PROFESSEUR A LA FACULTE DES LETTRES PF CAEN
CAEN
IMPRIMERIE DE F. LE BLANC-HARDEL
Extrait des Mémoires de P Académie Nationale des Sciences , Arts et Belles-Lettres de Caen.
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On dit souvent que les Mémoires sont un genre tout moderne, et qu'ils n'ont rien ou presque rien de commun avec l'espèce d'écrits que les Grecs appelaient uTTopYj^aTa , et les Latins Commentarii. Les Comrnentarii et les uzi^v-rj^a-ra ne peignaient, dit-on, que les actions et non l'âme de celui qui en était à la fois l'écrivain et le héros, tandis qu'il y a dans nos Mémoires une confession volontaire ou involontaire qui , en nous découvrant le fond intime de l'auteur , jette un jour inattendu sur le fond général de la nature humaine. Les Commentaires donc se bornaient, comme la religion païenne, à l'homme extérieur ; la science de l'homme intérieur était réservée à nos Mémoires , comme au christianisme. Je me défie toujours de ces distinctions tranchées et absolues , soit en morale , soit dans les choses littéraires, et je doute beaucoup, par exemple qu'il y
eût cet abîme qu'on dit entre les Commentaires ou Mémoires des anciens et ceux des modernes. Mais , au lieu de traiter la question en général , je laisserai de côté les Grecs pour ne m'occuper que des Romains , et même parmi les Romains , je m'attacherai aux Commentaires ou Mémoires d'un seul homme.
Certes , si tous les Commentaires avaient été de la nature de ceux de Q. Lutatius Catulus et de Cicéron sur leur consulat, ou de ceux de L. Licinius Lucullus sur la guerre des Marses , on pourrait justement supposer qu'ils étaient marqués de la même impersonnalité et différaient autant de nos Mémoires que les Commentaires de César. Il faudrait alors chercher l'analogue des Mémoires modernes dans certains écrits d'une autre espèce , par exemple dans celui que Cicéron avait inlitulé: Anecdota ou E xpositio consiliorum suorum. Le second titre, en effet, se rapporte très-bien à l'un des faibles les plus communs aux écrivains de Mémoires , je veux dire le besoin de faire leur apologie et leur apothéose , tandis que le premier indique un besoin qui ne leur est pas moins commun , celui de médire ou de se justifier et de se glorifier aux dépens d'autrui. On ne peut faire aucun doute à ce sujet , lorsqu'on lit dans une lettre à Atticus : a Je m'occuperai , mais pour vous seul , d'anecdotes à la manière de Théopompe, ou plus mordantes encore. Désormais , je borne toute ma politique à un seul point : je hais les méchants, je les hais sans colère, mais non sans trouver du plaisir à les peindre. » Mais nous n'en sommes pas réduits à chercher de vrais Mémoires en dehors des Com-
mentaires. A côté de ceux qui se rapportaient ou à un seul événement ou à une seule époque de la vie de leurs auteurs , il y avait de véritables autobiographies , celle de M. iEmilius Scaurus , par exemple , ce prince du sénat si vanté par les uns, si décrié par les autres; ou celle de P. Rutilius Rufus , ce sage citoyen qui aima mieux se laisser condamner à l'exil que de se défendre par des moyens oratoires , qui lui paraissaient indignes de lui ; et je m'assure que ces autobiographies devaient se rapprocher de nos Mémoires par beaucoup de points, ne fût-ce que par la complaisance avec laquelle on parle de soi , et par le désir de se faire valoir et de médire de ses adversaires. Il nous reste , il est vrai , trop peu de chose de ces deux ouvrages pour en parler avec quelque sûreté. Mais les biographies de Sylla et de Marius par Plutarque nous ont conservé assez de fragments ou d'indications des Mémoires du dictateur pour nous en faire une idée juste , quoique incomplète. Je m'attacherai donc uniquement à ces Commentaires.
S'il y a dans l'histoire de la république romaine un personnage monstrueux ou difficile à bien comprendre , c'est à coup sûr Sylla. On ne saurait lui refuser les qualités qui font non-seulement le général , mais encore le diplomate et l'homme d'État ; et cependant, quelles que soient sa netteté et sa décision d'esprit , lorsque l'on considère sa politique et la constitution qu'il prétendit donner ou rendre à sa patrie , on peut se demander s'il n'était pas un de ces idiots sanguinaires et sans scrupules , que le hasard des circonstances et leur volonté étroite ,
mais énergique , jettent parfois à la tête des peuples dans les temps troublés: tant cette constitution éphémère , et qui dura à peine autant que lui , était contraire à la nature des choses et au bon sens ! tant elle tenait peu de compte des changements qui s'étaient produits ou dans les mœurs , dans les institutions et dans les idées de son pays , ou dans les hommes et les intérêts! « Ame violente, dit Montesquieu, Sylla ramena violemment les Romains à la liberté. » Mais à quelle liberté ? Patricien, et ne comprenant pas que le vieux patriciat n'était plus , mais qu'il avait fait place à une noblesse qui n'avait des patriciens que la morgue et la rapacité , la liberté , qu'il croyait restaurer , n'était que la domination d'une oligarchie aussi impuissante que corrompue. Il voulait donc et crut sauver la république romaine v en rétablissant ce qu'il appelait le règne des lois sur les ruines du tribunat et de la plèbe ; et pour faire régner les lois, il ne sut trouver d'autres moyens que l'usurpation de la dictature et les proscriptions , e'est-à-dfre la spoliation d'une partie des citoyens assassinés au profit de l'autre, sans s'inquiéter si les fils des proscrits ne formeraient pas une classe redoutable dans la société , et si ceux qu'il enrichissait de leurs dépouilles ne dissiperaient pas ces biens mal acquis en prodigalités ruineuses, qui leur feraient convoiter de nouveaux bouleversements et de nouvelles proscriptions. Mais je n'entends pas examiner une à une les pièces de l'édifice sans durée que Sylla cimenta du sang de ses adversaires; qu'il me suffise de dire que ce héros du parti des honnêtes gens , sous prétexte de rétablir l'ordre
moral , laissa après lui une corruption cent fois plus profonde que celle qu'il prétendait guérir, et que sa restauration aristocratique , par cela seul qu'il n'avait pu la faire qu'en flattant les plus mauvais instincts de la soldatesque , était l'acheminement le plus sûr au césarisme. Son caractère ne présentait pas moins d'anomalies et de contradictions que sa politique. Homme d'action , il oubliait tout lorsqu'il lui prenait fantaisie de se livrer au plaisir et à la débauche ; législateur et restaurateur des mœurs , il ne se plaisait que dans la compagnie des comédiens et surtout des joueurs d'atellanes et de mimes ; et pour achever le tableau , homme providentiel ( c'est ce qu'il croyait du moins et ce qu'il voulait faire croire aux autres ) , il mêlait à la superstition la dérision des choses saintes , toutes les fois que son intérêt et sa passion l'exigeaient.
Quel intérêt les Mémoires d'un personnage si singulier et mêlé à tant de grands événements n'auraient-ils pas offert à notre curiosité , aux études du moraliste et du philosophe comme à celles de l'historien ! On aimerait à surprendre et à pénétrer d'une manière plus intime les secrets sentiments de cet homme si extraordinaire et si malfaisant. Oui , quels que fussent les mensonges , les hypocrisies ou les illusions dont s'enveloppât son ambition perverse , nous pourrions espérer de rencontrer, dans ses Mémoires , bien des aveux involontaires qui nous livreraient le secret de cette âme complexe et ténébreuse. Si la biographie de Plutarque , bien étudiée , nous en fait déjà entrevoir quelque chose par échappées , la lecture directe de l'écrit, qui est ici son principal
b MEMOIRES DE SYLLA.
document , nous aurait certainement laissé une impression bien plus complète et plus vive.
