I.e colonel Lewal. — Je persiste dans mes déclarations
M. d’Andlau, âgé de quarante-neuf ans, colonel d'état-major, est introduit.
I.e Président. — Faites savoir au conseil tout ce qui est à votre connaissance des communications qui ont pu exister de l’intérieur de Metz avec l’extérieur.
Le colonel d’Andlau. — Je sais très-peu de choscdes communications qui ont existé entre l’armée du maréchal Bazaine et celle du maréchal de Mac-Mahon.
J’avais avec moi le colonel Lewal, qui était chargédu service des renseignements. Cependant, je dois dire que, vers le 23 août ou le 2’», j'eus le sentiment qu’il avait été reçu des nouvelles, parce que je vis un grand mouvement se faire et que M. le colonel Lewal vint me soumettre un projet de sortie.
Je lui dis : « Mais il y a donc quelque chose de nouveau?» Il me répondit que non et il se tut. C'était un projet de sortie à exécuter le 20. Il eut un commencement d’exécution, et à deux heures, par une pluie battante, l'ordre fut donné de rentrer dans les quartiers.
Je considérai cette rentrée comme fâcheuse. M. le colonel Lewal me dit : « C’est d’autant plus regrettable, que nous avions des nouvelles du maréchal de Mac-Mabon et de sa direction. »
Il me raconta alors que le 23 il était allé porter une dépêche et que le maréchal, à sa proposition de partir tout de suite, aurait répondu : « C’est bien lot.» lit. M. le colonel Lewal aurait ajouté: «Mais le plus tôt sera le mieux; croyez-moi, monsieur lemaréchai. »
J’ai entendu dire plus tard — c’était le bruit qui s’était répandu dans l'armée — qu’il vavail une nouvelle dépêche de l’année de Cliàlons.
M" Laciiaud. — Il a paru une brochure qui n’a pas do nom d’auteur; je voudrais faire une question au témoin. Ce livre est intitulé : Metz ; campagnes et négociations, et ne porte aucune signature d’auteur. Je demande au témoin si ce livre est de lui et s’il en accepte la responsabilité.
Le Président. — Le témoin est-il obligé de répondre? Ceci me parait plutôt rentrer dans l’ordre d’après lequel l’accuse ou le défenseur a le droit de dire ce qu’il veut contre les témoins. Cela ne veut pas dire que le témoin soit obligé de répondre, sous la foi du serment, à une question qui n’intéresse pas la cause.
M» Lachaud. — La loi m’autorise à dire, monsieur le Président, tout ce que ma conscience me dicte dans l'intérêt de la défense. Quand un écrit, quand une lettre ont été .publiés sans nom d’auteur, .et sont attribues à un témoin, pour pouvoir dire plus tard dans le débat ce que je pense du témoin qui a écrit de semblables pages, il faut que je sois sur que ce témoin en accepte la responsabilité.
Le Président. — Vous avez entendu, colonel, la demande qui vous est adressée; vous n’êtcs pas obligé de répondre ; mais le défenseur vous pose cette question : Acceptez-vous la responsabilité de l'écrit dont il vient de parler? — II. Oui, monsieur le Président.
M* Lachaud. — Je demanderai aussi au témoin, monsieur le Président, s’il a été autorisé par M. le maréchal Bazaine ou par M. le ministre de la guerre à prcjidre copie de tous les documents officiels qui sont insérés dans le livre.
Le colonel d’Andi.au. — Non, monsieur,
M® Lachaud. — Je lui demanderai encore s’il accepte la responsabilité d'une lettre qui a paru le 22 décembre I S70 dans un journal étranger, lettre qui évidemment a été écrite par lui, parce qu’il y a des indications que je ferai connaître et qui ne permettent pas de rechercher un autre auteur.
Le colonel d’A.ndlau. — Je reconnais que cette lettre
a été écrite par moi lorsque j’étais à Hambourg, après avoir été traîné dans toute l'Allemagne ; J'ai obéi à un sentiment bien naturel de patriotique exaspération. Mais cette lettre n’a pas été écrite pour être publiée, et sa publication n’est duc qu’à la plus incroyable des indiscrétions. Lorsque je l’ai vue dans le journal où elle a été insérée, je suis allé à ce journal pour déclarer que c’était une indiscrétion.
M. Samuel, chef d’escadron d’état-major, dépose que, pendant sa captivité en Allemagne, M. le colonel Lewal lui avait parlé de la dépêche du 23.
M. Ydjsg, capitaine d’infanterie de ligne, dépose que le colonel Lewal lui a parlé de la dépêche du 23 à Metz.
M. Pierre de Mornay-Soult, capitaine de chasseurs à cheval. — J’étais le 23 chez M. le maréchal Bazaine. J'y suis resté pendant toute la journée, et je n’ai pas vu la dépêche que M. le colonel Lewal prétend avoir entendu lire dans le bureau du maréchal. Je n’en ai jamais eu connaissance.
