père et fils, Louis-Léonor de Cussy, jeune homme de 22 ans, dont trois frères étaient émigrés, et qui périt avec son oncle; l'agriculture par MM. Poligny-Launey et Boudier; et enfin pour qu'il ne manquât rren h celte liste générale de
l1) Trois furent acquittés. Parmi eux était le chevalier Hue. de Caligny qui fi! imprimer api es le 9 thermidor un Mémoire à consulter où se trouve l'ordre d'envoi au tribunal révolutionnaire. M. de Crux s'échappa, comme on l'a dit plus haut. Trois ne furent pas jugés.
tous les étals, un fidèle domestique de M. d'Hyenville, nommé Couillard , suivit celui-ci a la prison et a l'échafaud. Il eût pu, dit-on, éviter l'un et l'autre. L'occasion lui en fut offerte, mais il ne voulut point séparer son sort de celui de son maître , dévouement d'autant plus sublime qu'il était obscur, et qui pour l'honneur de l'humanité eut quelques imitateurs.
Ces noms qui ne sont point le rapprochement du hasard, mais qui paraissent être un odieux calcul prémédité pour effrayer d'un même, coup toutes les classes de la société , tous les rangs et tous les étals, disent assez ce que la France serait devenue si cette orgie de carnage et de sang eût prolongé sa durée ! Le Carpenlier avait raison d'écrire : « Encore « quelques jours, et les nobles et les royalistes de la Manche » pourront tous porter leurs têtes comme des Saint-Denis.» Tous ces malheureux qui peu de jours auparavant étaient passés par Baveux conduits de brigade en brigade par la gendarmerie (') furent exécutés ensemble et le même jour le tkois thermidor an h, a la barrière du Trône. Leurs restes furent portés au cimetière de Picpus, dans un coin de terre qui n'avait pas trente pieds carrés d'étendue et où furent jetés en moins de six semaines 1,300 cadavres de condamnés (*). On frémit de penser que ces infortunés étaient au nombre des dernières victimes dont un peintre habile, Muller, a composé naguères le déchirant tableau. Six jours après, le neuf thermidor, le sang avait cessé de couler.
Aux victimes que faisait le tribunal révolutionnaire, il faut joindre aussi celles qui succombaient sous les condamnations des tribunaux criminels et des commissions militaires. Dans
(*) Etat des sommes payées aux gendarmes de Bayeux. — Archive* du Calvados.
(*) Fondation de la chapelle funéraire de Picpus.— Brochure in-18.
la Basse-Normandie les tribunaux criminels de Caen et de Goutances , surtout le dernier, prononcèrent d'assez nombreuses condamnations suivies d'exécution à mort soit contre des émigrés rentrés, soit contre des Vendéens, soit enfin contre des contre-révolutionnaires de l'intérieur. Les listes des condamnés dressées par l'administration des domaines pour l'effet de la confiscation des biens des condamnés présentent à cet égard de sanglants et trop nombreux témoignages.
La Commission militaire établie a Cherbourg fit aussi exercer quelques fusillades. Mais celle instituée a Granville par le représentant du peuple Le Carpentier, en brumaire de l'an h (novembre 1793), après la levée du siège de Granville, se montra sans miséricorde. Elle eut a juger un certain nombre d'officiers et de soldats de la Vendée faits prisonniers à l'occasion du siège de Granville , et les condamnations suivies de promptes exécutions ne leur furent pas épargnées H.
Fanatisme irréligieux. — Profanation de la Cathédrale. — Fêtes révolutionnaires.— Abolition du Dimanche. — Destruction des signes extérieurs du culte et des attributs de la Royauté. — Les Croix. — Barbare. — Athéisme. — Les Apôtres de la Vérité.
L'Assemblée constituante avait attaqué l'Eglise moins comme institution religieuse que comme institution poliM-
(') Liste des condamnés, dressée par les ordres de l'Administration des domaines.
que. Ce qu'elle voulut surtout détruire, ce fut l'influence attachée aux grandes propriétés du clergé, ses immunités et sa prééminence sociale. Si elle modifia sa discipline elle respecta sa hiérarchie, ses dogmes, ses cérémonies, mais, après ce premier succès, la passion irréligieuse se déchaîna contre les croyances elles-mêmes qu'elle voulut arracher des cœurs, et s'abandonna à une haine furieuse contre le Christianisme. Etrange aveuglement qui méconnaissait l'instinct même de la démocratie au sein de laquelle l'esprit religieux a ses plus profondes racines, et où il se conserve le plus vif et le plus persévérant !
Après avoir déporté ou réduit à se cacher les prêtres qui avaient refusé de prêter le serment, on préluda par l'insulte et l'outrage envers ceux qui avaient accepté cette soumission à la Constitution, et donné ainsi un gage aux idées nouvelles. On livra ensuite les églises à des usages profanes, on en fit des lieux de rassemblements politiques, d'assemblées électorales, d'opérations pour le recrutement de l'armée, en même temps qu'on continuait de les faire servir aux exercices religieux , confusion impie qui ôlait aux temples leur caractère de paix, de silence et de respectueux recueillement.
Maître en certains jours de ces édifices, le peuple souverain s'y livra à de criminelles dévastations. Dès la fin de 1792 a la suite d'une assemblée électorale qui eut lieu dans la Cathédrale de Bayeux, les tableaux furent déchirés, les statues abattues, le Crucifix entre la nef et le chœur renversé, et la face du Christ ignominieusement mutilée à coups de talons de bottes.
Bientôt on y vit se produire des orgies scandaleuses et dégoûtantes qui arrachèrent a l'un des prêtres attachés 'a l'abbé Fauchet cette protestation énergique qu'il eut le courage de livrer a la publicité de l'impression :
« Je suis autant indigné que surpris, écrivait l'abbé M..., curé de Saint- Martin, des horreurs dont on souille nos temples et des attentats qui se commettent contre nos personnes. Ccfc ne sont pas seulement de vils animaux qui profanent nos autels ; des maîtres encore plus immondes qu'eux les couvrent de leurs vomissements exécrables. On m'égorgerait plutôt que de souffrir de pareilles abominations, mais puisque je ne puis les empêcher, je n'en dois pas non plus être le témoin. Hier, je voulus élever la voix de la religion pour confondre ces monstres; aussitôt le tonnerre de l'impiété se fit entendre. Tous les démons semblèrent sortir de l'enfer et me couvrirent de leurs hurlements épouvantables. Des cannibales parlaient déjà de me faire dévorer par leurs chiens ou de m'assommer à coups de massue. Un plus honnête et plus charitable me déchira la jambe d'un coup de soulier, et me prouva que le parjure et le mensonge accompagnent toujours la bassesse et la lâcheté, -le ne me retrouverai jamais dans une assemblée où il n'y a ni ordre, ni liberté, ni décence, où régnent au contraire la tyrannie la plus affreuse, la grossièreté la plus sale, la scélératesse la plus horrible La Cathédrale est un lieu de rassemblement, dites-vous. Oui. Mais il doit y avoir décence et sûreté. Il n'y a point de décence là où l'on entend les propos les plus injurieux et où il y a des chiens qui remplissent tout do leurs excréments, où leurs maîtres viennent vomir
jusqu'aux pieds du sanctuaire Les crédences, la chaire épiscopale ne
doivent pas être plus salies que vos duchesses et vos canapés. Les autels sont au moins aux yeux du Philosophe des tables à manger, et l'on ne doit point y mettre ce que vous ne voudriez pas voir sur les vôtres...
» 13 mars 1793, l'an n de la République (*) »
Malgré ces déplorables faits, jusqu'à la fin de l'année 1793 la Convention qui croyait sans doute que le Catholicisme s'anéantirait de lui-même , avait dédaigné d'employer la violence. Elle avait dépouillé les églises , applaudi aux prêtres qui se mariaient, enlevé aux jours de l'année le nom de leurs saints, effacé leurs noms au coin des rues, prohibé les signes extérieurs du cuite et l'habillement sacerdotal, substitué la célébration du Décadi a celle du Dimanche, mais enfin elle n'avait point prononcé encore la destruction du culte Catholique.
Le 7 novembre 1793 l'Evêque constitutionnel de Paris,
(l) Lettre du curé de Saint-Martin au citoyen A. (Collection de M. de Toustain).
Gobel, se présenta a la Convention, déposa ses lettres de prêtrise, et déclara qu'il renonçait à ses fonctions de ministre du culte Catholique parce qu'il ne devait plus y avoir d'autre culte public et national que celui de la Liberté et de l'Egalité. La Convention applaudit. « L'Etre suprême, dit le Pré- » sident, ne veut de culte que celui de la Raison, et ce sera » désormais la religion nationale.»
