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LA FRONDE

La Fronde, dont les apparences sont celles d'une mascarade, fut au fond le dernier soupir de nos vieilles libertés et de nos vieilles franchises, frappées à mort par Richelieu, remuant convulsivement sous son successeur pour expirer enfin dans le despotisme de Louis XIV.

Quelles idées politiques étaient en cause?

A en croire le Mascurat (1) de Gabriel Naudé, copieuse et lourde apologie de Mazarin, les pamphlétaires de la Fronde ressassaient chaque jour les opinions républicaines de la Franco-Gallia de Hotman et des Vindicix contra tyrannos de Languet. Que certains écrivains aient fait remonter leurs attaques plus haut que le ministre et jusqu'à la royauté, cela ne peut

faire aucun doute : le témoignage de Retz est formel sur ce point. « Nous avions intérêt, dit-il, à ne pas étouffer les libelles et vaudevilles qui se faisaient contre le cardinal ; mais nous n'en avions pas un moindre à supprimer ceux qui se faisaient contre la reine et TÉtat. On ne peut imaginer les peines que la chaleur des esprits nous donna sur ce sujet. La Tournelle condamna à mort deux écrivains convaincus d'avoir mis au jour deux ouvrages très dignes du feu. Le peuple les enleva à la justice. »

Mais les pamphlets qui rappelaient l'ardeur révolutionnaire du XVIe siècle étaient rares , et l'on ne peut compter comme représentants de l'esprit de la Fronde les enfants perdus du parti et des lettres. Le peuple, ainsi qu'une notable partie de la bourgeoisie et des Parlements, était très animé contre Mazarin ; mais en attaquant le ministre , on prétendait respecter la royauté, et ceux qui criaient le plus furieusement A bas le Mazarin n'étaient pas les moins vifs à crier Vire le roi: et cela, sans arrière-pensée, par pur loyalisme ou par habitude, parce que c'était une opinion traditionnelle que du roi il ne peut venir que du bien, et que le mal dont souffraient les peuples se faisait par ses ministres, à son insu et malgré lui. Même les ambitieux qui se jetèrent après coup dans le mouvement, atin d'en profiter pour leurs intérêts personnels, ne pouvaient penser a changer la forme du gouvernement. Si la monarchie avait disparu, avec qui auraientils négocié, marchandé, fait des accommodements en vue d'obtenir de riches établissements pour eux et pour leurs familles? A peine quelques familiers du duc

d'Orléans, lorsque le jeune roi fut atteint après le duc d'Anjou de la petite vérole et d'une fièvre violente, laissèrent-ils égarer un moment leurs espérances et leurs vœux jusqu'à un changement de dynastie (1). Ce pauvre prince, s'il put jamais s'arrêter à quelque chose, s'arrêta au vague dessein de culhuter la régence de la reine-mère et de mettre la sienne à la place. Il y a loin de là à la pensée de changer la forme du gouvernement. L'intrigue, la cabale, la faction sont partout à cette époque de notre histoire ; mais l'esprit révolutionnaire et républicain fait complètement défaut (2). C'est ce qui explique comment la Fronde avorta si misérablement et devait avorter. La Fronde

1 M""' de Motteville dit à plusieurs reprises que des offres étaient faites journellement au duc d'Orléans de le faire régent (p. 174, c. 2); que quelques-uns de ceux qui avaient du crédit (dans le Parlement) lui avaient offert la régence et la lui offraient encore tous les jours (229*2): je ne trouve rien de pareil dans les Mémoires de Mathieu Mole, ni dans ceux d'Omer Talon, ni dans le Journal de d'Ormesson. On ne peut douter pourtant que ce dessein ait passé parla tète de quelques-uns des conseillers du prince, par exemple par celle de Retz. Mais ce n'est pas dans la première Fronde. Quant à l'espoir de le voir roi, voici ce qu'en écrit d'Ormesson : « La maladie du roi de la petite vérole l'avait mis en très grand péril dont Monsieur avait témoigné allégresse — le petit Monsieur île duc d'Anjou) étant chez Mauroy tout languissant — jusque-là que, Monsieur soupant chez Fromont avec Larivière, on avait bu à la santé de Gaston Ier », etc., p. 397.

(2) L'idée de changer la forme du gouvernement se présenta certainement à quelques esprits. Talon parle de [ceux a qui voulaient se cantonner dans Paris, y éteindre l'autorité royale, et y faire une république. » Mais c'est sur la fin de'ses Mémoires, p. 459, 2. Le P. tierthod parle des placards aftichés dan"

fut une agitation sans but bien déterminé ; mais elle ne fut pas une fantaisie sans cause et sans raison, et je ne connais rien de plus léger et de plus superficiel que cette décision tranchante et cavalière de Bazin : « A cela près qu'on ignorait encore, ce qui n'a pas été découvert depuis, le moyen de faire la guerre sans argent, il n'y a pas d'époque dans l'histoire de ce pays où il ait pu se croire aussi heureux qu'il l'était réellement, quand il lui plut de trouver sa condition insupportable. »> (1).

A ne considérer que les causes immédiates et prochaines, on ne peut pas dire que la Fronde fut le caprice d'un peuple ennuyé de son trop de bonheur (2). Le désordre des finances, les prodigieuses et scandaleuses fortunes des partisans qui semblaient triompher de la misère publique, les coûteux divertissements et les prodigalités de la cour, le jeu effréné de Monsieur et du cauiinal ministre, une guerre mal conduite et

Paris, dans lesquels on proposait la république et nous apprend qu'un des chefs de l'Ormée, Villars, se vantait d'avoir empêché Bordeaux de se républiquer, 591, 2. Un prêtre, dès 1650 à Bordeaux, avait demandé l'établissement de la république (Chéruel, Hist. de France sous le ministère de Mazarin, 556). Enfin on a retrouvé à la Bibliothèque Nationale, portefeuille du prince de Condé. un projet de constitution républicaine. Mais tous ces témoignages nous reportent après la première Fronde. Le seul qui se rapporte à cette période de nos troubles est un passage de Min«de Motteville où elle analyse un pamphlet de 1649 (p. 278, 1, 2).

(1) Bazin, Histoire du ministère de Mazarin, t. IV. p. 292.

(2| Les gens de cour disaient qu'ils étaient las de tant de bonheur (M. Motteville, p. 183, 2).

sans fin, avec des victoires sans résultat, qui accroissaient encore la détresse générale, la justice sans cesse violée par des jugements extraordinaires, des emprisonnements, des relégations, des exils arbitraires et sur une simple lettre de cachet, les droits et privilèges des cours souveraines continuellement foulés aux pieds , c'étaient, à ce qu'il semble, d'assez justes sujets de mécontentement et d'opposition. Mais ces causes secondaires et immédiates, qui devaient amener le soulèvement de l'opinion publique contre Mazarin et la régente, avaient elles-mêmes leur principe dans une cause plus éloignée et plus profonde. De tempérée et limitée qu'elle était, quoique fort mal définie, la monarchie, par des usurpations successives , s'était peu à peu transformée en domination purement et absolument despotique ; et par l'anéantissement des garanties des citoyens contre le pouvoir, par la destruction des formalités et des intermédiaires qui empêchaient ou amortissaient le choc entre les intérêts légitimes des sujets et l'autorité capricieuse du maître , les gouvernés et les gouvernants se trouvaient en face les uns des autres; il n'était guère possible que le choc n'eût pas lieu, surtout dans une minorité. C'est ce que Retz a nettement saisi et vivement exprimé à sa manière.

« Je vous ai déjà dit, écrit-il, que les quatre premières années de la Régence furent comme emportées par ce mouvement de rapidité que M. le cardinal de Richelieu avait donné à l'autorité royale. M. le cardinal de Mazarin, son disciple et de plus né et nourri dans un pays où celle du pape n'a point de bornes, crut que ce mouvement était le naturel , et cette mé-

prise fut l'occasion de la guerre civile. Je dis l'occasion, car il en faut, à mon avis, rechercher et reprendre la cause de bien plus loin.

