XXIV
20 Les raisons des effets marquent la grandeur de l'homme d'avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre (1).
3° Grandeur de l'homme dans sa concupiscence même d'en avoir pu tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de la charité (2).
4° Ce mauvais fond de l'homme, ce figmentum malum, n'est que couvert; il n'est pas ôté (3).
Certes, je ne me charge pas de deviner complètement la pensée de Pascal, et moins encore de développer en une claire théorie ces propositions énigmatiques. Je me contente de quelques remarques qui fassent sentir combien la pensée de notre janséniste dépasse ici tout ce qu'il a développé ailleurs si complaisamment.
Que le vilain fond de l'homme soit couvert et non ôté, il n'importe. Il n'en reste pas moins cet aveu considérable que de la concupiscence l'homme a su tirer en se civilisant un « si bel ordre », un « règlement admirable», qui est « une image, un tableau de la charité », c'est-à-dire un échange sans fin de services et de secours mutuels. Mais pour que cela ait été possible, il a fallu qu'il y eût dans la concupiscence autre chose que ce malum figmentum d'injustice, de haine et de férocité. Il fallait qu'il fût resté dans l'homme non des idées sociales qui ne sont dévelop-
(1) XXIV, 80 bis.
(2) XXIV, 80 ter.
3] XX.IV. 81. — Voir pour l'explication de cette phrase la virulente apostrophe à Miton, VI, 20.
pées que peu à peu, mais des impulsions instinctives, facteurs premiers de toute société, l'attrait de l'homme vers la femme et réciproquement, leur amour commun pour leur progéniture, le besoin impérieux de vivre au milieu de leurs semblables, la compassion toute physique et toute machinale d'abord, puis plus morale et plus délicate, qui les faisait entrer dans les souffrances ou les plaisirs des êtres de même nature qu'eux, en un mot tous les traits de l'animal politique (1 ) . de l'animal sociable (2). C'est ainsi qu'il serait sorti de la concupiscence quelque chose d'analogue à la charité. Mais alors toutes les coutumes n'auraient pas été semées dans le monde au hasard; il y en aurait, et, quoi que Pascal dise des lois non écrites, il y en a qui ont jailli spontanément de la nature humaine et qui, répondant à ce qu'il y a d'immuable dans cette nature, sont devenues par le travail de la réflexion les principes mêmes qui servent à mitiger et à rapprocher de l'équité les restes des coutumes nées de la violence. Voilà pourquoi le peuple suit les lois établies. « Sinon, il ne les suivrait plus, quoiqu'elles fussent coutumes. Car on ne veut être assujetti qu'à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie ; mais l'empire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l'homme » (3). Je suis bien aise de me servir des termes mêmes du penseur Pascal contre
il) pûcei ttoXitixot Çwov (Aristote).
(2) xoivomxâv (Stoïciens).
le janséniste et pessimiste Pascal. Il est vrai qu'il n'en continuera pas moins à soutenir que les lois doivent être observées par cela seul qu'elles sont lois.