Le Club de la ville de Bayeux n'avait pas attendu cet exemple pour se jeter dans tous les écarts irreligieux. Il avait conjuré la Municipalité d'anéantir les derniers restes du fanatisme, de se mettre a la hauteur des principes républicains en donnant a ses rues les noms des grands hommes, des héros, des martyrs de la Révolution, en s'écriant : « il est temps que les Saints disparaissent pour faire place a )) la Raison », et l'Administration avait dès le 26 frimaire an ii, changé le nom des rues pour y substituer des noms révolutionnaires ('). A l'une des séances du Club, l'un des grandsvicaires de l'Evoque Fauchet, Simien des Préaux, marié a une épouse vertueuse, ayant sa compagne à ses côtés, était venu la présenter a ses frères, et rendre tin public hommage auxpremières lois que doivent suivre les hommes s'ils veulent trouver le bonheur; l'épouse vertueuse avait terminé la séance en chantant une chanson patriotique qui lui avait mérité l'accolade fraternelle du Président. Les Croix, même celles placées dans les cimetières, avaient été détruites, un obélisque qui décorail la place du Planilre et qui par sa grande structure rappelait d'anciens préjugés incompatibles avec le patrio-
(*) Voici les noms nouveaux substitués aux anciens : Rue Sainl-Jean, — Rue de la Convention. Saint-Floxel,— de la Révolution. Sainl-Martin,— de la Montagne. Des Ursulines,— des Patriotes.— Saint-Nicolas, de la Liberté. Saint-Malo, — deMarat. Saint-Palricc, - Le Pelletier. Saint-Loup, — de Granville. Des Chanoines,— des Sans Culottes. Saint-Laurent,— du Bonnet rouge. Des Capucins,— de la République, etc., etc.
tisme qui régnait dans la commune avait été jeté bas en présence de la Municipalité; la vente du Catéchisme avait été interdite aux libraires sous les peines les plus sévères parce „ que ce livre soutenait le fanatisme, qui est la source de tous les maux et engourdit la nature ; la défense de l'enseigner fut faite a toutes personnes préposées à l'enseignement parce que les maximes qu'il renferme égarent les âmes sur lesquelles les impressions artificielles font plus d'effet que la philosophie naturelle.
On alla jusqu'à demander que tous les libraires fussent contraints d'apporter à la Municipalité les livres religieux et tous ceux qui traitent à' objets relatifs à l'ancien régime, afin qu'ils fussent brûlés dans un vaste brasier qui serait allumé sur la place publique. Cette motion basée sur le besoin de propager les vrais principes et de conserver a la ville de Baveux sa bonne réputation, fut repoussée mais avec difficulté et seulement sur l'observation faite par un frère « qu'avec de » la patience et le bon exemple que donnent les amis de la » Révolution on parviendra à faire disparaître pour toujours » les impressions que la longue habitude des usages fanali- » ques a pu laisser dans quelques esprits, mais que les livres » doivent rester pour servir de monuments à l'histoire (M.»
Le nom des communes qui portaient des noms de saints furent ou changés ou modifiés. On ne dit plus que Vigor, Honorine, Martin, Sulpice, etc. Par imitation des départements où Saint-Denis s'appelait Montagne du bel air, le Mont Saint-Michel Mont libre et Saint-Lo le Rocher de la Liberté, Balleroy vit changer son nom en celui de Bal-sur-Drôme.
Pour arracher de l'esprit du peuple les traditions religieuses, on imagina de multiplier les fêtes nationales, bizarres travestissements empruntés aux souvenirs historiques de l'an-
(') Séance du 3(1 prairial an u.
« tiquilé. Chez les peuples anciens la religion se. mêlait à la
politique pour entretenir par la mémoire des grands événements l'amour de la Patrie ; en France on voulait au contraire exiler la religion des fêtes, et refouler les souvenirs de la nationalité pour y substituer ceux de la Grèce et de Rome.
C'est ainsi que Baveux vit dans l'une de ces fêtes, un guerrier grec marchant a la tête d'un cortège d'enfants portant une bannière sur laquelle on lisait celte inscription : J'ai combattu la tyrannie dans Corinthe et dans la Sicile ; mon frère fut un tyran, j'en ai délivré la patrie ; sur une autre bannière portée par les enfants étaient écrits ces mots : Tremblez, tyrans , Brutus rendit Rome libre, nous sommes ses enfants. Les jeunes citoyennes qui n'étaient jamais oubliées dans ces fêtes élevaient une banderolle sur laquelle on lisait : Nos cœurs ne sont promis qu'aux vainqueurs des Rois.
A la fête de l'Etre suprême les maisons étaient couvertes de branches de chêne et de fleurs. Les mères de famille vêtues de blanc avec des ceintures tricolores présentaient leurs enfants aux Magistrats municipaux et les mettaient sous la protection de la divinité et de la loi. Les vieillards tenaient d'une main une pique et de l'autre leurs petits-enfants, et répétaient à chaque station le serment de protéger l'enfance de ceux-ci et de les rendre vigoureux pour défendre la patrie. Puis le soir arrivé , on dépouillait les maisons de leurs rameaux, les ceintures des mères de leurs fleurs, et on en faisait un feu de joie dont les cendres étaient des tinées à V atelier de salpêtre pour foudroyer les tyrans (').
La Cathédrale reçut le baptême patriotique et devint le
(') Les détails contenus dans ce chapitre sont tous extraits des registres de l'Hôtel-de-Ville et du Club.
temple de la Raison ('). La stalue qui couronne la chaire reçut un bonnet rouge orné d'une large cocarde, et à la croix fut substituée une pique a laquelle appendait une longue flamme tricolore. Au moyen de ces travestissements la statue de la Foi devint celle de la nouvelle Déesse. On lui érigea un autel en avant du chœur. « Ses bras s'élançaient vers le » peuple et lui présentaient la Vérité en écarlanl le Mensonge n et l'Erreur. Deux rayons de lumière éclairaient sa marche » et semblaient se reposer sur chaque tête (*).» Jean-Jacques Rousseau couronné de lierre, entouré d'orangers, Marat et Le Fellelier de Saint-Fargeau devinrent les nouveaux saints du temple.
La plus solennelle de toutes ces fêtes eut un caractère symbolique et pnyen qui en fait comme le type de ces pompes officielles. Malgré que les passions qui les inspiraient soient effacées, les étranges détails n'en sont pas moins précieux a recueillir. Ils enseignent par quelles profanations on pervertissait les idées du peuple, comment on offensait nonseulement l'idée religieuse, mais aussi l'idée morale.
Les représentants du peuple Bouret et Frémcnger qui avaient succédé a Cacn à Lindel et Oudot avaient pris un arrêté pour ordonner la plantation d'arbres verls de la liberté, afin que les signes extérieurs de la liberté pussent comme elle jouir de In vie et durer (3). D'un autre côté, Palloy, architecte de Paris, le proxénète de la candidature de l'abbé Pau— cliel l4), avait adressé a la Municipalité de Bayetix des pierres de la Bastille sur lesquelles il avait fait graver les droits de l'homme ; les bustes de Marat, cl de Le Pelletier, ainsi que de
(1) Décret du 15 ventôse an n.
(2) Procès-verbal du 10 nivôse an ri.
(SJ Arrête du 12 pluviôse an n. - Archives du Calvados. (•, V. page 172.
Brutus, trois martyrs de la liberté, devaient être inaugurés. On réunit en une seule cérémonie les fêles que commandait chacune de ces circonstances. Que de molifs pour y donner de l'éclat !
On avait choisi et par ordre sur les terres des émigrés, de jeunes arbres de la liberté qui pussent reprendre, et dont les racines fraîches et vigoureuses en fortifiant cet arbre sacré fussent le présage certain de l'affermissement de la République.— Le cortège se mit en marche. Après les bataillons de la garde nationale, marchait une troupe de jeunes gens portant les arbres décorés de fleurs et. de rubans. — Les frères de la Société, populaire coitfés du bonnet rouge, et presque tous armés de piques, venaient ensuite. Au milieu d'eux s'avançaient les bustes des trois martyrs de la liberté et les pierres de la Bastille ombragées par un magnifique drapeau offert par les citoyennes de Baveux. — Au centre étaient des chars antiques de formes différentes et splendidement ornés. Le premier était rempli de vieillards choisis parmi ceux dont la figure et les cheveux blancs devaient produire plus d'effet sur la multitude. L'un d'eux portait une bannière sur laquelle était écrit : Respectons les vieillards, c'est l'appui de l'Etat. Le second était rempli de soldats en convalescence a l'hôpital militaire, portant des étendards sur lesquels on lisait : Nos bras seront encore utiles à la patrie.
