‹ Bayle et JurieuChapitre 11 sur 22 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

habileté, ils n'imitèrent que trop son gouvernement arbitraire et despotique (1).

Cette rapide esquisse de la monarchie française, d'après l'histoire de Mézeray, n'est pas flatteuse. Je n'ai pas à rechercher jusqu'à quel point elle est vraie, je dis seulement que chaque volume de l'historien devait faire sur le public l'effet d'un pamphlet. Toutes les plaintes qui remplissent les remontrances du parlement et les libelles des frondeurs, griefs contre les financiers , griefs contre les ministres et les favoris avec leurs déprédations, leurs violences et leurs édits imposés ou illusoirement vérifiés, griefs contre une autorité sans frein et qui ne reconnaît de loi que son bon plaisir, y reviennent à chaque page , avec cette différence que Mézeray regarde comme un mal chronique les désordres et les oppressions, que ses contemporains et surtout les parlementaires, grands amateurs du passé où, comme ils disent, des anciens ordres du royaume, ne font pas remonter au-delà de Richelieu, ou tout au plus de Concini. Royaliste comme tout le monde, ou peu s'en faut, l'était autour de lui, il n'a pas pourtant le culte et l'adoration de la royauté. Il ne la conçoit que réglée, limitée, contenue dans de justes bornes par les anciennes lois. S'il ne le dit pas formellement, il le donne suffisamment à entendre dans des textes assez clairs. « Les grandes assemblées, dit-il, sont formidables à tous ceux qui gouvernent avec une autorité absolue plutôt que selon les lois » (2). Il regrette donc « ces grandes assemblées,

(1) T. II, p. 155, 2.

(2) Id., 479, 2.

autrefois si nécessaires au maintien de l'État et de la liberté publique » (1). Il est vrai que les Français ne lui paraissent plus dignes d'un tel bien. En parlant des députés aux États de Blois, qui songeaient à élever devant la royauté des barrières si hautes et si fortes qu'elle ne pût les forcer ni faire subir à la France des oppressions pareilles à celles qu'ils avaient endurées depuis la mort de Louis XII : « Mais les mœurs trop corrompues des Français, écrit-il, ne s'accordaient pas avec leurs souhaits. Ils désiraient en vain ce qu'ils ne méritaient pas » (2). Nonobstant ces paroles découragées, il était, je crois, de la nature des hommes dont il dit quelque part : « Dans ces assemblées, il y en a toujours quelques-uns qui font souvenir aux autres des droits anciens et naturels des peuples, contre lesquels ils ne peuvent jamais s'imaginer qu'il y ait prescription (3) ». La pensée de Mézeray va beaucoup plus loin que les vœux de Messieurs du parlement, qui se seraient contentés de la vérification telle qu'ils l'entendaieat après discussion et avec liberté de suffrage. Claude Joly, de son côté, dépassait la pensée de Mézeray. Quoique ce brave chantre et chanoine de Notre- Dame de Paris, on peut l'en croire, ne fût « naturellement ni factieux ni républicain » (4), il est curieux

(2) Id., 332.

(3) Id., 275, 2.

(4) Recueil de maximes très importantes pour l'Institution du Prince, Préface non paginée. - C'est de cet ouvrage, paru en 1G52, et du Codicille d'Or (1665), que je me servirai, n'ayant pu me procurer les Restitutions des grands, ouvrage « où est

de retrouver dans ses écrits, qui la plupart ont eu l'honneur d'être brûlés par la main du bourreau, presque tous les principes des publicistes ou pamphlétaires de la révolution anglaise.

La première leçon qu'on donne aux rois est celle de leur puissance infinie ; il faudrait au contraire leur apprendre d'abord et leur répéter sans cesse que « leur pouvoir est borné et fini, et qu'ils ne peuvent disposer de leurs sujets à volonté et à plaisir » (1). Les peuples ne sont pas faits pour les rois, mais les rois pour les peuples : « car, ajoute naïvement Joly, de tout temps, il y a eu des peuples sans rois, mais jamais il n'y eut de rois sans peuples (2). C'est pour se défendre des coups de l'injustice, c'est-à-dire pour se procurer la sûreté de leur personne, de leur famille, de leurs biens, que les hommes, sous l'impulsion de la raison naturelle, ont constitué des rois sur eux. C'est donc du peuple qu'ils tiennent le droit comme l'obligation de faire justice ; et si ce qui a plu au prince a force de loi, c'est que le peuple lui a remis et a reporté sur lui son propre pouvoir et son empire (3).

« Il paraît de là que pas un peuple n'a jamais eu

exposé le droit qui n'appartient qu'au peuple d'établir des impôts. Les Français, y est-il dit, comme dans les livres de Fr. Hotman, ont toujours été libres, comme leur nom le montre ; c'est du peuple que vient par élection la puissance des rois ». Voyez Dreyss, Mémoires de Louis XIV, Introduction, LXXXIII-LXXXV.

(1) Recueil de maximes, etc., p. 18.

(2) Jd., 131.

l'intention de se soumettre purement et absolument, sans réserve, à la discrétion d'un roi, mais seulement sous condition et à la charge que le roi gouvernerait selon la disposition de la loi. Or, la loi est un contrat synallagmatique, lequel se forme de deux pièces également essentielles, savoir de la proposition qui est faite de la part du roi ou du peuple d'un côté, et de l'acceptation libre de l'autre. D'où il suit que le roi n'est pas maître absolu de cette loi pour la détruire et la ruiner, quand bon lui semble, parce que le peuple n'est point soumis à lui qu'à la condition de la conserver et de l'entretenir » il).