Gela ne s'explique pas seulement par les maximes de sa secte. Il semble que la crainte des guerres civiles ait toujours été présente à l'esprit de Pascal, et que le spectacle des désordres de la Fronde n'ait pas moins influé sur sa pensée que celui de la révolution d'Angleterre sur la pensée de Hobbes. Pascal a plus de dédain que Hobbes pour les choses politiques, en sa qualité de janséniste, et, disons-le aussi, en sa qualité de Français déshabitué des vieilles franchises nationales : il ne fait pas grand cas des rois, des magistrats, des nobles, pour lesquels il réclame cependant le respect le plus absolu et la plus entière soumission ; et ses vues n'ont point la consistance et le dogmatisme tranchant de celles de l'auteur du Levialhan. On sent même, comme je le développerai plus loin, que s'il n'était pas pyrrhonien et chrétien, il serait volontiers porté à la résistance et à la rébellion : tant cet esprit bouillant et impérieux était naturellement impatient de tout autre joug que celui de la raison ou de la foi. Mais les principes sont les mêmes dans les deux philosophes : la guerre naturelle des hommes entre eux, la nécessité de sortir de cet état violent, l'empire et le droit de la force. « Les plus grands des maux, dit Pascal, sont les guerres civiles. Elles sont sûres si on veut récompenser les mérites : car tous diront qu'ils méritent » (1). Et la question ne peut se vider que par les coups et la force. C'est là ce qui ex-
plique et justifie les lois qui régissent l'établissement et la succession des rois. « Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir pour gouverner un État le premier fils d'une reine? On ne choisit pas pour gouverner un bateau celui des voyageurs qui est de meilleure maison ; cette loi serait ridicule et injuste. Mais parce qu'il est sûr que (les hommes) le seront toujours (ridicules et injustes), elle devient raisonnable et juste. Car qui choisira-ton? Le plus vertueux et le plus habile? Nous voilà incontinentaux mains : chacun prétend être le plus vertueux et le plus habile. Attachons dune cette qualité à quelque chose d'incontestable. C'est le fils aîné du roi; cela est net; il n'y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux » (1). Même raison pour l'établissement sur des choses tout extérieures et visibles, de la noblesse à ses divers degrés et de toutes les distinctions et préséances hiérarchiques. « Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera de nous deux? Qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais et je n'en ai qu'un, cela est visible; il n'y a qu'à compter. C'est à moi de céder et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen, ce qui est le plus grand des biens » (2).
Il) V, 9- (2) V, 6.
Ou a reproché durement ces pensées à Pascal. Je pourrais comme d'autres faire une belle déclamation à ce mi jet, mais une considération me retient : ce n"est pas seulement que ces déclamations me paraissent inutiles aujourd'hui ; c'est encore, parce que j'ai la persuasion que «eux qui sont les plus vifs à reprendre Pascal auraient été à sa place beaucoup moins hardis que lui, et qu'ils n'auraient point risqué ses témérités généreuses. On le compare à Hobbes et l'on veut faire de ce rapprochement une sorte de llétrissure, comme s'il était un fanatique du despotisme, et l'on ne voit pas qu'eu vertu de son pyrrhonisuie. Pascal n'est j tapi us et ne «levait pas plus être pour la monarchie absolue que pour h1 gouvernement populaire, ou pour l'aristocratie, ou pour les gouvernements mixtes et pondérés, mai- simplement pour ce qui est établi, république ou royauté. Non seulement il déclare que In justice est ce qui est établi, comme le font tous les pyrrhoniens véritables ; mais il explique encore comment ceux qui -mil les maîtres, après les premières luttes suscitées par des prétentions rivales et contraires i. ne voulant pas que la guerre continuât, ordonnèrent (pie la force qui était entre leurs mains succéderait comme il plaît ». c'est-à-dire tournerait d'une façon ou d'une autre. « les uns la remettant à l'élection, les autres à la succession de la naissance, etc. » Voilà un premier point par lequel Pascal se sépare profondément de Hobbes, ce théoricien forcené du despotisme monarchique. Mais c'est surtout par l'esprit général qu'il en diffère Pascal méprise la raison humaine comme impuissante ; mais où voit-on qu'à l'instar de
DE PASCAL. l'.l
Hobbes il la mette tout entière dans les sens? Pascal veut la paix à tout prix comme Hobbes, parce qu'il n'y a rien de pire à ses yeux que les guerres civiles : mais il ne met point sa conscience sous le joug : il n'y soumet que ses actes extérieurs et uniquement ceux qui lui paraissent indifférents : et s'il se plie à l'obéissance autant par humilité religieuse que par dédain des choses de ce monde, on sent chez lui à chaque instant les frémissements d'une âme fière et indomptée, et comme les menaces et les grondements sourds d'une liberté qui se violente pour abdiquer. De tous les hommes de notre France du XVIIe siècle, il était le moins fait pour la sujétion, quoiqu'il ne prêche que respect et obéissance à l'égard de l'autorité. Je n'entends pas dire seulement qu'il réserva toujours les droits de sa conscience et sa liberté intérieure aussi bien contre le chef de l'Église que contre les pouvoirs laïques, c Mon livre est condamné à Rome: mais ce que j'y condamne est condamné dans le ciel : ad tuum, domine Jesu, tribunal appello ! » Ce que je veux dire surtout, c'est que sa théorie des gouvernements et de toutes les puissances établies en est la critique la plus libre et la plus sanglante : tant il lui était difficile de contenir sa pensée dans un respect et une soumission qui, ne venant pas de la raison, ne pouvaient parvenir jusqu'à son-co-ur.
