‹ Bayeux à la fin du XVIIIe siècleChapitre 7 sur 35 · L'ÉTAT SOCIAL DE LA NORMANDIE EN · texte numérisé non relu

L'ÉTAT SOCIAL DE LA NORMANDIE EN

Assemblée des notables.— Création des Assemblées provinciales, d'Élection et municipales.— Le général de Wimpfen élu membre de l'Assemblée d'élection de Bayeux.

Le désordre des finances de l'Etat accru depuis plusieurs années appelait un remède sérieux. Il fallait extirper les abus, et établir une nouvelle organisation financière. Le Roi se crut impuissant a tenter seul cette réforme et voulut soumettre ces questions difficiles a une assemblée composée des per-

sonnages réputés les plus capables d'éclairer cette grave matière. Le 22 février 1787 il ouvrit à Versailles la première assemblée des notables, où il appela a siéger les membres les plus distingués de la noblesse et du clergé , les premiers présidents et les procureurs-généraux de tous les parlements, et les chefs sous divers noms des vingt-six principales villes du Royaume.

La plus grave mesure conseillée par cette assemblée fut celle par laquelle le Roi accorda a chaque province le droit d'avoir des assemblées auxquelles fut dévolue une grande part dans l'examen des bases des contributions, dans l'administration des travaux publics, dans tout ce qui concernait les grandes routes, les ateliers de charité, les besoins de l'agriculture et du commerce. Ces assemblées étaient de trois sortes : assemblées municipales pour chaque paroisse, assemblée du ressort de V Election composées des députés des villes et paroisses, assemblées provinciales par généralité, composées des députés élus par les assemblées d'Election. Chacune d'elles devait être formée des trois ordres, la noblesse , le clergé et le tiers état.

C'était la évidemment le type de nos conseils municipaux, d'arrondissement et conseils-généraux actuels.

Ces assemblées étaient destinées à jouer un grand rôle. La haute noblesse espérait surtout puiser une influence politique dans le maniement des affaires publiques, et saluait leur avènement comme devant affranchir la France de la tyrannie ordinaire des Intendants, subdêlégués et autres suppôts (*).

On s'occupa bientôt dans chaque généralité de l'organisation de ces institutions dont la nouveauté séduisait les esprits, à des points de vue différents.

(') Lettre d'un candidat à M. Larcher de La Londe, maire de Bayeux, du 25 avril 1787.

Les élections pour ces diverses assemblées eurent lieu dans l'Election de Bayeux au mois d'octobre 1787. Le baron de Wimpfen ne fut point élu pour l'assemblée provinciale, mais il fut le premier délégué de la noblesse pour l'assemblée de l'Election de Bayeux. Ce fut son début dans la vie civile.

Cette assemblée d'Election n'était pas sans importance. Elle formait le lien de la correspondance qui devait exister entre les assemblées municipales et l'assemblée provinciale. Ces diverses assemblées électives ne fonctionnèrent qu'une année, et au milieu du trouble et de la confusion, suite nécessaire d'attributions mal définies et de rouages qui n'avaient pas encore l'habitude de marcher.

L'assemblée provinciale de la généralité de Caen s'occupa avec zèle des questions qui étaient devenues de sa compétence , mais sans faire invasion dans le domaine de la politique (').

Son exemple ne fut pas suivi par toutes les autres assemblées dont quelques-unes parlèrent des droits primitifs et imprescriptibles de la nation.

Le mot d'Etats généraux jeté par M. de Lafayette à l'assemblée des notables fut bientôt relevé par le Parlement de Paris, imprévoyant du sort qu'ils lui réservaient. Plein d'une bonne foi confiante dans le concours de la nation , le Roi après de longues hésitations, annonça enfin, par une déclaration du 23 septembre 1788, la convocation prochaine des étals-généraux que l'opinion publique signalait comme le seul remède aux périls d'une banqueroute.

Ce fut la le signal d'une ère nouvelle.

