SUR LE IYC LIVRE DES GEORGIQUES
qui avait encouru la colère d'Auguste , se fut tué , ou (pour traduire plus exactement, car le compilateur ne paraît pas se douter que la mort de Gallus fût un suicide ) eut été mis à mort ( quse inserta est postquam , irato Augusto , Gallus occisus est).
Naturellement , Ribbeck qui , dans ses Proierjomena, cherchait partout des arguments pour justifier per fas etper ?iefas les changements qu'il faisait ou proposait au texte vulgaire de Virgile , devait admettre des deux mains un pareil conte. Mais j'éprouve quelque étonnement à le voir répété sans hésitation par un critique aussi judicieux et circonspect que Teuffel. Et mon étonnement redouble en lisant la réflexion qu'il y ajoute : « On n'aurait pas montré une telle exigence avec Horace , ou bien il l'aurait laissé passer sans en tenir compte ; mais le faible Virgile y fit droit , et il donna une seconde édition authentique de son poème en 729 de Rome », c'est-à-dire, à peu près un an après la fin tragique de Cornélius Gallus. Comment cette réflexion n'a-t-elle pas donné à penser à Teuffel et ne l'a-t-elle pas induit à examiner en critique le dire de Servius , si précis et si affirmatif qu'il soit? C'est se faire une bien triste idée du caractère faible et mou de Virgile (weiche), que d'admettre sans sourciller une tradition, qui lui ferait assez peu d'honneur, si elle était vraie , au moins dans les termes où elle nous est exposée. Pour moi, loin de souscrire à cette conclusion , je ne crains pas de dire que la tradition qui lui sert de fondement me paraît tout aussi
vraisemblable que les contes sur Cicéron entendant réciter au théâtre je ne sais quelle églogue écrite deux ans après sa mort , ou sur les étranges aventures de Virgile dans les écuries d'Octave. Ce serait déjà une grave considération pour moi que celle de l'honneur des lettres et du poète le plus sympathique que nous ait légué l'antiquité. Mais outre cette raison de sentiment, il y en a d'autres assez graves qui sont plus que suffisantes pour faire rejeter la tradition de Servius , sous la forme qu'il lui a donnée , et qui suffiraient pour l'infirmer , même quand elle nous viendrait de Varius, de Tucca ou de tout autre familier de Virgile.
D'abord, le IVe livre des Géorgiques n'aurait point de conclusion véritable si l'on remplaçait l'épisode d'Aristée par un panégyrique absolument inutile et sans lien aucun avec le sujet. Car où Servius et ses adhérents modernes feraient-ils commencer le grave changement opéré par Virgile sur les prétendus ordres ou invitations d'Auguste? Si c'est au vers 251
Sed si quem proies subito defecerit omnis ,
on ne voit pas pour quelle raison Virgile , qui vient d'examiner le cas des maladies des abeilles ,
Si vero, quoniam casus apibus quoque nostros Vita tulit
et d'exprimer les remèdes à y apporter , Hic jam galbaneos suadebo incendere odores ,
SUR LE IVe LIVRE DES GE0RGIQUE3. 7
n'examinerait point le cas extrême où l'épizootie, sévissant sur les ruches, les anéantirait dans une vaste étendue de pays, puisqu'il connaît ou croit connaître un moyen de réparer cette ruine. Le mouvement naturel de la pensée le conduisait jusque-là. Si vos abeilles sont atteintes de maladie , voici les symptômes auxquels vous le reconnaîtrez et le remède qu'il faudra y apporter ; si la race entière vient à périr, voici comment vous pourrez réparer une telle perte. Il n'y a rien de plus naturel qu'une telle suite d'idées.
Fait-on commencer le panégyrique quelques vers plus bas ,
Nam qua Pelkei gens fortunata Canopi ,
seul passage où il pourrait . en effet , trouver un point d'attache ? Il faudra effacer quatre vers du sixain qui précède et les remplacer par d'autres ; car ces quatre vers annoncent précisément l'épisode d'Aristée. Après avoir dit : « Si vous venez à perdre toute votre ruche , et si vous n'avez point de moyens de vous en procurer une nouvelle », Virgile ajoute : « Il est temps que je vous explique la découverte du pasteur Arcadien », c'est-à-dire d'Aristée :
Tempus et Arcadii memoranda inventa magistri Pandere. »
Mais ce qui serait plus grave dans la supposition que je fais , c'est qu'il faudrait effacer , après la péricope « nam qua Pellaei » , 21 vers ( de 295 à
316 ) , où cette merveilleuse recette est expliquée tout au long : c'est-à-dire qu'il faudrait supprimer le cas extrême que Virgile était si naturellement conduit à examiner , de la destruction complète et en apparence irrémédiable de la ruche. J'ajoute , qu'il serait bien étrange que le poète qui , dans toute sa peinture des travaux et des mœurs des abeilles , a suivi pas à pas l'auteur de YHistoire des Animaux (1) , eût négligé la seule chose poétique et peu scientifique indiquée par Aristote , je veux dire la génération spontanée d'un certain nombre d'insectes , et entre autres de ces utiles bestioles. Car encore qu'Aristote ne se prononce pas et cite même des observateurs qui avaient déjà reconnu que le prétendu roi des abeilles était une reine , et que cette reine était en même temps la mère de son peuple , il n'en cite pas moins , dans le livre V, tous les cas où l'on a cru reconnaître la génération spontanée de beaucoup d'insectes : les uns naissant de la rosée qui tombe sur les feuilles , comme les abeilles ; d'autres, des pourritures de la fange et du fumier ; d'autres, dans les chairs et dans les excréments des animaux , etc. Gomment Virgile aurait-il été plus sévère que le philosophe et n'aurait-il pas ajouté foi à la fable des abeilles naissant du cuir putréfié d'un taureau ?
Mais il y a plus , si l'on retranche les vers 251- 256 et 295-216 , les uns annonçant , les autres
(1) Histoire des Animaux, V, chap. xxî et xxn: — liv. IX, chap. XL.