Au lieu de blâmer, chose trop facile, les erreurs de Pascal, il y aurait plus de justice et en même temps de sincérité et de hardiesse à expliquer d'où elles viennent, et à en apprécier la portée, relativement au temps où elles parurent. J'ai déjà fait entrevoir le
rapport de ces idées et du Pyrrhonisme. Il faut montrer qu'elles sont en parfait accord avec la théologie janséniste de Pascal. Dès que cette théologie parut, les mêmes idées politiques se produisirent : on peut déjà les voir dans Augustin, et l'on pourrait citer vingt passages do la Cité de Dieu où telle et telle institution déraisonnable et mauvaise en elle-même devient raisonnable et juste par suite de la corruption originelle et foncière des hommes. Qu'on lise, par exemple, le singulier passage sur la Question. Augustin y développe avec une remarquable éloquence toutes les atrocités et les absurdités de cette procédure judiciaire. Fautil donc la supprimer ? Non ; le dérèglement des hommes fait de cette monstruosité révoltante une nécessité publique. C'est la même manière de raisonner que celle de Pascal et sur les mêmes principes. iMais où trouverait-on dans Augustin ce frémissement de révolte si frappant sous les soumissions et révérences de Pascal ? Pour le retrouver, il faut remonter aux premiers chrétiens ou aux papes Grégoire VII et Innocent III ; les uns qui tout en protestant de leur dévouement et de leur obéissance aux Césars, comparaient César ou les puissances publiques au prince du siècle ou à Satan, les autres qui, poussés par l'ambition sans doute, mais aussi fidèles aux traditions révolutionnaires du christianisme , déclaraient que toutes les puissances du monde sont filles du diable, et qu'elles ne deviennent légitimes et respectables que lorsqu'elles ont reçu la consécration du pouvoir spirituel, lequel seul a son principe en Dieu. Pascal ne va pas si loin que ces papes. Il se souvient du précepte : « rendez à César ce qui est à César » ; mais il a le même mépris, sinon la
même aversion, que les premiers chrétiens, à l'égard des puissances de la terre. Qu'on le sache ou qu'on l'ignore, que l'on y consente ou qu'on refuse de l'avouer par politique, les idées et les tendances sociales qu'on relève si vertement dans Pascal ont leur principe dans le fond le plus intime de la tradition chrétienne. Le pyrrhonisme et le jansénisme s'accordaient donc en Pascal pour produire ces doctrines dont on feint de s'étonner et qu'on attribue à un manque de rectitude d'esprit, tandis qu'il faudrait les attribuer à la logique et à la foi profonde de Pascal.
Je ne vois en lui qu'une inconséquence, et cette inconséquence était bien naturelle, pour ne pas dire nécessaire. Il avoue que le peuple ne suit les lois que parce qu'il les croit justes, et lui qui veut qu'on les respecte, il n'oublie rien pour leur ôter toute autorité en démontrant qu'elles sont injustes et déraisonnables. « Il serait bon, dit-il, qu'on obéit aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois : que (le peuple sût) qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire; que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivie les reçues ; par ce moyen, on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est point susceptible de cette doctrine, et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi il y obéit, mais il est sujet à se révolter, dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté » (1 .