(') Procès- verbal de l'Assemblée provinciale de la généralité de Caen.—-

L'administration dans les campagnes et les villes. — Servitude de la terre. — Droits féodaux. — Privilèges et préjugés. —L'égalité.

Avant que la nation ne franchisse le seuil du passé, il est utile de se recueillir pour connaître l'état social du pays à cette époque dont soixante ans a peine nous séparent, et qu'on ignore cependant comme s'il était déjà reculé dans les siècles. Cet examen conduira a connaître quel but la société française , en entrant dans la carrière des révolutions, se proposait d'atteindre, quelles souffrances elle avait a guérir, à quelles aspirations elle cédait.

Plus on pénètre dans l'étude de l'ancien régime, plus on est convaincu qu'elle obéissait moins au besoin de la liberté qu'à celui de l'égalité.

Dans les temps qui précédaient la Révolution, et à ses approches, la liberté de la presse n'était comprise et revendiquée que par les hommes éclairés, la classe la moins nombreuse. La liberté de conscience n'intéressait guère que les dissidents de l'Eglise protestante, alors clair-semés dans la population normande, et a qui l'édit de Louis XVI sur leur état civil avait accordé à peu près tout ce qui était demandé en leur nom. La liberté individuelle, respectée au moins autant qu'aujourd'hui par la justice criminelle ordinaire, n'était violée par les lettres de cachet qu'a l'égard de quelques écrivains, de quelques intrigans politiques, ou de fils de famille dissipateurs. Les libertés municipales, celles-là qui sont les plus chères aux populations, et qui les intéressent le plus,

étaient beaucoup plus étendues qu'on ne le pense généralement.

C'est une erreur de croire, comme on le dit trop souvent, que du fond de leurs châteaux et dans toute l'étendue de leurs fiefs les seigneurs fussent les maîtres des paroisses. Cela est loin de la vérité. L'habitant des campagnes comme celui des villes était en possession depuis longues années de s'administrer par ses élus. Les paroisses rurales avaient le droit de choisir a leur gré dans les assemblées des notables de chacune d'elles, par la voie du scrutin et par billets [lJ ceux qui devaient exercer les fonctions municipales, ainsi que leur Syndic et leur Collecteur, le premier pour diriger l'administration , la recette et la dépense des revenus communaux, soutenir les procès, veiller a la milice et à l'exécution des lois; le second, pour lever les impôts, et notamment la taille et la capilation H.

Depuis l'affaiblissement de la grande féodalité, la création des intendants et des subdélégués sous le règne de Louis XIV, avait absorbé au profit du pouvoir central, qui s'y était substitué par des empiétements successifs, toutes les anciennes influences. A partir de ce moment le seigneur cessa pour ainsidire de concourir a l'administration publique , et ne fut plus que le premier des notables habitants de la paroisse. Il n'avait que sa voix dans les affaires de la communauté , voix prépondérante peut-être à cause de l'influence de sa fortune et de ses qualités personnelles, mais qui en droit n'avait aucune suprématie. Il y a plus, son autorité était nulle môme sur l'administration temporelle de l'église de son village.

(') Ordonnance du 21 juin 1765.

r) Je n'indique point ici les règles administratives qui devaient être la conséquence des assemblées créées en 1787, parce qu'elles restèrent sans exécution, et seulement à l'état de théorie. Elles étaient au surplus toutes favorables à la liberté des communes.