De cette foule se détachait l'objet principal de la fête du jour, la Déesse de la Liberté. Sur un char mythologique , armée d'une pique, coiffée du bonnet Phrygien d'où s'échappaient ses cheveux épars, couverte d'une légère tunique de gaze blanche, et drapée d'un manteau bleu de ciel se tenait debout une jeune et belle citoyenne choisie dans la classe indigente et honnête C). C'était la Déesse. Elle foulait sous ses pieds
(') On eut beaucoup de peine à trouver celte déesse, et cette partie du
la croix, l'ostensoir, la mitre épiscopale, la crosse, les étoles, les ornements sacerdotaux, l'écusson fleurdelysé, le sceptre et la main de justice, tous les anciens attributs du fanatisme et de la Royauté. Un groupe nombreux d'enfants ou de génies élégamment habillés entourait la déesse , lui présentait des fleurs ou en jetait sous ses pas. L'un d'eux élevait une bannière sur laquelle on lisait non sans quelqu'étonnement : Ne me changez pas en licence et vous serez heureux. Ce char sur le devant duquel étaient placés Yacte constitutionnel et les droits de l'homme était traîné par trois chevaux blancs richement caparaçonnés. Il était escorté de tous les jeunes gens de 10 à 15 ans, ayant un drapeau au milieu d'eux, le corps ceint d'un ruban tricolore en écharpe , avec un bonnet rouge. — A la suite du char venait une charrue couverte de gerbes de blé. Elle était traînée par deux bœufs. Un jeune laboureur assis sur ces gerbes était entouré d'autres laboureurs portant des ustensiles d'agriculture auxquels était attachée une flamme avec ces mots : Richesse de la patrie. Puis venaient toutes les autorités entourées des jeunes citoyens de la réquisition.
Le cortège traversa toutes les rues de la cité. Trois arbres furent plantés sur les places de la Liberté, de l'Egalité et au haut de St-Floxel. On se rendit ensuite dans le temple de la Raison; on plaça la Déesse sur l'autel entouré de piédestaux sur lesquels furent déposés respectueusement les trois bustes et les pierres de la Bastille ; des discours patriotiques furent
programme fut sur le point de manquer. Mais enfin après beaucoup de propositions infructueuses, il se trouva une fille, Jeanne L , pour remplir
ce rôle. Plusieurs quêtes successives furent faites par des citoyennes pour acquitter les promesses du Club; et ce fut avec bien de la peine qu'on put recueillir 1,527 livres 17 sous en assignats, dépréciés et presque sans valeur. Les quêteuses firent le dépôt de cette somme dans une séance solennelle du 16 ventôse an n, et reçurent du Président le baiser fraternel.
prononcés; on hurla le chant de la Carmagnole, et des citoyens et citoyennes se tenant fraternellement par la main formèrent dans le sanctuaire des rondes et des danses.
L'impulsion étant ainsi donnée a l'athéisme le mouvement marcha rapidement. On acheva de détruire et de renverser tous les anciens attributs religieux ('), et on brûla les reliques après les avoir profanées. C'est ainsi qu'un reliquaire en argent contenant des ossements de saint Regnobert placés sur un coussin de velours et qui étaient fort vénérés a Bayeux , fut dérisoirement présenté au Club, et y devint le prétexte des plus infâmes propos (2).
L'apparition des représentants du peuple Bouret et Fre-
(') Le procès-verbal dressé par la Commission des arts constate ainsi qu'il suit les principales dévastations faites à la Cathédrale :
1° Deux statues en terre cuite représentant le Sauveur flagellé et la Vierge, placées sous l'orgue à l'extrémité des marches, brisées ; 2° La statue de Y Hérésie placée sous la chaire, morceau d'art précieux, arrachée; 3° Le Christ au-dessus du jubé, abattu; 4" Deux belles statues en pierre de taille représentant Joseph et la Vierge, placées entre les colonnes de marbre noir du jubé, renversées et brisées; 5" Dans la chapelle du Nord les autels détruits, presque tous les tableaux déchirés ou enlevés, les grilles arrachées, pour le service de la République ,• 6" Dans la chapelle de la Vierge, la statue brisée, les décors endommagés, les dix-huit tableaux qui l'entourent mutilés, mais non sans espoir de restauration ; 7° Les armoiries des grilles du chœur détruites, ainsi qu'une belle couronne chargée de rayons et de guirlandes de fleurs derrière le maître-autel; <S° un très-beau tableau de Saint-Nicolas enlevé dans une des chapelles des Croisillons; 9° Une belle tête de Saint-Jean- Baptiste da;is un plat, enlevée [On l'aretrouvée et replacée); 10' Deux beaux manuscrits de l'Evangile reliés en velours cramoisi, et enrichis de plaques d'argent, enlevés; 11° Au-dessus des stalles du choeur près du jubé, deux tableaux de l'Ecole italienne représentant le Sauveur et la Vierge, enlevés ; 12° Les armoiries de Mgr de Rocheohouart en mosaïque, au milieu du chœur, brisés ; 13° Enfin beaucoup d'autres dégradations qui n'étaient point irréparables.
(-) Cette relique n'a point été perdue. Tombée aux mains de M. l'abbé Menand, curé de Saint-Sauveur, elle fut par lui confiée à M. l'abbé Moulland, depuis curé de Balleroy, qui en a fait la remise à Mgf Duperrior , Evoque de Bayeux.— Indicateur de Bayeux Au 20 janvier 1857.
menger a Baveux était devenu le signal d'un redoublement de manifestations anti-religieuses. C'est dans celle ville qu'ils prirent cet arrêté :
<t Dans les bâtiments connus sous le nom d'Eglises il ne sera célébré désormais aucunes cérémonies autres que colles du culle de la Raison.— Us seront ouverts seulement le Décadi pour y fêler la Décade, seul jour de repos qui soit autorisé. Tons signes extérieurs du culte seront enlevés. — Les cloches seront transportées au chef-lieu de district pour l'usage des horloges.— Le ballant en sera enlevé et déposé à la .Municipalité i'j.*
La visite du représentant Pomme qui leur succéda fut une croisade contre le Dimanche. Malgré ces arrêtés , le peuple se refusait a l'abdication de ses usages et de ses habitudes. C'était ce jour-la qu'il cessait ses travaux , qu'il se parait de son linge propre et de ses habits de fêle. Pomme s'indigna de ce spectacle et convaincu , disait-il , que le temps étail venu « où tous les hommes devaient marcher au pas m révolutionnaire», il provoqua des mesures sévères contre les « Muscadins et les Muscadines du Dimanche (9).m Vainement la prison, les amendes, furent-elles employées pour punir ce crime de lèze-Rcvolulion; ni les menaces, ni les vociférations des Clubs ne purent parvenir a la suppression des habitudes qui faisaient du dimanche le jour du repos, et jamais en dehors du monde officiel on ne put faire chômer au peuple le Décadi.
A la voix de ces Représentants, des prêtres consti'utionnels indignes ou tremblants de frayeur venaient aux .êtes de la décade déposer sur l'autel de la patrie leurs lettres de prêtrise. La plume se refuse a retracer les paroles avec lesquelles quelques-uns consommèrent leur apostasie. Ce cynique aveu d'hypocrisie amena un logicien du Club a proposer de leur
(') Arrêté du 30 ventôse an n.
(*} Séance du 19 ventôse an il
faire restituer le traitement qu'ils avaient reçu puisqu'il n'était qu'un salaire acquise» trompant le peuple. Il en fut un qui vint apporter ses lettres en uniforme de sergent-major. Tous les prêtres que l'opiuion flétrissait du nom de jureurs n'imitèrent pas ce lâche exemple. L'un d'eux alors en prison a Bayeux à qui la liberté était offerte sous cette condition eut le courage d'écrire et de faire imprimer son refus. « Il faudrait avoir l'es- » prit bien borné, disait-il, pour faire consister dans un mor- )) ceau de papier le caractère dont on est revêtu. Si de la re- » mise de mes lettres on veut conclure que j'avoue avoir » prêché l'erreur, et que je renonce à la prêtrise, qu'on me » laisse dans mon cachot, j'y veux mourir (*).
