LA COMMISSION DES ARTS
Travaux de la Commission des arts.— Conservation des livres, tableaux , objets d'arts et dessins confisqués.
La confiscation prononcée par les lois contre les communautés ecclésiastiques , les émigrés et les prêtres déportés avait mis dans la main de la République de nombreux et précieux trésors en livres, dessins, gravures, tableaux et autres objets d'art. Le vandalisme de cette époque n'en eût pas sans doute laissé un seul vestige, si quelques rares amis des sciences que la Convention comptait dans ses rangs n'eussent pas fait des efforts pour les préserver. Ils obtinrent un décret qui ordonna qu'il serait fait dans chaque district un inventaire de toutes ces richesses, et que des commissaires se-
raient nommés pour surveiller et régulariser ces dépôts en se concertant avec les Sociétés populaires (*). Il faut rendre cette justice au Club de Bayeux qu'il se prêta de bonne grâce a tout ce que prescrivait cette loi conservatrice. Le même décret avait ordonné la formation de bibliothèques publiques. Les représentants Lindet et Oudot nommèrent Simien Despréaux , grand-vicaire de Fauchet, bibliothécaire du district de Bayeux ; mais dépourvu de connaissances bibliographiques, il ne s'occupa point de ces fonctions.
L'ancien doyenné H vendu comme bien ecclésiastique , acheté par l'abbé Fauchet, Evêque constitutionnel, pendant son court séjour dans son diocèse, et placé, après l'exécution révolutionnaire de celui-ci sous le séquestre comme ayant appartenu à un condamné a mort, fut destiné a servir d'emplacement à la Bibliothèque. Dès le mois de germinal an h la Commission préposée à la conservation et à la recherche des objets de sciences et arts était organisée et entrait en fonctions (5).
Il serait impossible de rendre compte des efforts prodigieux de ces hommes amis des lettres qu'ils cultivaient encore au bruit des discordes civiles, de leur zèle incessant pour constater, cataloguer, et mettre en ordre tout ce qui était placé sous leur vigilante protection. Il suffira de savoir que la salle du Chapitre avait été envahie par les bibliothèques de Mgr de Cheylus, des communautés religieuses de Saint- Vigor, des Augustins, celle du Chapitre et celles des chanoines dépor-
(') Décret du 4 pluviôse an m. (27 janvier 1794).
(2) Aujourd'hui l'Evêché.
(5) Les premiers membres furent MM. Moisson de Vaux, Delauney, exconstituant, Le Brysoys-Surmont et Lacauve. — MM. Bouisset et Lamarre- Longueville leur furent adjoints ensuite. Ce dernier fut à son tour exclu comme fils d'émigré et remplacé par M. Jéhanue aîné. M. Cahier de Gcrville aida, mais sans titre, aux travaux de la Commission. V. p. 266.
tés; qu'on jeta pêle-mêle dans celte vaste salle plus de 25,000 volumes, formant une montagne de plus de quinze pieds de hauteur sur une base de quinze a vingt pieds carrés , cahos informe et presque impossible a régulariser (').
Ce n'était pas seulement des livres déjà réunis qu'il fallait faire l'inventaire ; mais de toutes parts le séquestre mis sur les biens des anciens chanoines, des curés, des émigrés faisait affluer chaque jour de nouvelles charretées de volumes transportés sans ordre qui s'amoncelaient avec les autres. Le catalogue définitif présenté par la Commission offrit un résultat de 35,291 volumes au moins H, sans y comprendre la bibliothèque du château de Balleroy s'élevant a 3,680 volumes dont la Commission fit l'inventaire dans le château et qui fut provisoirement laissée en place (3).
Ces livres concernaient toutes les parties des connaissances humaines, mais quoique presque tous fussent de bons ouvrages , aucun d'eux n'offrait de curiosités bibliographiques. Aucunes éditions n'étaient antérieures a 1457 ; cependant une trentaine au moins étaient remarquables comme appartenant à la fin du xve siècle, de 1492 a 1500, ainsi que trois bibles polyglottes, et quelques éditions estimées des Pères de l'Eglise.
Les hommes de bien qui avaient accepté la mission de sauver du vandalisme révolutionnaire les objets scientifiques et artistiques s'occupèrent de grouper autour d'eux tout ce qui dans le ressort du district pouvait être arraché au génie malfaisant de la destruction et à l'ignorance. Sans leurs efforts,
(*) La bibliothèque du Chapitre pillée et brûlée en 1502 par les protestans, fut rétablie en 1689 par la libéralité de l'abbé Petite qui lui fit don de 1,800 volumes, sur chacun desquels fut gravée une inscription comme morative. Elle s'était agrandie par les legs de plusieurs chanoines.