Non-seulement il ne nommait pas les marguilliers, mais même ii ne pouvait pas être marguillier de sa paroisse (*). Les pauvres possédaient-ils quelques domaines d'aumônes, y avaitil des mesures à prendre pour l'administration collective des secours ? Celle administration appartenait à l'assemblée de charité de la paroisse; le seigneur en faisait de droit partie, mais sans aucune prééminence et partageait cette charge avec les marguilliers et les notables habitants (2). Il en était de même pour la direction et la surveillance des écoles du village (3). Exempt de la taille, il lui était défendu de prendre part aux délibérations qui la répartissaient. Par cela même les fonctions de collecteur lui élaient interdites. Aussi arrivaitil souvent que le seigneur affectait de l'indifférence envers des intérêts qu'il n'avait point mission de diriger. Les registres des communes, quoique beaucoup aient disparu, les archives des greffes, et ceux de la généralité de Caen, prouvent que dans le Bessin le général des habitants de beaucoup de paroisses n'avaient pas attendu la Révolution pour se mettre en opposition avec leur seigneur. Voila pour les campagnes. Dans les villes et gros bourgs, les Edits de 176i et 176G (*) avaient réglé d'une manière libérale l'administration municipale. Elle était composée d'un maire, d'échevins, de conseillers de ville, nommés par l'assemblée des notables , et cette dernière était a son tour élue par les délégués des diverses corporations de la cité. Au corps de ville ainsi élu par !a voie de l'élection à deux degrés, il échéait d'administrer les biens et les revenus de la communauté, de régler les dépenses . et de prendre toutes les mesures d'administration ,

(') Arrêt du Parlement de Rouen du 8 mars 1736. (s) Du gouvernement des paroisses. — Jousse. (3J Jonsse. — Loco citato. P. 221.

(*) Enregistré an Parlement de Rouen avec modiiicalion le 13 octobre

sous la surveillance des intendants ou de leurs délégués.

Les intérêts d'une sphère plus élevée étaient défendus par les Parlements dont la prétention était de former des étatsgénéraux au petit pied.

La noblesse n'exerçait donc aucune suprématie politique ou administrative, et le peuple lui-même se montrait en général très peu jaloux de pratiquer ces libertés communales. Il négligeait facilement cette intervention qu'il avait le droit d'avoir dans les affaires publiques , et en laissait la direction à l'arbitraire des intendants et des subdélégués.

En 1788 si la liberté politique du citoyen n'avait que quelques vœux à réaliser, il faut reconnaître que la liberté de la terre était entravée profondément par ce qui demeurait des débris de la féodalité. La propriété rurale était restée dans la servitude. Je ne parle point ici des rentes foncières connues sous le nom de Cens ou Champart. Elles étaient le prix des héritages vendus par le seigneur. Le paysan normand qui n'était en général arrivé a être propriétaire que par ces ventes à charge d'une redevance proportionnée a la valeur de la terre, avait assez de sapience pour reconnaître que cette redevance n'était que le prix légitime du Bail a rente ou de la Fieffé qui lui avait été consentie. Ses idées n'allaient point jusqu'à en demander la suppression. Mais s'il acquittait chaque année sa rente sans résistance, il murmurait de ne pouvoir se libérer du capital parce qu'elle était irrachetable, d'être obligé, a des époques périodiques, a passer des aveux, à faire des reconnaissances de foi et hommage, en signe de dépendance et d'infériorité. Le service à perpétuité de ces redevances sans espoir délibération, lui paraissait d'autant plus onéreux qu'il semblait qu'on eût épuisé la variété de toutes les productions pour les soumettre aux créances seigneuriales, argent, poisson, volailles, grains de toutes les espèces , légumes, bois ,

fruits, miel, beurre, œufs, pain, poivre, sel, cire, chandelle, porc, etc., sans compter les chaperons de rose, et les bouquets de violettes, ces derniers droits à peu près inconnus en Basse-Normandie.

Ce qui avait surtout amassé des ressentiments, c'étaient les privilèges qui consacraient la supériorité personnelle du seigneur sur le vassal, qui impliquaient l'existence d'une suprématie aristocratique ; tels étaient les droits de chasse réservés exclusivement aux seigneurs, l'interdiction aux tenanciers d'avoir des chiens s'ils n'avaient le jarret coupé, le droit de pêche, le droit de fuie et colombiers, celui de garennes, le droit de mouture qui contraignait le vassal a moudre au moulin du seigneur, et lui interdisait la possibilité d'en construire , le droit de four seigneurial, celui de relief et de treizième denier, celui de lods et ventes, le retrait féodal sur tous les biens de la mouvance, les corvées seigneuriales , le droit d'épaves qui attribuait au seigneur tout ce que la mer rejetait sur le rivage,etc. Le mécontentement de ces gênes, de ces entraves s'était aggravé par les peines sévères , quelquefois afïïictives , dont la violation de quelques-uns de ces droits était suivie.