La Cathédrale fut trouvée propre à servir aux usages les plus profanes. La nef fut destinée à la célébration des décades; le chœur et les bas-côtés furent convertis en magasin de subsistance. Une autre partie devint une salle de spectacle; des comédiens y furent appelés, un théâtre dressé, et des pièces de circonstance jouées sur la demande de la Société populaire, heureuse de trouver ce nouveau moyen d'avilir le temple. Les cloches furent enlevées de toutes les églises comme entretenant les souvenirs du fanatisme (2). Le marché du samedi rappelait aux populations qu'il se tenait la veille du Dimanche. Il fallait chasser de leur esprit tout ce qui pouvait y nourrir la pensée ftie le Dimanche eût existé ; on supprima le marché de ce jour pour lui en substituer deux autres, le quintidi e le nonidi de chaque décade. Pour empêcher l'exécution du commandement de l'Eglise il fut interdit de vendre du poisson le vendredi et le samedi.
Les religieuses restées dans les deux hôpitaux auxquelles
f*j Lettre aux officiers municipaux de Baveux par l'abbé M. 7 germinal an h.
(2; L'Etat acheta tes cordes pesanl 567 livres par le prix de 141 livres 5 sous.
on avait interdit leur costume, qu'on avait décorées de la cocarde nationale , auxquelles on avait enlevé tous les objets qui leur rappelaient qu'elles s'étaient vouées a Dieu et à la prière turent ou emprisonnées ou définitivement chassées sous le prétexte de leur refus de prêter serment. L'Hôtel-DiEu avait le malheur de porter un nom ennemi , on le transforma en Hospice de la Montagne, on voulut aussi changer le nom de l'Hôpital-Général, on l'appela Hospice de l'Humanité. C'était enfin aux fêtes décadaires que se célébraient les mariages par l'officier de l'Etat civil, placé au Jubé de la Cathédrale entouré de toutes les autorités, et aux sons de la musique et des chants patriotiques.
Ce n'était pas assez que la ville de Bayeux cédât à ces instincts révolutionnaires et impies ; il fallait les faire pénétrer au sein des populations des campagnes qui ne se refusaient pas à profiter des avantages matériels de la Révolution, mais qui regrettaient les cérémonies du culte de leurs pères, et » voulaient bien être révolutionnaires sans cesser d'être Chrétiennes)). Des délégués du Club, choisis parmi les plus ardents preneurs de l'athéisme , furent envoyés dans les campagnes pour y provoquer la fermeture des Eglises, la destruction des statues des Saints, le brûlement des reliques, des ornements, des livres, le renversement des lutrins et des confessionnaux, l'enlèvement des cloches, etc. Les cantons de Caumont et de Balleroy firent quelque résistance à la propagande révolutionnaire ; si le culte y était interdit, si même les prêtres constitutionnels n'y avaient trouvé que de très-rares adhérents, si les Eglises étaient fermées, on y avait cependant conservé dans beaucoup de paroisses l'habitude traditionnelle d'appeler a la prière par le son de V Angélus ; les enterrements s'y faisaient avec les anciennes cérémonies, sans prêtres, il est vrai, mais en y chantant l'office des morts ; on y entretenait la couverture
des églises, dans l'espoir sans doute d'un meilleur avenir. Dans quelques communes les Catholiques se réunissaient dans le presbytère désert ou dans l'église restée ouverte pour y faire, sans prêtres, de pieuses lectures, et y chanter un office incomplet. Tous ces crimes furent dénoncés à la Société populaire, et des mesures provoquées contre les communes où couvait sous la cendre cet antique esprit de foi. Tous les moyens paraissaient bons pour les punir. On excitait les vengeances perrsonnelles contre ceux qui faisaient ainsi des actes de résistance. Quelques-uns furent hués, bafoués, outragés, d'autres promenés sur un âne tenant la queue en guise de bride.
Le divorce qui brisait le lien que la religion avait déclaré indissoluble était encouragé comme le commencement du règne des mœurs, « Il lui était réservé » dans le langage officiel d'alors, « de rajeunir d'anciennes alliances, et de remplacer » par des charmes inconnus jusqu'alors les dégoûts et la fa- » tigue inséparables d'un lien indissoluble.» On alla jusqu'à proposer de traiter comme les communes rebelles de la Vendée, c'est-b-dire de mettre a feu et a sang toute commune qui conserverait quelques habitudes du fanatisme, qui ne se mettrait pas à la hauteur, qui n'aurait pas en un mot anéanti tous les signes de la théocratie et reconnu le règne de la raison. Il n'y avait pas de vexations que les Comités de surveillance dans les campagnes , ces tyrans en blouse, ne se permissent, surtout contre les femmes plus particulièrement encore attachées au culte catholique (*).
(') Voici entr'aulrcs un interrogatoire subi devant le Comité de surveillance de Ver, par une jeune fille dont la simplicité égala le courage :
D. Quelles sont vos opinions sur la Constitution ? — R. Je n'ai rien à répondre à cela. Je laisse agir la providence du bon Dieu.— D. Voulez-vous suivre les décrets de la Convention ?— R. Je ne les connais pas.— D. Pensez-vous que la République fasse le bonheur de ses concitoyens? — R. Je ne pense rien sur cela. — 0. Pourquoi refusez-vous le serment à la loi ? —
Dans celte ville épiscopale, où l'on ne pouvait faire un pas quelques mois auparavant sans rencontrer un signe extérieur de religion, il ne restait plus que trois croix, cet emblème matériel de la pensée chrétienne ; c'étaient celles des trois tours de la Cathédrale. A la hauteur où elles étaient placées, debout sur les flèches, elles semblaient un défi porté à l'impiété. Leur destruction était d'autant plus a l'ordre du jour, qu'à leurs extrémités brillaient des fleurs de lys, et que ce double mélange des attributs religieux et monarchiques était une double cause de réprobation (*). Mais il fallait aller les atteindre et leur élévation faisait leur sûreté. Nul patriote de la localité n'avait osé s'offrir pour les renverser, lorsqu'un étranger se présenta et sollicita cette périlleuse mission. Cet homme dont quelques-uns ont fait un de ces bohémiens ambulants, de ces chercheurs d'aventures que vomissent les révolutions, était un soldat du bataillon du Morbihan, appelé Fournier, et qui avait choisi pour nom de guerre celui de Barbare, sous lequel seul il était connu. Il parut à la Municipalité au milieu de la séance du 19 floréal an n et proposa, est-il dit au procès-verbal de ce jour, de raser les Croisillons des Croix qui existent encore sur les trois flèches du temple de la Raison et qui portent des fleurs de lys. Il fit ses propositions : il demanda qu'on lui fournît les divers matériaux nécessaires tels que cordages, échelles, limes de serrurier, ressorts de pendules, etc., et qu'on lui donnât en outre cinq cents livres en assignats pour chaque expédition (2). La Municipalité, après en avoir référé au directoire du district, accepta la proposition, mais sous la condition qu'il enlèverait
R. C'est mon idée. Je ne le prêterai jamais. Ma conscience ne me le permet pas. — Archives du Calvados.
(1) Séance du 27 brumaire an ri.
(2) Séance du 19 floréal an h.— La liste de ces objets écrite sous la dictée de Barbare fait partie de la collection de M, de Toustain.
tous les échafaudages, après la destruction consommée, et Barbare se mit à l'œuvre avec une témérité qui mérite d'être citée. Il opéra d'abord sans nulle difficulté l'enlèvement de la croix placée sur la tour centrale dont la forme présentait un plus facile accès. Il établit ensuite à la tour septentrionale des planches suspendues en équilibre autour du fer de la croix, et forma là un échafaudage en apparence assez solide du haut duquel il se plaisait a chanter la Marseillaise, à crier vive la République, et à faire plonger sa voix dans tous les quartiers de la cité. La foule se pressait sur tous les points, les uns pour applaudir cette hardie entreprise, les autres pour en être seulement les spectateurs. La curiosité fut bien autrement excitée quand on apprit que Barbare voulait établir un pont de cordes entre les pointes des deux pyramides, sans bouger de celle où il s'était établi, et passer ainsi au milieu des airs de la tour septentrionale a la tour méridionale. On le vit, en effet, tenter pour y parvenir un moyen aussi téméraire qu'ingénieux. Après avoir réuni un assez grand nombre de cordes, il adapta aux extrémités divers morceaux ou balles de plomb. Déployant ensuite chacune de ces cordes du haut de son échafaudage par un mouvement de rotation violent, la balle allait s'accrocher à la croix de la tour méridionale. Ces cordes lancées avec autant de bonheur que d'adresse s'enroulaient autour des branches de ces croix. Lorsqu'une vingtaine de ces cordes furent ainsi lancées, il les assujétit aux crampons les plus voisins de la croix près de laquelle il était établi, puis s'occupa de les tresser pour en faire une grosse corde capable de soutenir son propre poids. Il y parvint. Ces préparatifs terminés il se prépara h exécuter son dessein. Au jour fixé, Barbare s'aflburche sur la corde et s'avance; tous les yeux étaient fixés sur lui; toutes les respirations étaient suspendues comme par une sorte de cauchemar dans l'attente
— 37G — de l'événement. Tout-à-coup les sommets des deux pyramides fléchissent, et la corde cédant sous son poids l'entraîne violemment. Un horrible cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines , mais Barbare sans perdre la tête , suspendu dans l'espace et retenu seulement., à plus de deux cents pieds audessus du sol, par une faible corde qu'il avait embrassée avec force, est reporté par le mouvement d'oscillation qu'il subit ou qu'il imprime, vers l'échafaudage d'où il était parti, s'y cramponne avec une merveilleuse adresse, et fut ainsi sauvé d'une mort qui semblait inévitable.