« Il y a plus de douze cents ans que la France a des rois, mais ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée, comme celle des rois d'Angleterre et des rois d'Aragon, par des lois écrites ; elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues et comme mises en dépôt, au commencement, dans les mains des États-Généraux et, depuis, dans celles du Parlement. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d'argent sont des images presque effacées de ce sage milieu que nos pères ont trouvé entre la licence des princes et le libertinage du peuple. Ce milieu a été trouvé par les bons et sages princes comme un assaisonnement de leur pouvoir, très utile même pour le faire goûter aux sujets; il a été trouvé par les mal habiles et les mal intentionnés comme un obstacle à leurs dérèglements et à leurs

caprices (1) » Et un peu plus loin : « Les rois,

qui ont été sages et qui ont connu leurs véritables intérêts, ont rendu leurs Parlements dépositaires de leurs ordonnances, particulièrement pour se décharger d'une partie de l'envie et de la haine, que l'exécution

(1) « J'estime que l'autorité du Parlement doit être perpétuellement interposée pour empêcher les excès de la puissance absolue, pour tempérer les volontés des rois et de leurs ministres, qui, par leur impétuosité, veulent que ce qui leur plaît soit exécuté et ne peuvent souffrir la contradiction du Parlement. r> i Orner Talon, p. i382.)

des lois les plus saintes et même les plus nécessaires produit quelquefois. Us n'ont pas cru s'abaisser en se liant eux-mêmes, comme Dieu qui obéit à ce qu'il a une fois commandé. Les ministres (Duprat, Goncini, Luyne, Richelieu, Mazarin), qui sont toujours assez aveuglés par leur fortune pour ne pas se contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu'à les renverser, et le cardinal de Richelieu, plus qu'aucun autre, avec autant d'imprudence que d'application » (1).

Sans examiner jusqu'à quel point ces considérations ont un fondement historique et si les appréciations rapides de Retz sur la sagesse de saint Louis, de Charles V et de Henri IV, d'un côté, et de l'autre sur la politique fausse et funeste de Louis XI, de ses successeurs et des ministres Concini, de Luyne et Richelieu, sont parfaitement exactes, nous trouvons ici les premiers germes des idées si profondes de Montesquieu, sur l'utilité des pouvoirs moyens dans la monarchie pour l'empêcher de dégénérer en anarchie ou en despotisme. Montesquieu considère surtout ces pouvoirs moyens, ou comme les appelle Retz, ces milieux, comme garanties des libertés publiques. Retz les considère surtout comme des tempéraments plus utiles

(1) Tous les contemporains de la Fronde, La Rochefoucauld, Vineuil, Mme de Motteville, etc., sont d'accord que Richelieu a détruit toutes les anciennes coutumes ou lois du royaume pour établir un despotisme inconnu jusqu'alors. L'apologiste de Mazarin se plaint qu'on rejette tout le mal sur ce pauvre ministre innocent, et compte Richelieu avec Concini et de Luyne parmi les sangsues de l'État (G. Naudé. Mascurat, p. 141).

peut-être à l'autorité royale qu'aux droits légitimes des sujets, parce qu'ils la préservent de l'emportement naturel à un pouvoir sans limites et sans règle, cette corruption ut ce danger des monarchies, mais principalement parce qu'ils préviennent les froissements et les heurts qui peuvent commettre l'autorité royale avec les intérêts des peuples. Ces deux points de vue, aussi vrais l'un que l'autre, se concilient parfaitement et se complètent. Ce qui assure ou parait assurer la liberté des citoyens est ce qui affermit l'autorité du prince en la modérant et en lui étant ce qu'elle peut avoir de violent et d'odieux, tout en lui laissant ce qu'elle ;i de salutaire et de respectable. C'est ce que paraissent trop oublier nos historiens modernes, lorsque, dans leur aversion contre tous les privilèges et prérogatives, et dans leur passion exclusive pour l'égalité démocratique, ils louent sans réserve Louis XI et Richelieu, l'un pour avoir commencé la ruine de la féodalité, l'autre pour l'avoir consommée, et pour avoir donné à la France cette unité qui a fait sa prépondérance au XVII siècle et sa force pendant et après la Révolution. Il ne faut pas méconnaître que nous avons chèrement payé cette égalité dont nous sommes si jaloux et cette unité dont nous sommes justement fiers. Les difficultés que la liberté rencontre chez nous à s'établir régulièrement et solidement par suite de l'extinction des hautes classes et du sens politique comme du ressort qu'elles possèdent sont les fâcheuses suites de cette politique égalitaire et unitaire à outrance qui a supprimé tous les milieux entre les citoyens et le pouvoir.

LITTÉRATURE POLITIQUE HE LA FliONDE. M

Continuant ses considérations générales sur les dangers de la politique violente et tyrannique de Richelieu, Retz ajoute : « Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois ; et cet assemblage est si nécessaire que les unes ne peuvent se maintenir sans les autres. Les lois désarmées tombent dans le mépris; les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anarchie L'empire romain mis à l'encan et celui des

Ottomans exposé tous les jours au cordeau nous marquent, par des caractères bien sanglants, l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force. » Ce sont là sans doute les conséquences extrêmes d'un empire sans règle et qui ne se croit jamais assez fort ni assez autorisé, si tout ne lui est permis et qu'il ne rencontre aucune barrière à ses volontés et à ses caprices. Mais sans aller jusque-là, ne peut-on pas dire que cette toute-puissance est toujours exposée à des conspirations, à des révoltes, et dans les peuples qui vivent encore, à des révolutions qui traînent toujours après elles, avant que l'ordre soit rétabli, une longue suite de convulsions, de crimes et de misères ?

Que Relz ait été ou non guidé par ces vues si judicieuses et parfois si profondes, lorsqu'il se jeta dans la faction; que le parlement, avec la bourgeoisie qui le soutenait, ait eu le sentiment plutôt que la conscience claire et distincte du mal et des remèdes à y appliquer, il n'importe. La résistance des cours souveraines au despotisme de la régente et de son favori n'en était

pas moins légitime au point de vue du droit positif autant qu'à celui du droit naturel; et la Fronde, dépouillé de ses apparences puériles et burlesques, réduite à son principe ou aux droits qu'elle défendait, avait au fond plus de sérieux que ne le croient la plupart des historiens depuis Voltaire. Elle était, je le répète, le dernier soupir, la convulsion suprême de la liberté expirante.

Ce n'est pas seulement dans ses considérations sur les causes éloignées de la Fronde que se montre la pénétration politique de Retz, quand il lui prend la fantaisie d'être sérieux ; elle n'éclate pas moins dans sa peinture si vive et si piquante des premières journées de la révolte. C'est plus que l'explication d'une révolution particulière, c'est celle de presque toutes les révolutions, au moins à leur début. Confondant les révolutions qui balaient ou peuvent balayer tout un ordre de choses établi, avec les conspirations longuement tramées qui presque toujours échouent, on s'en prend à tel homme, à telle cabale : et l'on ne s'aperçoit pas qu'il n'y a point d'homme assez habile et assez fort pour mettre en mouvement un peuple qui ne se remue pas de lui-même, de cabale assez puissante pour causer ces explosions aussi universelles que soudaines. Retz ne s'y est pas trompé.