La vraie grandeur n'est pas de pouvoir tout ce que l'on veut, mais de vouloir tout ce que l'on doit (2). Non, l'autorité du souverain n'a pas de subsistance par elle-même et n'est pas attachée essentiellement à sa personne : « Elle vient et dépend de l'autorité de la loi » (3). Les ministres ont beau flatter le prince pour agrandir à outrance leur puissance avec la sienne : « Où il n'y a pas de justice, il n'y a pas aussi d'autorité, et quand on emploie son autorité à maintenir une injustice, on la métamorphose en tyrannie, laquelle, n'étant reconnue que par force, ne peut produire que guerres, troubles, divisions qui ruinent la véritable autorité » (4). Cl. Joly ne veut même pas que le prince se fasse appeler maître. « Si vous êtes maître de vos

1 1 Recueil de maximes, etc., p. 157, 158.

(2) Codicille d'or, p. 8.

(3) Recueil de maximes, p. 156.

(4) lrf.,237.

sujets, il faut nécessairement qu'ils soient vos esclaves; or, prenez garde que vous n'ayez, selon l'ancien proverbe, autant d'ennemis que d'esclaves » (1). Le prince doit donc bannir de son esprit ces mots tyranniques : « Je veux, j'ordonne ainsi, ma volonté soit pour toute raison et pour toute équité » (2). Ce ne sont pas des menaces, mais des avertissements suggérés par l'expérience. Car il est bon que les souverains apprennent à modérer leur pouvoir selon la raison, pour ne point pousser à bout la patience des peuples. Cl. Joly ne craint donc point d'insister sur ces avertissements qui semblent impliquer une menace, très éloignée de ses intentions, mais sortant de la force même des choses : « Quiconque voudra feuilleter les anciennes histoires trouvera que la plupart des séditions sont nées des levées excessives faites sur les peuples a (3 .

C'est là, en effet, la cause la plus habituelle des désaccords qui s'élèvent entre rois et sujets. C'est aussi le point sur lequel Cl. Joly insiste le plus. « Des ministres trop complaisants ou d'un tempérament avare et ambitieux veulent établir et insinuer dans l'esprit du prince qu'il est maître absolu de la vie et des biens de ceux qui lui sont soumis, et que par conséquent ce qui nous appartient est à lui, qu'il a donc le droit de le prendre et de le donner à qui il veut, de l'appliquer où il lui semble » 4). Mais le peuple et la vérité répon-

(1) Codicille d'or, p. 80, n° 26.

(2) ld., p. 82, n° 30.

(3) ld., p. 82, n° 32.

(4) Recueil de maximes, p. 423.

dent par la plume un peu rude de Juvénal des Ursins : « Quelque chose qu'aucuns diront de votre puissance, vous ne pouvez pas prendre le mien ! Ce qui est mien n'est pas vôtre. Vous avez votre domaine et chaque particulier a le sien » (1). Non, reprend Nicolas de Clémengis, « il n'appartient pas au roi d'établir des tributs de nouvelle invention, si ce n'est dans une extrême néces site et du public consentement et conseil des trois ordres ; et encore que cette nécessité oblige de commencer à en faire la levée, toutefois elle doit être temporelle et cesser avec la nécessité » (2). Comminc n'est pas moins net : « Y a-t-il roi ni seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses sujets, sans l'octroi et consentement de ceux qui doivent payer, si ce n'est par tyrannie et violence ? » (3). De ces citations et d'autres encore Joly conclut que a c'est un crime aux rois de mettre des impôts sur les peuples sans leur consentement et aveu » (4).

De là résulte la nécessité des États Généraux. Les États avaient souvent été convoqués aux XIVe, XVe et XVIe siècles, et ils avaient toujours été impuissants, si ce n'est à donner de l'argent ; après quoi on les congédiait au plus vite, ou bien on leur suscitait de telles difficultés que, de guerre lasse, ils se séparaient d'euxmêmes, jusqu'à ce qu'il plût au roi de les convoquer

(1) Recueil de maximes, p. 430.

(2) ta., p. 432.

(3) Id., p. 335.

(4) Id., p. 445.

de nouveau et pour la même raison. Car toujours dépensière et toujours besogneuse, la royauté ne se souvenait des États «pue quandses coffres étaient vides et qu'elle ne savait plus où trouver de l'argent. Notre bon chanoine saura-t-il indiquer quelque remède à ce désordre? Voici tout ce qu'il dit au sujet des États Généraux : « 1° Ils devront rétablir nos anciennes coutumes, lois et ordonnances, (ce) qui est un pouvoir que les États ont et auront toujours, parce que leur puissance est de droit public et par conséquent imprescriptible ; 2° Ils devront pourvoir à l'exécution d'icelles par commissaires et députés, lesquels on nommera jusques aux prochains États que l'on pourra indiquera temps plus briefs que par le passé » (1). C'est peu ; pourtant ce n'est pas rien. Ce qui éternisa l'impuissance des États Généraux, c'est que leur convocation et en général leur durée était à la discrétion du roi, et celui-ci se croyait si peu obligé de les tenir qu'il y avait quarante-deux ans à la date où écrivait l'auteur, que le gouvernement s'en était passé. Il fallait donc imposer au roi l'obligation de les réunir après un laps de temps déterminé ; et pour cela, il fallait non seulement que tel ou tel subside, mais que tout l'impôt ne fût accordé que pour un temps limité (2 . En second lieu, revendiquer pour les États, comme un droit imprescriptible, le pouvoir de rétablir les coutumes, lois et ordonnances ancien-

(1) Recueil..., p. 863.