Moins heureux que Judas, Barbare ne toucha pas tous les deniers qui lui avaient été promis. Avant de le payer on exigea qu'il enlevât, suivant la convention, les échafaudages qu'il avait posés; mais peu disposé a entreprendre un second voyage aérien « arrangez-vous comme vous voudrez , dit-il , » mais je ne tenterais de remonter la haut que si j'avais deux » vies à sacrifier. » Mécontente de cette réponse dans laquelle l'administration disait sérieusement qu'il y avait une malveillance réfléchie, elle se refusa de lui rien payer au-delà des à-comptes qu'il avait reçus. Il courut se plaindre au Club qui lui répondit que la Municipalité lui rendrait justice, et bientôt emprisonné , l'ordre fut donné au commandant de place de lui faire rejoindre son corps (').
L'horloge de la Cathédrale avait depuis longtemps (2) un carillon qui accompagnait les heures et les fractions d'heures par des airs religieux (3). Le Club réclama la suppression de
(') Séance du 13 fructidor an n.
(2) Placée dans la partie supérieure de la Tour centrale démolie d'une manière si fâcheuse en 1855, elle a été détruite.
(3) On lit dans la description de l'Europe, ouvrage imprimé en 1637 : c On remarque à Bayeux une tour au milieu de laquelle est posée L'hor- » loge qui sonne les quarls-d'heure, et, par le moyen de certaines clo- » ehettes, rend une mélodie agréable.»
celle musique qui conservait le souvenir du culte fanatique observé dans l'ancien régime, et on y substitua la Marseillaise, le Çà-ira et autres chants patriotiques.
Les attributs de la Royauté n'étaient pas plus ménagés que ceux de la Religion. Un sceptre, une fleur de lys, une couronne ne pouvaient échapper aux yeux de lynx des inquisiteurs. Des débris des armes épiscopales a l'entrée de l'ancien Evêché , une fleur de lys placée sur une girouette de l'Hôtel— de— Ville, un bout de bâton fleurdelysé laissé par mégarde au-dessus de l'écusson brisé de la caserne de Saint- Laurent, donnèrent lieu à de provoquantes motions. La noblesse avait émigré à diverses époques, bien peu de gentilshommes étaient restés en France. On leur demanda cependant la remise de leurs lettres de noblesse et de leurs croix de Saint-Louis (*) comme on avait demandé aux prêtres celle de leurs litres sacerdotaux. Un seul à Bayeux tacha son blason. Il fit plus que de remettre ses titres, il demanda qu'ils fussent brûlés, mais la Municipalité s'y refusa, et par un inexplicable motif, elle ordonna qu'ils seraient coupés en douze morceaux, et envoyés au directoire du district (?).
Une loi défendant sous peine de la vie aux nobles d'habiter dans les villes maritimes, la Municipalité de Bayeux s'adressa à la Convention pour demander d'être déclarée ville maritime, afin d'écarter de son sein cette caste d'hommes regardée comme suspecte aux yeux de la loi (3).
Les tours et tourelles des châteaux avaient élé frappées d'une proscription générale. Elles ne tombaient pas assez vile au gré des démolisseurs, qui donnèrent des ordres pour leur destruction, ordres souvent réitérés, mais souvent éludés par la difficulté de les exécuter.
(*J Décret du 28 juillet 1793.
(-) Procès-verbal de la séance du 9 floréal an u. H Scauce du 9 prairial an u.
A Sommervieu le Comité de surveillance s'indignait que l'on eût conservé les belles grilles du château Episcopal alors révolutionnairement vendu. « Le fer semble manquer dans » nos forges, écrivait le Comité de surveillance de cette com- » mune, le 4 3 brumaire an h. Eh bien! Frères et Amis , » faites tomber ces balustrades orgueilleuses, ces grilles ma- » gnifiques qui nous rappellent l'idée de ces scélérats qui » liront pendant tant de temps nos malheurs. Ordonnez que, » quelque soit le propriétaire , les patriotes de Sommervieu » les traînent aux forges républicaines pour être réduites en » cendre. ïl sera beau de voir à l'entrée de ces maisons su- » perbes une humble barrière de bois, peinte aux trois cou- » leurs chéries, remplacer ces fastueuses grilles autrefois cou- » vertes des trophées de nos ci-devant (').
Dans le même temps le Comité d'Isigny dénonçait les citoyens tonsurés, s'indignant de ce qu'au nom de Jésus 100,000 républicains avaient été égorgés dans la Vendée (').
Il fallait pervertir les esprits par les doctrines , en même temps que par les actes et par les faits on leur donnait d'épouvantables exemples. C'est ce que se proposa le Club deBayeux. Il choisit dans son sein des Apôtres de la Vérité, chargés de la propagation des principes révolutionnaires, au moyen de discours qui seraient prononcés chaque décade. La création de cet apostolat subit de graves difficultés. On ne s'entendait ni sur le nom des apôtres, ni sur les doctrines. Les uns voulaient que le nom de Dieu ne fût même pas prononcé dans ces patriotiques instructions. D'autres disaient que le nom de Y Etre suprême était inutile a proclamer devant le peuple parce qu'il n'y avait personne qui ignorât qu'il y en eût un. Un ancien prêtre, clubiste fougueux, voulait bien qu'on ne s'occu-
(!) Arch. du Calvados.
(2) hl. id.
pât ni de dogme ni de religion, mais proposait qu'à chaque décade on fut tenu de prêter serment à l'Etre suprême. Enfin la Société décida, après de longs débals, que dans les discours décadaires il serait permis de parler de tout excepté de Religion, de fanatisme et de superstition (*).
Ces manifestations impies loin de servir la Révolution compromettaient sa cause aux yeux des populations, et la faisaient accuser de n'être qu'une orgie de fous révoltés contre Dieu même.
Baveux, ville hospitalière. — L'abbé Edgeworth de Firmont.— Le temple de la Raison devenu le temple de l'Etre Suprême.
Malgré toutes ces profanations et ces déclamations, Bayeux ne cessa d'être une ville hospitalière, même dans les moments les plus difficiles. On y parlait beaucoup, on y proposait des motions où le patriotisme entrait en ébullition , on y faisait beaucoup de bruit, mais on y faisait beaucoup moins de mal. L'esprit froid et réfléhi de la population conservait les sentiments d'humanité au fond des cœurs. Les administrateurs les plus violents en apparence n'étaient point au fond des hommes sanguinaires. Tel qui déclamait le plus violemment contre les prêtres ouvrait un asile secret dans sa maison à l'un ou plusieurs d'entre'cux ; tel autre traînait avec aflec-
(') Séances des 15 et 16 germinal an n.
talion sa canne devant la retraite connue des émigrés et publiait hautement, afin d'être entendu, que ces scélérats d'agents de Pitt et Cobourg seraient visités le soir. Parmi ces membres du Conseil de surveillance de formes si rudes plus d'un fut sensible a la pitié, et la signala par des services. Aussi les familles persécutées dans les autres départements venaient-elles se réfugier a Bayeux. La ville devint pleine de femmes , d'enfants , de mères d'émigrés. Le clergé n'était point allé tout entier chercher le repos et la misère sur la terre d'exil. Un certain nombre d'ecclésiastiques étaient restés cachés dans la ville et aux environs. La messe était célébrée dans l'ombre et le silence des lieux les plus retirés, les Sacrements administrés secrètement sans que le mystère qui les entourait fût dévoilé ou trahi. Chacun gardait le secret de ces cérémonies comme les premiers Chrétiens aux Catacombes. Dans les bas-fonds de la société troublée par tant d'orages, il y eut des dévouements sublimes, comme i! y eut des cœurs atrabilaires, des âmes vigoureuses pour le bien comme il y en eut d'égoïstes et de cruelles.