(-) V. Registre des arrêtés de la Commission des arts. P. 259.
(5j Commission des arts. Corresp. P. 114.
que d'objets précieux auraient été probablement engloutis dans ce vaste naufrage qui menaçait de laisser a peine quelques épaves !
Dès leur entrée en fonctions (') ils réclamèrent la translation dans leur dépôt de la tapisserie connue sous le nom de la tapisserie de la reine Mathilde. « La conquête de l'Angleterre » par les Normands, écrivaient-ils aux officiers municipaux, a » longtemps pu flatter leur amour-propre particulier. Aujour- » d'hui que toutes les parties de la République sont en com- » munauté d'intérêts et de gloire, le monument de cette con- » quête est devenu une propriété générale propre à réveiller » des souvenirs qui ne sont pas indiiférents dans les circons- » tances actuelles. Nous ne doutons pas que ces considéra- » tions ne vous aient portés au milieu des changements opé- » rés dans notre Eglise diocésaine a conserver l'antique ta- » pisserie dont on avait coutume d'orner la nef vers la fin du » mois de juin de chaque année. Nous vous invitons a nous » indiquer le lieu où cette tapisserie est déposée. »
La Commission des arts la réclamaitavec d'autant plus d'insistance qu'elle avait été témoin des dangers qu'elle avait déjà courus. Lorsqu'en 1792 les volontaires de Bayeux s'étaient levés pour courir aux armes (2), on improvisa des chariots, des moyens de transport pour les armes et les équipages. Une des voitures avait besoin d'être couverte. La toile manquait, on indiqua la tapisserie comme pouvant servir à cet usage. Elle fut a l'instant extraite de la sacristie de la Cathédrale, apportée et placée sur un fourgon. Il était en marche et atteignait la hauteur de la rue Saint-Jean, lorsqu'un des administrateurs du district, M. Le Forestier, accourut, fil rétrograder la voilure, reprit la tapisserie, la remplaça par de la toile
(l) 8 floréal an fi, Correspondance de la Commission des arts. (-) V. p. 222.
qu'on parvint a trouver, et sauva ainsi cette page si précieuse de l'histoire normande (*).
Plus tard , et lorsqu'il s'agit des préparatifs de la fête de la Liberté, célébrée le 10 ventôse an n, dont nous avons fait le récit, un zèle plus ardent qu'éclairé avait été sur le point de la faire lacérer par bandes pour en décorer le char mythologique (*). Elle avait été ensuite rétablie dans la sacristie, car le 1er fructidor an n l'Administration municipale cédant enfin à la demande de la Commission l'invita a se transporter « à » l'ancienne sacristie de la ci-devant Cathédrale pour s'y » saisir de la tapisserie dite du duc Guillaume, en pré- » sence de deux officiers municipaux.» La Commission recueillit donc, pour la placer dans le musée projeté, cette tapisserie dont la possession avait dans tous les temps honoré la commune. Elle fut ainsi mise sous une surveillance plus protectrice que celle de l'Administration qui, variable dans sa composition, était plus facile a céder aux caprices souvent destructeurs de la foule.
Un coffret d'ivoire conservé dans cette sacristie , orné sur tous les côtés de plaques d'argent doré, ornées d'arabesques relevées en bosse et sur lequel est une inscription en langue et écriture arabes dont la traduction a partagé les savants, appartenait à l'antiquité la plus reculée. Suivant les uns il aurait été trouvé dans le camp des Sarrasins après leur défaite près de Poitiers par Charles Martel en 732; suivant les autres il aurait été rapporté des croisades par saint Louis; dans tous les cas il avait été donné à la Cathédrale par ce saint Roi (3). Aux premiers jours des désordres, il avait été placé a l'Hôtclde— Ville dans le cabinet du Maire, et il fut remis à la Com-
(') Rapport au Conseil municipal de Uayeux, par M. Pezet.— 1838. P. D»
(5) Dissertation de M. Spencer-Smith. 1820.
mission le 25 fructidor an h, par deux officiers municipaux qui avaient retrouvé et qui rapportèrent en même temps la chasuble de saint Regnobert, l'un des premiers Evêques de Bayeux, objet d'une pieuse vénération de la part des fidèles de la ville Episcopale, type curieux de la forme des anciens ornements sacerdotaux. Le procès-verbal de la réception de ces objets Ci ne fait pas mention de l'étole et de la manipule qui l'accompagnent; mais il n'est pas douteux qu'ils furent remis en même temps, comme un accessoire de la chasuble (s).