(2) C'est ce qui avait été plusieurs fois demandé par les États et accordé par le pouvoir, mais seulement pour le subside demandé.

nés, c'était leur reconnaître un droit qu'ils avaient fréquemment réclamé et que lu roi ou son chancelier leur avait contesté toutes les fois qu'on n'avait plus besoin d'eux. Mais pour que ce pouvoir de légiférer devînt efficace, il eût fallu que les cahiers de chaque ordre ou plutôt ceux sur lesquels les trois ordres réunis s'accordaient, fussent résolutifs, comme le demandaient les États de Blois et non pas simplement consultatifs. Il y aurait encore bien d'autres desiderata à signaler. Toutefois, quelque incomplète que fût la réforme demandée par Cl. Joly, elle contenait en soi toute une révolution. Qui la ferait? Ce n'était pas le parlement insurgé. Ce n'étaient pas les nobles qui se jetèrent après coup dans l'insurrection. Était-ce la bourgeoisie de Paris? Peut-être. Mais eût-elle été suivie de celle de la province? Il se passa cent trente-sept ans encore, avant que la France revît des États Généraux. Mais cette fois ils furent la Constituante.

En attendant, s'élaborait et allait bientôt fleurir dans tout son épanouissement la doctrine politique qu'on pourrait appeler celle de la maison de Bourbon, mélange mal assorti de théologie et de machiavélisme, et dont les deux principaux fondements sont le droit divin et le bon plaisir. Épouvantés par la sanglante catastrophe de la révolution d'Angleterre, profondément touchés du prétendu testament de Charles Ie'', intitulé Pa<nX»w] è'.y.wv (1), les hommes de notre parlement, la haute bourgeoisie et nombre de seigneurs lurent avec avidité l'Apologie du roi martyr par Saumaise, dont ils épousèrent aussitôt les principes.

(1) Lettres de Mole.

L'idée n'était pas nouvelle d'appeler les rois vicaires ou lieutenants de Dieu sur la terre, et de leur al tribuer toute espèce de droits, de qualités et de vertus surnaturelles. Cela faisait bien dans des discours de parade, mais n'allait guère au-delà des lèvres et surtout ne formait pas une théorie dont on fût convaincu (1). Saumaise est le premier, à ma connaissance , qui ait essayé de justifier et d'établir ces niaiseries emphatiques et sonores par les principes du droit naturel et par la tradition de l'Ancien et du Nouveau Testament. « C'est de cette première source de choses (c'est-à-dire de la création d'Adam, établi le seigneur et le roi de l'univers) qu'il faut prendre celle des rois et du gouvernement royal. Il est né avec le premier homme et de peu de jours plus jeune que le soleil , puisque nous savons que le grand nombre d'enfants , ou sortis immédiatement de ce premier père ou descendus par succession durant sa vie, l'ont toujours reconnu et respecté pour leur roi » (2). J'ad-

(1) Voyez, par exemple, Talon : « Les rois agissent dans la conduite de leurs États avec plénitude de puissance et de lumière; leur science est un rayon de sagesse divine dont les ressorts nous sont inconnus ». etc., p. 1K6. — Idem, p. 210; — Id., p. 87. — Ce qui ne l'empêche de mettre ailleurs, dans la bouche des flatteurs, toutes ces belles choses dont les rois doivent se défier, p. 443, 445.

(,'2) P. 31. C'est l'idée développée plus tard par Filmer, qui peut-être ne l'avait pas empruntée à Saumaise, mais à des publicistes aujourd'hui oubliés , appartenant au règne de Jacques Ier, dont ils flattaient l'opinion sur le droit divin des rois. V. Macaulay, Hist. d' Angleterre, et p. 79,80, 81 de la traduction française.

mire le nous savons de Saumaise. Car il n'y a rien de pareil dans la Genèse. Nous y voyons Adam laboureur sans fatigue avant le péché, laboureur condamné à gagner péniblement son pain après le péché ; et la seule royauté dont il y soit parlé est celle de l'espèce humaine sur les animaux. Mais passons. L'apologiste, sans s'apercevoir qu'il passe à un ordre tout différent d'idées, ajoute immédiatement après les lignes que nous venons de citer : « Et nous voyons que, sur cet original des souverains et des hommes, on a depuis choisi les autres rois, qui n'étaient ni de la famille ni de la parenté de ces premiers » (1). Mais en dépit du petit membre de phrase sur cet original des souverains, il n'y a rien de commun entre la royauté paternelle et la royauté par élection, et ce n'est qu'en violation de la première que la seconde peut s'élever.

Faisant flèche de tout bois , sans se soucier si les idées qu'il déduit ont un même principe ou viennent de principes différents, Saumaise propose une nouvelle raison de l'origine et de l'excellence de la monarchie. Il n'y a qu'un seul Dieu , créateur et maître de l'univers, donc il ne doit y avoir qu'un seul roi (2). . . « Encore que le roi, disait un pythagoricien, soit semblable aux autres hommes quant au corps, puisqu'il a été pétri de la même matière, le souverain ouvrier qui l'a fait lui a néanmoins donné ce privilège de l'avoir formé sur le patron de sa divinité. Le roi est un ouvrage unique et singulier, en ce qu'il est l'ouvrage du souverain roi, c'est-à-dire

(1) Saumaise, p. 31.