D. Flahaut vous a remis un jour une dépêche qu’il avait avalée et dont vous avez négligé de vérifier le contenu? — R. J'avoue que cela sentait tellement mauvais que je l’ai brûlée tout de suite.
I). N’est-il pas arrivé une dépêche le 23? — R. Non, monsieur le Président.
D. Vous l’avez cependant déclaré devant la commission d’enquête. — R. C’est que je me suis trompé.
M. Albert-Louis Mouth, lieutenant de chasseurs à pied : Le 23, j'allais au Han-Saint-Martin demander au maréchal Bazaine la permission de quitter mon corps pour essayer de traverser les lignes d'investissement. A la portede la maisondu maréchal il y availun homme de grande taille qni paraissait âgé de trente-cinq â quarante ans.
Il disait à quelques officiers qu’il arrivait avec une dépêche du maréchal de Mac-Mahon. Je questionnai cet homme pour savoir quel chemin il avait pris. Il me le dit, et, à peine avait-il terminé, qu'on l’appela de la maison.
J’y entrai avec lui et je fis part de mon projet d’évasion au maréchal. Il m’autorisa à quitter Metz.
J'ai quitté Metz le soir même, et après avoir été arrêté vingt fois, cent fois, j'arrivai à Frœschwillor, dont mon beau-frère était maire.
Je suis resté pendant plusieurs jours à Frœsehwiller, et j’ai résolu de rentrer dans Metz. Mon voyage a été long. Enfin, je suis arrivé aux Maxes, où il y avait un détachement du 8* de ligne. Je me suis rendu, aussitôt revenu, au Ban-Saint-Marlin, et j’ai dit au maréchal Bazaine ce que j’avais vu.
J’avaisremarquéun mouvementde troupes prussiennes vers les Ardennes. Je n’avais pu m'en rendre compte. Le maréchal, sur ma proposition, m’envoya de nouveau au dehors. J’ai pu sortir de Metz, mais je n'ai pas pu y rentrer.
La séance est supenduc à cinq heures et demie.
Elleest reprise à une heure, le lendemain 1" novembre, jour de la Toussaint.
Pourquoi cette infraction aux usages des cours et tribunaux qui ont toujours respecté les jours fériés?
C’est que la jurisprudence militaire n’admet pas la division d’une cause en audiences. Tout conseil de guerre qui siège est censé être en permanence. La séance de chaque jour est la continuation, la reprise de la séance du jour précédent; et une interruption de quarante-huit heures invaliderait toute la procédure.
Le conseil siège donc le jour de la Toussaint; mais les curieux font defaut. C’est à peine si le quart des bancs est garni. Quanta la tribune réservée à la presse, elle est à peu près entièrement déserte.
A une heure quinze minutes, le, conseil entre en séance.
Le maréchal est introduit quelques instants après, avec le cérémonial accoutumé.
Le premier témoin appelé est M. Berveilliers (Ernest), fabricant de papier à Saint-Nabor, et ancien secrétaire particulier du commandant de la division territoriale de Metz.
11 a vu M. Mouth entretenir les bureaux de la place de son projet de traverser les lignes ennemies; mais il ne peut préciser s’il a vu en même temps l’émissaire auquel ce témoin a fait allusion ; ee dont il est certain, c’est qu’il a vu un grand nombre d’émissaires.
Le deuxième témoin e9t le commandant en retraite de Bucy, ancien chef d’état-major du général commandant la division territoriale.
il donne des détails sur l’époque à partir de laquelle le blocus est devenu définitif et sur diverses personnes qui ont franchi les lignes ennemies.
Il a entendu parler, vers le 24 ou le 25 août, dans une conversation avec des officiers, de l’arrivée prochaine du maréchal de Mac-Mahon.
M' Lachaud. — Le témoin ne se rappelle pas qu’il soit arrivé le 23, à l’état-major, un émissaire porteur d’une dépêche du maréchal de Mac-Mahon.
Le témoin. — Non.
Le troisième témoin est M. Gutard, employé, demeurant à Paris, commissaire de police â Longwy, qui, le 20 août, fut chargé par M. Massaroli, commandant de place à Longwy, de porter au maréchal Bazaine une dépêche du maréchal de Mac-Mahon. Il parvint à Thionvillc et remit sa dépêche au colonel Turnicr, qui se chargea de la transmettre à Metz.
Ix: 22 août, il désigna à M. Massaroli l’agent Rahassc pouf porter une dépêche à Metz.