Aux foires , aux marchés , aux halles, aux passages des bacs et des rivières, au pesage, au mesurage, au jaugeage des marchandises, sous divers noms, les cultivateurs avaient toujours à débourser, et le seigneur toujours a recevoir H.

Il ne s'agit point ici de ce prétendu droit du seigneur qui a défrayé les faiseurs de vaudevilles , ni de ce droit de contraindre les vassaux a battre les étangs, parce que de semblables droits n'ont jamais existé en Normandie s'ils ont été

('j Ces divers droits s'appelaient Coutumes. Ils s'exerçaient d'abord en nature : Ainsi, un mercier payait des échevaux de fil, des aiguilles, un verrier un verre à pied, ou sans pied, un tavernier un gallon de boire, etc. Plus tard ils furent tarifés en argent.

exercés ailleurs. Les droits de ban, d'arrière-ban, de prévôté, de guet et de garde étaient a peu près tombés en désuétude depuis l'établissement des milices régulières.

Malgré le poids de ces diverses servitudes, le prolétaire normand paraissait généralement plein d'humilité et de déférence envers les seigneurs qui, de leur côté, dans cette province se montraient en général faciles, charitables et bienveillants. Mais les paysans qui avec le temps , le travail et l'économie étaient devenus propriétaires fonciers — et le nombre en était déjà très grand en Normandie — subissaient impatiemment non-seulement les privilèges ci-dessus , mais d'autres qui blessaient plus encore la vanité que les intérêts.

Le droit de patronage des églises, la place du banc seigneurial dans le chœur, le droit de sépulture dans l'église, l'eau bénite offerte et le pain béni distribué séparément, l'encens présenté par le curé, les recommandations au prône du nom du seigneur aux prières des fidèles, tous ces hommages et préséances honorifiques attestaient une prééminence sociale qui supposait la différence des races et qui par cela môme offensait l'orgueil.

Les familles aristocratiques les plus distinguées, isolées du peuple soit par la politique, soit par le goût des plaisirs, venaient rarement dans leurs terres. Cet absentéisme livrait les tenanciers aux agents secondaires qui par des duretés rendaient encore ces droits plus lourds. Les gentilshommes de province restés dans leurs manoirs , peu riches pour la plupart, exigeaient rigoureusement tout ce qui leur était du, et usaient surtout sans ménagement des prérogatives qui relevaient leur rang.

D'un autre côté, la noblesse ne payait d'impôts que sur une partie de ses terres ; les autres en étaient exemptes. Elle était dispensée de ceux qui étaient le plus odieux, la Corvée

et la Taille. C'était là un privilège qui était d'autant plus antipathique aux cultivateurs, qu'il faisait retomber sur le pauvre le fardeau du riche , et créait la plus sensible des inégalités.

Le droit de dîme attribué au clergé sur les fruits de la terre était devenu l'une de leurs répulsions les plus grandes, et malgré leur respect pour les croyances religieuses qui n'étaient point encore affaiblies , ils confondaient quelquefois dans leurs murmures la dîme et le curé qui la percevait.

Le haut clergé possédait des fiefs et en jouissait avec les mêmes droits que ceux des seigneurs. Le clergé inférieur avait des intérêts différents de ceux de la classe dont il était sorti. II y avait encore la une cause de résistance et d'aigreur.

Dans les villes d'autres motifs entretenaient l'esprit de convoitise et de rivalité. Le clergé était divisé en haut et bas clergé, et ce dernier subissait avec humeur les dédains que le premier lui faisait subir. La noblesse de cour traitait avec hauteur et fierté la noblesse de province, qui s'en dédommageait envers les annoblis qu'elle regardait comme des parvenus enrichis a mesure qu'elle s'appauvrissait, et envers le Tiers Etat, sorte de ricochet qui retombait, en définitive, sur la Bourgeoisie et excitait ses susceptibilités.