L'un des hommes dont la Révolution a entouré la tête d'une auréole de courage et de sainteté, M. l'abbé Edgeworlh de Firmont, le confesseur de Louis XVI vint à Bayeux dérober sa tête au bourreau. A peine le fils de saint Louis eut-il consommé son sacrifice que ce vénérable prêtre quitta le pied de l'échafaud et se perdit dans la foule. Son premier soin fut de se rendre chez M. de Malesherbes, le courageux défenseur de Louis XVI, près duquel il avait à remplir un saint et dernier message ; puis malgré la rigueur de la saison et dès que la nuit fut venue il courut se réfugier a trois lieues de Paris chez un ami, le baron de Lézardière. Il n'y put rester que quelques jours et fut obligé de changer plusieurs fois de résidence pour éviter les soupçons.
A la tin du mois de septembre 1793 une famille inconnue composée du père, d'un fils et de trois filles vint se réfugier a Bayeux. Elle loua une habitation au quartier d'Aprigny , pour ainsi-dire dans la campagne , dans un site paisible, et loin du mouvement de la ville. Le chef de cette famille prenait le nom de Robeiit. Il menait là une vie retirée; pas de domestiques, point de relations de société, point de conversations de voisinage; en un mot autour de lui la solitude la plus complète. Une femme du quartier venait faire les gros travaux du ménage. L'air distingué du père, l'habitude de la fille ainée de consacrer a lire et à écrire, sans jamais sortir, toutes les heures de la journée, avaient frappé quelques voisins, mais on n'en prenait nul ombrage. On sut quelque temps après que le nombre des hôtes de cette maison solitaire était augmenté d'un personnage qui vivait aussi mystérieusement que lejeste de la famille, et qu'on appelait M. Henry. Dans ce temps chacun cherchait à s'isoler et ce genre d'existence n'étonnait personne. On soupçonnait bien que M. Robert était un homme d'une position supérieure à celle qu'il affectait, mais il était exact à remplir ses devoirs civiques et à se faire délivrer des certificats de résidence, il n'était dénoncé par aucune autre commune, et par cette conduite discrète il évitait les perquisitions et les visites domiciliaires (*).
Ce citoyen Robert n'était autre que le baron de Lézardière, chez lequel l'abbé Edgeworth avait passé les jours qui suivirent la mort de Louis XVI ; cet hôte mystérieux, M. Henry qui avait augmenté la famille, c'était M. l'abbé Edgeworth luimême, venu tout-à-la-fois chercher un asile, et se ménager par la proximité des côtes le moyen de se retirer en Angle-
(') Plusieurs de ces détails nous ont été donnés par M. Hébert, ancien huissier audiencier, fils de la personne qui soignait le ménage de M. Robert.
terre. Ce fut donc là dans une retraite préparée par une amitié dévouée, qu'il passa dix-huit mois dans la prière et la solitude, au milieu des douloureux souvenirs du passé, et des angoisses du présent.
Après la mort de la Reine, de Madame Elizabeth, du jeune roi Louis XVII et l'échange de Madame Royale, l'abbé Edgeworth n'avait plus qu'un devoir a remplir, celui de i porter a l'orpheline du Temple les suprêmes pensées de son père, ainsi qu'il en avait reçu l'auguste mission. Il se détermina donc à se rendre a Blankenbourg où Madame était allée rejoindre le roi Louis XVIII.
Espérant pouvoir s'embarquer sous la protection des falaises élevées qui bordent la côte du Bessin, il quitta sa retraite de Baycux pour demander un asile au château de Vierville. Un prêtre intelligent et courageux resté caché sur le sol natal , M. l'abbé Guérin H, se chargea de le conduire en Angleterre. Plusieurs tentatives d'embarquement furent faites, mais les falaises escarpées le rendaient difficile , la vue de l'abbé Edgeworth était faible et ses forces affaiblies. Il fallut essayer sur une autre partie du rivage, et revenir à Bayeux attendre une favorable occasion, car une visite domiciliaire faite au château de Vierville avait éveillé de trop légitimes craintes. L'abbé Guérin parvint à faire acheter à Ver par des membres de sa famille une barque qui fut payée 400 livres. Quand enfin tout fut prêt, l'abbé Edgeworth s'éloigna de Bayeux pour une seconde et dernière fois le 19 août 1796. A l'entrée du village de Ver, a l'extrémité de la campagne vers Crépon, se trouve encore une chaumière couverte d'un
(') Après le Concordat de 1801 M. Guérin fut nommé à la succusale de Formigny. A la Restauration une place de chanoine lui fut offerte, il la refusa et se borna à demander, ce qu'il obtint, que la succursale de Formigny fût érigée en Cure. En 1823, lors du sacre du roi Châles X, il fut nommé chevalier de la Léaion-d'IIonneur.
loit en paille , maison Lasse , voilée par une haie qui la cachait aux regards, entourée d'un petit jardin le long duquel passe le chemin public. D'un côté la vue se perdait dans la campagne, et permettait de surveiller l'approche des perquisiteurs; de l'autre, elle s'étendait au loin vers la mer et l'œil pouvait aisément reconnaître l'heure propice de la marée ; c'est là que passa sa dernière nuit , sur le sol de la France, le 20 août 1796, le vertueux ecclésiastique qui avait consolé la dernière heure de son Roi. Il s'embarqua sur le frêle esquif acheté par l'abbé Guérin avec son vieux domestique Bousset, ayant avec lui le baron de Mandat, adjudantgénéral du comte de Frotté ('), l'abbé Guérin et les deux neveux de celui-ci, dont un seul était marin.
A moitié route des îles Saint-Marcouf on fit rencontre d'un cutter anglais qui croisait a peu de distance des côtes. L'abbé Edgeworlh fit approcher sa barque, se nomma et fut accueilli avec des démonstrations de respect. Le commandant Price l'invita à dîner à son bord et le fit conduire a Portsmouth d'où il se rendit à Londres (2), et alla ensuite remplir sa mission auprès des débris de la famille royale.
L'abbé Edgeworlh sauvé, il n'y avait plus de prétexte au séjour à Bayeux de la famille Robert. D'ailleurs après la journée du 18 fructidor an v la peine de mort fut prononcée contre tout émigré rentré qui n'aurait pas quitté la France sous quinze jours. Comme tel, menacé par la loi, M. Robert fit à la mairie sa déclaration de quitter le sol de la France, et annonça son projet de se retirer dans les Etats de Prusse (s).
Ce fut alors pour la première fois qu'il révéla et signa le nom de Lèzardière , mais il garda inviolablement son secret
(l) M. de Mandai fut fusillé à Caen le 18 septembre 1798. (2j Oraison funèbre de l'abbé Edgeworth , prononcée à Londres par l'abbé de Bouvens le 29 juillel 1807.
l3j Registre des délibérations du 2e jour complémentaire an v.
__ 384 — sur l'asile donné a l'abbé Edgeworlh, secret qui n'a été connu que longtemps après, et que nous révélons avec les détails pleins d'intérêt qui ont accompagné ce séjour et ce départ. Cette famille était bretonne. Les deux fils aînés de M. Robert de Lézardière avaient monté sur l'échafaud révolutionnaire ; l'un, lieutenant de vaisseau, âgé de 32 ans, l'autre , beaucoup plus jeune, élève de marine, furent guillotinés le même jour et en même temps le 8 juillet 1794, à la barrière du Trône (*).
La mort de Danton et de Camille Desmoulins (2) qui, fatigué de tant de sang , avait demandé l'établissement d'un Comité de Clémence et la mise en liberté des deux cents mille suspects (3), livra la France a Robespierre. Pour mieux asseoir sa domination il imagina une religion universelle de la nature, sans dogmes , fondée sur un spiritualisme mystique. Le décret du 7 mai 1794 portant que le peuple
FRANÇAIS RECONNAIT L'EXISTENCE DE DlEU ET L'IMMORTALITÉ
de l'ame en fut la première révélat;on et la fête de l'Etre suprême le 8 juin suivant en fut la consécration. Après les manifestations d'athéisme qui avaient épouvanté la France, ce décret parut comme un éclair dans un jour sombre. A Bayeux le temple de la Raison devint le temple de l'Etre suprême. Une inscription portant les termes du décret fut immédiatement placée sur le frontispice, et sur les portes on barbouilla ces deux mots : Lumière, Vérité. Une fête fut célébrée dans ce temple, dans laquelle on préconisa les vertus de Robespierre (4).