(2) Id., p. 245.

de cette puissance indépendante qui se gouverne ellemême et qui ne reconnaît rien au-dessus de soi : qualité qui appartient premièrement et par excellence à Dieu, secondement et par participation au roi » (1). Admettons la solidité de cette théologie politique , comme de la théorie adamique précédemment mentionnée, l'une et l'autre ont le grave défaut de ne rien prouver, parce qu'elles prouvent trop. Les deux hypothèses, en effet, d'où part l'apologiste de Charles aboutissent non au droit divin des rois, mais à je ne sais quelle monarchie universelle. Continuant à mêler et à brouiller des idées qui n'ont aucun rapport l'une avec l'autre, mais insistant surtout sur l'identification du pouvoir royal avec le pouvoir paternel, ou plutôt il répète (car il prend trop souvent des assertions répétées pour des éclaircissements et des développements), que « le père est dans sa famille ce que le roi est dans l'État, et qu'en effet les rois ont été appelés avec raison pères du peuple, pour ce que les premiers rois n'ont été autre chose que les pères d'une grande famille née et multipliée de leur sang » (2). Or, comme

(1) Quoiqu'un écrit inauthentique puisse être aussi vrai et plus vrai qu'un authentique, il est bon de savoir que ce morceau d'un prétendu pythagoricien Ecphantas est d'un faussaire et n'appartient pas à l'époque classique de la littérature grecque.

(2) P. 246. La comparaison du père et du roi est d'Aristote, mais ce n'est qu'une comparaison. Le reste de la phrase est étranger au philosophe grec. Saumaise cite souvent Aristote, mais sans le comprendre. Comme un naturaliste, Aristote constate toutes les variétés du pouvoir d'un seul. Il ne les approuve ni ne les désapprouve, et faire de lui un monarchiste, c'est fausser sa pensée.

ô4 LITTÉRATURE POLITIQUE DE LA FRONDE.

originairement le père a droit de vie et de mort dans sa famille, comme il a le droit de les vendre ainsi qu'il lui plaît, le roi a droit de faire à ses sujets et de ses sujets ce qu'il veut. Son pouvoir peut se comparer à celui du maître sur ses esclaves (1). Et de cette belle assimilation Saumaise tire cette conséquence : « qu'il n'est pas plus permis à un peuple de secouer le joug de la puissance à qui Dieu a voulu l'assujétir, quelle qu'elle soit, qu'à l'esclave de se défaire du maître qui lui est échu >• (2).

Naturellement, la Bible, qui joue un si grand rôle dans les écrits des sectaires anglais, ne pouvait manquer d'en jouer un dans les argumentations anti-révolutionnaires de Saumaise. Je n'ai pas à examiner toutes ces chicanes verbales, non plus que les divagations de l'auteur à travers l'histoire de tous les peuples et de tous les temps (3). Je ne relèverai que deux des textes empruntés aux Écritures : le premier est un passage du livre de Samuel, qui n'est ni à l'avantage ni à l'honneur de la royauté. Las des abus des fils de Samuel , qui étaient leurs juges , les Israélites demandent un roi au prophète. Celui-ci transmet avec chagrin leur demande à Dieu, qui lui répond que ce n'est pas Samuel, mais lui-même qu'ils méprisent et

(3) Au lieu de nous parler des Égyptiens, des Assyriens, des Mèdes, des Perses, même des Cyclopes, Saumaise aurait mieux fait de s'en tenir à l'Histoire d'Angleterre et de se fonder dans ses raisonnements sur l'irresponsabilité royale, déjà écrite, sinon dans la constitution, au moins dans la coutume.

dont ils rejettent l'empire. Lieu lui conseille toutefois de satisfaire leur vœu, mais en leur déclarant que voici le droit du roi : « Il prendra vos fils pour en faire ses serviteurs, vos filles pour en faire ses servantes, vos biens pour les donner à ses esclaves et à ses eunuques » (1). Voilà, on l'avouera, un singulier droit (Saaiôjjia) ; c'était celui que s'arrogeaient les despotes orientaux ; mais est-ce à dire que Dieu l'approuve et le confirme par cette déclaration?

La seconde preuve de la sujétion absolue que l'on doit aux rois consiste en quelques versets de l'épître aux Romains, qui semblent au premier abord mieux appropriés à la thèse de Saumaise. « Que toute àme, écrit saint Paul, soit soumise aux puissances supérieures. Car il n'y a pas de puissance qui ne soit de Dieu ; elles sont établies par Dieu. Celui donc qui résiste à la puissance résiste à l'ordination de Dieu. Et ceux qui résistent encourront la condamnation » (2). Je ne dirai pas, quoique ce soit mon opinion, que c'est là un précepte de prudence plus qu'un principe politique. Je demande seulement ce qu'on peut tirer d'une idée qui s'applique à tout et ne s'applique à rien de déterminé. Les monarchies électives comme les monarchies héréditaires, les tempérées comme les absolues, les démocraties et les aristocraties comme les monarchies, les gouvernements de fait comme les gouvernements de droit sont tous également établis de

(1) Livre de Samuel ou Ier des Rois, tout le chap. vin. Je réduis le texte plutôt que je ne le traduis .

(2) Épître aux Romains, ch. xm, v. 1, 2.

Dieu. Et en réalité ces puissances dont parle l'apôtre, c'est-à-dire les Césars, avec leurs procurateurs, leurs proconsuls et tous les agents qu'ils envoyaient dans les provinces, n'étaient qu'un gouvernement de fait et rien de plus (1).

Saumaise n'en conclut pas moins que les rois doivent être tenus pour infaillibles et impeccables, puisqu'ils (( ne peuvent rien faire contre les lois, étant au-dessus des lois : que leur majesté est inviolable et indépendante de toute autre que de la divine ; qu'il est impossible d'entendre le gouvernement royal, si nous ne le faisons absolument indépendant, souverain, portant avec soi la licence absolue de faire tout ce qu'il lui plail » (2). Telle est, selon lui, la monarchie de droit naturel et de droit divin (3).