Le Tiers-Etat lui-même était divisé en Bourgeois possédant les charges de juridiction et de finances, — en Bourgeois vivant noblement, ou du produit de professions libérales — en marchands formant des corporations — et en artisans. Les charges achetées a prix d'argent étaient héréditaires, inamovibles comme la propriété immobilière ; elles conféraient l'exemption de la taille, du logement de gens de guerre, le droit de sel, etc., et rapprochaient leurs possesseurs de la noblesse avec laquelle ils auraient bien voulu se confondre, mais qui les tenait toujours à distance. Ces immunités et ces préten-

tions faisaient naître l'hostilité dans les rangs inférieurs. Les jurandes et les maîtrises altéraient aussi les rapports entre les patrons et les ouvriers. Chacune de ces catégories jalousait l'autre , et désirait un ordre de choses nouveau qui applanît la diversité des conditions. Bref, chacun voulait arriver a l'Egalité... avec tout ce qui s'élevait au-dessus de lui.

Ces inégalités étaient rendues plus sensibles encore en Normandie qu'ailleurs par l'institution du droit d'aînesse, et par l'exclusion des sœurs de toute part dans l'immeuble paternel , — état de choses qui semait la désunion dans les familles, et que reprouvait surtout le Paysan normand attaché plus qu'un autre et jusqu'à la passion, a la propriété du sol, et voyant le premier des titres dans celui de propriétaire foncier.

La Bourgeoisie admettait aisément qu'a la Cour les postes d'honneur, les grandes charges, les dignités qui approchaient du souverain, appartinssent a l'aristocratie de race, mais elle protestait contre les obstacles qui s'élevaient devant elle dans la carrière militaire, et contre les tentatives renouvelées pour ravir au courage et aux services les emplois de l'armée et les attribuer au seul hasard de la naissance (').

La noblesse affectait de confondre les Paysans et les Bourgeois dans le même nom de Roturiers. Dans ses habitudes et son langage ce nom revètissait un caractère de dédain ; ceux-ci y répondaient par le nom d'Aristocrates, qui détourné de son sens naturel devint plus tard la plus dangereuse injure et un appel à la proscription et au meurtre.

Souvent plus puissantes et toujours plus vivaces que les

lois, les mœurs avaient élevé d'autres barrières entre les deux

classes. Les mariages enlr'elles y étaient sinon défendus, au

moins évités. Un mot, celui de mésalliance, avait été créé

pour exprimer l'ostracisme dont ils étaient frappés. La confusion des deux castes par le mariage était d'autant plus rare en Normandie que les filles de l'une et de l'autre classe n'étaient point héritières dans la province, qu'elles pouvaient n'être mariées qu'avec un chapeau de roses , qu'elles ne possédaient dans tous les cas que d'assez chétives renies, et que, sauf les filles uniques, elles ne pouvaient relever la fortune d'un gentilhomme indigent ou ruiné. Les tribulations, dont était entouré le bourgeois qui épousait une demoiselle, ont été transportées avec trop de vérité sur la scène pour qu'il soit nécessaire de les signaler.

D'autres préjugés approfondissaient encore ces divisions. C'était, par exemple, déroger à la noblesse que d'exercer certaines professions , même les plus libérales ; c'était tacher l'honneur de son blason que de demander au commerce et à l'industrie les moyens d'accroître ou de réparer sa fortune. Cent autres susceptibilités de titres, de préséances, de livrées, d'étiquette , de costumes même faisaient éclater des prétentions ou des dédains souvent légers et même imperceptibles, et cependant ce n'étaient pas ceux-là qui étaient les moins poignants pour certaines humeurs.