L. Cornélius Sylla, après avoir abdiqué la dictature en 675, s'était relire dans sa campagne de Pouzzole pour y jouir du repos , tout en surveillant , avec une attention jalouse , ce qui se passait à Rome et le jeu de la machine gouvernementale qu'il avait instituée. C'est là qu'au milieu des amusements de la pêche et de la chasse , au milieu des plaisirs du lit et de la table , parmi des baladins et des baladines , il se mit à expliquer sa vie pour la postérité, et se livra à cette occupation avec tant d'assiduité , qu'il achevait le XXIIe livre de ses Mémoires en 676, deux jours avant sa mort. Il y avait raconté non point tel ou tel épisode de sa vie, comme avait déjà fait Catulus, et comme firent plus tard Lucullus et César , mais sa vie tout entière. On ne peut même soupçonner ce qui remplissait le premier livre. La seule indication que nous ayons sur son contenu est cette phrase de Plutarque (1) : « M. Lucullus s'était exercé à bien parler l'une et l'autre langue. C'est pourquoi Sylla , écrivant le récit de ses propres actions , lui recommandait dans cet ouvrage d'y mettre plus d'ordre et une disposition plus convenable. » Mais cette préface ou cette dédicace à Lucullus ne pouvait remplir un livre tout entier. Or , Sylla en était encore à parler de sa famille dans le second livre , où il était question d'un de ses ancêtres , P. Cornélius Rufus ou Rufinus , qui porta le premier le surnom de Sylla et qui fut flamine de Jupiter , au temps de la guerre
(1) Vie de Lucullus.
de Pyrrhus. Mais il devait déjà y parler des commencements de sa vie politique. Car on y lisait ce discours conservé par Aulu-Gelle, et qui était prononcé par je ne sais quel personnage. « S'il peut arriver qu'il vous souvienne de nous, et si vous nous jugez plus digne d'être votre concitoyen que votre ennemi , de combattre plutôt pour vous que contre vous, nous n'en serons redevable ni à nos services ni à ceux de nos ancêtres ( Quod si fieri potest , ut etiam nunc nostri vobis in mentem veniat, nosque magis dignos creditis , quibus civibus quam hostibus utamini , quique pro vobis potins quam contra vos pugnemus , neque nostro , neque majorum nostrorum merito nobis id continget). C'est le seul fragment textuel et de quelque importance qui nous reste en latin des Mémoires de Sylla (1). Il est impossible de ressaisir dans ces débris informes et confus le plan que suivait l'auteur. Nous savons seulement par Plutarque que Sylla était arrivé , dans le Xe livre , aux événements qui suivirent la bataille de Chéronée, an de Rome 668. Herman Peter, dans son recueil des fragments des historiens latins , suppose , je ne sais sur quel fondement , que les douze livres suivants prenaient la forme d'Annales , chaque année formant la matière d'un livre : hypothèse réfutée par la chronologie ; car, de 668 à 676 , nous ne trouvons que huit ans et non pas les douze années nécessaires pour que la supposition du
(1) Ce fragment et le bout de phrase cité par Priscien : » Ad summam perniciem reinpublicam perventurum esse » , réfutent la supposition de Heeren , que les Mémoires de Sylla étaient écrits en grec.
critique fût , je ne dis pas fondée , mais possible. La seule chose certaine que nous sachions de ces douze livres , c'est que Sylla , dans le XXIIe , parlait en quelque manière (xpoTiov xtva) de sa mort, que l'ombre de son fils lui avait prédite dans un rêve. On peut toutefois se montrer moins crédule que Plutarque et supposer que ce dernier récit n'était pas de la main du dictateur, mais de celle de son affranchi L. Cornélius Épicadus; car Suétone nous dit formellement que Sylla laissa ses Mémoires inachevés , et qu'ils furent complétés par cet affranchi. Il faut, je crois, entendre simplement par ces mois qu'Épicadus ajouta aux Mémoires de son patron , ce que celui-ci ne pouvait évidemment y avoir mis , malgré tous les miracles dont il se vantait d'avoir été favorisé , je veux dire le récit de sa mort et de ses funérailles. Qu'il n'ait rien changé au reste, quand même le respect pour son ancien maître ne l'en aurait pas empêché , c'est ce qui peut se conclure de cette circonstance que Sylla avait envoyé ses Mémoires à Lucullus , qu'il faisait en même temps tuteur de ses enfants, afin d'en améliorer la disposition et d'en polir le style. Lucullus ne paraît pas s'être beaucoup soucié de rendre ce service au dictateur , son ami ; au moins les anciens ne nous disent-ils rien à ce sujet : de sorte qu'à part la mort et les funérailles , et sans doute aussi le dernier rêve de Sylla , dont le récit était d'Épicadus, le texte que lisaient les anciens était celui-là même que Sylla avait laissé , sans corrections , additions ni retranchements.
Mais il peut sembler étrange qu'un ouvrage aussi considérable , au moins pour le fond , ne se trouve
cité par aucun écrivain antérieur à Pline et à Plutarque ; car la mention que Cicéron , dans le De divinatione , fait d'un prodige arrivé en faveur de Sylla sous les murs de Noie , peut être emprunté aussi bien à l'histoire de Sisenna qu'aux Mémoires du dictateur. Lors même qu'on lirait dans la plupart des manuscrits Scriplum in Syllœ historia , et non comme le donne la première édition d'Orelli in Sisennœ historia , il me parait évident que Cicéron ne s'appuie point sur la même autorité que Plutarque , puisque celui-ci rapporte ce prodige au consulat de Sylla (666), et celui-là au temps où Sylla n'était que légat dans la guerre contre les Marses (665). Le passage du De divinatione ne me parait donc pas prouver , comme le veut Peter , que Cicéron ait eu les Mémoires entre les mains ; mais on ne saurait rien conclure de ce silence des écrivains contre l'authenticité du livre. Quelque curieux que fût Cicéron, il se peut qu'il n'ait jamaiseul'occasion de lire les Commentaires de Sylla ; et l'on sait d'un autre côté que tous les historiens des guerres civiles , Sisenna , Luccéius, Tite-Live ont disparu totalement ou en partie. Mais par la comparaison de Plutarque avec VelléiusPaterculus et avec Paul Orose, qui suit habituellement Tite-Live, on peut induire avec Peter que Tite-Live et Velléius avaient eu connaissance et fait usage de ces précieux Mémoires, cités ensuite par Pline , par Aulu-Gelle , par Priscien , et mis si largement à contribution par Plutarque. Il n'y a donc aucune raison de soupçonner ici la main de quelque faussaire et de rejeter l'authenticité de l'ouvrage.