La théorie du droit divin reste donc bien informe : celle du bon plaisir, à laquelle elle s'associe si facilement, est au contraire déjà complète et parfaite. Il est vrai que. réduite à elle-même, elle est aussi simple que commode pour les gouvernants et aussi puérile que

(1) Cette remarque est de Macaulay, Hist. d'Angleterre, p. 80. Il y ajoute cette autre, que l'Ancien Testament semble peu favorable à l'hérédité, quoiqu'il connaisse le droit d'aînesse. Ni lsaac n'est le fils aîné d'Abraham, ni Jacob d'Isaac, ni Juda de Jacob, ni David de Jessé, ni Salomon de David.

(2) Que Saumaise le conçoive ou ne le conçoive pas, il faut bien qu'une royauté limitée soit possible et intelligible, puisqu'il en existe une en Angleterre depuis plus de deux siècles. C'est cette monarchie, encore mal définie au temps de Charles Ier, mais dont tous les éléments ou les organes existaient déjà, contre laquelle ce malheureux prince est allé se heurter.

(3) Apologie royale, 241, 261, 274, 407.

simple. Elle se résume dans ces mots de l'effrontée Julie, belle-mère de Caracalla : « Si libet, licet ; an nescis te imperatorem esse et leges dare, non accipere? » (1) Je veux ; obéissez. Mais elle se mêlait sans cesse avec une autre doctrine plus pernicieuse encore, parce qu'elle paraît plus virile et plus fîère, mieux fondée en raison. On sait qu'aux temps de Richelieu et de Mazarin, tous les écrivains en vers et en prose se complaisent à faire étalage de maximes ou de raisons d'État, et qu'ils ont une admiration et une tendresse marquées pour les coups d'État, ce fin du fin de la politique. Tout le XVIIe siècle est rempli de l'esprit de Machiavel. On honnit ses écrits, on les censure, on les prohibe, et le moindre grimaud, avec ou sans bonnet de docteur, houspille et soufflette le célèbre florentin ; mais, selon la remarque de Gabriel Naudé, on ne laisse pas de le prendre pour guide et de mettre ses leçons en pratique. Qu'y avait-il besoin alors de rééditer le Prince dans ce qu'il a de pire, mais heureusement sans ce style sobre et incisif, ni ces observations ou fines ou profondes qui donnent par moment un si grand caractère à l'ouvrage de Machiavel ? Je n'analyserai donc pas l'élucubration pesante de G. Naudé, intitulée : Considérations sur les coups d'État ou sur ces « excessus juris communis, propter bonum publicum » (2). Il me paraît inutile de montrer que

(1) « Si cela te plaît, cela t'est permis; ignores-tu que tu es empereur et que tu donnes des lois et n'en reçois pas ? »

(2) Est-ce que cette définition, qui n'est pas de Naudé mais qu'il cite, était connue du personnage néfaste qui, de notre temps, a est sorti de la légalité pour rentrer dans le droit ? »

o8 LITTÉRATURE POLITIQUE DE LA FRONDE.

Naudé confond tout, qu'il range parmi les coups d'État des faits qui n'en sont pas, comme l'établissement des religions et la mission de Jeanne d'Arc et cetera. Je me contenterai d'une seule remarque sur l'absence de tout sentiment d'humanité, de tout sentiment de droit, dans le livre de G. Naudé. Ainsi il trouve toutes naturelles les lois atroces des Romains, qui décimaient par la hache une légion qui avait fui, ou qui faisaient périr tous les esclaves d'une maison dont le maître avait été assassiné, et nos lois modernes non.moins atroces sur.ïa punition des faux monnayeurs et des hérétiques, ceux-ci brûlés vifs, ceux-là bouillis dans l'huile? Et cette insensibilité morale ne lui est point particulière ; elle est la marque caractéristique de tout ce siècle si poli (1). Ne fallait-il pas arrêter par l'énormité des supplices ceux que les défenses du prince ne suffisaient pas à retenir dans le devoir?

Le principe, le milieu et la fin des Considérations sur les coups d'État, comme du Prince, c'est pour le souverain le droit de tout faire pour établir, étendre et affermir son empire au dehors, pour le rendre le plus absolu possible au dedans : Omnia pro dominatione. Leur seule loi est leur volonté, guidée par leur intérêt

il) D'Ormesson, p. 151: a Je souffris beaucoup en mon humeur d'être obligé d'user de sévérité et de voir les apprêts de la question, quoique je susse qu'elle ne serait pas donnée. » D'Ormesson n'est sans doute pas le seul dont les nerfs ont été émus de cet atroce appareil. Mais nul, que je sache, ne s'est élevé, au XVII' siècle, contre l'iniquité et l'absurdité de cette horrible procédure.

bien ou mal entendu, et leur seule justification est le succès.

Ces belles considérations s'appuient sur deux sopbismes fréquemment répétés. « D'abord, comme le chancelier Séguier le dit un jour au parlement, le roi est maître des ordonnances ; il les fait, et il les défait comme il lui plaît, et les compagnies doivent seulement apporter une obéissance aveugle à ses volontés » (1) : comme si c'était élever les souverains et non les mettre au-dessous du dernier des hommes , et même de la bête, de supposer que leurs lois peuvent ne reposer que sur la fantaisie et le caprice (2).