Dans cette société superposée de classes si tranchées', rivales, où jamais les rangs ne s'oubliaient, il n'y avait ni lien, ni cohésion, car chacun aspirait a monter. C'est d'ailleurs le cours régulier de la civilisation d'élever successivement les hommes par le travail et le talent qui mènent a la richesse. La diffusion des lumières, l'éducation, la même manière de vivre, les mêmes études rapprochaient les hommes riches; les intérêts de caste et les préjugés les séparaient.

Tel était avant la Révolution l'état social des campagnes et des villes. Au mal qu'il révèle de larges réformes introduites successivement et avec maturité auraient pu apporter du re-

mède. Louis XVI l'avait compris dès 1787; malheureusement il n'eut ni la volonté, ni le pouvoir de les opérer seul. En 1789, à l'annonce des Etats jgénéraux, les esprits furent remplis d'un vague désir de changement, du pressentiment que des temps nouveaux se préparaient. On crut que le moment était venu d'asseoir une société nouvelle sur un terrain aplani et nivelé, où les hommes seraient égaux, sans supériorité, ni infériorité politique. La haine de l'inégalité fut la cause impulsive de toutes les agitations. L'Egalité des hommes entr'eux, des terres entr'elles, c'était le but. La Liberté ne fut que le moyen. Les révolutions, les coups d'état qui se sont succédés depuis soixante ans ont prouvé en effet que si la nation tient à la Liberté c'est surtont parce qu'elle est l'égide et la sauvegarde de l'Egalité.

Ces considérations générales étaient nécessaires à exposer. Sans elles on s'expliquerait difficilement ce qui va suivre. Achevons de compléter ce tableau en constatant quel était l'Etat moral et matériel de la ville de Bayeux à ce moment qui précéda la chute de ses diverses institutions.

Etat matériel et moral de Bayeux en 1788. — Clergé.— Administration. Tribunaux. — Hommes distingués.

A la tête du clergé était un Evèque, l'un des plus richement dotés de la France.

Le Chapitre était composé de douze dignitaires, savoir : un Haut Doyen, un Grand Chantre, un Chancelier, un Trésorier,

quatre Archidiacres , un Sous Doyen, un Sous Chantre , un Ecolâtre, inspecteur des Ecoles, un Grand Pénitencier, et en outre de quarante-neuf Chanoines, tous possesseurs de prébendes, d'hôtels et de revenus considérables.

Après eux venaient sous le nom d'officiers du Bas- Chœur, douze Chantres ou vicaires de chœur, cinquante-cinq Chapelains, et une vingtaine d'autres Officiers de tous grades et de noms différents.

Dix-sept paroisses ayant chacune leur curé, plusieurs vicaires, et un certain nombre d'obitiers formaient une réunion de plus de cinquante autres prêtres.

La ville renfermait trois communautés d'hommes, savoir : les Augustins, les Cordeliers, les Capucins, et en outre l'Abbaye de Saint- Vigor-le-Grand, et le Prieuré de Saint-Nicolas-de-la-Chesnaye, l'un et l'autre à ses portes. Elle comptait six communautés de femmes : les Ursulines, les Religieuses Hospitalières ou de la Miséricorde, attachées a l'hôpital des Vieillards , les Bénédictines, les Religieuses de la Charité de l'ordre de Saint-Augustin , et les Sœurs de St-Vincent-de-Paul attachées a l'Hôpital— Général.

Le grand Séminaire desservi par les Lazaristes, et un Collège où l'instruction était donnée à tous les degrés par une réunion de Professeurs ecclésiastiques complétaient cette opu lente et nombreuse organisation du clergé.

L'administration civile supérieure était exercée par un subdélégué de l'Intendant.

Un Maire, quatre Echevins, six Conseillers de ville, quatorze Notables , un Procureur syndic et un Secrétaire formaient l'administration de la cité.

La justice civile et criminelle était administrée par un Bailliage composé d'un Lieutenant-général civil, d'un Lieutenant de police, d'un Lieutenant criminel, d'un Lieutenant

particulier , civil cl criminel, de huit Conseillers , de deux Avocats du Roi, d'un Procureur du Roi, d'un Substitut , et d'un Greffier en chef, en tout dix-sept fonctionnaires.