Qu'on ne s'y trompe pas cependant, cette sentimentalité
(') Liste des victimes immolées à la barière du Trône. Nos 657.— G58. (2J Avril 1794.
(3) Le vieux Cordelier. — N° 4. 30 frimaire an n.
(4) Procès-verbal <ln 2G prairial an n.
religieuse n'adoucit point le cœur du tyran. A peine avait-il dépouillé ses habits de pontife, et son bouquet d'épis , que deux jours après il obtenait un décret pour rendre plus rapide la marche du tribunal révolutionnaire et élargir le cercle des victimes ('). Plus d'instruction publique, plus de témoins, plus de défenseurs. Les têtes tombèrent comme des ardoises, suivant l'expression trop juste de l'accusateur Fouquier-Thinville. Ce fut un véritable carnage, une mer de sang pendant les sept semaines qui suivirent la fête de l'Etre suprême. Presque tous les assassinats judiciaires rapportés ci-dessus remontent à ces sanglantes semaines.
Fin de la Terreur. — Chute de Robespierre.— Les prisons ouvertes aux suspects.—Suppression du Club de Bayeux.— Réaction de l'ordre.
L'excès des horreurs de ce régime de sang en amena la fin. La nuit du 9 thermidor an n fut la dernière du sombre et sanglant drame de la vie de Robespierre. Quelques fussent les sentiments divers qui réunirent, dans le but de briser cette épouvantable dictature , les hommes de tous les partis de la Convention, la mort du tyran arrêta le cours des supplices. Les cœurs flétris par cette longue et dure tyrannie s'ouvrirent à l'espérance. On accueillit cet événement par un concert de bénédictions. Dans les campagnes il ne fut pas applaudi avec des transports aussi unanimes que dans les villes. Les Jaco-
(,J) Décret du 22 prairial an ii.
bins exploitèrent habilement dans les populations rurales la crainte que cette journée n'amenât la fin de la révolution et ne fil renaître les droits supprimés et notamment les rentes foncières seigneuriales ou entachées de féodalité dont une loi H de spoliation venait de prononcer au profit des débiteurs la suppression sans indemnité. '
Cependant la Révolution venait de compléter ses enseignements , ses auteurs se dévoraient eux-mêmes. L'odieuse Commune de Paris fut renversée, la mise en liberté des suspects promise H, et l'envoi fut annoncé de Commissaires dans les départements pour vérifier les causes des mandats d'arrêt et vider les prisons ; mais on se tromperait si l'on croyait que le règne de la Terreur cessa tout d'un coup. Il est vrai que le sang ne coula plus sur les échafauds, qu'on n'emplit plus les prisons , mais on n'en ouvrit pas immédiatement les portes.
Déjà quelques mois auparavant les représentants Bouret et Fremenger qui avaient exalté jusqu'à la folie le délire irreligieux s'étaient montrés, il faut le dire a la décharge de leur mémoire, favorables aux détenus. Les prêtres constitutionnels avaient déjà été presque tous relâchés; des cultivateurs rendus a leurs travaux, et quelques femmes, filles ou sœurs d'émigrés en petit nombre mises en liberté; mais plusieurs de ces dernières n'avaient pas tardé à être réintégrées en prison par le Comité de surveillance qui avait effrayé Bouret de son modèrantisme , et lui avait arraché ce contre-ordre :
(') Loi du 17 juillet 1793. art. l°r.— Dans les campagnes du Dessin où la plupart des terres n'étaient possédées qu'à la charge de ces redevances qui en étaient le prix, on avait fait circuler ce dicton :
Quand les cliâtiaux rouvriront Les oisiaux y rentreront Et nos rentes y reviendront.
(8) Décret du 18 thermidor an n.
» Remettez en prison les détenus qui m'ont trompé.... ne » craignez pas d'offenser ma délicatesse.... Je ne vois par- » tout que ma patrie, le triomphe de la Montagne, et la pros- » périté delà République H. » Quelques vides seulement s'étaient faits dans les prisons , et chacun attendait avec impatience et espoir l'arrivée des nouveaux Représentants chargés de la mission de clémence ou plutôt de justice.
Le représentant Bollet (du Pas-de-Calais) arriva enfin au commencement du mois de fructidor. Ses premières paroles furent rassurantes. « Les vertus et la justice, dit-il, sont dé- » sormais a l'ordre du jour de la Convention. Ces mots sa- » crés ne seront plus profanés par des hommes pervers qui » les emploient pour masquer le jeu impur de leurs passions » et de leurs vengeances.» Il promettait de n'être « ni indul- » gent ni faible », et invitait toutefois le peuple à se «défier » des aristocrates de toutes les couleurs, et des fanatiques de » tous les manteaux (2).»
Il s'occupa sans retard, mais avec une certaine réserve, du sort des détenus. Ceux des suspects qui furent considérés comme appartenant avant leur emprisonnement au parti patriote, furent mis immédiatement en liberté. Quoiqu'il se montrât en général facile et compatissant même envers ceux qui lui furent signalés comme ayant été les ennemis de la Révolution, il n'osa cependant ouvrir les portes de la prison qu'à un certain nombre (3). La réaction ne se dessinait pas avec énergie.
(!j Lettre du 7 germinal an n.— Archives du Calvados.
(-) Proclamation du 17 fructidor an ir.
(3) Dans la prison de Bayeux se trouvait en ce moment M. Le Vannier, ancien lieutenant-général de police au Bailliage, détenu depuis plusieurs mois, accusé d'avoir correspondu avec son frère, prêtre émigré en Angleterre. Une lettre tombée à Boulogne-sur-Mer dans les mains de Joseph Le Bon qui faisait couler le sang dans le département du Pas-de-Calais avait été transmise au Comité do surveillance de Baveux avec l'ordre de l'arrê-
Les efforts des Jacobins faisaient encore redouter le retour des mauvais jours. Bollet était retenu par la peur que lui inspirait le Club dont l'ardeur révolutionnaire ne s'était pas éteinte et qui la manifestait encore quelques jours après en s'adressanl à la Convention pour lui demander « la consommation de » la révolution par le gouvernement révolutionnaire », lui recommandant « de placer toujours sa confiance dans les so- » ciétés populaires qui sont toujours le rempart de la nation,» et lui promettant ;< de ne cesser jamais de poursuivre l'aris- » tocratie sous quelque forme qu'elle se présente P.»
La position des détenus conservés dans les maisons d'arrêt fut du moins adoucie. Pendant ce temps l'opinion publique contre les proscriptions se faisait jour. Les amis, les parents des victimes de la Révolution osaient élever la voix. Un chant populaire H, poétique protestation contre les crimes de la Révolution, acclamé d'abord sur les théâtres, descendit bientôt dans la rue. Le Réveil du peuple était chanté tous les soirs dans Bayeux, et avec plus ou moins d'affectation devant certaines maisons, par les jeunes gens de toutes les classes, et sans que les clubistes osassent l'empêcher. On applaudissait surtout les strophes suivantes :
Peuple Français, peuple de frères, Peux-tu voir sans frémir d'horreur Le crime arborer les bannières Du carnage et de la terreur ?
rèter. La mission de Bollet ne s'appliquait qu'à ceux qui étaient renfermés comme suspects. M. Le Vannier, justiciable seulement du tribunal révolutionnaire, fut donc transféré dans les prisons de Paris le 15 vendémiaire an m, deux mois après la mort de Robespierre. Traduit devant ce tribunal, il fut acquitté le 26 brumaire an m. Trois mois plus tôt, il eût subi comme tant d'autres la peine de mort.— Ce tribunal ne fut supprimé que le 12 prairial an m.
(') Adresse du Club de Bayeux du 16 vendémiaire an m. — Lue à la Convention le 6 brumaire suivant.
(,2) Paroles de Souvignières, musique de Gaveaux.
Tu souffres qu'une horde atroce Et d'assassins et de brigands Souille de son souffle féroce Le territoire des vivants.
Ah! qu'ils paraissent ces infâmes Et ces égorgeurs dévorants Qui portent aux fonds de leurs âmes Le crime et l'amour des tyrans !
Mânes plaintifs de l'innocence Apaisez-vous dans vos tombeaux , Le jour tardif de la vengeance Fait enfin pâlir vos bourreaux.
Voyez déjà comme ils frémissent !
Ils n'osent fuir, les scélérats !
Les traces du sang qu'ils vomissent Bientôt décèleraient leurs pas.
Oui, nous jurons sur votre tombe Par notre pays malheureux De ne faire qu'un hécatombe De ces cannibales affreux.