Le tableau représentant la bataille de Formigny, ou du moins que la tradition considère ainsi, était un monument de la gloire nationale qui ne pouvait échapper a la Commission. Elle pouvait craindre que l'ignorance ou toute autre cause n'en occasionnât la disparition. Il était ordinairement placé dans la salle des Evêques (aujourd'hui salle des Pas-Perdus du tribunal). La Commission s'y transporta pour en constater l'état. Il était disparu. Mais elle apprit qu'on s'en était emparé pour décorer la salle de la Société populaire, et sans le réclamer quant a présent, elle l'inscrivit sur son catalogue sauf a le faire enlever quand l'emplacement du Musée aurait été déterminé (2).
(*) Registre des arrêtés de la Commission des arts. P. 53.
(3) Dans un ouvrage intitulé : Voyage dans les départements de la France, publié en 1793, qui avait pour but d'exciter à la destruction des monuments qui couvraient le sol de la France, on lit le passage suivant :
« A Bayeux, une cbasuble d'un certain Rigobert, saint, ainsi qu'on i la répété depuis le premier hypocrite qui l'a dit, renfermée dans un petit » coffret d'ivoire, a fait écrire plus de volumes que les Sages n'en ont » écrit sur le moyen de rendre les hommes meilleurs. Tandis que les prêr> très occupaient les ignorants sur la chasuble, les savants occupaient les » oisifs avec le coffret d'ivoire. D'où vient le coffre? Comment la chasuble » est-elle dedans ? Pourquoi lit-on sur une plaque d'argent autour de la » serrure une inscription en langue arabe ?... Quoi vous cherchez d'où peut » venir un coffre, quand l'esprit de l'homme végète dans le sépulcre obscur » des superstitions?... — Collection de M. Renard.
(3) Registre des arrêtés de la Commission des arts. P. 15.
C'était en assurer au moins l'existence et probablement la conservation (*K
Dans leur aveugle emportement les anarchistes menaçaient sans cesse de détruire les châteaux, de déchirer, de briser les meubles, les ornements. Leur fureur ignorante ne respectait rien. La Commission des arts s'en effraya. Elle envoya ses membres dans la plupart des châteaux voisins inoccupés depuis l'émigration, la mort ou la disparition de leurs anciens hôtes. Elle fit amener au dépôt lout ce qui pouvair intéresser les sciences, les arts, l'histoire. Au château de Balleroy elle admira un plafond peint par Mignard (a). « Nous avons re- » marqué, écrivit-elle a la Convention , ses grandes beautés. » Les peintures ont conservé leur fraîcheur, et nous pouvons » les regarder comme ce qu'il y a de mieux dans notre dis— » trict. Malheureusement il ne nous est pas possible de faire » parvenir cet objet dans notre dépôt. La couleur étant ap- » pliquée sur le plâtre, ce n'est que par le procédé délicat de » quelqu'habile artiste qu'on pourrait parvenir a en opérer le » transport. Vous seuls, Citoyens, vous pouvez prendre à cet » égard les mesures convenables. Quant à nous nous nous » acquittons de notre devoir en vous prévenant qu'il serait à » désirer qu'un dépôt public pût être enrichi d'un morceau )) aussi précieux par la composition que par la couleur, w C'était appeler l'attention de l'autorité et un moyen détourné de placer sous sa protection cet objet d'art dont elle donna longuement la description.
Ce beau plafond a été conservé intact. Il n'en fut pas ainsi du portrait de Louis XIV enfant, et de celui du Grand Condé trouvés dans ce château. Le sceptre du premier avait été rem-
(') Il a été rétabli à son ancienne place en 1833. (2) D'autres disent par Le Moine qui a peiut celui du salon d'Hercule à Versailles.
placé par une pique, et le bâton de maréchal du second dont on barbouilla les ileurs de lys était devenu une canne avec des glands.