Le second sophisme est qu'il y a deux justices, l'une pour les particuliers et l'autre pour les princes. « Il y a grande différence, disait Gaston d'Orléans, justifiant je ne sais quelle incarcération arbitraire , entre la justiee publique et la justice particulière , entre le gouvernement de l'État et la distribution du droit qui est dû à chacun. Dans le dernier, l'ordonnance (deLouis XI) y a pourvu, qui veut que les juges qui retiennent un prisonnier soient obligés de l'interroger et ensuite de lui faire son procès, parce qu'il est vrai que la prison n'est pas une peine; mais dans la justice publique, dans la conduite et l'administration de l'État, dans laquelle on ne peut pécher deux fois, il doit être de la liberté des souverains de faire arrêter

(1) De Motteville, 254, 2.

(2) « S'ils sont au-dessus des constitutions de Tribonien.ils ne laissent pas d'avoir celles de la raison au-dessus d'eux •■, écrivait avec plus de noblesse et de vérité Le Vayer, dans son Institution pour le Dauphin, p. 57.

ceux sur qui tombent des soupçons, desquels ils ont reçu des avis, et sur lesquels il y a quelque sorte de crainte qu'ils n'abusent de l'emploi et de la condition dans laquelle ils se rencontrent. Dans ces occasions, les formalités sont inutiles, parce que dans les affaires de cette qualité les événements sont de trop grande conséquence, et que, tout ainsi que dans les crimes particuliers, il est plus expédient que cent coupables échappent, que non pas un innocent périsse; dans le gouvernement des États, il est plus expédient que cent innocents souffrent, que non pas que l'État périsse par la faute d'un particulier .. (1).

Avec ces principes élastiques et ces commodes persuasions, il n'est pas étonnant que la société d'alors nous présente deux caractères qui semblent assez peu conformes avec ses habitudes de politesse et avec ses lumières, je veux parler de la fourberie et de la facilité si grande à projeter, sinon à commettre des assassinats.

11 n'est pas besoin de dire que Mazarin ment sans cesse, même quand il n'en a pas besoin : le mensonge était sa nature et sa vie. Mais le duc d'Orléans ment (2) ;

(1) Omer Talon, p. 282, I. Parmi ceux qui furent arbitrairement emprisonnés ou exilés (Beaufort, Barillon, Gayant, Le Comte, Queslin, Belesbat, Sarrazin, Broussel, Charton, etc.), je n'en vois pas un seul qui fût sérieusement dangereux jusqu'à l'emprisonnement des princes. Je vois, au contraire, que ce dernier emprisonnement laissa dans l'âme de Condé des défiances insurmontables et finit par le jeter dans la guerre civile.

(2) Par exemple, lorsque pour se justifier de faire entrer des ennemis en France, il dit que ce ne sont pas des troupes espagnoles, mais allemandes.

Retz ment; La Rochefoucauld ment (1); et la merveille du temps est cette princesse palatine, qui a les secrets de tous les partis et qui les sert tous sans en trahir aucun, c'est-à-dire qui trompe tout le monde. Il n'est pas jusqu'à la reine que la contagion de l'exemple n'ait gagné. Quoique d'un tempérament plutôt emporté et ouvert que dissimulé et artificieux, elle sait à l'occasion jouer parfaitement la comédie. Yoyez-là présenter aux bourgeois en armes le petit roi endormi ou feignant de dormir pour dissiper leurs soupçons d'une seconde évasion , au moment même où elle médite de s'enfuir , promettre solennellement au parlement l'élargissement des princes sans plus différer, charger La Rochefoucauld, en compagnie de Lavrillière , secrétaire d'État, et de Cominge, capitaine des gardes, d'en porter l'ordre positif au Havre, et en même temps écrire à Mazarin de disposer à son gré de la destinée des princes (2).

Ces mensonges , toutefois , ces fourberies et ces trahisons sont si ordinaires dans les cours et dans les cabales, qu'ils n'ont pas lieu d'étonner. Ce qui étonne, c'est que des hommes bien élevés, élégants et qui étaient censés avoir reçu une éducation chrétienne, aient eu si peu d'aversion pour l'assassinat ; leurs mains y répugnaient, mais leur pensée s'y portait naturellement ; c'est ce qu'oublient trop les admirateurs à outrance du grand siècle. Je ne rappellerai pas

i li Voyez son récit si embarrassé et si louche de son inqualifiable violence sur Retz.

(2) La Rochefoucauld, t. II, p. 235.

les espérances meurtrières de Gaston Ier (ainsi l'appelaient déjà ses courtisans dans la maladie des deux petits princes, fils de Louis XIII) ; ces espérances sont trop familières aux héritiers de tous les temps. Mais Beaufort, avant son emprisonnement, aposte ou est accusé par Mazarin d'avoir aposté à plusieurs reprises des spadassins pour le tuer. Si l'attentat sur la vie de Jolv n'est qu'une supercherie pour rendre le ministre odieux, les coups de feu tirés sur la voiture de Condé, et qui atteignent un ou deux domestiques qui s'y trouvaient, sont bien réels et semblent avoir été commandés par le ministre. (Qu'importe la vie de deux pauvres diables, pourvu que Condé soit exaspéré contre le coadjuteur et ses amis qui paraîtraient avoir fait le coup? (1) Retz conseille ou la régente conçoit, à l'instigation du maréchal d'Hocquincourt , le meurtre de

1 Cette affaire est assez obscure, à cause de la divergence des témoignages. Orner Talon (p. 439, 2), Mme de Motteville (p. 388. -2 . attribuent à Hetz le conseil de l'assassinat. La Rochefoucauld le donne à entendre sans rien dire de précis (t. II, p. 261, 262). Mais il y a, dans le récit deMme de Motteville, un mot qui donne à réfléchir. La reine fut forcée d'entrer en commerce avec le coadjuteur « pour voir si elle pourrait, par le dérèglement de ses passions, trouver quelque remède à ses propres maux ». Et une dizaine de pages plus bas, elle laisse échapper l'aveu que la reine consulta un casuiste qui lui répondit qu'elle pouvait traiter le prince de Coudé en criminel et en ennemi de l'État ». Sur quoi la régente leconsulta-t-elle? Sur l'arrestation ? Mais elle l'avait déjà fait emprisonner une fois sans aucun scrupule. Ce doit donc être sur quelque chose de plus grave qu'une arrestation. Je crois donc que le récit de Retz est seul complet et véritable.