-- VUES POLlTIOtES ET SOCIALES
N'est-ce donc point ee qu'il fait lui-même, au nom il u pyrrhonisme, à ce qu'il croit, mais en effet parce qu'il ne peut s'empêcher d'être choqué dans sa lière et rebelle raison de tout ce qu'il y avait d'arbitraire, d inique et d'insensé dans ces belles lois et coutumes qu'il prétend conserver tout en les méprisant. S'il se fût contenté d'avoir, selon son mot. des pensées de derrière la tête, je comprendrais qu'il eût à la t'ois et méprisé ce qui était établi et voulu qu'on le respectât. Maie ses pensées de derrière la tête s'étalent en toute liberté dans son livre, qui était destiné au public ; et leur plus grand défaut n'est pas d'être trop respectueuses pour les institutions, pour les magistrats, pour la noblesse, pour la royauté ellemême. Son pyrrhonisme a'esl point une ataraxie ou une insensibilité, source d'une lâche complaisance pour les puissances établies. C'est, au contraire, un étal violent, gros de révolte. Aussi ce scepticisme me semble bien plus un excitant qu'un narcotique pour isprits qui ne peuvenl s'empêcher de songer, et pour le public, moins exposé à s'engourdir dans le pyrrhonisme que dans l'erreur qu'il prend pour vérité. Voyez quelle position violente Pascal l'ait aux esprits.
Les vrais chrétiens obéissent aux folies —(N'oublions pas que ces folies sont les lois du monde, les pouvoirs el les rangs établis parmi les hommes), — non parce qu'ils respectent les folies, mais l'ordre de Dieu qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies. Omnis creatura subjecta est vanitati. Libérabitur » (1). iju'on suppose que les pensées de Pascal
i XXV, u»::.
fussent tombées dans le public à une autre date que celle de ItiTO. quand la prospérité et la gloire environnaient de toutes parts le trône de Louis XIV; qu'on suppose qu'elles aient paru dans leur intégrité, et non point adoucies, atténuées, mutilées, châtrées et altérées de toutes façons par les soins timorés des premiers éditeurs ; croit-on que le mot qu'elles eussent suscité dans toutes les âmes indépendantes n'eût pas été : Liberabitvr! non point au sens théologique où L'entend Pascal, mais au sens purement humain, parce que la raison de l'homme ne peut longtemps se soumettre a ce qu'il reconnaît pour des folies?
Jamais, sans doute, la révolte n'entra dans les intentions de Pascal ; niais il était révolutionnaire en dépit de ses intentions et par la force même de sa nature. Esprit plus critique que créateur, mais d'une pénétration et d'une puissance extraordinaires, incapable d'ailleurs, connue toutes les âmes altières el ardentes, de ne point produire sa penser avec la même énergie et le même feu qu'il la concevait, il est soumis dans ses intentions et dans ses doctrines, rebelle dans >n\i accent et dans ses tendances. Il a beau faire, il ne saurait respecter ce qui ne lui parait pas respectable, et ses vives paroles ne sont que l'expression naturelle de son irrévérence intérieure. " Le beau moyen, par exemple, de conserver à la personne des magistrats le respect dû à leur place, que les représenter sous ces piquantes images ! « Nos magistrats ont bien connu ce mystère : leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillotteut en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste étaif
fort nécessaire, et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraieni dupé le monde, qui ne peut résister à cette montre si autbentique » (1). Quelle ironie et quel cri sourd de révolte à l'égard d'une noblesse insolente ! « Cela est admirable : on ue veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais! Eh quoi! il me fera donner les étrivières si je ne le salue ! ' Nos unies, imprégnées du sentiment de l'égalité, ont peine à supporter celte amère ironie ! Nous souffrons, comme dit E. Havet , de penser qu'un duc et pair, si Pascal ne l'eût point salué , eût pu le faire insulter, sinon lui faire donner les étrivières par ses laquais! Et encore pourquoi serait-ce là une hyperbole? Le duc de Nevers ne menaça-t-il point du bâton Racine et Boileau, qui n'échappèrent à cet ignoble traitement que par la protection déclarée et les menaces du prince de Gondé? In marquis, gentillàtre de nouvelle fabrique ou gentilhomme de vieille souche, ne déchira-t-il pas le visage de Molière, en feignant de l'embrasser, avec les parements dorés de son habit? Voltaire, soixante ans après Pascal, n'a-t-il pas été bàtonné par les gens d'un Rohan, qui n'eut point le cœur de lui en faire raison! dette ironie si sanglante et si vraie de Pascal était la plus énergique protestation de la conscience contre les inégalités introduites et c semées dans le inonde parla témérité du