« Je suis assuré, dit-il, que vous avez de la curiosité desavoir quels ont été les ressorts qui ont donné le mouvement à tous ces corps (les cours souveraines), qui se sont presque ébranlés tous ensemble, quelle a été la machine qui, malgré toutes les tentatives de la cour, tous les artifices des ministres, toute la faiblesse du public, toute la corruption des particuliers, a entre-

tenu et maintenu ce mouvement dans une espèce d'équilibre. Vous supposez apparemment bien du mystère, bien de la cabale et de l'intrigue : je conviens que l'apparence y est à un point, que je crois qu'on doit excuser les historiens qui ont pris le vraisemblable pour le vrai en ce fait. Je puis toutefois et je dois même vous assurer que jusqu'à la nuit qui a précédé les barricades , il n'y a pas un grain de ce qui s'appelle manège d'État dans les affaires publiques... On ne doit rechercher la cause de la Révolution que je vous décris que dans le dérangement des lois qui a causé insensiblement celui des esprits, et qui fit que, devant qu'on se fût presque aperçu du changement, il y eût un parti. Il est constant qu'il n'y en avait pas un seul de tous ceux qui opinèrent dans le cours de cette année (1648) au parlement et dans les autres cours souveraines, qui eût la moindre vue, je ne dis pas seulement de ce qui s'ensuivit, mais de ce qui s'en pouvait suivre, Tout se faisait et se disait dans l'esprit des procès, et comme il avait l'air de la chicane, il en avait la pédanterie, dont le propre essentiel est l'opiniâtreté. Et ce qu'il y a d'admirable est que le concert, qui seul peut remédier aux inconvénients qu'une cohue de cette nature peut produire, eût passé dans cette sorte d'esprits pour cabale. Cependant ils la faisaient eux-mêmes, mais ils ne la connaissaient pas. . . ( D'où vous voyez ) l'erreur de ceux qui prétendent qu'il ne faut pas craindre de parti, quand il n'y a point de chefs (1). Ils naissent quelquefois en une nuit. L'agitation que je

(1) Plus qu'un parti, car il ne faut pas parler de parti lorsque

viens de vous représenter, si violente et de si longue durée, n'en produisit point dans le cours d'une année entière et un moment en fit éclore beaucoup davantage qu'il n'eût été nécessaire pour le parti. «

Retz, en sa qualité de conspirateur émérite, aurait pu être tenté de s'attribuer un rôle qu'il n'a pas joué, une influence qu'il n'a pas exercée, dans le récit de la journée des Barricades. 11 a été mieux inspiré en disant simplement les choses comme elles se sont passées. Les intrigues particulières, les cabales. les complots savamment ourdis et aussi inutiles qu'habiles en apparence viendront ensuite pour essayer d'user et d'abuser de la force populaire qui venait de se révéler. Alors on aura le puéril conciliabule de Noisy où « fut dressé tout le plan de la guerre civile », si nous en ii'oyons La Rochefoucauld, entre le coadjuteur qui voulait arracher au ministre sa nominal ion au chapeau. Mme de Longueville, qui craignait d'aller rejoindre son mari en Normandie, le prince de Conti (1). qui, épris de celte coureuse, sa sœur, et ne tenant pas à être d'église. n'aspirait qu'à sortir de la dépendance du prince de Condé, qui le poussait dans les ordres, et enfin deux ou trois parlementaires (2). Alors aussi il pleuvra des chefs,

le soulèvement est à peu près unanime, sans que pourtant l'on se soit entendu.

(1) C'est ce néant qui, grâce à sa qualité de prince du sans, fut choisi comme généralissime des Parisiens dans ce qu'on appelle la guerre, de Paris.

(2) On comprend très bien la présence de l'ambitieux et intrigant Longueildans ce conciliabule. Mais qu'allait faire l'honnête Broussel dans une pareille galère? Il faut que ce vieillard y ait été entraîné par les sophismes et le caractère sacré de Retz.

d'Elbeuf, Beaufort, le duc de Bouillon, le maréchal de La Mothe et tutti quanti qui, sous leur généralissime Conti, iront à l'assaut d'une faveur ou d'une autre. Mais, dans le principe, nul chef, nulle coterie, nulle direction (1) : la grande inspiration du mépris et de l'indignation populaire. L'explosion en fut soudaine, spontanée, irrésistible. Depuis plus d'un an, le mécontentement couvait et éclatait de temps en temps. Le parlement grondait, et par ses remontrances, par son opposition procédurière embarrassait et irritait le gouvernement. Messieurs dos Enquêtes, plus jeunes et plus hardis que leurs collègues de la Grand'Chambre, réclamaient la réforme. Les gensdes faubourgs s'ameutaient contre l'édit du Toisé. Les gros et les petits bourgeois de Paris s'assemblaient au sujet de leurs rentes qu'on prétendait ne pas leur payer, et leurs femmes poursuivaient la régente de cris et de gémissements jusqu'aux portes des églises où elle allait faire ses dévotions (2). C'était déjà la Révolution, mais à l'état latent. Nul n'en comprit les symptômes et nul ne

(1| C'était même ce qui effrayait, comme on peut le voir par les mémoires de Mathieu Mole, les membres du parlement qui, malgré leurs coups de boutoir, étaient favorables à la cour- Impossible de parlementer et de négocier avec cette multitude furieuse et anonyme.

•2 n Quantité de femmes étaient à l'entrée de la Grand'Chambre; une autre troupe était allée à Notre-Dame; elles s'étaient jetées aux pieds de la reine, lui avaient demandé justice, avaient dit qu'elle dissipait le bien de son pupille, qu'elle avait un homme chez elle qui prenait tout, que le contrôleur général dépensait tout en garces, qu'il en changeait toutes les semaines, t (D'Ormesson, p. 267).

la prévit, pas plus le premier ministre, que les parlementaires qui la faisaient sans le savoir ou que les fantoches politiques qui devaient bientôt s'y mêler. Enivrée de la victoire de Lens, la cour crut qu'elle était en position de tout terminer par un coup d'autorité et de force. Elle fit enlever Broussel et deux autres conseillers du parlement, et les cris des enfants et de la vieille servante de Broussel soulevèrent tout son quarlier et de proche en proche tout Paris. En quelques heures, bourgeois et ouvriers étaient en armes , les chaînes tendues dans toutes les rues, plus de douze cents barricades élevées et le Palais-Royal , où était la reine avec ses enfants, assiégé. Voilà dans une seule émotion populaire l'image vraie de tous les grands mouvements révolutionnaires à leur début.

La suite des explications de Retz a moins d'exactitude ; — il y entre un peu de bavardage et de fantasmagorie — et moins de portée ; — elle offre trop de particularités qui s'appliquent uniquement à la Fronde pour qu'on puisse en tirer une généralité. Cette page pourtant est si vive, elle montre une si rare intelligence d'historien dans cet écrivain de mémoires, que je crois indispensable de la rappeler ici.

« La France, écrit-il, était comme tombée en léthargie et Mazarin fut assez mal habile pour prendre ce faux repos pour une véritable santé. Les provinces abandonnées à la rapine des intendants demeuraient assoupies et abattues sous la pesanteur de leurs maux ; car les secousses qu'elles s'étaient données de temps en temps sous le cardinal de Richelieu n'avaient fait qu'augmenter et aigrir leur mal. Les parlements, qui avaient

tout nouvellement gémi sous la tyrannie , étaient comme insensibles aux misères présentes par la mémoire encore trop vive et trop récente des passées. Les grands, qui pouf la plupart avaient été chassés du royaume, s'endormaient paresseusement dans leurs lils, qu'ils avaient été ravis de retrouver. Si cette indolence générale eût été ménagée , l'assoupissement eût peut-être duré plus longtemps. .Mais comme le médecin ne le prenait que pour un doux sommeil, il n'y lit aucun remède. Le mal s'aigrit, la tête s'éveilla. Paris se sentit, poussa des soupirs et l'on n'en fit aucun cas. Il tomba en frénésie.

