SUR LE IV0 LIVRE DES GÉORGIQUES
expliquant la recette merveilleuse pour réparer la ruine de la ruche , l'éloge de Gallus sera absolument inexplicable ; car il viendrait de but en blanc sans se rattacher à rien. S'il se rencontrait dans la première édition des Géorgiques, ce que je ne veux pas plus nier qu'affirmer , ce ne pouvait être qu'incidemment et se liant à la longue phrase « Nam qua Pellsei », qui se trouve entre les deux péricopes indiquées plus haut. En effet , c'est en Egypte que les savants postérieurs à Alexandre croyaient surtout retrouver la génération spontanée , dans cette foule de reptiles et d'insectes grouillant sur la terre détrempée après chaque inondation du Nil. C'est en Egypte aussi, dont Gallus venait d'être nommé gouverneur , en 724 , au moment où Virgile mettait la dernière main à son poème , que l'auteur des Géorgiques place la pratique habituelle de la recette qu'il décrit et recommande :
Omnis in hac certain regio jacit arte salutem.
Retrancher le sixain commençant par « Sed si quem proies » et les 21 vers commençant par « Exiguus primum », c'est supprimer la raison même de la mention de l'Egypte , et par suite de celle de son gouverneur actuel , Corn. Gallus. Autrement dit, c'est supposer que Virgile jetait , sans rime ni raison , l'éloge de son ami à la fin des Géorgiques. Mais si une pareille hypothèse est le comble de l'invraisemblance pour quiconque a le moindre sentiment de l'art virgilien , nous
avons cause gagnée contre Servius et contre ceux qui répètent le dire de ce compilateur. Car les 21 vers décrivant la découverte du pasteur Arcadien ou d'Aristée , amènent naturellement, pour ne pas dire nécessairement , le récit de cette découverte. Et ainsi, le IVe chant de Virgile finit comme les trois premiers , par un épisode qui se rattache au sujet même traité par le poète , comme tous les épisodes , conclusion de ses chants, tandis que Téloge de Gallus , remplissant, dit-on, toute la seconde moitié du IVe livre des Géorgiques , serait un simple hors-d'œuvre et non un épisode , partie intégrante , bien que non nécessaire , du poème.
Et puis , si Ton peut mettre en doute ( bien à tort, je crois) la dignité du caractère de Virgile, il y a une chose qu'on ne saurait du moins lui contester , c'est sa science consommée et sa conscience d'artiste. Or lui prêter l'éloge d'un personnage vivant en 150 ou 200 vers , c'est le confondre avec son ami Varius , cet aigle du chant Mœonien (Mœoni carminis alitem), qui semble avoir eu la spécialité de ces énormes panégyriques en vers. Mais Virgile était trop artiste, il avait trop la passion de la gloire et de l'immortalité , pour ne point sentir que des productions de cette sorte , simple objet de vanité pour les vivants , sont des œuvres éphémères comme ceux qui en sont les héros. Il est vrai que Ribbeck ne m'accorderait pas cela , puisqu'il admet , sur la foi de Servius et de Donat, qu'entre l'achèvement de ses Géorgiques et le commencement de son Enéide,
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724-727, Virgile avait entrepris , soit de lui-même, soit sur les pressantes sollicitations du prince et de Mécène , un poème épique sur les exploits d'Auguste, dont le critique allemand croit même retrouver des traces et des passages dans l'Enéide. Gela prouve simplement qu'il ne suffit pas de compulser des manuscrits et de feuilleter des compilateurs pour avoir le sens critique en littérature. Mais, jusqu'à preuve du contraire , je pense et je maintiens que Virgile avait autant de goût qu'Horace ; que, comme lui, il consentait volontiers à jeter dans ses poèmes quelque flatterie rapide, adressée à des vivants ; que , par conséquent , il pouvait faire , en passant , un éloge d'Auguste ou de tout autre, qui eût l'étendue d'une petite ode d'Horace ; mais que jamais , au grand jamais , il ne se fût résigné , quelques sollicitations ou quelques caresses qu'on eût employées pour l'y induire , à composer un de ces longs panégyriques , assommants et morts-nés , qui furent le privilège de Varius et peut-être aussi de Valgius, cet autre Homère, aujourd'hui profondément inconnu
jEterno propior non alter Homero.
Si vive que fût son amitié pour Gallus, elle n'allait pas jusqu'à l'aveuglement et à la sottise; et, par conséquent, elle ne pouvait l'amener à faire pour ce personnage subalterne ce qu'il n'a point fait ni consenti à faire pour Auguste. Son intention y eût été que l'instinct de son génie s'y fût irré-
sistiblement refusé. Je n'en veux pour garant que son habitude constante au sujet des éloges.