Monsieur le Prince. A quelque temps de là, lorsque le coadjuteur, enfin cardinal, se rend pour la première fois à la cour, on délibère dans l'entourage de la reine s'il ne serait pas expédient de l'arrêter ou de le faire périr. Enfin, La Rochefoucauld s'étonne quelque part que le duc d'Orléans et le comte de Soissons, qui avaient résolu la perte de Richelieu, se trouvant un jour seuls avec lui, aient manqué une si belle occasion en ne donnant pas à leurs gens le signal de frapper ; et lui-même, il ne se contenta point de concevoir l'idée de tuer de Retz, il en commença encore l'exécution, lorsqu'il le tint un jour le cou entre deux portes, au milieu de gens armés, les uns du parti du coadjuteur. les autres de Monsieur le Prince. S'il ne l'assassina pas, ne fit-il pas tout, pour qu'on l'assassinât? Mais ces faits ne sont rien à côté de l'odieux projet que les Mémoires de d'Ormesson, confirmés par ceux deVineuil, prêtent au gouvernement lors du siège de Paris. « La cour avait entrepris cette guerre pour perdre le parlement, écrit d'Ormesson , croyant que le peuple, après trois jours de marché sans pain de Gonesse, se jetterait sur le parlement, et ainsi qu'en trois semaines le roi reviendrait à Paris après avoir détruit le parlement, qui empêchait la continuation des prêts et des taxes sur le peuple » (1).

(I) P. 733. — a On représente à Condé que le plus sûr et le plus prompt moyen de réduire le parlement est le siège de Paris ; que, saisissant toutes les avenues, on met la corde au cou à la multitude, qui s'élèvera contre le parlement et le rendra auteur de ses maux. » (Mém. de Vineuil à la suite de ceux de La Rochefoucauld, p. 528).

Voilà dans la. conduite et dans l'esprit des hautes classes quelques traces du machiavélisme assez médiocre qui était au fond de la doctrine de l'autorité et qui la soutenait. Quant à cette doctrine même, comme je l'ai dit, elle se réduisait à peu de chose. J'hésite à attribuer à Mazarin l'explication qu'on lui en prête. Il disait, selon d'Ormesson, que la reine pouvait commander dans son royaume, et que, quoique l'on eût porté jusque-là des glands aux collets, néanmoins, si elle les avait défendus, on n'en pourrait plus porter. Mazarin avait trop d'esprit, je crois, pour débiter de telles impertinences. Cependant, on cite certains édits qui ne bravent pas moins le bon sens. Pour s'assurer d'avoir plus de bras, afin d'achever le reliemenl du Louvre aux Tuileries, un édit « défendit à tous les particuliers de faire bâtir sans permission expresse du roi, signée du grand sceau, sous peine pour les contrevenants, de 1,000 livres d'amende, et pour les ouvriers qui leur prêteraient leur service , de la prison la première fois , et des galères en cas de récidive » (1). C'est monstrueux. Voici qui n'est que ridicule : « On exila , dit Mme de Motteville, Belesbat , Sarrazin et d'autres de peu de renom qui, dans les cabarets et autres lieux publics, avaient dit quelques sottises. On fit une ordonnance qui défendait de parler des affaires de l'État, et la reine témoigna beaucoup d'aversion pour ceux qui parlaient plus qu'ils ne devaient. » Prodigieuse infatuation de la puissance de croire qu'un ordre absurde

(1) J'emprunte ceci à Bazin, t. IV, p. 462.

perd de sa déraison et acquiert de l'autorité en passant par une bouche royale ou par la griffe d'un chancelier ! A la moindre apparence d'opposition , la reine criait de sa voix aigre : « Vous voulez donc faire de moi une chambrière et du roi, mon fils, un roi de cartes? Prétendez-vous mettre une borne à l'autorité, à la volonté du roi? » Le tout était accompagné de tours insolents : « Vous êtes vraiment de belles gens, de jolis mignons » , etc. (1). Elle ne comprenait pas qu'un paquet d'édits bursaux ne fussent pas sacrés et que le parlement osât les examiner, dès qu'ils avaient été lus en la grand'chambre, en présence du roi, un bambin de sept ou huit ans! « C'est déjà une révolte, disait-elle, que de penser qu'on peut se révolter. » Elle n'avait pas assez d'esprit pour trouver cette philosophie chagrine de la dévote Mme de Motteville : « La corruption des hommes est telle que, pour les faire vivre selon la raison, il ne faut pas les traiter raisonnablement, et que, pour les rendre justes, il faut les traiter injustement. » Mais elle agissait comme si elle était persuadée de cette vue pessimiste , méprisant souverainement tout ce qui n'était pas son petit cercle et son Mazarin (2).