i Qui eût dit trois mois avant la plus petite pointe des troubles qu'il en pût naître dans un État où la maison mvale était parfaitement unie, où la cour était esclave du ministre, où les provinces et la capitale lui étaient soumises, où les armées étaient victorieuses, où les compagnies paraissaient de tout point impuissantes? Qui l'eût dit eût passé pour un insensé, je ne dis point dans l'esprit du vulgaire, mais je dis entre les Estrées et les Senneterre? il parut un peu de sentiment, une lueur ou plutôt une étincelle de vie. Ce signe de vie, dans les commencements presque imperceptible, ne se donna pas par Monsieur (le duc d'Orléans). Il ne se donna pas par M. le Prince. 11 ne se donna pas par les grands du royaume. Il ne se donna pas par les provinces. Il se donna par le parlement qui. jusqu'à notre siècle, n'avait jamais commencé de révolution, el qui certainement aurait condamné par des arrêts sanglants celle qu'il faisait lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée. Il gronda sur l'édit du tarif, et aussitôt

qu'il eut- seulement murmuré, tout le monde s'éveilla; l'on chercha les lois, en s'éveillant, comme à tâtons, on ne les trouva plus; l'on s'effara, l'on cria, l'on se les demanda, et dans cette agitation, dans les questions que les explications firent naître, les lois d'obscures qu'elles étaient et vénérables parleurs obscurités devinrent problématiques, et de là, à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le parlement entra dans le sanctuaire, il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du palais profana les mystères. »

Si Relz avait beaucoup de pages comme celles que je viens de citer, surtout les premières, il serait plus qu'un écrivain de Mémoires, plus même qu'un historien ; il mériterait d'être rangé parmi les fondateurs de la philosophie de l'histoire. Je ne connais rien dans notre littérature, jusqu'à Y Esprit des Lois de Montesquieu, qui montre autant de sens historique et politique. Malheureusement, c'est une exception dans les écrits de Retz. Non qu'il ne prodigue les maximes, même les dissertations, soit dans ses Mémoires, soit dans sa Conjuration de Fiesque. On dit qu'il a voulu imiter en cela Salluste et Tacite (1). Mais il aurait, à mon sens, fort mal reproduit ses modèles : ôtez le style, presque toutes les réflexions sont banales.

ili Les discours que Retz s'attribue et ^a galerie de portraits sentent bien moins l'imitation des anciens que les habitudes de conversation de la première partie du XVIIe siècle.

11 ne suffit pas. pour être un écrivain politique, ni de s'éprendre d'un enthousiasme de jeune homme et d'écolier pour un obscur conspirateur, ni de se faire L'avocal consultant, auprès de Monsieur et du dur de Bouillon, en matière de conspiration Jouer le rôle de chef de parti peut être fort beau, mais encore faut-il qu'on se remue et s'agite pour quelque chose. On nous parle sans cesse de desseins hardis, grands, sublimes, surprenants, héroïques; et ces merveilles qu'on nous promet, je les cherche; je ne les vois pas venir, soit que je regarde à ses conférences auprès des deux ducs qu'il endoctrine, mais qu'il ne peut mettre en mouvement, soit que je regarde à sa propre conduite. Le plus clair de sa science politique, ce qui en fait le principe, le milieu et la tin, c'est la trahison, c'est d'appeler en France l'Espagnol afin d'en expulser Mazarin, procédé à la portée du conspirateur le plus incapable et le moins héroïque, pourvu qu'il occupe une haute position dans l'État. Quant à lui, que veutil '! Assurément il convoite ardemment le chapeau et. à force de manège, de ténacité, d'adresse et surtout de cadeaux prodigués au Sacré-Collège , il finit par l'obtenir malgré Mazarin, qui voulait user avec lui de ses amusements et fourberies ordinaires. Assurément encore il a une envie démesurée de culbuter le Mazarin et de prendre sa place au ministère et même, par impossible, dans le cœur de la régente , la grosse « Suissesse ». On sait avec quel succès. Et ce fut heureux pour Retz : car je ne doute pas que, s'il eût atteint le but de son ambition, il n'eût bientôt fait regretter Mazarin. Il avait de l'esprit et toute sorte

d'esprit ; il avait de l'audace et de la résolution ; jamais nature ne fut mieux douée ; une lacune gâtait toutes ses qualités ; il ne manquait pas moins de sérieux que de principes. Factieux d'imagination, avant de l'être en réalité, il semble ne s'être tant agité que pour s'amuser et pour amuser la postérité; ajoutons que, vain à l'excès, il s'est principalement proposé d'étonner et qu'il étonna en effet et jusqu'au scandale (1).

Il faut donc nous tourner d'un autre côté pour voir ce qu'il peut y avoir de sérieux dans les revendications de la Fronde. Si nous avions toutes les motions de Messieurs des Enquêtes et toutes les délibérations des cours souveraines réunies dans la salle Saint-Louis, il nous serait facile de suivre les opinions et les principes qui se sont agités dans cette dernière crise de la liberté. Mais l'histoire du temps est insuffisante sur ce point, et je ne crois pas que le Journal du Parlement, qui nous fournirait le plus de lumière, soit encore publié.

(1) Je ne puis comprendre le portrait beaucoup trop favorable que Bossuet a laissé de Retz dans l'oraison funèbre de Letellier. « Mais, puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs? Cet homme, si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État, d'un caractère sijhaut qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi ; ferme génie que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée... Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets ressorts, et après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards, d Telle n'est pas l'impression que laisse la lecture des Mémoires de Retz et de ceux de Guy Joly.

Force est donc de se réduire aux Mémoires de Mathieu Mole et à ceux d'Omer Talon, commentés et éclaircis par le Journal d'Olivier d'Ormesson, par l'Histoire de France de Mézeray, parles écrits de Claude Joly, et, au besoin, par quelques pamphlets de l'époque. Il peut paraître singulier d'interroger sur les principes révolutionnaires de la Fronde un premier président qui était ostensiblement favorable à la cour, et un de ceux qu'on appelait les gens du roi (1). Mais en qualité de premier président, Mole était obligé de porter au roi et de faire valoir les remontrances et les désirs du parlement; et, Orner Talon représentait à la fois le roi, dont il expliquait les ordres et volontés à la cour souveraine, et le parlement dont il transmettait les doléances, les arrêts et arrêtés au pouvoir; ils étaient donc de fait, par les nécessités de leurs charges, les porte-voix de toutes les plaintes et revendications, et principalement de celles qui s'élevaient contre les abus des hommes de finance et contre les violations de la justice. Et ainsi sans être précisément ni les tuteurs des rois, ni les fondés de pouvoir des peuples, c'est aux hommes du parlement que venaient aboutir toutes les doléances des opprimés, et c'est par eux qu'elles arrivaient aux oreilles du roi et de ses ministres. De là, l'étrange composition de ces harangues ou semonces souvent contradictoires où il faut un certain effort pour démêler la pensée de l'orateur ; il y prêche ou il

(1) Les gens du roi près le parlement, au moment de la Fronde, étaient le procureur général Mélian et les deux avocats généraux Bignon et Talon.

déclame ; il unit la hardiesse du prédicateur et du tribun aux humbles supplications et aux prosternements du sujet, et, ce qui tient à une éducation classique mal entendue, il mêle à tout cela une érudition sans goût, aussi pédantesque que déplacée (A).