Le but de Sylla, dans son livre, était certainement
apologétique. Voyant que sa politique avait déplu au plus grand nombre , et que peut-être elle n'avait pas l'approbation de ceux mêmes qui en profitaient, il devait louer ce qu'il avait fait par lui-même ou par les siens, défendre ce qui pouvait paraître moins utile et moins nécessaire que le reste , et dénigrer les actes et l'bonneur de ses adversaires. « Mais, dit Peter , il ne le fit pas franchement comme Gaton le censeur , « haud quaquom obtrectator laudum suarum » qui, comme on sait, n'était pas d'humeur à diminuer son propre mérite ; il couvrit son dessein d'une apparence de modestie hypocrite. Tout ce qu'il avait fait de remarquable , il l'attribuait non à sa vertu propre , ni à sa prudence , mais à la faveur surnaturelle et à la bienveillance des dieux, lesquels lui avaient prêté' dans toutes ses entreprises une assistance toute particulière : c'est par là, disait-il, qu'il avait échappé aux embûches de ses ennemis, conquis le crédit et l'autorité malgré l'opposition des hommes les plus considérables de Rome, et, avec une poignée de soldats, mis en fuite et détruit des armées innombrables. > Tout cela est vrai, moins la modestie réelle ou apparente qu'on croit apercevoir dans Sylla : ce n'est point par modestie qu'un homme politique se présente en toute occasion comme un personnage providentiel, comme le favori de la fortune et des dieux ; je verrais plutôt là le signe d'un orgueil sans mesure et surhumain.
Quoi qu'il en soit, « non-seulement, dit Plutarque, Sylla permettait qu'on vantât son bonheur et les faveurs du sort à son égard , mais enchérissant encore sur ces dires et divinisant ses actions , il les
MÉMOIRES DE 3YLLA. 11
attribuait à la fortune , soit vanité , soit confiance réelle dans la divinité. En effet , il a écrit dans ses Commentaires que, quand il croyait avoir bien pris ses mesures, c'étaient les actions qu'il avait hasardées contre ses premières combinaisons et d'après la circonstance présente , qui lui avaient toujours le mieux réussi. Il y a plus : quand il dit qu'il était plutôt né pour la fortune que pour la guerre, il a bien l'air d'accorder plus à la fortune qu'à la vertu. En un mot , il semble se donner comme un fils de la fortune. Il attribue même à une sorte de bonheur divin sa bonne intelligence avec Métellus , son collègue et son beau-père. — 11 craignait , dit-il , qu'il ne lui causât beaucoup d'embarras dans le commandement, et il l'avait, au contraire, trouvé l'homme le plus accommodant et le plus facile dans l'exercice commun du pouvoir. — Il recommande, dans ses Mémoires, à Lucullus, à qui il les dédie, de ne trouver rien d'aussi certain que les conseils que la divinité lui suggérera dans les visions de la nuit. Il raconte que , lorsqu'il partit pour la guerre Sociale , il vit s'ouvrir près de Laverne un gouffre profond dans la terre , et qu'il en jaillit un grand feu dont la flamme étincelante monta jusqu'au ciel. Les devins annoncèrent qu'un vaillant homme , d'une physionomie distinguée et admirable , arriverait au pouvoir et délivrerait la ville des troubles actuels. Sylla ne manque pas d'ajouter que cet homme , c'était lui , vu qu'il avait comme caractère propre de beauté des cheveux blonds comme de l'or, et qu'il pouvait sans vanité se dire vaillant après tant d'actions si grandes et si belles. »
Mais comment persuader aux autres ce dont il paraît avoir été persuadé lui-même ? Outre l'ébranlement que ses prodigieux succès et les calamités du temps durent causer aux imaginations , il imagina deux moyens de diviniser en quelque sorte sa conduite. D'abord , il recueillit avec le plus grand soin et inséra dans ses Mémoires tous les oracles , prodiges, apparitions et rêves vrais ou faux, qui lui avaient annoncé sa grandeur future et qui l'avaient poussé à quelque entreprise , afin de démontrer par ces exemples éclatants que les dieux l'avaient toujours entouré de la plus grande sollicitude , et que non-seulement ils l'avaient conduit comme par la main dans les actes les plus hasardeux qui lui avaient si bien réussi , mais qu'ils avaient encore attiré sur lui l'attention et l'admiration des hommes , et par là augmenté sa gloire avec son autorité. En second lieu , dans le récit de ses batailles , il exagéra autant les pertes des ennemis qu'il atténua les siennes , pour mieux mettre en évidence la force surnaturelle qui le soutenait, et contre laquelle il y avait de la folie , pour ne pas dire de l'impiété, à combattre.
1° Il affirmait donc qu'il mit un jour ses troupes en mouvement sur les instantes prières de l'aruspice Posthumius, qui, à la vue d'un serpent sortant de dessous l'autel du sacrifice, lui prédisait une insigne victoire, et qu'en effet il prit un camp formidable que les Samnites avaient formé devant Noie ; que des Chaldéens, lorsqu'il n'était encore qu'un jeune homme obscur, lui annoncèrent une vie merveilleuse et une mémoire éternelle ; qu'après la victoire de Chéronée, Q. Titius, un des commerçants les plus
considérables de la Grèce , lui déclara que Trophonius lui promettait , dans peu de jours et au même endroit , une seconde victoire, — celle d'Orchomène, — tandis qu'un soldat légionnaire, nommé Salviénus, vint lui prédire , de la part du dieu , les succès qu'il devait obtenir en Italie ; il avaitsoin d'ajouter que tous deux assuraient ne parler que d'après la voix divine même qu'ils avaient entendue , et avoir vu une figure dont la grandeur et la beauté ressemblaient à celles de Jupiter Olympien. Enfin , il racontait qu'il lui était arrivé beaucoup de choses heureuses et de favorable augure lors de sa traversée de Grèce en Italie , où le rappelaient les affaires de Rome. Tous ces faits miraculeux nous sont donnés expressément comme rapportés par Sylla lui-même ; mais ce n'est que la moindre partie de ceux du même genre que Plutarque lui a empruntés, et je ne fais aucun doute avec Peter que les nombreux présages et songes , favorables à Sylla , défavorables à ses ennemis , qui remplissent sa biographie, aient passé des longs Mémoires du dictateur dans la brève notice de l'écrivain grec. La formule "kèyexca (on dit) , ou iaxop&Ltai (l'histoire rapporte), par laquelle commencent un certain nombre de ces récits de miracles , ne doit pas arrêter. Car on peut montrer pour quelques-unes de ces fables, sinon pour toutes, que cette formule impersonnelle ne signifie pas autre chose que 6 26XXaç
Suivons-les , en effet , chapitre par chapitre. Au chapitre v , « on rapporte , dit Plutarque , qu'un des Chaldéens de la suite d'Orobaze (envoyé des Parthes), en examinant les traits du visage de Sylla,
