SUR LE IYC LITRE DES GÉORGIQUES
parés: là toute la contrée met son salut dans Fart (découvert par le pasteur Arcadien).
Nam qua Pellsei gens fortunata Canopi Accolit effuso stagnantem flumine Nilum, Et circum pictis vekitur sua rura phaselis ; Quaque pharetratse vicinia Persidos urget , Et viridem iEgyptuni nigra fecundat arena, Et diversa ruens septem discurrit in ora Usque coloratis amnis devexus ab Indis : Omnis in hac certain regio jacit arte salutem. »
En lisant cette période embarrassée , surchargée de mots, pleine d'équivoques et d'obscurités, je ne reconnaissais plus l'art savant de Virgile : je ne crois pas en effet qu'il se rencontre chez lui une seconde période aussi peu nette et aussi gauche. Mais ce que je ne m'expliquais pas autrefois , je me l'explique très-bien aujourd'hui , en supposant qu'il y a là une malheureuse retouche faite à la hâte et peut-être à contre-cœur, dans tous les cas, sous l'impression de sentiments pénibles. Il y a longtemps déjà que j'avais avancé cette conjecture dans mes cours Mais elle est devenue plus nette et mieux arrêtée dans mon esprit depuis que j'ai vu que Ribbeck trouvait aussi dans ces huit vers les marques d'un remaniement postérieur. Seulement , au lieu de croire comme lui qu'ils sont des vers fabriqués , à je ne sais quelle date, par Virgile qui retouchait sans cesse ses ouvrages, trouvés par ses amis dans ses papiers et ajustés tant bien que mal après sa mort au texte des Géorgiques depuis longtemps publiées , j'y vois
tout simplement la correction laborieuse que fit le poète , lorsqu'il jugea à propos d'effacer le nom de Gallus et les éloges qu'il lui avait prodigués.
Car , je le demande de nouveau , où mettrait-on
l'éloge de Gallus , si ce n'est au lieu et place
de ces vers entortillés ? Gallus n'avait aucun titre
pour figurer dans le IVe livre , non plus que dans
les autres. Ce n'était pas un agriculteur ni un
éleveur d'abeilles ; c'était un homme de guerre et
un intrigant politique , poète à ses moments
perdus. Son panégyrique ne pouvait donc venir
nulle part dans le poème de Virgile comme objet
principal ; il ne pouvait y paraître qu'en passant ,
et selon Thabitude constante de Virgile, en quelques
vers seulement. Mais alors je ne fais aucun doute
que Gallus ne fût nommé et loué incidemment à
titre de gouverneur de l'Egypte , ce pays n'étant
jui-même cité qu'incidemment comme celui où
l'art découvert par Aristée était pratiqué ou
passait pour être pratiqué le plus communément.
Toute difficulté serait ainsi levée. Car voyez la
suite des idées : si vos ruches sont entièrement
détruites , et que vous n'ayez aucun autre moyen
de remédier à cette perte , usez du moyen
d' Aristée. Or en Egypte , dans ce pays où César t'a
fait son lieutenant , Gallus , pour les insignes
services que tu lui as rendus particulièrement dans
la dernière guerre , les habitants , lorsque leurs
abeilles viennent à être anéanties , tuent un
taureau , l'écorchent , en exposent le cuir et les
entrailles à l'air , dans une chambre étroite et
ouverte aux quatre vents : à la suite de la fermen-
BUB LE IVe LIVRE DES GÉ0RG1QUES. 21
tation qui se produit dans ses chairs meurtries et putréfiées , un essain innombrable sort de cette pourriture. Et c'est ainsi que d'après Tordre de Protée , Aristée renouvela ses ruches détruites en expiation de son crime involontaire contre Eurydice, etc. On conserve ainsi le texte à peu près intact de Virgile, et l'on sauve de la tradition de Servius tout ce qui peut en être raisonnablement sauvé. Si l'épisode d' Aristée, démesurément long, lorsqu'on l'examine non point en lui-même , mais dans ses rapports avec le sujet du poème , nous éloigne quelque peu des abeilles , au moins leur nom y revient-il çà et là, tandis qu'un panégyrique de Gallus ne serait pas moins long et nous écarterait absolument du sujet traité par le poète. Quant à la méprise de Servius, elle n'étonnera que ceux qui ne savent pas combien les faits se défigurent et se grossissent dans la tradition orale. Or ils ne se déforment pas moins en passant de proche en proche par l'esprit des compilateurs.
Reste l'insinuation de Teuffel contre le caractère de Virgile , insinuation tout entière fondée sur les mots du compilateur irato Augasto , jubente Aurjusto : je n'en dirais pas un mot, tant elle supporte peu l'examen , si je ne m'étonnais toujours de voir des lettrés prêts à flétrir l'honneur de leurs maîtres et des lettres, sur les plus légères apparences. Virgile n'a effacé le nom de Gallus , ni de la vc églogue , où il fait de lui un éloge excessif comme poète, ni de la xe où il professe pour ce poète divin (divine poeta). follement
22 UJSE TRADITION SUR LE IVe LIVRE DES GÉORGIQLES.
amoureux de Lyeoris , la plus tendre et la plus vive amitié. J'ajoute que le nom de Gallus était si peu un nom proscrit que Properce , un des familiers de Mécène, dans une élégie qui doit être de 728 ou de 729, plaçait Gallus au premier rang des élégiaques , à côté ou au-dessus de Galvus , de Catulle et de Varron d'Atace , en rappelant sa mort encore toute récente. Je ne parle pas des éloges que lui prodigue Ovide dans ses Amours et dans son Art d'aimer, parce que, au moment où il écrivait , le ressentiment d'Auguste pouvait être passé. Mais alors , si le nom de Gallus n'était nullement un nom proscrit , pourquoi Virgile a-til biffé le rapide éloge qu'il faisait de son ami dans les Géorgiques ? Si l'éloge en question était dans le sens que j'ai indiqué plus haut , je veux dire s'adressait au gouverneur d'Egypte, bon serviteur et favori du prince , il était de toute convenance que l'auteur , sans avoir besoin d'un ordre ou même d'une simple invitation d'Auguste , le retranchât après la trahison réelle ou apparente de Gallus ; il n'y avait à cela ni faiblesse de caractère , ni lâche adulation ; il n'y avait que le respect des bienséances les plus élémentaires : l'éloge du traître pouvait-il subsister à côté de la glorification de celui qu'il avait voulu trahir ?
Caen , Typ. F, Le Blanc Hardel.