A Bollet succéda bientôt le représentant Lozeau l*) (de la Charente-Inférieure) qui s'était fait remarquer par la chaleur avec laquelle il avait appuyé la proposition de décréter Robespierre d'arrestation. Le temps avait marché. Le char révolutionnaire était enfin enrayé. La mise en liberté de tous les détenus ne fut plus une faveur. Ce fut une justice. Malgré que les libérations partielles prononcées par Bouret et Bollet en eussent déjà considérablement diminué le nombre, plus de soixante détenus politiques sortirent d'un seul coup, les maisons d'arrêt furent vidées. Il ne resta plus dans celles de Bayeux que treize Anglais faits prisonniers et conservés comme otages. C'est ainsi que cessa l'exécution de l'odieuse loi des
(*) Décret du 13 ventôse an m.
suspects. Avant de quitter Bayeux {*) Lozeau fit restituer aux parents d'émigrés les armes confiquées sur eux, et désarmer un certain nombre de révolutionnaires qui remirent leurs armes sans résistance. Sur la provocation des habitants qui arrachèrent spontanément les plaques des rues portant les noms de Marat, la Montagne etChâlier, il s'empressa d'ordonner la suppression de ces noms et leur remplacement par celui qu'elles portaient auparavant (2). Le Club voulut faire opposition a cette mesure, mais Lozeau, secondé par le mouvement de l'opinion publique, arrêta tout court cette protestation en supprimant carrément et définitivement cette Société qui avait si puissamment contribué aux troubles du pays. Ce fut la le dernier signe de vie qu'elle donna. Lozeau ordonna aussi la réorganisation de la garde nationale, mais elle ne fut complétée que plus tard et sous les auspices d'un autre représentant , Porcher (de l'Indre), le premier des Conventionnels en mission dans le Calvados qui n'eût pas voté la mort du Roi (3).
Deux partis étaient toujours en présence au sein de la Convention, l'un réactionnaire, qui voulait exercer une vengeance nationale contre les restes de la faction de Robespierre, l'autre révolutionnaire qui ne désespérait pas de ramener le régime de la terreur. La lutte de ces partis amena la journée du 12 germinal an 3 (1er avril 1795) où le peuple de Paris jeté sur la Convention fut victorieusement repoussé, et celle du 1er prairial suivant (6 mai 1795) qui vit éclore la plus violente des insurrections, où la démagogie un
(') Par arrêté du 8 floréal an iii il nomma M. Jéhanne maire en remplacement de M. Bunouville qui avait succédé à ,M. Guérin de La Houssaie, qui lui-même remplaça M. Le Tuai nommé après la destitution de M. de Boisdelle.
(2) Arrêté du 24 pluviôse an m.
(3 ) Envoyé dans le Calvados par décret du 12 prairial an m ; depuis sénateur et pair de France sous le nom de Porcher de Richebourg.
instant victorieuse coupa la tête du député Féraud et la présenta au président Boissy d'Anglas qui s'inclina respectueusement devant elle, et où victorieuse à la fin après deux jours de combats la majorité de la Convention assura enfin le triomphe de l'ordre par les mesures les plus énergiques (*).
La ville de Bayeux où, malgré les divagations du Club et la folie de quelques cerveaux malades, l'ordre et la modération n'avaient cessé de dominer, ne fut pas la dernière a applaudir à cet énergique effort.
Dès le \\ prairial , elle adressa a la Convention une adresse de félicitations et d'encouragements qu'elle chargea Philippe Delleville, membre de l'Assemblée de présenter en son nom. Premier acte de la nouvelle Municipalité, celte adresse fut l'œuvre du maire Jéhanne dont nous parlerons bientôt, et contraste par les pensées d'ordre qu'elle exprime avec les tristes élucubrations qui précèdent.
c Au nom et par la force du peuple, vous avez encore une fois vaincu.
Sachez enfin user de la victoire En vain vous vous flatteriez d'avoir
abattu le terrorisme, s'il restait encore dans votre sein des membres ou des agents de la tyrannie de Robespierre. Plus de clémence, plus d'indulgence, elles deviendraient crime ou faiblesse. Que sans tarder les grands coupables tombent sous le glaive de la justice vengeresse, et que leurs vils et scélérats coopérateurs n'infectent pas plus longtemps la terre de la liberté. Que la justice et la probité triomphent et que les méchants fuient ou soient exterminés !....
i Cherchez partout la vérité, ouvrez toutes les âmes, déliez toutes les langues, activez toutes les plumes, rejetez comme insensée toute loi tendante à entraver l'essor de la pensée. La vérité comprimée n'en devient que plus ardente. Si vous tentiez de l'enchaîner, elle écrirait en caractères de feu ses jugements contre vos décrets et la postérité mêlerait le reproche à votre éloge »
('jLe représentant Romme fut envoyé à une Commission militaire, et pour éviter d'être guillotiné, se frappa aussitôt d'un coup de couteau qui passa successivement dans les mains de trois de ses co-accusés.— Le Carpentier fut emprisonné au château du Taureau, dans la rade de Morlaix. d'où il parvint à s'échapper plus tard.
Une loi du 1 \ prairial qui suivit à peine de dix jours ce triomphe, rendit aux communes le libre usage des édifices destinés au culte. Elle laissa aux administrations le soin de régler les conditions de son exercice par les Ministres des cultes différents, sous la seule condition que quiconque voudrait remplir le ministère de son culte se ferait accorder acte de sa soumission aux lois de la République. Cette loi fut accueillie et interprétée comme étant la proclamation de la liberté des cultes qui devait être la première conséquence du réveil des idées d'ordre.
La généralité de ses expressions fit penser qu'elles renfermaient l'autorisation pour les prêtres insermentés de reprendre sous la condition imposée l'exercice de leur ministère. La plupart de ces prêtres sortirent de leurs retraites, se consultèrent, délibérèrent et se résolurent a signer la déclaration de soumission, sous la réserve de leurs principes moraux et religieux. Le représentant Porcher, en mission à Caen, approuva cette formule ; mais le 22 thermidor an m une lettre réglementaire du Comité de législation de la Convention fit défenses aux autorités de recevoir, dans la soumission du clergé, aucunes réserves, ni restrictions, ni explications. Le Clergé de l'ancien diocèse de Bayeux échappé à l'exil et a la déportation craignit qu'on ne put induire d'une soumission pure et simple l'acceptation tacite du serment à la Constitution civile du clergé, et après avoir adressé à la Convention une réclamation restée sans réponse, il ne crut pas devoir accepter le bénéfice de la loi du 1 1 prairial, dont l'exécution n'eut d'ailleurs qu'une courte durée (*).
Ce fut au moins a l'effet éphémère de cette loi qu'on dut
(') Les habitants de Bayeux s'étaient empressés de réclamer l'ouverture de la Cathédrale et des églises Si Jean et Si ratriee. - Pétitions des 21 prairial, 4 et 9 messidor an m.
de voir effacer les inscriptions placées sur le frontispice et sur les portes de la Cathédrale, qui, si elle ne fut pas rendue au libre exercice du culte, cessa d'être appelée du moins le temple de la Raison ou de l'Etre suprême.
Honteux et repentants de leur lâcheté ou de leur faiblesse, beaucoup de prêtres constitutionnels demandèrent à l'Administration municipale la restitution de leurs lettres de prêtrise. Considérant que cette remise n'avait été faite par ces prêtres que pour se soustraire à la détention et a l'incarcération , « mesures inventées par le règne du terrorisme qui les leur m avait arrachées » l'Administration qui n'avait point détruit ces lettres leur en fit la restitution (').
L'œuvre réparatrice de Lozeau — a qui la ville de Bayeux doit de la reconnaissance et dont le nom oublié et inconnu n'y éveille pas même un souvenir, — fut complétée par un arrêté du 9 messidor an m qui rendit a toutes les rues et places publiques de la cité les noms qu'elles portaient avant 1793. Cependant l'ostracisme fut maintenu pour la rue de Wïmpfen et pour la rue (V Artois.
Ce moment trop court de réaction de l'ordre contre le désordre, des idées conservatrices contre les idées destructives qui suivit la journée du 9 thermidor an h ne se révéla a Bayeux par aucun excès. Sans doute les hommes qui s'étaient signalés pendant la Terreur par la part qu'ils avaient prise aux persécutions devinrent l'objet de l'animadversion publique et furent injuriés quelque fois. La réprobation publique s'attacha à leurs noms, mais aucune vengeance ne s'exerça ni sur leur personne, ni sur leur liberté.
(') 11 messidor an m.