Dans les derniers jours du mois d’août, il porta une dépêche chiffrée. Parvenu â Thionville, il fut arrêté par le colonel Turnicr, qui lui dit avoir un service régulier d'émissaires pour Metz, et qui exigea que la dépêche lui fût remise.
Enfin, dans le courant de septembre, le témoin porta
u n o dépêche de M. Kératry au maréchal Bazaine, annonçant le changement de gouvernement, et donnant des nouvelles de madame Bazaine.
Parvenu à Thionville, il fut encore une fois empêché par le colonel Turnicr de poursuivre sou chemin.
l.c colonel Turnicr lui dit que le maréchal Bazaine savait depuis longtemps le changement de gouvernement, et lui dit qu’il lui ferait passer des nouvelles de M ra * Bazaine.
Le Président. — Qu'esl-il advenu de la dépêche portée par vous le 20 août?
Le témoin. — Après avoir vu le colonel Turnicr, je suis parti pour Metz, porteur de ma dépêche, à laquelle le colonel Turnicr à joint une autre lettre. Arrivé à Moulins, j’ai rencontré un officier français qui s'est chargé de porter ces dépêches au maréchal Bazaine et qui m'a rapporté, deux heures après, une réponse à l’adresse du commandant de Longwy, mais que j’avais ordre de communiquer à tous les commandants de place.
Revenu à Thionville, j'ai montré ma dépêche au colonel Turnicr, qui en a pris connaissance et m'a remis un pli pour le commandant de l.ongwy.
Quand je suis arrivé a Longwy et que je me suis acquitté de ma mission, il venait d'y arriver auprès du commandant un émissaire envoyé par le colonel StofTcl, et que je reconnus être Tagent de police Rabasse.
Le quatrième témoin est M. Bazelauie fils, sous-licutenant du génie.
Le 22 août, il a remis à Givet,dc la part du commandant de place de Thionville, un pli cacheté, contenant deux dépêches chiffrées arrivées de Metz.
Le général Polrcet. — Dans l'instruction le témoin a parlé de quatre dépêches.
Le témoin. — Je ne peui préciser; ce dont je suis sur, c’est qu'il y avait deux feuilles dans l’enveloppe.
Le cinquième témoin est M. Massa roli, colonel en retraite, ancien commandant de place de Longwy.
Le 20 août, il a reçu du ministre de la guerre l’ordre prescrivant à tous les commandants de place du Nord, de ne pas faire sauter les ponts minés, de faire parvenir à tout prix au maréchal Razainc une dépêche qui était jointe à celte circulaire, et de lui faire transmettre, coule que coûte, de ses nouvelles.
Le témoin confia cette mission à M. Guyard, qui revint, le 22 août, apportant quatre dépêches, dont l’une en clair signée Cofliniéres, une autre moitiéc chiffrée et moitié en clair signée Bazaine, en date du 19 août, et deux autres chiffrées, à l'adresse du maréchal de Mac- Malion.
Au moment, ajoute M. Massaroli, où je les inscrivais sur mon registre, un douanier m'apporta un mot m'annonçant l'arrivée de deux délégués de M. le colonel Stoffel, chef d’état-major de M. le maréchal de Mac- Mahon, chargé de se procurer des nouvelles du maréchal Bazaine.
Les deux dépêches chiffrées rapportées par M. Guyard étant pour M. le maréchal de Mac-Mahon et pour l’empereur, je les remis à MM. Mies et flattasse, les deux délégués de M. Stoffel.
M. Guyard m’avait également apporté une lettre de M. le général Coffinièrcs, que j’ai transmise moi-même à l'empereur par dépêche télégraphique.
Il s’engage entre M. le président et le témoin une longue série de demandes et de réponses, ayant pour but, d'établir si ces dépêches étaient ou n'étaient pas écrites sur une seule feuille, questions qu’il est impossible d'élucider pour le moment.
Le commissaire du gouvernement interroge M. Massaroli sur la durée du séjour à Longwy de M. Magnan, sur la date de son arrivée et sur celle de son départ.
Le témoin ne se rappelle pas exactement les dates; tout ce qu'il peut dire, c'est que M. Magnan est resté à Longwy de 30 à 35 jours. .M. Massaroli a fait preuve de plus de mémoire au cours de l'instruction, car alors il a donné des dates. !
Aujourd'hui il dit qu'il s’est trompé, et, cc qui peut paraître surprenant, c’est que les erreurs qu’il aurait commises portent particulièrement sur l’époque des absences de M. Magnan et la durée de son séjour en Belgique.
Un inspecteur des lignes télégraphiques, M. Amiot, dépose ainsi :
— Quelques jours avant son départ de Metz , l’empereur me fit appeler. J’ai travaillé à l’installation d’une ligne télégraphique entre Bornv et le quartier impérial. Cette ligne fonctionnait très-mal, et, sur cinq dépêches, force était d'en expédier quatre par estafettes.
l'our parer à cette insuffisance, il fut construit une ligne fixe aboutissant au bureau télégraphique de Metz; mais les poteaux furent détruits le même jour, à la porte des Allemands, par l’encombrement des troupes.