s'étonna qu'il pût supporter de n'être pas le premier de tous. » Or, nous voyons par le dernier chapitre de Plutarque , rapproché de quelques mots de Velléius et d'Appien , que c'est Sylla lui-même qui racontait cet oracle des Ghaldéens. Il était impossible que les commencements de la guerre civile ne fussent pas marqués par des prodiges : tout le chapitre vu en est plein. Et si l'on ne peut démontrer qu'ils aient été transportés là des Mémoires , il est impossible , d'un autre côté, qu'avec ses habitudes de superstition ou d'imposture , Sylla n'ait point rapporté les miracles qui annonçaient ce grand conflit, d'où allait sortir sa toute-puissance : la divinité qui était toujours à ses ordres ne pouvait le laisser ici sans avertissement et sans lumières. Et quel merveilleux secours pour la politique de cet homme , qui se donnait pour le restaurateur de la république et pour le troisième fondateur de Rome, que les théories palingénésiques des devins toscans ! Consultés sur les prodiges qui effrayaient tous les esprits , ils disaient « que ces prodiges annonçaient un nouvel âge , qui changerait la face du monde; qu'il devait se succéder huit races d'hommes qui différeraient par leurs mœurs et par leur genre de vie ; que Dieu avait fixé pour chacune de ces races une durée de temps , limitée par la période de la grande année, et que lorsqu'une race finit et qu'il s'en élève une autre , le ciel ou la terre en donne le signal par quelque mouvement extraordinaire. » Sylla ne devait-il point profiter de ces croyances superstitieuses , ainsi qu'Auguste chercha plus tard à le faire, comme le témoigne la fameuse églogue à Pollion ? Le ixe chapitre rapporte
la prédiction de Posthumius , dont nous avons déjà parlé d'après le De divinatione ; mais il ajoute cette autre merveille qui , d'après la teneur même du récit , ne peut avoir été racontée que par Sylla luimême : « On dit que Sylla vit lui apparaître en songe une déesse qu'adorent les Romains ( Séléné , Athéné ou Ényo ). Il la vit , debout à ses côtés , lui remettre la foudre et lui ordonner d'en frapper ses ennemis , qu'elle désigna l'un après l'autre par leurs noms ; et ceux-ci frappés disparaissaient. Exalté par cette vision, il la raconta le lendemain à son collègue et marcha droit à Rome. » Sylla s'embarque-t-il pour aller combattre Mitbridate ? Une Victoire couronnée, que les Pergaméniens faisaient descendre avec des machines sur la tête de ce prince , échappe , tombe tout à coup, se brise à la grande consternation du peuple et du roi. Rien n'indique ici (ch. xi) que ce récit vienne de Sylla. Mais ne fallait-il pas qu'une guerre , dont Marius lui avait disputé l'honneur et où il devait défaire de si grandes armées , fût marquée par des signes qui , s'ils ne s'adressaient pas à lui pour l'assurer de la faveur divine , vinssent au moins effrayer le roi ennemi ? Le miracle qui termine le chapitre xiv est raconté de telle sorte qu'il devait faire évidemment partie de l'écrivain extrait par Plutarque , c'est-à-dire des Mémoires de Sylla. Aristion qui, après la prise d'Athènes, s'était réfugié dans la citadelle , venait de se rendre , forcé par le manque d'eau. « Aussitôt, ajoute le biographe, la divinité se manifesta. Le même jour et à la même heure où Curion (lieutenant de Sylla) tira le tyran de la citadelle, des nuages se rassemblèrent par un ciel serein
et la pluie tomba avec tant d'abondance que l'acropole fut remplie d'eau. »
Sylla revient en Italie pour se venger de ses ennemis : les signes se multiplient (cb. xxvn). Dans la traversée, auprès de Dirrachium, on trouve un satyre endormi , que l'on amène à Sylla. A peine a-t-il mis le pied sur la terre italienne , que « la divinité lui manifeste de la manière la plus claire les succès qui l'attendent. » Pendant qu'il sacrifiait à Tarente , aussitôt après son débarquement, le foie de la victime présenta la figure d'une couronne de laurier et de deux bandelettes qui y étaient attachées. En Campanie, près du mont Ephœum, deux boucs lui apparurent en plein jour, qui luttaient l'un contre l'autre , comme des hommes , et l'apparition , s'élevant insensiblement de terre , se dissipa dans les airs et s'évanouit. Et peu de temps après , Sylla défit dans le même lieu le fils de Marius et le consul Norbanus. Son lieutenant, L. Lucullus, hésitait à livrer bataille près de Fidentia , parce qu'une partie de ses soldats étaient encore sans armes. « Un léger vent , dit Plutarque , apportant d'un pré voisin une masse de fleurs, les jeta sur l'armée et l'en couvrit , de telle sorte que, ces fleurs adhérant d'elles-mêmes aux casques et aux boucliers qu'elles enveloppaient , il sembla aux ennemis que les soldats de Lucullus étaient couronnés » comme des vainqueurs. Enfin, dans le chapitre xxvm, le rêve de Sylla et le récit de la bataille de Signium sont tellement liés et si conformes l'un à l'autre , qu'on ne saurait les disjoindre et que , si Plutarque suit Sylla dans le récit de la bataille , il doit également le suivre dans le
récit du songe qui lui annonce la victoire et qui s'accomplit si ponctuellement ( èv-or j8a xto ZùXk<x t/jv xxxà toùç fovoyç çwvrçv o oat[xcov auvexéXec).
Certes , il y aurait de la témérité à soutenir que toutes ces fables sont puisées à une source unique ; mais je maintiens qu'elles ont été la plupart prises dans les Mémoires de Sylla, qui sont certainement le document fondamental de Plutarque dans cette biographie , et que, par conséquent , ces Mémoires étaient riches en récits de cette sorte. Autrement , on ne s'expliquerait pas que la vie d'un personnage si profondément historique fût plus mêlée de miracles que celle de certains personnages mythiques ou fabuleux , tels que Romulus et Thésée.
Mais si je n'hésite pas à attribuer, avec Peter, la plupart des miracles où se complaît le biographe, aux Mémoires mêmes de Sylla , je répugne à suivre le critique allemand quand il assigne la même source à ce récit singulier : « On dit qu'il avait une statuette d'Apollon en or, enlevée à Delphes , et qu'il la portait toujours dans son sein lorsqu'il allait donner bataille. Ce jour-là (le jour de la bataille donnée près de la porte Colline ) , voyant ses soldats plier , il la baisa en s'écriant : — Apollon Pythien , cet heureux Cornélius Sylla , dont tu as élevé si haut la gloire éclatante dans tant de combats, ne l'as-tu amené ici que pour l'abandonner et pour le faire périr honteusement avec ses concitoyens aux portes mêmes de sa patrie?» — Je ne sais, mais il me semble que ceux qui veulent reconnaître ici un fragment des- Mémoires , ne sentent pas qu'il y a dans ce fait et dans la manière dont il est énoncé une teinte de
ridicule , qui trahit ou la main d'un ennemi ou celle d'un ami indiscret. Sylla pouvait bien avoir la dévotion superstitieuse d'une vieille femme , mais il était trop avisé, je crois, pour s'en confesser. Qu'il crût à son étoile, et que, pour faire partager cette persuasion aux autres, il racontât sans sourciller un tissu de miracles plus ou moins étranges : cela se conçoit ; cette faiblesse d'esprit ou cette imposture servait à sa politique au lieu d'y nuire; mais n'aurait-il pas craint de paraître ridicule , s'il se fût représenté baisant , au milieu d'une bataille , une statuette d'or avec grande dévotion, et l'apostrophant comme si elle devait l'entendre ?