Il s'y rencontre néanmoins des traits de véritable éloquence. N'y a-t-il pas autant de vérité que d'indignation et d'énergie dans ces paroles de Talon : « Il y a dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le paiement des impositions, et que, pour entretenir le luxe de Paris, des millions d'innocents sont

(1) Ce mauvais goût va souvent jusqu'au pataquès. Lisez ce compliment de Mole à la régente au sujet du jeune roi atteint et sauvé de la petite vérole. « Messieurs, si les grâces du ciel pouvaient être imparfaites, il y eût eu assez de sujet de se défier des effets de cette providence, si favorable jusques à maintenant pour la France; on a vu avec un extrême regret notre arche gâtée, notre image de Dieu en terre presque brisée, notre colonne de l'Etat, non seulement ébranlée, mais quasi renversée, ce parfait ouvrage de la nature tout défiguré, cette face si agréable toute changée, ce corps si bien formé, tellement attaqué qu'il n'était plus qu'une plaie et qu'à peine. Madame, Votre Majesté le sait, a-t-elle pu reconnaître en ce moment et son roi et son fils, etc. », III, p. 195. Le comble est un pataquès de Talon sur la marine et sa fantastique histoire, Xoé, Saturne, Hercule, Jason.Tiphys, etc.; les Dioscures, fils de Saint-Louis (c'est-à-dire Louis XIV, et son frère le duc d'Anjou, alors bambins) : le tout au sujet de la surintendance de la marine que la reine prenait pour elle-même, p. 186-190. On peut voir dans d'Ormesson le résumé de deux plaidoyers de Gauthier et de Pucelle, que notre maître des requêtes admire fort et qui ne sont pas moins ridicules.

obligés de se nourrir de pain de son et d'avoine, n'espéranl d'autre protection que celle de leur impuissam e, et ne possédant d'autres biens en propriété que leurs âmes, parce qu'elles n'ont pu être vendues à l'encan >• (1). — « Chose étrange, que ceux qui sèment et qui moissonnent n'aient pas de pain pour nourrir leur famille et qu'ils vivent misérablement sous la dureté des impositions qui leur sont demandées » (2). Est-ce là de l'éloquence d'écolier? Et nos graves magistrats jouent-ils à être « des Brutus de la grand'chambre et des Cassius de la bazoche » ? ÎNon. ils sont tribuns sans le savoir et sans le vouloir, par la force même des choses, parce qu'il leur était impossible de voir avec indifférence les misères des pauvres gens et les rapacités des financiers, qui allaient chaque jour s'aggravant.

Mole parle avec plus d'àpreté encore des « voleries, concussions et pirateries » des parti-ans. Après une peinture rapide et d'ailleurs peu significative d'un État où chacun ferait son devoir : « Mais hélas ! s'écrie-t-il. quel mécompte !. . . Chacun, selon sa condition, ne ressent-il pas ce poids trop pesant des charges de l'Étal :' Ne connaît-il pas avec trop de certitude l'excès des taxes qui se lèvent par tout le royaume? Quels ravages, quelles violences se commettent dans l'exaction? Il est moins libre, au milieu de la France, en cette terre d'asile pour tous, de passer de ville en ville et même de sortir de sa maison, que d'entrer en pays

1 Mémoires d'Orner Talon, p. 211. c. r. •2 Idem, 290, 1.

ennemi : encore lors, par l'effet du courage, échappet-on le péril en soutenant l'effort en cette extrémité ; la défense (là) est criminelle, et il n'y a pas de peine assez sévère pour expier ce prétendu crime. Si encore en payant sa part et portion, on était quitte de sa dette. Mais on est contraint de satisfaire pour toute la communauté ( 1), et cette solidarité s'exerce avec une telle rigueur que l'on réduit le particulier à finir sa vie en continuelle prison, sans secours quelconque. Ces voix plaintives résonnent partout et disent assez haut qu'après avoir payé cinq cents millions de plus en quatre années, ils croient avoir satisfait à ce qu'ils doivent à leur prince et à leur patrie : et néanmoins l'effet de cette action solennelle, de cette entrée extraordinaire (lit de justice du 15 janvier 1648) ne peut être qu'une surcharge nouvelle et si pesante qu'il est à craindre qu'ils ne courbent tout à fait sous le faix », — « Où cette face publique ['!) sera-t-elle réduite, si elle souffre plus longtemps ces usures malheureuses, ces prêts illicites , ces prêts des prêts, ces sangsues publiques qui se gorgent impunément du plus pur sang du peuple » (3).

Les désordres n'étaient pas moindres dans l'administration de la justice. Cassations d'arrêts rendus par les parlements , commissions extraordinaires sans appel, évocations, rétentions au conseil des appella-

(1) Mémoires de Mole, III, p. 210.

(2) Mole semble aimer cette locution assez peu nette : c'est l'incomplète traduction de Rei publiées faciès.

3) Mémoires de Mole, p. 238.

tions comme d'abus , il n'y avait pas d'expédients arbitraires et dont un gouvernement hypocrite et à la fois violent ne se servît pour distraire les causes de leurs juges naturels et légitimes (1). La liberté et la vie des sujets n'étaient pas plus en sûreté que leurs biens. Pour un oui, pour un non, à partir de l'arrestation de Beaufort, dont le seul crime paraît être d'avoir fait ombrage au cardinal ministre, on pouvait être, sur une simple lettre de cachet, embastillé, exilé, relégué dans une de ses maisons ou en tel lieu que désignait le pouvoir, sans être sûr d'avoir jamais des juges et de ne pas végéter dans l'exil et dans la relégatioa ou pourrir dans une prison, loin de tout secours.

Je n'insiste pas sur ces abus ni sur les plaintes plus ou moins éloquentes de Mathieu Mole dans ses éternelles remontrances. Je me contente de dire qu'il y avait ample matière à réformes, et que, si le gouvernement avait raison de demander de l'argent, parce qu'il ne pouvait sans argent faire la paix ni la guerre, le parlement n'avait pas tort de déclarer obstinément qu'on revint à un ordre fixe et régulier tant dans l'administration des finances que dans celle de la justice.

Cette réforme fut l'objet des travaux de l'assemblée de la salle Saint-Louis. Mais, il faut l'avouer, ces Messieurs des Enquêtes, qui furent les auteurs les plus ardents et les plus actifs de l'union des cours souveraines, apportèrent à leur tâche plus de zèle et d'opiniâtreté que d'initiative. Si tous leurs principes ne se bornent pas, comme ceux de la Grand'chambre, à

(1) Mémoires de Mole, p. 119, 186, 187.

leurs Registres et « aux ordres du royaume ou ordonnances des rois prédécesseurs » (1), ils se dégagent bien péniblement et bien obscurément de ce que je connais du texte de leurs délibérations. Ils eurent pourtant l'honneur, si j'en crois Michelet, d'inscrire dans leur réforme les deux garanties principales, celle de la personne (nul ne sera arrêté, sans être interrogé dans les 24 heures) ; celle des biens (nul impôt ne sera exigible sans vérification parlementaire). La chose n'est pas si nette que le dit Michelet. La première de ces garanties ne fait point de difficulté ; elle est en effet écrite en toutes lettres dans les vœux du parlement, et pour couper court aux chicanes du gouvernement qui soutenait que cette ordonnance qui date de Louis XI ne s'applique qu'aux prisonniers ordinaires, les rédacteurs ont soin de dire « aucun des sujets du roi, de quelque qualité et condition qu'il soit », etc. Mais la formule est insuffisante. Car outre les criminels vulgaires et les criminels d'État, il y avait les personnes qui étaient les derniers des criminels aux yeux des partisans et qu'on tenait en prison sans autre forme de procès, pour les forcer à donner l'argent qu'ils avaient ou qu'ils n'avaient pas.

Quant à la garantie des biens, elle ne se rencontre à peu près formellement énoncée que dans un pamphlet du temps. « Toutes les contributions du peuple sont, de leur nature et origine, xine concession volontaire,

(t ) Jargon fréquemment employé par Mole, Talon, <f Ormesson. Employé comme ici, le mot « ordre » se trouve encore dans l'oraison lurebie de Lelellier.

plutôt qu'une dette d'obligation » (1). Il faut avouer pourtant que la vérification, telle que l'entendait le parlement, c'est-à-dire après discussion de chaque article des édits fiscaux et avec liberté de suffrage , c'est-à-dire sans menace d'emprisonnement, de relégation, d'exil et aussi de création nouvelle d'offices, ai sans lits de justice rendant la vérification illusoire, aurait pu être une application imparfaite et détournée du principe politique du consentement de l'impôt (2). Cette demi-réforme donne la mesure de l'intelligence politique du parlement. Son premier président et même les meneurs des enquêtes répètent complaisamment que « les impositions générales s'ordonnent par le roi. se vérifient au parlement et s'exécutent par chacune des compagnies, selon le pouvoir qu'elle en a. » Et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils prononcent des paroles contradictoires, au moins dans les deux premiers membres de leur belle formule. Si le roi ordonne l'impôt, la vérification n'est qu'une illusion, étant un

I Mariage du Parlement et de la ville de Paris. Dernier volume des œuvres de Retz. (Grands écrivains de la France).

