III
10 VUES PÛL1TJQUES ET SOCIALES
ou si on l'aime mieux, l'opinion née de l'imagination et fortifiée par l'habitude, qui fait respecter les lois ; et alors l'empire des lois est doux et volontaire. Car l'opinion est la reine du monde, dont la force n'est que le tyran (1).
Mais l'opinion elle-même a son principe dans la force (2). C'est, ou la violence de quelques-uns, ou la pluralité qui a d'abord établi les lois, c'est-à-dire la force dans les deux cas. Il n'y a aucun doute sur la pensée de Pascal. « Pourquoi suit-on la pluralité, dit-il? Est-ce à cause qu'ils ont plus de raison? Non, mais plus de force » (3). Et ailleurs : « Summum jus, summa injuria. La pluralité est la meilleure voie, parce quelle est visible et qu'elle a la force pour se faire obéir : cependant c'est l'avis des moins habiles » (4). Comme si la majorité ne contenait pas aussi les plus habiles et qu'ils n'eussent aucune influence sur la décision générale. Je dis plus : la majorité, sans être absolument ni juste ni raisonnable, peut bien être, selon la pensée d'Aristote, plus raisonnable et plus juste que les plus habiles, et, par exemple, ce ne sont point les poètes ni les peintres de profession qui jugent le plus sensément et avec le plus de sûreté des grandes œuvres d'art. Pascal est encore plus catégorique dans ce passage quelque peu bizarre de forme : « Les cordes qui rattachent le respect des uns envers les
(2) Ceci est du Pascal et non plus du Montaigne.
(4) VI, 7 bis.
au 1res, en général, sont donc cordes de nécessite ; car il faut qu'il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant. Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu'ils se battront jusqu'à ce que la plus forte partie opprime la plus faible et qu'enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maitres qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il plaît, les uns la remettant à l'élection des peuples, les autres à la succession de naissance. Et c'est là où l'imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait : ici c'est la force qui se tient par l'imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc. Ces cordes qui attachent donc le respect à tel ou tel en particulier sont cordes d'imagination » (1).
Mais enfin la force n'a rien d'inviolable en soi. D'où vient dune que l'on respecte les lois, non point comme une émanation de la force, mais comme une émanation de la justice. « Il est juste, dit Pascal, que ce qui est juste soit suivi : il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parée qu'il y a toujours des mé-
(1) VI, G2. — On Ht V, 8, ces deux lignes : « Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois, p Le fait ne parait pas exact, mais il explique ce que Pascal écrit à la fin de 62, VI
chants. la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à des disputes ; la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et que c était elle qui était juste ; et ainsi ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le fort et le juste fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le plus grand des biens » (1). Le temps a consolidé et la coutume consacré ce qui était établi de la sorte; et à force d'y attacher l'opinion de justice, la coutume a fait que la loi fût suivie avec respect, comme si elle était la justice elle-même. Tel est le «■ fondement mystique » de l'autorité, de toutes les lois et institutions publiques; il n'y en a point d'autre, et qui les ramène à leur principe les anéantit. Il ne faut donc pas que le peuple sente la vérité de l'usurpation ; elle a été introduite sans raison; elle est devenue raisonnable: il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement, si on ne veut qu'elle prenne bientôt fin. Voilà pourquoi les lois les plus anciennes sont les meilleures, non parce qu'elles sont les plus justes, mais parce qu'elles sont plus facilement respectées, le temps ayant si bien obscurci les raisons qui les ont fait établir et la manière dont elles se sont établies, qu'on les suit sans réflexion et sans révolte, comme si elles étaient des lois naturelles.
(1) VI, 8. — Même article, n° 7 bis.
Supposez que le peuple ne soit pas sot et aveugle, il marchanderait son obéissance et sa soumission aux puissances; il voudrait qu'elles montrassent leurs titres et que ces titres fussent fondés sur la justice ; ce qui amènerait aussitôt le désordre et la confusion dans l'État. Le pouvoir des rois n'est donc fondé que sur la faiblesse et la sottise du peuple : « La puissance des rois est fondée sur la raison du peuple et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse, et ce fondement est admirablement sûr ; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la raison est bien mal fondé » (1).
Quelque vérité qu'il y ait dans ces tristes doctrines, elles ne satisfaisaient, ce semble, Pascal qu'à demi. Je le juge non par le raisonnement, parce qu'il devait y avoir déjà, avant les conflits d'où sortirent, selon lui, les premières institutions, des groupes formés ou un embryon de société dont il n'a point donné l'explication, mais parce qu'on lit dans la foule des fragments que Port-Royal n'avait pas recueillis, quatre fragments assez obscurs qui paraissent supposer une explication nouvelle des origines de la société. Je les cite les uns au bout des autres, comme je les trouve dans l'édition Havet :
1° Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte et une fausse image de la charité (2).
(!) V, 7 bis.