Quoi qu'il en soit de ce détail, soit qu'il vienne de Sylla lui-même , soit , ce qui me parait plus vraisemblable , qu'il ait été emprunté à un de ses partisans peu judicieux ou bien à un de ses adversaires, il n'en est pas moins une preuve de la grande place qu'il faut faire dans la vie et dans le caractère de ce personnage à une foi sincère ou affectée. Ses contemporains n'étaient pas moins superstitieux que lui à l'égard de sa fortune ; et si les Philippe, les Métellus , les Pompée , les Lucullus et tant d'autres hommes éclairés ne voyaient rien que de naturel dans ses succès extraordinaires , les gens du peuple devaient y voir la main des dieux et , comme lui , diviniser ses actions et son bonheur. Voyez ce bref récit de ses funérailles, que Plutarque a sans doute emprunté à Épicadus , c'est-à-dire à l'épilogue des Mémoires de Sylla : « Au point du jour, le ciel était chargé de nuages , et comme on craignait la pluie , on n'enleva le corps qu'à la neuvième heure (trois
heures après midi). Alors le vent, s'élevant et donnant sur le bûcher, aviva la flamme, et le corps fut bientôt consumé; puis, lorsque le feu du bûcher commençait à languir et à s'éteindre , la pluie , — suspendue jusque-là, — tomba à flots et dura toute la nuit. Ainsi, le bonheur qui l'avait toujours suivi ne l'abandonna pas même dans ses funérailles. »
2° Mais ce n'était pas assez que la divinité manifestât sa volonté et sa faveur à l'égard de Sylla par des prodiges ; elle la déclarait encore d'une autre manière , si l'on en croit les Mémoires. Dans les batailles qu'il livra, Sylla n'avait jamais à regretter que la perte d'un petit nombre d'hommes , tandis que les ennemis comptaient des morts innombrables. A Chéronée , où il avait à combattre l'armée de Mithridate , commandée par Archélaus, son meilleur lieutenant , les Romains , à l'en croire , auraient tué 50,000 à 60,000 hommes à l'ennemi , et n'auraient perdu que 14 soldats, sur lesquels 2 même rentrèrent le soir au camp. De même , il tue 20,000 soldats au jeune Marius, lui fait 8,000 prisonniers dans la bataille de Sacriportus, et il ne perd lui-même , à ce qu'il affirmait dans ses Mémoires , que 23 des siens , etc. Ce sont là des exagérations puériles , comme d'ailleurs il s'en rencontre tant dans les bulletins de victoire ; et je ne leur ferais pas l'honneur d'en tenir compte , si elles ne s'accordaient si bien avec ce rôle surnaturel qu'affectait Sylla. Il était l'Heureux (Félix) ; sa personne privilégiée et sacrée ne pouvait donner le jour qu'à des Heureux ; il nommait donc son fils Faustus et sa fille Fausta. Il était aussi Epaphroditos, comme il aimait à se nommer officiellement
soit dans ses actes publics en Grèce , soit dans les inscriptions qu'il y fit faire en l'honneur de ses victoires : Epaphroditos , c'est-à-dire le favori nonseulement de la fortune , mais de Vénus. N'était-il pas , en effet , le bel homme aux cheveux d'or ? Et ses grâces n'étaient-elles pas aussi irrésistibles que ses armes ? Un jour , nous dit-on, dans un spectacle de gladiateurs, « Sylla se trouva par hasard à côté d'une femme très-belle et d'une grande naissance , Valeria, fille de Messala et sœur d'Hortensius. Cette femme s'étant approchée de lui par derrière, appuya sa main sur lui , arracha un poil de sa robe et alla reprendre sa place. Sylla l'ayant regardée avec étonnement : — Seigneur , lui dit-elle , ne soyez pas surpris , je veux aussi avoir quelque part à votre bonheur. — Cette parole fit plaisir à Sylla ; il parut même qu'elle l'avait extrêmement flatté , car tout de suite , il fit demander son nom , sa famille , son état. Dès ce moment , ce ne fut que des œillades réciproques , que des regards continuels , que des sourires d'intelligence, qui se terminèrent par un contrat de mariage. » Je n'oserais dire que cette anecdote ait été prise dans les Mémoires; mais qu'elle vienne ou d'un ami fanatique du dictateur , ou d'un adversaire qui se moquait de ses prétentions, elle exprime vivement la prodigieuse fatuité de Sylla-Epaphroditos : un simple attouchement, un poil de sa robe suffisant pour communiquer quelque chose de sa fortune ! Ne croirait-on pas qu'il y avait une influence extraordinaire dans sa personne, qu'une vertu sortait de lui, capable de répandre au dehors, par une sorte de contagion merveilleuse, le bonheur dont il se glorifiait?
Cette infatuation de lui-même était partout dans ses Mémoires. Elle le conduisait presque fatalement à dénaturer l'histoire et à présenter ses adversaires sous le jour le plus faux. Gomment les ennemis de ce fils de la fortune , de cette quasi-divinité , n'auraient-ils pas été gens insensés, odieux ou ridicules ? Plutarque ne s'est pas assez défié de cette partialité fanatique de Sylla dans la biographie qu'il lui a consacrée et dans celle de Marius, surtout dans cette dernière. Sa vie de Marius en devient presque inintelligible. Et d'abord Plutarque atténue tellement la part de ce général dans la défaite de Jugurtha qu'on ne peut concevoir comment il en recueillit tant de gloire, ni comment les Romains jetèrent aussitôt les yeux sur lui et le nommèrent consul, quoique absent , pour repousser l'immense péril de l'invasion germanique. Ce n'est pas Marius, à l'en croire, c'est Métellus qui a réellement vaincu le roi Numide ; il n'a pas même eu la gloire de faire la seule chose qui restât à faire. « La gloire du succès définitif lui fut enlevée par Sylla , comme il l'avait enlevée lui-même à Métellus », nous dit le biographe qui voit là une juste punition de la conduite ingrate de Marius envers son général. Mais qui ne sait que les choses sont tout autrement racontées par Salluste ? Plutarque, toujours sur la foi trompeuse du guide qu'il a choisi, n'épargne à Marius aucune accusation. Ainsi Turpilius , commandant de Vacca, avait, seul des hommes de race italique, échappé au fer des Numides dans la prise de cette place par Jugurtha. 1 Métellus, dit Salluste, lui ordonna de comparaître devant son tribunal et de se justifier. Ses explications
paraissant peu concluantes, il fut condamné et frappé de la peine capitale. » Si nous en croyons Plutarque, répétant Sylla, toute cette affaire est une preuve sensible de l'âme noire et perverse de Marius. Voulant blesser au cœur Métellus , dont il connaissait l'amitié pour Turpilius , il mit toute son étude à faire condamner ce malheureux ; et lorsque , après le supplice , on reconnut l'innocence de Turpilius, oubliant toute retenue et toute pudeur, il se vanta de l'avoir fait condamner et d'avoir attaché ainsi pour toujours une furie au cœur de Métellus. » Je n'ai qu'une médiocre sympathie pour Marius ; mais en conférant les simples paroles de Salluste au tragique récit de Plutarque, j'avoue que toute la vraisemblance me parait du côté de l'historien.