(2) C'est à quoi se réduit le consentement de l'impôt dans un texte qui paraît aller beaucoup plus loin. « Le président Le Coigneux |4 février 1648) parla delà nécessité du consentement des peuples pour la validité des édits et déclarations. Ce droit est maintenant celui des officiers de justice, auxquels on a confié la puissance de consentir les levées des impositions, comme à ceux qui, avec le plus de justice et de raison, savent ménager la gloire du prince et la nécessité du pauvre peuple. Les actions et la volonté du roi ne sont autorisées du consentement des peuples qu'autant qu'elles sont avantageuses à sa conservation. » {Mém. d'Ormesson, p. 435, note).

simple enregistrement accompagné d'un bavardage inutile. Si elle est à quelque degré un libre consentement, le roi n'ordonne plus l'impôt, il le propose, et ceux auxquels il le propose l'acceptent ou le rejettent, selon qu'ils le jugent ou non conforme aux lois et au bien public de l'État. Habitués à une opposition plus importune qu'efficace, et plus procédurière que politique, ils avaient si peu le sens des affaires, qu'on les eût sans doute fort étonnés de leur demander, si leur vérification ne portait que sur les impôts nouveaux et sur l'augmentation des impôts déjà établis, ou sur tout l'ensemble de l'impôt. Ils voient très bien ce qui crève les yeux, les tristes effets d'une déplorable gestion financière ; ils le crient très haut et sans se lasser, ce dont il faut savoir gré à leur honnêteté ; mais ils ne paraissent pas soupçonner la source du mal. Ce qui rendait l'impôt intolérable pour les contribuables, et peu fructueux pour le prince et pour l'État, c'était moins sa quotité qui était médiocre, que le mode de perception. On ne voit pas que le parlement ou quelqu'un de ses membres ait proposé un autre système que les fermes, imaginées par la politique usuraire des Romains pour les pays conquis : ils y apportaient seulement le correctif des chambres de justice, autrement dit d'une demi-banqueroute, non moins contraire à la foi publique que ces suppressions d'un ou de deux quartiers de rentes, qui faisaient leur indignation. Nos ((restaurateurs du bien public et nos pères de la patrie (1) entendaient encore abolir ce qu'il y avait de

(1) C'est Mazarin qui les a gratifiés de ces beaux titres, un

plus odieux dans le système, les emprisonnements, les contraintes par corps, les garnisaires, vivant à discrétion sur l'habitant, les fuseliers, et cette exécrable solidarité (1), qui rendait l'homme riche ou aisé, qui avait largement payé sa dette à l'État, responsable de l'insolvabilité réelle ou fictive de son coparoissien, le travailleur et l'industrieux de celle du fainéant ou de l'incapable. Cet amendement était juste, était utile, était humain ; mais n'était-il pas la ruine du système tout entier qui, né de la violence, ne pouvait subsister que par la violence ?

Us ne sentirent pas, ils ne voulurent jamais comprendre qu'ils n'étaient pas les États Généraux (2), qu'ils n'avaient ni le mandat, ni l'autorité d'une assemblée déléguée par la nation , et que la révolution qui était en germe dans la réforme, si celle-ci venait par hasard à réussir, ne se pouvait accomplir que par ces États Généraux, dont ils n'avaient pas moins d'horreur que de la révolution elle-même. Aussi bien ils se sentaient scandalisés des attentats du parlement anglais, et honteux autant qu'irrités de la comparaison que Mazarin faisait de leur conduite et de celle de cet

jour que, ne pouvant empêcher les assemblées de la salle Saint-Louis, il avait déclaré l'union admirable.

1i Autre héritage des Romains, non plus de la République conquérante, mais de l'Empire caduc et tombant en pourriture.

(2) On sait que Mazarin, qui avait encore plus peur que le parlement, s'il est possible, des États Généraux, promit pourtant de les convoquer, faisant d'une pierre deux coups, en dissipant l'assemblée de la noblesse qui commençait à le gêner et en effrayant le parlement.

infâme parlement. Ils n'aspiraient pas a renverser la monarchie, mais à la modérer, à l'arrêter ou au moins à la retarder dans l'impétuosité de ses usurpations, à la sauver de ses propres excès (1). Également attachés au parlement et à la royauté, ils n'avaient à cœur que de rehausser l'autorité de celle-ci en conservant la dignité de celui-là : entreprise dont ils n'entrevoyaient même pas l'impossibilité et la chimère. Aussi faut-il voir leur stupeur et leur effroi, lorsque la reine-mère, répétant son éternel refrain, leur fit demander par Talon quelles bornes ils prétendaient mettre à l'autorité du roi. Mis ainsi en demeure par cette brutale question, ils s'effarèrent, comme si on les invitait à commettre un sacrilège et à entrer dans le saint des saints. Ils balbutièrent, ils tergiversèrent , ils gau-

1 1 1 Voici un passage de Talon, personnage très parlementaire et très royaliste, qui exprime très bien les dispositions du Parlement : « Il serait de dangereuse conséquence que l'autorité du Parlement surmontât par effet et se rendît supérieure aux volontés du roi, parce que, pour maintenir l'autorité du Parlement, il faudrait mettre les armes aux mains du peuple, élever une puissance dans l'État, laquelle ceux qui l'auraient émue ne pourraient pas la conduire et n'en seraient plus les maîtres; et puisque l'État, dans lequel nous vivons, est monarchique, il y faut demeurer; mais il est à souhaiter qu'il soit tempéré des avis et de l'interposition des compagnies souveraines, lesquelles ont été établies dans le royaume non seulement pour rendre la justice distributive, mais pour prendre quelque part à ce qui peut empêcher l'effet de cette même justice. » 11 n'ose dire « pour prendre quelque part aux affaires publiques d, et l'on ne sait ce que signifie son dernier membre de phrase. Mais le reste est parfaitement net, et montre le peu d'aptitude du Parlement à une opposition sérieuse el efficace

LITTÉRATURE POLlTinrE DE LA FRONDE. 31

chirent ; ils protestèrent de leur soumission, de leur fidélité, de leur dévouement et supplièrent la régente de leur conserver ses bonnes grâces (1). Un des conseillers. Meusnier, sembla vouloir ouvrir un avis hardi et digne : « La toute-puissance des rois, commenca-t-il a dire, est bornée, puisqu'il y a. des lois fondamentales auxquelles tous sont sujets, entre lesquelles on pouvait accepter celle qui regarde la vérification de leurs édits au parlement. » Mais il se hâte bien vite d'ajouter « qu'il était néanmoins plus à propos de gauchir à la proposition et de l'éviter comme un écueil dangereux et, pour réponse, dire à la reine que tout ce qui avait été arrêté était sous le bon plaisir du roi» (2). Le vieux Broussel seul ne perdit pas la tête et dit avec beaucoup de bon sens que c'était une de ces questions « dont la seule proposition ébranle l'autorité du roi et

I La compagnie fut extrêmement surprise d'entendre la semonce que nous leur faisions et de la nécessité qui lui était imposée de s'expliquer sur une question extraordinaire, pour répondre quelles sont les bornes de leur juridiction. Les registres leur enseignent que souvent les rois les ont consultés

sur des affaires de conséquence Mais de déclarer qu'ils

résolvent les extrémités de leur pouvoir, c'est-à-dire entrer en jugement et en discussion avec leur souverain, ils confessent qu'ils ne veulent ni ne doivent décider une question de cette qualité, pour laquelle il faudrait ouvrir les sceaux et les cachets de la royauté, pénétrer dans le secret de la majesté du mystère de l'empire. » Orner Talon, 217, 2« col. La dernière phrase forme un amphigouri qui amuse beaucoup Michelef Mais, en somme, Talon porte à la régente la réponse que Broussel avait proposé de faire sans un tel luxe d'éloquence.