Mn,e de Motteville se plaint quelque part qu'on parle

(1) Ces insolences étaient parfois des ironies féroces. Les procureurs au parlement, dont on avait augmenté par un édit le nombre déjà trop grand, lui disaient qu"ils craignaient d'être ruinés : u Je ne puis pas vous empêcher d'avoir peur, leur répliqua-t-elle. »

(2) Il y a, p. 111, lre col., les sottises les plus naïves sur la Hollande.

trop aux rois de leur toute-puissance. Et que fait-elle elle-même tout le long de ses Mémoires? C'est de là que je veux tirer ce qu'on peut appeler la politique de la domesticité. Que cette bonne dame se complaise << dans la noble et glorieuse servitude à laquelle la France est accoutumée » à l'égard de ses souverains, rien de mieux; mais on ne lit pas sans étonnement des phrases comme celle-ci : « Nos rois sont issus de la plus grande race du monde, et devant eux les Césars et la plus grande partie des princes qui jadis ont commandé n'étaient que des roturiers. » Si les Césars sont des roturiers, que doivent être les chefs d'une république, et surtout eeu\ qui n'ont dans l'État que la position de sujets ? Les gens du parlement, a cette race libertine », comme le- appelle M de Motteville, n'étaient qu'une canaille aux yeux d'Anne d'Autriche. Ils avaient le tort grave et impardonnable de porter un œil curieux sur les affaires publiques, d'en réclamer la réformation, par exemple de demander qu'il n'y eût dans un lit de justice dont il «Hait question, que des commissaires pris dans les cours souveraines, et que les amendes et confiscations par eux décrétées ne fussent diverties ni données, mais seulement employées aux dépenses les plus urgentes, en un mot ils étaient, comme le pauvre petit homme Broussel, entêtés du bien public. Cétait aussi la sottise des bourgeois: « Outre qu'ils étaient infectés de l'amour du bien public, qu'ils estimaient être le leur en particulier, ils étaient remplis de joie de penser qu'ils étaient nécessaires à quelque chose. Ils croyaient avoir part au gouvernement, parce qu'ils gardaient les portes de la

ville, et chacun dans sa boutique raisonnait sur les affaires de l'État. »

Le peuple ne compte naturellement que comme objet de mépris et de plaisanterie. Un jour que la régente, allant faire ses dévotions à Notre-Dame, fut entourée d'une troupe de femmes (femmes de petits boutiquiers et femmes de petits rentiers) qui voulaient, malgré ses gardes, pénétrer jusqu'à son carrosse et se mettre à genoux pour lui faire pitié, elle eut la velléité de leur dire quelques bonnes paroles, mais elle n'osa. « Elle appréhendait les insolences de cette canaille. Elle trouva donc plus à propos de ne pas entrer en matière avec de telles gens qui n'écoutent jamais la raison, qui ne la comprennent pas n (1). Voilà le fond de la pensée de ces parasites de la cour : <> Ces gens n'ont pas nos manières et ne portent brocards ni dentelles ; ils sont donc dénués de raison et ne sont pas de notre espèce. Les marques même de leur affection sont bizarres et. ne peuvent que prêter à rire. » « La reine nous parla tout le soir avec plaisir des applaudissements de son entrée ( après la guerre de Paris ) et nous conta toutes les douceurs que les lavandières, les revendeuses et les femmes des halles avaient dites à son ministre, qui furent sans doute plus agréables au cardinal Mazarin que ne lavaient été celles des plus belles dames de l'Europe » (2). C'est charmant, mais quelle légèreté! Et cette légèreté n'est plus qu'impertinence et sot mépris du peuple dans ce qui suit : « En passant par les rues, le

U) Ibid.

carrosse de la reine fut continuellement suivi du peuple et toute cette canaille qui lui avait manqué de respect et de fidélité lui donna mille bénédictions. Dans le Marché-Neuf, les harengères, qui avaient tant crié contre elle, la pensèrent par amitié arracher de son carrosse. Elles se jetaient toutes en foule sur elle ; chacune de ces mégères voulait toucher sa robe, et il s'en fallut peu qu'elle ne fût déchirée par cette vilaine troupe. Elles criaient toutes qu'elles étaient bien aises de la revoir, et lui demandaient pardon de leurs fautes passées avec tant de cris, de larmes, de transports de joie, que la reine et sa compagnie en furent étonnées y (1). Admirable récompense de l'amour indiscret que notre peuple a trop souvent porté à ses rois ! C'est dans cet air malsain d'idolâtrie monarchique, de défiance et de haine méprisante pour le parlement et pour tout ce qui représentait à quelque degré la loi, de dédain pour la bourgeoisie laborieuse et de moquerie pour le peuple, que fut élevé le jeune Louis : la nature avait dû le douer d'une bien forte dose de bon sens pour qu'il ne soit pas devenu fou.

La Fronde s'était émue sur une question de finances contre le gouvernement arbitraire de Richelieu, continué par Mazarin ; et elle fut vaincue par la politique du bon plaisir, comme elle devait l'être quand on considère l'inconsistance et l'incohérence des opinions de ses principaux représentants. Ce n'est pas une raison toutefois de la dédaigner et de n'y voir que turbulence et folie. Son malheur est d'avoir été dirigée par un

corps qui n'avait pas plus d'esprit politique que de mandat politique. Toutes ses revendications d'ailleurs étaient justes et non moins légitimes traditionnellement qu'en elles-mêmes. Car l'histoire des États Généraux prouve que les principes de la Révolution sont aussi vieux que les usurpations delà royauté, et qu'ils ont reparu toutes les fois que la parole a été donnée à la France. A ce point de vue , la Fronde est plus que la révolte du parlement contre Mazarin , des honnêtes gens contre des malhonnêtes gens. Elle est une protestation incomplète sans doute et inefficace , mais réelle du droit contre le fait, de la liberté contre l'arbitraire, et il est bon qu'il y ait de temps à autres de ces protestations, ne fussent-elles que des émeutes, afin de rappeler que les droits naturels des peuples ne souffrent pas de prescription.

Caen. — Imp. H. Delesques, rue Froide, 2 et 4.

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