La marine des côtes du Bessin ressortissait d'une Amirauté où l'Administration civile, criminelle, de police et militaire était exercée par un Lieutenant-général, un Procureur du Roi, un Avocat du Roi et un Greffier.

Les Eaux et Forêts étaient sous la direction d'un Maître particulier, de deux Lieutenants particuliers , deux Gardesmarteau, un Procureur du Roi et un Greffier.

Le tribunal de l'Election chargé de la connaissance de ce qui concernait les impositions et les aides était composé d'un Président, d'un Procureur du Roi, de cinq Conseillers et d'un Greffier; le tribunal du grenier à sel dont le nom indique les fonctions, comptait un Président, un Procureur du Roi, deux Conseillers grenetiers et un Substitut.

Enfin un tribunal du Point d'Honneur, composé d'un Lieutenant des Maréchaux de France, d'un Conseiller rapporteur et d'un Greffier, formait une juridiction exceptionnelle.

Soixante-trois Avocats inscrits a la matricule, neuf Procureurs et trois Notaires exerçaient leurs fonctions dans ces diverses juridictions.

Dans la ville de Bayeux ou aux environs vivait au sein des habitudes élégantes d'une société distinguée une noblesse titrée faisant circuler l'aisance par son luxe et ses dépenses. Non - seulement elle comptait des fortunes considérables comme celle du marquis de Campigny, mais aussi des noms qui n'étaient pas sans illustration, le marquis de Briqueville, descendant de Briqueville-Colombières, le baron de La Tour du Pin, le comte d'Albignac, le baron de Wimpfen, le comte de Toulouse-Lautrec, le baron de Coulons, douzième gouverneur du même nom du château de Bayeux, le marquis de

Balleroy, lieutenant-général, le comte de Faudoas , M. de Saint-Vaast, cordon rouge et officier général, le marquis de Bezons, petit— iîls d'un maréchal de France, etc., etc.

Ce nombreux clergé, cette noblesse, cette magistrature, ce barreau renfermaient des hommes dont l'esprit, les talents, la position sociale commandaient les sympathies ou le respect.

J'ai déjà rendu ailleurs un hommage à la mémoire de plusieurs d'entre eux (*)•. J'aime a y ajouter aujourd'hui les noms de quelques autres dont c'est, à divers litres, justice ou devoir de ne pas laisser évanouir le souvenir. Les uns se signalaient comme M. Genas-Duhomme, alors Procureur du Roi, par des talents judiciaires et administratifs (2) , d'autres, comme l'abbé Dufondray , par le goût des arts , d'autres , comme MM. Delauney (3), Le Boucher des Longsparcs (4), par celui de la littérature et de la poésie. La rue Larcher rappelle le nom du Maire qui exerçait les fonctions municipales en 1789 , M. Larcher de La Londe, zélé administrateur et défenseur éclairé des intérêts de la ville. M. Moisson de Vaux portait dans l'étude de l'histoire naturelle et de la botanique (5) une haute intelligence dont il fit preuve dans l'exercice des diverses fonctions électives auxquelles l'appela l'estime de ses concitoyens. Wilna, en Lithuanie, a vu mourir pendant l'émigration, l'ancien Lieutenant-général du Bailliage, M. Eudes de La Jumellière, littérateur spirituel et instruit, qui vécut sur la terre d'exil du produit de leçons de rhétorique qu'il y professait. M. de Lalonde Sainte-Croix, successivement Lieutenant-

(') MM. Philippe Delleville, Bunouville, Maheust, Tanqueray, Le Tellier. — Essais sur l'administration de la justice dans le Bessin.

(2) Notice historique sur M. Gênas du Homme, par M. Pezet. — Associatien normande. Année 1847.

(3j Uayeux et ses environs. — Anarchie et légitimité.— El quelques Mémoires, notamment sur le tableau de la bataille de Formigny.