-l Journal de d'Ormesson. p. 450, lre note.

diminue l'obéissance des peuples », (1) qu'il n'y avait donc pas à l'agiter. C'était la seule réponse qu'on pût faire à une question au moins indiscrète, du moment qu'en tant que corps judiciaire on ne trouvait pas décent d'entrer en pleine révolte contre le pouvoir.

L'apparente pusillanimité des parlementaires ne venait pas plus d'idolâtrie pour la royauté que de manque de cœur. Cette idolâtrie qui commençait à pointer n'était pas encore faite, et Mole comme Talon savait très bien que l'autorité du prince, ni plus ni moins que celle de tout magistrat, est d'institution humaine et. non de droit divin. Mole nomme quelque part les ordonnances « des contrats » qui lient également le prince et les sujets, Talon parle de l'alliance, c'est-àdire du pacte entre le peuple et le roi. Mais ils glissent sur cette idée comme si elle leur brûlait les pieds (2).

(1) Journal de d'Ormesson, p. 450, lr* note. 2) Elle n'était pas, toutefois, tellement nouvelle et téméraire, qu'elle ne se trouve plusieurs fois et sous plusieurs formes dans un de leurs contemporains, dansSilhon, Ministère d'État, dont la première partie parut en 1631 et la seconde en 1642, par conséquent avant la Fronde et même avant le ministère de Mazarin. Nous lisons : \r° partie, p. 235 : « Il n'y a pas de doute que l'autorité souveraine ne soit plus ferme, lorsqu'elle s'appuie sur la volonté du peuple dont elle a pris son origine. » — « Le souverain n'ayant pas communément d'autre puissance sur les sujets que celle qu'ils lui ont transportée, ni de droit qu'q n'ait reçu d'eux, il y a de l'apparence qu'ils n'ont point entendu lui laisser la disposition de leur honneur, comme ils lui ont soumis leurs vies et leurs biens. » 4' partie, p. 163. — a Le roi n'est pas propriétaire du bien de ses sujets », p. 105. — a Encore que l'autorité du prince sur ses sujets soit absolue, elle

Le siège de Paris, (malheureux conseil et funeste pour jamais!) (1) les lit sortir de cette réserve. Talon fit alors entendre ces paroles qui durent sonner étrangement aux oreilles du jeune roi et de toute sa cour, « Sire, tous les hommes naissent pour commander sur la terre, nu du moins pour être libres; ces noms de domination et d'obéissance sont barbares dans leur origine et contraires aux principes et à l'essence de notre nature ; l'audace des hommes les plus forts les a introduits ; et le temps et la nécessité les a rendus légitimes. Il est de l'ordre et de l'instinct de la nature d'honorer ceux qui nous protègent, qui peuvent nous garantir de la violence et de l'oppression » (2). Mais quand cette protection est devenue l'oppression la plus lourde et la plus cruelle , Talon n'hésite pas : non seulement il déclare avec Mole que « les souverains, par l'empire qu'ils exercent sur les autres mortels, n'ont pas le droit de réduire les villes en sac (3) et d'en perdre les habitants sans une juste cause et légitimement déclarée ; que cette puissance armée qui

n'est pas pour cela infinie »,p. 161. — a Les États sont entre les mains des princes comme les biens des mineurs. Ils en sont les tuteurs, mais non pas en tous sens les maîtres, et, dans toute l'humaine société, il n'y a point de dépôt si sacré et si inviolable que celui-là l'est pour eux. Les peuples de qui ils les tiennent les leur ont confiés, mais ils ne les leur ont pas donnés absolument et sans condition. Ils leur ont bien confié la garde, mais ils ne leur ont point laissé la faculté de les aliéner », p. 325.

(1) Mém. de Math. Mole, III, 309.

(2) Mém. de Talon, p. 412, c. 2.

(3) Saccager.

leur est commise ne doit être employée que pour leur défense (des habitants) et non retournée contre euxmêmes » (1) ; mais il proclame nettement le droit à l'insurrection. « La loi naturelle, plus ancienne et plus absolue qu'aucune autre, nous rend tous les moyens légitimes pour conserver ce qu'elle nous a si libéralement donné (2) Les armes qui ont été prises (par

le parlement et les Parisiens) sont légitimes, parce qu'elles sont nécessaires ; et la défense de sa vie et la conservation de ses enfants est du droit de nature, qui n'a jamais été improuvé ni par la loi de Dieu ni par celles des hommes » (3).

Mais ces sentiments démocratiques ne venaient point du cœur : ils étaient imposés comme du dehors par les circonstances, et le parlement se hâta de revenir à sa \ieille conception d'une monarchie absolue, tempérée par des remontrances, dans l'espoir bien chimérique hélas ! que les rois se persuaderaient « qu'ils ne sont pas en tutelle, lorsqu'ils défèrent aux ordres publics (coutumes et lois), que la majesté de l'empire n'est pas diminuée, lorsqu'ils défèrent aux ordonnances qu'ils ont faites, et quand le gouvernement est le royaume de la loi » (4).

Il ne faut pas cependant trop rire de l'illusion de nos parlementaires. Ils firent ce qu'ils purent pour conserver en notre pays quelque ombre d'indépendance et de

11) Mole, 111,353.

(2) Talon, p. 3-27, I.

(3) Id., p. 330, 2.

,4) Id., p. 360.

liberté ; et si leur résistance fut vaine, on ne peut pas dire qu'elle fut complètement inutile. Quelque despotiques et arbitraires qu'aient été certains actes que les rois se permirent, le régime monarchique ne fut jamais chez nous pleinement despotique et jamais la nation ne tomba dans la dégradation qui est la suite de ce funeste régime. Je crois qu'elle le doit en partie au parlement. Si soumis qu'il se soit montré, et quoique la quasi-divinité du roi commençât à se faire jour dans les discours plutôt que dans les cœurs, il ne cessa jamais de faire entendre des paroles généreuses, ni de rappeler le nom de liberté : « Sire, disait Talon, vous êtes notre souverain seigneur: la puissance de votre Majesté vient d'en haut, laquelle ne doit compte de ses actions, après Dieu, qu'à sa conscience : mais il importe

à sa gloire que nous soyons des hommes libres (1)

(Oui), il importe à la gloire du roi que nous soyons des hommes libres et non des esclaves : la dignité de la couronne se mesure sur la qualité de ceux qui obéissrnt. Les despotes commandent dans des provinces ruinées, dans des pays brûlés par le soleil ou bien à des Lapons, à des insulaires septentrionaux, qui n'ont rien de l'homme que le visage ("2) ; mais la France, le préciput de la nature, est le partage du roi des français, qui a le commandement sur des hommes (\t> cœur, sur des âmes et non sur des forçats » (3).

(1) Talon, p. 210, 2.

■1 Pauvre et bizarre rhétorique. Le mot préciput qui suit sent le langage technique de la bazoche.

S. Louis X, affranchissant las esclaves de son domaine, en 1298 : a Considérant que notre royaume est nommé le royaume

Je n'aurais pas achevé cet exposé de la littérature politique de la Fronde, si aux orateurs du parlement je n'ajoutais Mézeray qui confirme leurs idées par son histoire, et le chanoine Claude Joly, qui les complète tant par le raisonnement que par de nombreux exemples empruntés à nos Annales.