L'église de l'abbaye de Mondaye renfermait un assez grand nombre de tableaux dus pour la plupart au pinceau d'un de ses moines, Eustache Restout, tout-à-la-fois peintre, sculpteur et architecte , frère de Jean Restout dont s'honore l'école française. Pour en assurer la conservation, la Commission fit le recensement et la description de ces tableaux.
Grâces au zèle de la Commission chaque jour ajoutait à la richesse du dépôt de Bayeux. La collection des portraits des Evoques qui orne aujourd'hui la galerie neuve du palais Episcopal, le tableau de la Conversion de Saint-Paul et celui du Jugement de Salomon placés dans la belle salle du Conseil du tribunal lui durent aussi leur conservation. Il en fut de même d'un beau portrait de Mgr de Luynes, évêque de Baveux. La croix du maître-autel, ses magnifiques chandeliers en cuivre doré, œuvres remarquables de Philippe Cafïiéri ('), l'un des sculpteurs et fondeurs les plus habiles du xvme siècle, les vases qui sont aux extrémités du maître-autel, les deux tables de marbre qui servent aux cérémonies, l'armure de fer du chevalier assitant l'Evêque, sa hallebarde, celle du suisse, et le siège antique sur lequel s'asseoit le Prélat quand on le revêt de ses habits pontificaux furent transportés au dépôt surveillé par la Commission. C'est de Ta qu'ils ont été repris et rendus a leur ancienne destination.
Ce fut en vain que la Commission fit rechercher une antique tapisserie donnée en 1499 par le chanoine Léon Conseil qui garnissait aux fêtes solennelles le trône et les stalles du chœur. Elle ne fut point retrouvée.
(') Abbé Beziers. P. 44. Note.— Correspondance de la Commission des arts. P. 55.
La mort de Robespierre ayant été suivie d'une réaction contre la sanglante barbarie du règne de la Terreur et le séquestre ayant été levé sur les biens des condamnés a mort, les héritiers de l'abbé Fauchet réclamèrent et obtinrent la rentrée en jouissance du Doyenné qui avait été séquestré par suite de sa condamnation et de l'exécution a mort qui l'avait suivie. La Commission dut faire évacuer ce local, et ce fut le couvent de la Charité qui fut assigné pour le remplacer.
Au retour définitif de l'ordre les livres, tableaux et objets d'art qui avaient été confisqués pendant la tourmente révolutionnaire furent remis aux émigrés et prêtres auxquels ils appartenaient, au Chapitre, au séminaire, aux églises et paroisses qui en avaient été dépouillés, Ce fut en Tan xu que la Commission termina ses travaux. La première partie avait été une mission de conservation , la seconde fut une mission de restitution (*).
Après le récit de ces travaux exécutés avec tant de zèle au milieu de difficultés de toute nature, chacun, partageant les sentiments exprimés en 1838 par le Conseil municipal de Bayeux, aimera a payer « un hommage de reconnaissance, un
(') Après ces restitutions, on s'occupa de la destination de 6,000 volumes tombés dans le domaine public par la suppression des monastères et des corporations. L'Administration départementale envoya en 1802 M. Moysant, bibliothécaire de la ville de Caen, avec les pleins pouvoirs d'examiner et de diviser les livres provenant des établissements religieux. Il en fit quatre parts, la plus importante pour la ville de Caen, une autre pour le Chapitre, une troisième pour le Séminaire, et la plus faible portion pour la ville. Cette part fut déposée dans les bâtiments du Collège. C'est elle qui a formé le noyau de la bibliothèque actuelle. Le 14 mai 1833, les livres furent transportés du collège dans le nouveau local qui servait précédemment aux frères de la Doctrine chrétienne, après avoir servi d'Hôtel-de-Ville. Le 1 1 décembre suivant, le Conseil municipal arrêta définitivement rétablissement d'une bibliothèque qui fut ouverte au public en juillet 1834, grâce au zèle, à l'activité, et à la bonne administration de M. Théodore Le Tellier, maire de Bayeux, dont la ville a conservé un reconnaissant souvenir.
» témoignage de souvenir à la mémoire de ces hommes qui » dans ces jours de tempêtes consacrèrent la fermeté de leur » caractère et la force de leur intelligence a sauver de la des- » truction ces travaux précieux que les âges passés lèguent a au respect de ceux qui leur succèdent, et a préparer pour » des jours meilleurs le triomphe de la science et de la jus- » tice (').»
(Vi Rapportait Conseil municipal sur la tapisserie delà reine Mathilde. Par M. Pczet. — 1838. P. 11.