(4) Le Pendu, le Menteur, l'Anneau, etc.

(5) Eloge de M. Moisson-Devaux, par P. -A. Lair.

général du Bailliage, Conseiller au Conseil supérieur, Juge du Tribunal de district, fut l'un des premiers Elus au Tribunal de Cassation, et si l'esprit et la science suffisaient seules a ces hautes fonctions il aurait justifié tous ces titres. On doit citer aussi M. le docteur Le Canu, qui unissait le titre de Docteur en médecine a celui de Professeur de mathématiques à l'Université de Caen; ce fut lui qui devina les talents de l'illustre La Place, et fut le professeur et le premier protecteur de ce jeune abbé destiné a une si grande renommée (').

L'homme le plus distingué peut-être par la sûreté de son goût littéraire , et l'éclat de son esprit était l'abbé Bouisset , chanoine. Il avait dans sa jeunesse traduit la Jérusalem délivrée, et avait été couronné plusieurs fois comme vainqueur aux Palinods de Rouen et de Caen. Plus tard il composa une Invocation à l'Etre suprême, et une Imprécation contre les Parjures, où la politique révolutionnaire se mêle trop aux inspirations de la poésie.

Précepteur des enfants du baron de Fontette, intendant de la généralité de Caen, l'abbé Bouisset habitait Paris une partie de l'année, et y était répandu dans la société philosophique. Il avait beaucoup connu Dalembert , le baron d'Holbach, Diderot, et il avait eu l'honneur, ainsi qu'il le disait avec une sorte d'orgueil, d'être présenté à Monsieur de Voltaire. Un jeune abbé spirituel et philosophe était alors facilement à la mode. On sait quel était à la fin du xvme siècle l'ascendant des lettres et du bel esprit dans le monde et surtout près des femmes. L'abbé Bouisset savait en profiter avec un tact qui lui faisait accorder au rang tout ce qu'il lui devait, et avec une hardiesse qui ne laissait point oublier ce

('JV. deux lettres autographes de Dalembert à M. Le Canu, relativement aux difficultés de placer le jeune abbé Delaplace comme précepteur. J'ai fait hommage de ces lettres à la Bibliothèque de Bayeux.

qu'on devait à lui-même. H.

Les cours qu'il professa à l'Ecole centrale du Calvados, et au Lycée de Caen ont jeté un grand éclat. Nul ne déclamait avec plus de charme , et ne possédait mieux cet esprit de conversation qui atteint la mesure et ne la dépasse pas. Sa tête expressive était couverte d'épais cheveux blancs, son œil spirituel, son sourire voltairien. Il avait abandonné l'état ecclésiastique et est venu mourir à Balleroy, au sein de sa famille, a l'âge de 82 ans l2), après avoir traversé la Révolution, non sans laisser quelque chose de sa considération aux ronces du chemin. Frappé d'aliénation mentale, il avait depuis plusieurs années perdu la mémoire des mots, et ne prononçait plus que ces seuls monosyllabes anglais : To by or not to by (Etre ou ne pas être). Est-ce que la dernière lueur de cette belle imagination se serait éteinte dans la recherche de ce grand problême?...

H Une anecdote qui fit du bruit fera connaître mieux que toutes les réflexions cette sorte de familiarité, cet oubli du rang que la mode avait produits dans la société la plus élevée. Un soir que l'abbé Bouisset était dans le salon de la duchesse d'Harcourt, et qu'on se pressait autour de lui pour entendre sa conversation spirituelle, la Duchesse lui fit remarquer qu'il était en ce moment plus entouré que le Duc lui-même. Savez-vous bien, Madame, dit le spirituel abbé, que la différence qui existe entre M. le Duc et moi tient à une seule lettre. — Comment cela ? — Rien de plus simple. M. le Duc est fils d'un Maréchal de France, et moi je suis le fils d'un Maréchal en France.— L'abbé Bouisset en effet était fils d'un maréchal-ferrant de Balleroy.

(a) 5 juillet 1825.

Page 1