Quelque incomplet que puisse être Mézeray, quoiqu'il manque, comme écrivain, de couleur et de mouvement, il n'en est pas moins un des plus instructifs entre nos historiens. Gomme partisan des parlements, il note toutes les entreprises et usurpations de la royauté sur les franchises nationales: comme gallican, il ne laisse échapper aucune de celles de Rome sur notre clergé et dans notre pays. Il n'est donc pas impartial ; aucun historien ne saurait l'être, à moins de renoncer à toute foi nationale et politique. Mais il est libre et sincère ; et ces deux conditions, avec une certaine intelligence, suffisent pour faire œuvre utile et qui puisse éclairer le présent par le passé.

Et d'abord, qu'était l'administration du royaume au début de la troisième race avec laquelle commence la monarchie vraiment française ? « Le royaume de

des Francs et voulant que la chose en réalité soit accordant au

nom « C'est par d'autres considérations plus générales

qu'est guidé Charles de Valois, en 1311 : <• Comme créature humaine, qui est formée à l'image de Notre-Seigneur, doit généralement être franche par droit naturel,... nous, mu de pitié, pour remède et salut de notre âme et pour considération d'humanité et commun profit, donnons et octroyons très plénière franchise et liberté perpétuelle à toutes personnes de notre comté de Valois. »

France, répond Mézeray a été tenu, plus de trois cents ans durant, selon leurs lois (les lois des fiefs), se gouvernant comme un grand fief plutôt que comme une monarchie.

« Quand il s'agissait d'une querelle particulière au roi, il ne pouvait faire armer que les vassaux et sujets de ses terres; mais quand il y allait du salut de l'État et de l'honneur de la nation, il mandait tous les seigneurs du royaume. A son ordre, ils faisaient marcher leurs vassaux et ceux-là menaient ceux qui relevaient d'eux » (l).Nous voilà loin, dès le premier pas, de la monarchie de François Ier, d'Henri IY et de Louis XIII. C'était moins une monarchie à proprement parler que l'embryon d'où, bien ou mal, la monarchie devait se développer avec le temps. Réduite au revenu de ses domaines, ne donnant des lois (1) et ne battant mon. naie que sur ses terres et pour ses terres (2), elle était encore bornée et resserrée par le souvenir, sinon par les restes de l'institution traditionnelle des grandes assemblées. C'est à cette institution pourtant ou à cette coutume qu'elle demanda sa consécration. Sans tenir aucun compte du « prétendu droit (3) » de Charles de

(1) Abrégé chronologique do l'histoire de France, t. II, p. 11. Ailleurs, remarquant « la grande différence qu'il y avait entre les forces de la France et celles du roi », il répète à peu près la même chose, a Car, lorsqu'il faisait la guerre pour sa propre querelle, (le roi) n'avait que les sujets de ses terres », etc., II, p.87,H.

'A) Mézeray, t II, p. 14.

(2) Idem, id . , p. 12.

(3) Idem, id., p. 7.

Lorraine, Hugues Gapet se iil proclamer roi par l'assemblée des barons et des seigneurs ecclésiastiques. « Hugues, dit Mézeray, put bien se servir aussi du testament, quel qu'il fût, du roi Louis en sa faveur; mais son meilleur droit et le plus incontestable était le consentement général du peuple français » (1). Voilà pour Mézeray le premier principe de notre histoire et de la constitution politique de la France : « Le roi n'est roi qu'en vertu de la volonté nationale » ; et ce principe dépasse de beaucoup, non les fantaisies de quelques parlementaires, mais les idées du parlement. Mézeray n'est pas éloigné d'en admettre la conséquence immédiate, à savoir que ce qui fait les rois peut les défaire.

Il ne la prend pas toutefois à son propre compte, mais il l'énonce sous le couvert des ambassadeurs de Louis VIII. plaidant en cour de Rome contre Jean sans Terre. Il n'avait jamais été roi, disaient-ils, puisqu'il avait été déshérité par son père pour cause de rébellion, et condamné à mort par le parlement de Paris pour meurtre de son neveu Arthur : « Mais, quand même il aurait été roi légitime, il était déchu de ce droit, parce qu'il était devenu tyran (~1) et que la tyrannie était la destruction de la royauté » (3).

Si le principe de la souveraineté nationale, repré-

(1) Mézeray, t. II, p. 4.

(2) La Ligue, dans les Étals Généraux tenus à Paris, en 1593, déclara, par la bouche de Gilbert Génébrard, archevêque d'Aix. que « la loi salique était positive (c'est-à-dire d'institution humaine), et par conséquent changeable au gré du législateur. qui était le peuple français en corps ». Mézeray, t. III, 356.

(3) Mézeray, t. II, p. 152.

sente par les assemblées, peut dormir longtemps et paraître étouffé par celui de l'hérédité monarchique, il reparaît pourtant de temps à autre, lorsque la succession à la couronne devient douteuse par l'extinction de la famille royale en ligne directe. Ainsi, ce sont des assemblées qui non seulement réglèrent les droits de Philippe Y à la régence, et ceux de Philippe VI à la régence et puis à la royauté (1), mais qui interprétèrent et fixèrent définitivement la loi salique (2).

Mais ce principe serait bien stérile, s'il se bornait au cas si rare d'une succession litigieuse. Dès le temps de Philippe-Auguste , nous le voyons s'appliquer à de plus grands objets et d'une rencontre plus fréquente. C'est devant « les évêques, les abbés, comtes et barons, qui servaient dans son armée , avec leurs arrière-vassaux », que Philippe-Auguste autorise et confirme son accommodement avec le comte de Flandre. « Tel était alors, dit Mézeray, le droit des Français » (3). C'est devant son grand parlement, composé sans doute du clergé et de la noblesse , qu'il demande un subside assez lourd pour son expédition de Terre-Sainte (4). Il

(Il a Ceux qui lui avaient conféré la régence, dit Mézeray. lui confirmèrent la royauté. » Méz., II, p. 311, 351, 352.

(2) Idem. — Évidemment, la loi salique. au sens où elle a été pratiquée sous les Capétiens, n'existait pas sous les deux premières races, où nous voyons sans cesse le royaume se partager entre tous les enfants mâles du roi défunt.

3 Mézeray, t. II, 120, 1.

(4) Cette expression de grand parlement est expliquée, ce semble, quelques lignes plus haut, par les mots « les ecclésiastiques et les barons », t. II, p. 122, 2.

en appelle encore à l'approbation de ses barons pour éluder les exigences du légat qui, après l'avoir excité et armé contre Jean sans Terre, le détournait de poursuivre cette entreprise (1). Plus hardi encore, Philippe le Bel osa mêler les États Généraux à ses querelles avec le pape Boniface VIII, et il obtint du clergé comme de la noblesse et du tiers-ordre, la déclaration qu'au temporel ils ne relevaient que de lui, comme il prétendait lui-même ne dépendre que de Dieu et de son épée (2).

Je n'entends pas recueillir dans Mézeray l'histoire des États ou généraux ou partiels. Les exemples que je viens de citer suffisent pour montrer que, dès le règne du petit-fils de saint Louis, les États étaient ou pouvaient être saisis des plus grandes affaires.

Il est vrai que Mézeray nous dira bientôt et répétera à plusieurs reprises qu'on ne leur soumit plus à partir du roi Jean que des questions et demandes de subsides extraordinaires. Mais cela n'est pas exact , même d'après son histoire : aux États de Blois et à ceux de Paris (1593), il s'agit bien moins de subsides que de la situation générale du royaume. Je ne rappellerai que l'assemblée "des notables à laquelle François Ier demanda les moyens de délivrer ses fils, otages en Espagne. C'est une comédie : le roi chevalier proteste qu'il se réintégrera prisonnier plutôt que de faire quoi que ce soit de dommageable à l'État. Mais cette comédie contient un aveu précieux , c'est qu'il y a quelque

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