Quelle est donc la pratique de notre poète, lorsqu'il veut payer une dette de cœur à des protecteurs ou à des amis? Il jette en passant quelques vers industrieusement enchâssés dans le contexte de ses poèmes , et c'est tout. Il n'en use pas autrement à l'égard de Mécène et d'Auguste dans les Géorgiques. Voyez , en effet : Mécène, à qui le poème est dédié, est nommé tout uniment dans le premier chant :
Quid faciat lœtas segetes, quo sidère terrain Vertere, Mecœnas, ulmisque adjungere vites Conveniat
Il reçoit ce compliment dans le second :
Tuque ades, inceptumque una decurre laborem, 0 decus , o famée merito pars maxima nostrœ , Meceenas, pelagoque volans da vêla patenti.
Même sobriété dans le troisième chant :
Saltusque sequamur Intactos, tua, Mecœnas, haud mollia jussa. Te sine nil altum mens incnoat.
Virgile se contente , dans le chant quatrième, de mentionner le nom de Mécène , exactement comme dans le premier :
Hanc etiam , Mecœnas , aspice partem.
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Il se montre , il est vrai , un peu moins avare de compliments flatteurs à l'égard d'Auguste, mais les éloges sont dispersés çà et là et ne forment pas un tout compact comme le soi-disant éloge de Cornélius Gallus. Ou bien ils sont placés dans les invocations par lesquelles chaque livre commence ; par exemple , l'apothéose en 18 vers du premier chant :
Tuque adeo , queru mox quœ sint habitura Deorum Concilia , incertum est
ou celle en 20 vers du troisième :
In medio mihi Caesar erit templumque tenebit ;
ou bien ils sont amenés par le cours même des idées. C'est ainsi que l'épisode de la mort de César se termine par l'invocation aux Dieux de la patrie, en l'honneur du jeune sauveur (7 vers , ni plus ni moins ) ; c'est ainsi encore qu'à la fin de l'éloge de l'Italie , après la mention de quelques-uns des peuples vaillants qui l'habitaient et de quelquesuns des vieux héros qui l'avaient honorée , vient cette brève flatterie :
Et te , maxime Caesar , Qui nunc extremis Asiae jam victor in oris Imbellem avertis Romanis arcibus Indum.
Il faut ajouter trois vers du bref épilogue
du poème où Virgile dit qu'il chante l'agriculture .
Cœsar dum magnus ad altum Fulminât Eupuratem bello , victorque volentes Per populos dat jura viamque affectât Olympo.
C'est ainsi que le poète avait procédé dans les Bucoliques toutes les fois qu'il avait cru devoir remercier ses protecteurs. Il ne procédera pas autrement dans l'Enéide, quand il épanchera son enthousiasme pour celui qui lui paraissait le restaurateur et le soutien de la grandeur Romaine. Une seule fois il est sorti de cette réserve indiquée par le goût et par le bon sens , dans la description qu'il fait, au YII1C livre, de la bataille d'Actium , description qui s'étend à une soixantaine de vers. Les deux autres passages , consacrés à la gloire d'Auguste ( l'un du livre Ier , Nascatur pulckra Trojanus origine Csesar, 290-300 , l'autre du VIe livre , Hic vir , hic est, 792-809), ne dépassent pas, n'atteignent pas les limites étroites que le poète semble s'être fixées dans les plus longs morceaux analogues des Géorgiques. Or, qu'est-ce que la description de la bataille d'Actium au VIIIe livre de l'Enéide (671-729) , à côté du panégyrique de Gallus dont on nous parle ? Elle n'égalerait pas la moitié de cet éloge, même en le réduisant à 150 vers (1). Mais à prendre le
(1) Les livres des Géorgiques ne sont pas sensiblement inégaux : 514 vers pour le Ier, 542 pour le 11% 566 pour chacun des deux derniers. On ne peut donc pas supposer moins de
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dire de Servius à la lettre, c'est-à-dire à supposer que le IVe livre des Géorgiques avait originairement à peu près l'étendue qu'il a aujourd'hui , l'éloge d'Auguste, au VIIIe livre de l'Enéide ferait à peine le quart de celui de son lieutenant d'Egypte. La disproportion est telle qu'en additionnant tous les passages où il s'agit d'Auguste et de Mécène dans les Géorgiques,, de César et de son neveu dans l'Enéide . on n'arriverait qu'à la somme de 120 vers , qui n'équivaudraient pas au seul éloge de Gallus. Je dis qu'il y a là une impossibilité littéraire qui aurait dû donner à réfléchir à Ribbeck, à Teuffel, à tous ceux qui répètent indiscrètement le dire de Servius.