Poursuivons : « Sylla s'arrogeait tout l'honneur d'avoir heureusement terminé la guerre d'Afrique , en se faisant livrer Jugurtha par Bocchus ; et cela contrariait Marius », dit Plutarque, c'est-à-dire Sylla. Mais, ajoute le biographe , « comme il trouvait Sylla trop au-dessous de lui pour lui porter envie , il employait ses talents dans les expéditions militaires , et par son intermédiaire , il réussit dans beaucoup d'entreprises utiles. » Gomment ne s'aperçoil-il pas que Sylla, qu'il copie aveuglément, veut aller ici au devant du reproche d'ingratitude en rabaissant son ancien général ? Cela est évident d'après la suite même de son récit : « Sylla , dit-il un peu plus loin, sentant que Marius était irrité contre lui et qu'il ne lui fournissait plus volontiers des occasions d'agir , mais qu'il s'opposait à son avancement ( svtcnroqAevov tyj aù^Y]!7£t) , le quitta pour servir sous les ordres de
Gatulus. » Mais c'est le récit de la bataille de Verceil qui me paraît un chef-d'œuvre de mauvaise foi calculée ou involontaire. Marius , dont l'arrivée en Italie après la bataille d'Aix sauva Gatulus fort compromis , qui fit passer les Romains de la défensive, derrière le Pô , à l'offensive en avant du même ileuve, qui choisit lui-même le champ de bataille où les barbares devaient être battus ( et tout cela de l'aveu de Plutarque) ; ce même Marius, dans sa jalousie contre son noble collègue , eut bien la méchanceté de placer les troupes de celui-ci au centre , en réservant pour les siennes les deux ailes, — c'està-dire le poste du danger , à cause de la cavalerie supérieure des Germains , — afin que le consul de l'aristocratie n'eût aucune part à la gloire de la bataille : ainsi le disaient Catulus et Sylla dans leurs Mémoires. Mais la fortune déjoua son perfide projet. ' « A peine les deux armées commençaient à s'ébranler, qu'il survint un accident qui , au rapport de Sylla , fut l'effet de la vengeance céleste sur Marius. Le mouvement d'une multitude si prodigieuse souleva un tel nuage de poussière que les deux armées ne purent plus se voir. Marius, qui s'était avancé le premier pour tomber sur les ennemis , les manqua dans cette obscurité, et ayant poussé bien au-delà de leur bataille, il erra longtemps dans la plaine, tandis que la fortune conduisit les barbares vers Catulus , qui seul eut à soutenir tout leur effort, avec ses soldats, au nombre desquels était Sylla. » C'est donc Catulus , c'est-à-dire Sylla , qui fit tout dans cette bataille , qui allait décider du sort de l'Italie et de Home. Je dis Sylla ; car il avait soin de repré-
senter son général Catulus comme un homme honnête, mais un peu lenl dans les opérations militaires. Dès que Sylla se fut attaché à ce personnage , « les entreprises les plus importantes lui furent confiées , et il y acquit autant de puissance que de réputation , dit Plutarque. Il soumit la plupart des barbares qui habitaient les Alpes (1) ; et l'armée romaine ayant manqué de vivres , Sylla , chargé par Catulus de s'en procurer , en fit venir en si grande abondance que les soldats de Catulus en eurent au-delà de leurs besoins et en fournirent à l'autre armée, ce qui , au rapport de Sylla lui-même dans ses Mémoires , mortifia beaucoup Marius. » Soit ! voilà donc Sylla le personnage nécessaire dans l'armée de Catulus , comme il l'avait été, si on l'en croit, dans l'armée de Marius en Afrique. C'est donc Sylla à qui devrait revenir tout l'honneur de la campagne sous Verceil ; et les Romains le fraudaient de sa gloire , lorsqu'ils « proclamaient Marius le troisième fondateur de Rome , et que , dans leur reconnaissance , ils lui offraient, en même temps qu'aux dieux, les prémices de leurs repas et lui faisaient les mêmes libations. » Il est heureux que Sylla ait jugé à propos de priver Marius de ses services et de l'ascendant de sa fortune : sans quoi, le général plébéien n'eût pas plus écrasé les Teutons à Aix que les Cimbres à Verceil.
(1) Je ne nie pas ce dire de Plutarque et de Sylla , mais il faut bien que ces conquêtes n'aient eu dans le moment qu'une médiocre utilité ; car Catulus, à l'approche des Cimbres , fut forcé de reculer jusque derrière l'Adige, dont il fit rompre les ponts, puis derrière le Pô.
Ainsi Plutarque, après avoir ôté à Marius la gloire d'avoir achevé Jugurtha , lai retire maintenant celle d'avoir détruit les Cirabres, et toujours sur la foi de la même autorité. Que lui laisse-t-il donc , quoique par une de ces inconséquences qui lui sont habituelles, il reconnaisse en lui un grand homme de guerre, formé à l'école de Scipion ^Emilien ? Il prend un malin plaisir à se moquer de lui à propos de sa participation à la guerre sociale , non pas en expliquant sa conduite équivoque dans cette lutte où il était obligé de combattre ses vrais alliés , mais en ayant grand soin de le montrer faisant ridiculement parade d'une force juvénile dans un corps appesanti par l'âge (1) , afin de se faire envoyer contre Mithridate. Un Marius , nul ou ridicule , se parant des succès d'autrui , et toujours prêt , même quand il fut devenu impotent, à convoiter les affaires où il y avait de l'honneur à gagner , parce que son âme envieuse ne pouvait souffrir qu'un autre en profitât , est-ce bien là le Marius de l'histoire? Ou n'est-ce pas plutôt un Marius de fantaisie , tel que la haine et l'orgueil aristocratiques , exagérés encore par les vues intolérantes de l'homme providentiel , se sont plu à le forger.
Eh bien! ce parvenu, dont les sentiments étaient
(1) Appien ne le présente pas ainsi , ni Velléius Paterculus. Marius était dans une fausse position politique. Mais , selon Appien, du moment qu'il eut accepté un commandement dans cette guerre , il ne se laissa jamais entamer par les troupes des alliés, et il leur infligea de cruelles défaites , quand ils étaient trop pressants. — Velléius le met avec Sylla et le père de Pompée parmi ceux qui rétablirent la république en dissolution.
aussi bas, que sa capacité était médiocre , il tint un jour Sylla entre ses mains, et ce que Sylla n'eût point fait , il le sauva. Au milieu des débats qui ont précédé la guerre civile, lorsque Sylla attendait l'occasion de quitter Rome pour aller prendre le commandement de l'armée d'Asie , il faillit tomber entre les mains des partisans de Marius qui le poursuivaient. Il n'échappa à la mort qu'en se jetant dans la maison de son adversaire qu'il trouva sur son chemin. Marius lui donna asile , le rassura, et le fit ensuite échapper par une porte de derrière. Voilà ce que rapportaient des historiens dont Plutarque ne donne pas les noms. Il est évident qu'une pareille obligation devait peser à l'orgueil de Sylla, de ce fier patricien que les dieux seuls avaient le droit de prendre sous leur protection. Il ne niait donc pas, dans ses Mémoires , sa présence dans la maison de Marius en cette dangereuse circonstance. Non , mais il arrangeait les choses de manière à se donner le beau rôle et à s'affranchir de toute dette de reconnaissance envers son ennemi. Il n'avait pas cherché un refuge dans la maison de Marius. Non , mais il y avait été traîné par les gens de Sulpicius qui l'entouraient , des épées nues dans les mains , pour délibérer sur les choses que Sulpicius voulait lui faire approuver malgré lui. Il n'avait pas été sauvé par Mariusqui l'avait fait sortir par une porte de derrière. Non. Mais il ne sortit de chez Marius que pour aller sur le forum où, suivant l'exigence de ces gens-là, il cassa l'édit par lequel son collègue et lui avaient suspendu les affaires. Voilà ce que racontait Sylla ; voilà ce que Plutarque a le tort de répéter sans
réflexion ni réserve, en supprimant dans la biographie du dictateur la version que , mieux inspiré dans celle de Marius, il avait empruntée à des témoins plus impartiaux et plus fidèles (1).