Cette ligne était rétablie au moment de mon départ. Le 15, je quittai Metz et suivis l’empereur. J’ai fait établir une ligne se reliant au quartier général par Bricy et Étain; nous étions à Verdun le <6.
Le 17, M. le maréchal de Mac-Mahon arriva au camp, et, sur sa demande, le 18, je fis passer une dépêche demandant de communiquer toutes lesdépêchos militaires au maréchal de Mac-Mahon : ce à quoi l’empereur consentit. Le 21 août, nous partîmes pour Courcelles, et là je fis poser un fil pour communiquer avec Paris; celle ligne passait par Reims sans s'y arrêter.
Le 24, le quartier général fut porté à Rétliel. Nous étions toujours en communication avec Paris. Pourtant nous avons campé successivement jusqu'au dernier objectif, s le Chêne-Populeux. » Nous avons toujours été en communication avec Paris.
Le 27, cependant, nous nous sommes trouvés sans aucun moyen de communication. C’est que nous avions quitté « le Chêne-Populeux » pour les places du Nord.
Je fi» établir une ligne cnlrc Revignv et .Vavincourt.
Enfin, je le rencontrai à Sedan le 30, à onze heures du soir. Le 31 , les communications furent interrompues avec Mézièrcs. Je proposai à l'empereur de faire rétablir le fil; mais l'empereur me répondit : « C’pst inutile. » Voilà, quant au service général, quel a été. le rôle du télégraphe. Sur la question de détail, je dois dire que nous avions deux catégories de dépêches : les dépêches communiquées directement aux chefs de corps, et les dépêches expédiées directement à l'empereur et ensuite transmises par ses ordres.
D. Quand il vous arrivait une dépêche à destination de M. le maréchal de Mac-Mahon, vous la lui envoyiez immédiatement? — R. Oui, monsieur le président.
I). Vous les communiquiez également à l'empereur?
— R. Oui, monsieur le président.
D. Il y avait donc deux transmissions : la transmission directe et la transmission indirecte, la transmission au destinataire et la transmission soit à l'empereur, soit au ministère.
Ainsi, je trouve au dossier une dépêche de Thionvillc adressée au camp de Châlons. Je vois qu'elle est transmise de Paris au camp de Chàlons, puis de Châlons à la guerre. Ce va-et-vient est assez surprenant. — R. Thionville ne communiquait qu'avec Metz dont il était la sous-préfecturc.
D. Cependant elle communiquait avec Mézières, qui communiquait avec Châlons. Mais voici ce que je veux savoir : quand une dépêche arrivait dans uti bureau, elle était immédiatement transmise au destinataire, si ce destinataire était l’empereur ou le maréchal de Mac- Mahon, puis expédiée au ministère de la guerre; si, au contraire, le destinataire n'était pas une de ces deux personnes, elle était d'abord dirigée sur le ministère de la guerre, puis transmise au destinataire. Est-ce bien cela?... C'est du moins ce qui résulte pour moi de l’examen des nombreuses dépêches qui sont au dossier. — R. J'aurais besoin, avant de répondre, d'examiner moimême ces dépêches.
Lk Président. — Avec l'assentiment du parquet et de la défense, vous pourrez examiner le dossier, et je vous interrogerai de nouveau, à une prochaine séance, sur ce sujet, qui, vous le comprenez, a son importance.
On entend ensuite le colonel d'état-major d’Anzxc :
— Pendant la marche de l'armée du maréchal Mac- Mahon à Sedan, nous n'avons reçu du maréchal Bazaine aucune dépêche importante.
D. Le 22 août, vous n'avez pas connu certaine dépêche de M. le maréchal Bazaine? — R. Non, non.
D. Connaissez-vous l’officier qui, le 22, a fait expédier la dépêche de M. le maréchal de Mac-Mahon au maréchal Bazaine? — Non.
D. Les dépêches importantes étaient-elles chiffrées?
— R. Toutes chiffrées.
Lr. roLOüiu Broyé confirme la précédente déposition.
Après la dépêche du 19, M. le maréchal de Mac-Mahon f n'a plu» reçu de nouvelle» «lu maréchal Bazaine.
Le généiul Poorcet. — L’officier de service pouvaitil recevoir une dépêche en l’absence du destinataire?—
R. Cela se pouvait.
D. M. le colonel StofTel avait-il une fonction spéciale?
— R. Il était chargé du service des renseignements.
L’audience est suspendue à quatre heures; clic sera reprise, lundi, à une heure.