Et cette impossibilité littéraire implique une impossibilité morale qui n'est pas de moindre conséquence. Les Géorgiques ont été faites ou du moins sont mises sous les auspices de Mécène et d'Auguste. Non que j'admette que ce poème ait été composé par ordre du ministre, pas plus que l'Enéide par celui du prince, pas plus que les Bucoliques par celui de Pollion , — sottise qui se répète encore, même par un critique aussi fin que Sainte-Beuve, sur la foi de Servius et de Donat ; — mais il me paraît incontestable que Virgile a été vivement encouragé par l'empereur et par Mécène dans une œuvre qu'il avait d'ailleurs conçue de lui-même et qui s'imposait presque à
150 vers pour l'éloge de Gallus : ce qui donnerait à peine au IVe livre, tel qu'il eût été primitivement, dans l'hypothèse de Servius , à peine l'étendue du Ier, le plus court de tous,
lui, étant essentiellement romaine , puisque les Romains depuis le vieux Gaton n'écrivirent guère moins sur l'agriculture que sur le droit. Virgile pouvait donc se prévaloir des ordres pressants et difficiles à exécuter (Haud mollia jussa) tant de Mécène que d'Auguste ; il devait même s'en prévaloir, puisqu'en écrivant les Géorgiques il avait la naïveté de croire qu'il faisait une œuvre nationale et politique. Or conçoit-on que dans une telle œuvre, avec de pareilles idées, il ait mis un subalterne comme Gallus au-dessus de l'empereur et de son principal agent ? Qu'on dise tant que l'on voudra que Gallus était extrêmement aimé de Virgile (fuit autem Coin. Gallus Virgilio amicus adeo, ut), il y a là une telle inconvenance littéraire et morale, qu'on ne saurait l'attribuer à Virgile, à moins d'admettre qu'il était un sot.
Ajoutons cette chose non moins étonnante , 150 ou 200 vers de Virgile (il n'en fallait pas moins pour tenir la place de l'épisode d'Aristée, qui en compte plus de 255) s'étant perdus sans laisser la moindre trace ; et cela, quand ses poèmes , comme ceux d'Horace, devinrent classiques dès leur apparition. Les Géorgiques furent publiées en 724, 725 au plus lard ; la malheureuse affaire de Gallus est de la fin de 728 ; les Géorgiques étaient donc dans les mains de tout le monde, au moins depuis trois ans, quand Gallus conspira et périt. L'auteur eût-il donné aussitôt une seconde édition, soigneusement expurgée de l'éloge malencontreux du coupable , cet éloge n'aurait disparu que des exemplaires nouveaux et de ceux
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qui étaient dans les bibliothèques publiques , nullement des exemplaires qui étaient entre les mains des particuliers et des maîtres de grammaire. Et il n'en serait resté aucun vestige ! Et ces vers, quand même ils eussent cessé d'être lus et expliqués dans les écoles, n'auraient pas été déterrés après Auguste ou par les admirateurs du poète, ou par les curieux des âges postérieurs, comme Aulu-Gelle ! Et il aurait fallu attendre jusqu'au Ve et au VIe siècle de notre ère pour en entendre vaguement parler ! Ce miracle égale pour moi l'inconvenance morale et littéraire que Virgile aurait commise , en donnant le pas à Gallus sur Mécène et Auguste, dans un poème dédié au premier et tout rempli du second.
Mais alors qu'y a-t-il au fond du dire de Servius? Car j'avoue franchement qu'il doit y avoir quelque chose. Ce n'est pas un de ces contes comme en inventaient les compilateurs ignorants du VIe et du Ve siècle , ni comme ceux que les scribes du moyen âge ont mêlés aux premiers. Que s'il y a, comme je le crois et comme je l'ai déjà laissé soupçonner, quelque chose de fondé dans la tradition de Servius , ce n'est pas que l'épisode d'Aristée ait remplacé l'éloge de Gallus , chose moralement et littérairement absurde ; c'est que le nom de Gallus , avec quelques particularités élogieuses à son sujet , a peut-être été glissé originairement dans le développement qui amène l'épisode d'Aristée et qui est complété par cet épisode. Virgile, en effet, avant de finir et de publier son poème avait
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pu apprendre que Gallus après la mort d'Antoine et de Gléopâtre avait été préposé par Octave au gouvernement de l'Egypte ; et comme le développement que j'ai rappelé tout à l'heure commence par six ou huit vers sur la vallée du Nil , il ne serait pas très-étrange que le poète eût jeté là en passant le nom de son ami, et célébré en quelques vers rapides les services qu'il avait rendus à César dans la campagne d'Actium, et le prix dont celui-ci les avait payés. Tout s'expliquerait alors ; et la tradition de Servius, réduite à ces termes , ne serait plus sujette aux difficultés que j'ai signalées plus haut.
Or voici sur quoi je fonde cette hypothèse, en la donnant pour ce qu'elle vaut. Bien avant d'avoir lu les Prolegomena de Ribbeck ou jeté les yeux sur aucun des compilateurs qui se sont occupés de Virgile , lorsque j'étais encore sur les bancs des classes , j'avais été désagréablement frappé de l'embarras et de la pesante gaucherie des huit vers qui viennent immédiatement après l'annonce de la recette mémorable découverte par Aristée et qui en précèdent l'explication : « Car là où la riche nation de Ganope fondée par le Macédonien habite les bords du Nil qui se répand en eaux stagnantes sur les plaines , et où elle parcourt ses campagnes sur des barques aux couleurs bariolées; là où le voisinage de la Perse belliqueuse resserre l'Egypte , où le fleuve qui vient des plages brûlées de l'Inde féconde le pays en y répandant un noir limon et court vers la mer par sept canaux se-