C'est encore de Sylla que Plutarque a dû tirer , pour le fond, sinon pour l'expression, l'appréciation du caractère , du tribunat et des lois de Sulpicius : on y sent toute la haine et tout le dénigrement d'un ennemi politique , calomniant ceux qu'il a fait assassiner, ce qui est fort opposé au ton placide de Plutarque, lorsqu'il pense et parle par lui-même. « Marius donc, dit-il, s'attacha le tribun Sulpicius, homme qui ne le cédait à personne en fait de la plus extrême perversité , au point qu'on ne pouvait plus se demander s'il était plus méchant que tel ou tel, mais en quoi il s'était surpassé lui-même en méchanceté. En lui s'unissaient la cruauté , l'audace scélérate et la cupidité , sans aucun souci de ce qui pouvait être mauvais et honteux. Vendant impudemment le droit de cité romaine à des affranchis et à des étrangers domiciliés, il ne rougissait pas d'en compter le prix sur une table placée au milieu de la place publique. Il nourrissait trois mille sicaires et avait toujours autour de lui une bande de jeunes chevaliers , prêts à tout faire , qu'il nommait l'antisénat. Lui , qui avait fait passer une loi défendant à tout sénateur d'avoir plus de 2,000 drachmes de dettes (1.800 livres environ), il en laissa en mourant
(1) Les deux versions sont rapportées dans Ja biographie de Marius ; dans celle de Svlla, il n'y a plus que la version favorable à celui-ci, et défavorable à son rival.
plus de 3,000,000 (2,790,000 livres). Déchaîné sur le peuple par Marius et bouleversant toute la république , c'est par la force et avec le fer qu'il écrivait ses lois , qui toutes étaient mauvaises et funestes , surtout celle qui donnait à Marius le commandement de la guerre contre Mithridate. » Qu'on lise les écrivains latins qui parlent de Sulpicius , et l'on croira qu'il ne s'agit pas du même personnage. Tous déplorent , il est vrai , ses emportements ; tous les considèrent comme la cause de la guerre civile, dont ils ne furent que l'occasion. Mais il n'y avait qu'un ennemi politique pour le taxer de scélératesse et pour lui imputer tous les vices , portés à l'excès. Sylla se souvenait un peu trop que, si Marius avait eu la même audace et la même résolution que le bouillant Sulpicius , il aurait pu voir le cours de sa fortune subitement arrêté. C'était là un crime que ne pouvait pardonner un homme providentiel , et je serais bien étonné si le texte latin ne le traduisait pas en crime d'impiété; car c'était être impie que de s'opposer à Sylla. Il était si impatient de toute espèce d'opposition et de résistance qu'il en cherchait aussitôt la cause dans la perversité de ses adversaires , et cette cause était la plupart du temps controuvée. Qu'y a-t-il de plus naturel que d'éprouver un échec , lorsqu'on se porte candidat dans une élection ? Cela était naturel pour le commun des hommes , mais non pour ce fils de la fortune , pour ce favori des dieux. S'étant mis sur les rangs pour la préture sans avoir passé par l'édilité , il vit sa candidature échouer. En conséquence , il prétendait dans ses Mémoires que le peuple , connaissant sa
liaison avec Bocchus , et comptant qu'il donnerait, s'il était édile , des chasses magnifiques et des combats de bêtes féroces venues d'Afrique , avait voulu par ses refus le contraindre à demander l'édilité. Il est vrai qu'il fut préteur l'année suivante , sans avoir été édile. Mais pourquoi le peuple s'avisait-il de ne point le nommer du premier coup , et de s'y prendre à deux fois pour céder à l'ascendant de sa fortune et de sa destinée ?
L'histoire ne pourrait donc recevoir que sous bénéfice d'inventaire , non-seulement les explications des faits et les jugements sur les hommes , mais encore les récits contenus dans les Mémoires de Sylla. Mais à juger par le peu que Plutarque nous en a conservé, ces Mémoires seraient du plus profond intérêt par les révélations qu'ils nous fourniraient sur le caractère à la fois politique et fanatique de ce type par excellence des chefs du parti des Bons.
Mais ne pourrait-on pas mettre en doute , comme le fait M. Peter , la sincérité du fanatisme et de la superstition de Sylla ? M. Peter se fonde sur certains faits qui prouvent, selon lui, une grande incrédulité, un mépris moqueur des croyances populaires et du culte. Ainsi l'émissaire que Sylla avait envoyé pour enlever le trésor de Delphes, lui ayant annoncé qu'on entendait au fond du sanctuaire retentir les sons de la lyre d'Apollon et qu'il serait sage de renoncer à dépouiller le dieu , Sylla lui répondit ironiquement que le chant était un signe de joie et non de colère. Il lui enjoignit donc de prendre sans crainte toutes les richesses du temple , vu que le
dieu était ravi de les lui donner. Delphes fut dépouillé , comme l'avaient déjà été Épidaure et Olympie. Sylla ne respectait pas plus les trésors sacrés (-à ypr^.^y. iw 6su>v, Ta aouXa ) que les caisses des villes et les coffres-forts des particuliers. Ces faits et d'autres analogues ne prouvent rien en faveur de la thèse qui ne voit qu'imposture dans la superstition de Sylla ; ils ne prouvent rien, selon moi, parce qu'ils prouvent trop. On pourrait , en effet , en conclure que non-seulement Sylla subordonnait sa foi à ses intérêts et la mettait au service de sa politique, mais encore qu'il n'avait aucune foi. A ce compte , il faudrait peupler le sénat d'esprits forts et d'athées, parce que ce grand corps usait et abusait des choses saintes au profit de son autorité. Et pourtant , il n'y avait guère de sénateurs , même à cette époque , qui fussent décidément incrédules ou qui ne mêlassent la superstition à l'incrédulité. De même , Sylla n'était ni pieux ni religieux au sens propre du mot ; mais il pouvait être , avec toute sa lucidité et sa finesse d'esprit , fort dévot et fort superstitieux. S'il pillait Delphes, Olympie, Épidaure, en un mot tous les temples de la Grèce et de l'Asie grecque , qui avaient des trésors sacrés , il ne s'ensuit nullement qu'il ne crût point aux talismans. S'il tournait en dérision les dons des fidèles , le respect des lieux saints, l'autorité des prêtres faisant parler les dieux selon leurs intérêts, cela ne prouve aucunement quïl n'eut point foi dans les oracles, dans les prodiges et dans les rêves. Enfin , s'il ne croyait pas aux dieux, ce qui est possible, bien qu'on n'ait aucune raison de le supposer, il croyait à la
fortune , comme tous les Romains et comme la plupart des hommes. Mais qu'était-ce pour Sylla que croire à la fortune ? C'était simplement croire à soi-même , et je ne sais si jamais homme eut plus le fanatisme et la superstition de lui-même que celui-là.
Il avait la superstition et le fanatisme du nom romain, parce qu'il était Romain lui-même. Aussi, voyez de quel air il traite Mithridate , et cela , au moment où il était pressé de repasser en Ralie pour faire face à ses ennemis politiques, maîtres de Rome. 11 avait la superstition et le fanatisme de la noblesse qu'il confondait avec le patriciat , parce qu'il était lui-même noble et patricien. Aussi, quoique tout soit mensonge, tout cependant n'est pas calomnie dans sa peinture infidèle et sa fausse appréciation des chefs du parti populaire ; il y a beaucoup de mépris de race dans ce dénigrement systématique ou des hommes nouveaux, ou des hommes de vieille souche qui pactisaient et s'alliaient avec la plèbe. Il avait enfin et surtout le fanatisme et la superstition de sa propre personne. Je crois qu'il était très-sincèrement persuadé d'être un homme prédestiné, que les dieux ou la fortune conduisaient par la main, et qu'ils appelaient à réparer toutes les brèches que le temps et la folie des hommes avaient faites dans l'autorité sacro-sainte de l'aristocratie.
Avec cette foi superstitieuse en lui-même et dans sa destinée , on comprend son intrépidité dans le crime. Jamais il n'hésita , ne tergiversa dans ses desseins et dans ses cruautés , une fois que la fortune lui eut ouvert le chemin des honneurs et révélé
son fatal génie. Les hommes ne lui semblèrent plus que des instruments qui devaient le servir, ou que des obstacles qu'il fallait briser. Il se baigna froidement dans le sang , à Athènes , parce que cette ville avait eu l'insolence et commis le crime de lui opposer une trop vive résistance. Il commanda froidement les plus effroyables boucheries, et quand les sénateurs étaient effrayés des gémissements et des râles des mourants, il les avertissait de l'air le plus naturel du monde « qu'ils n'eussent pas à s'inquiéter de ce qui se passait au dehors , mais à écouter ce qu'il leur disait : c'étaient quelques scélérats que l'on châtiait par ses ordres, v C'était , en effet , 6,000 Italiens que, malgré la foi jurée, il faisait égorger dans le voisinage. A Préneste, qu'il n'assiégea pas en personne, il vint tout exprès pour faire massacrer 42,000 hommes. Il ne se contenta point de proscrire ; il s'en vanta dans l'assemblée du peuple, et pour que la terreur pesât sur tous, il ajouta avec un sang-froid plus effrayant encore que ses cruautés : « J'ai proscrit ceux dont je me suis souvenu; ceux qui ont échappé à ma mémoire, je ferai afficher leurs noms à mesure que je me les rappellerai. » Rien ne lui semblait plus simple que de spolier et de noter d'infamie les iils et petits-fils de ceux qu'il faisait assassiner, que de mettre à prix dans Rome et dans toute l'Italie la tête de ceux qui cherchaient à se sauver, que d'ajouter à ses listes de sang ceux qui donneraient asile à ses victimes, fussent-ils leurs frères, leurs fils ou leurs pères, que de dépouiller enfin , au profit de ses soldats transformés en bourreaux , des cités et des régions en-
tières. Il faut se croire un être infaillible, impeccable, prédestiné , pour être dénué à ce point de toute moralité et de tout sentiment humain, et pour s'imaginer que , par ces excès de froide scélératesse, on rasseoit la société ébranlée et rétablit Tordre moral en souffrance. Sylla ne connut pas même ces inquiétudes et ces tourments d'esprit que l'histoire prête à Tibère , et jamais , je ne dis pas le remords , mais le moindre regret ne vint le toucher au milieu des comédiens et des comédiennes parmi lesquels il acheva sa vie. Le seul regret qui effleura quelque peu ce qu'il nommait sa félicité, ce fut de mourir sans avoir eu le temps de reconstruire le Capitole , incendié pendant la guerre civile. Sylla, en le prenant tel que la biographie de Plutarque le représente d'après les Mémoires , cesse d'être pour nous un monstre , une énigme inexplicable : c'est un monomane possédé de la persuasion que les dieux lui ont donné une mission à remplir et qu'ils l'ont doué pour cela d'un ascendant irrésistible. Qu'il y ait bien de l'imposture mêlée à son fanatisme, cela ne fait même point question : l'imposture et la fourberie sont plus voisines du fanatisme qu'on ne pense. Mais c'est un problème , je crois , insoluble que de chercher dans quelle mesure le mensonge et la sincérité se combinent dans ces âmes ténébreuses. Qui pourrait le dire d'un Cromwel ou d'un Philippe II? Sylla est un fanatique d'une espèce analogue, mentant sans scrupule dans le détail , mais sincère quant au mobile général de ses actions et de ses pensées.
Après cette étude , la question , que nous posions
en commençant, me parait se résoudre d'elle-même. On la tranche généralement par la négative; j'oserais, au contraire , affirmer que certains Commentaires des anciens se rapprochaient beaucoup des Mémoires tels que nous les entendons. S'il y a une différence essentielle , c'est dans le ton plus que dans l'objet qu'on pourrait la trouver. Les Mémoires des anciens ne paraissent pas avoir quitté le ton grave de l'histoire pour la vivacité naïve et diffuse des impressions personnelles. Cela devait être vrai de l'autobiographie de Scaurus, de Rutilius Rufus ou de Sylla comme des Commentaires de César sur la guerre des Gaules, ou de Catulus sur son consulat. Toutefois, par cela même qu'elles embrassaient toute la vie d'un personnage, ne fût-ce que sa vie publique, les autobiographies avaient une grande affinité avec nos Mémoires. La passion , la vanité , les préjugés du héros s'y étalaient tout à l'aise ; le naturel ne s'y dissimulait pas si bien qu'il ne perçât bien souvent à travers tous les beaux voiles dont on s'enveloppait ; la personnalité s'y faisait jour, et à côté de la personnalité le fond commun de la nature humaine. Car les anciens connaissaient comme nous , s'ils n'y pénétraient pas autant que nous, toutes ces hypocrisies et tous ces artifices sous lesquels la nature se dérobe (1), tous ces replis et toutes ces retraites obscures du cœur (2) , d'où partent de temps en
(i) « Multis enim simulalionum involucris tegitur et quasi velis quibusdam oblendilur uuiuscujusque natura » { Cic. à son frère Quintus sur son gouvernement d'Asie).
(2) u In animis bominum latebra: sunt et recessus ( pro Seitio). »
temps, quelque cachés et ténébreux que nous soyons pour nous-mêmes, de vives lueurs qui nous révèlent aux autres et nous trahissent. Si leurs Mémoires n'étaient pas à quelques égards des confessions comme le sont souvent les nôtres , il s'y rencontrait, je le répète , bien des aveux plus ou moins involontaires, non moins précieux, pour la connaissance de l'homme , que nos confessions , qui sont toujours plus ou moins arrangées. Et ces aveux se multiplièrent quand la vie en pleine lumière de la place publique fit place à la vie ténébreuse des palais, les manœuvres politiques aux intrigues personnelles des cours. Si Tacite , malgré l'énorme différence du style , a tant de rapports comme moraliste , par exemple avec Saint-Simon , c'est que , indépendamment de son génie , il trouvait dans les Mémoires , dans ceux de Tibère , dans ceux d'Agrippine , etc. , bien des traits qui l'éclairaient sur l'abîme du cœur humain. Mais sans sortir des temps de la République, croit-on que les Mémoires de Sylla , bien qu'il ne paraisse avoir écrit que sa vie politique , ne nous apprendraient rien sur l'homme ? Il ne peut y avoir sur ce point que des différences du plus au moins. Les modernes connaissent mieux le cœur humain , ils ont pénétré davantage dans les ressorts de la vie, ils savent les analyser avec plus de finesse , ils sont plus piquants et plus touchants ; mais nos auteurs de Mémoires n'ont pas plus , que nos moralistes ou nos poètes , inventé l'homme. Les aveux involontaires des anciens sont peut-être moins complets et moins clairs que nos confessions préméditées. Mais je m'assure , et cela en me fondant sur le peu que
Plutarque nous laisse entrevoir des Mémoires de Sylla, que la science de l'homme aurait eu beaucoup à profiter de ces autobiographies , aujourd'hui à peu près perdues.
Cseo, — Typ Le Blaoc-Herde) .
DE