CHAPITRE LXV
Séance du mardi \ novembre.
Émouvants, passionnes, importants par leurs résultats, tels» furent les débats du 4 novembre.
A une heure dix minutes, le conseil entre en séance. Le colonel Stoffel est appelé, et son nom cause un grand émoi dans l’auditoire; car il est pour ainsi dire plutôt prévenu que témoin. Il a cinquante-quatre ans; il a été chargé du service des renseignements auprès du maréchal Mac-Malion, et on lui reproche d'avoir reçu, le 22 août, la dépêche du maréchal Bazaine en date du 20, dépêche qui était de nature à arrêter le mouvement de l’armée de Chàlons vers le Nord. Expédiée de Lougvvy le 22 août par deux agents spéciaux du colonel, les sieurs Rabasse et Miès, à l'adresse de M. Stoffel, cette dépêché ne serait jamais venue à la connaissance du maréchal de Mac-Mahon. Ce n'est pas tout : les deux agents susnommés apportent à Kcltiel, le 20 août, les originaux des dépêches du maréchal Bazaine, que leur a remis à Longwy le commandant de place; ils affirment avoir mis ces originaux entre les mains du colonel dans la matinée du 20. Le colonel nie les avoir reçus. Aucune dépêche ne lui serait arrivée par le télégraphe dans la soirée du 22; quant aux papiers que les agents Rabasse et Miès lui auraient remis en mains propres dans la matinée du 20, il no les aurait pas même lus. En résumé, le témoin n’aurait jamais vu la dépêche du maréchal Bazaine.
Dans la dernière séance, les agents Rabasse et Miès ont raconté leur mission. Que va répondre le colonel StofTel?
Écouloiis-le. Le président l’interroge en ces termes :
D. Veuillez faire connaître, colonel, les fonctions que vous remplissiez à l’état-major du maréchal de Mac- Mahon, les renseignements qui vous ont été transmis et que vous avez transmis lorsque vous remplissiez ces fonctions; enfin, veuillez faire connaître au conseil tout ce qui peut jeter quelque lumière sur le point du débat qui nous occupe.
M. Stoffel dépose : Au début de la guerre, j’étais attaché comme colonel à l’état-major particulier du major général de l’armée du Rhin. Lorsque la situation de M. le maréchal Le Bœuf fut changée, n'ayant plus de fonctions à occuper auprès de lui, je suis allé, le 13 août, voir M. le maréchal Bazaine. Je pris la liberté de m’adresser à lui |w>ur lui demander s’il pouvait m’attacher à son ctat-major.
Le maréchal eut la bonté de s’intéresser à moi, et l'empereur, ayant su quelle était ma position, m’attacha comme officier au service de sa maison jusqu'à ce que M. le maréchal Bazaine m’ait trouvé un emploi. Je me suis trouvé avec Sa Majesté les 14, 15 et 16 août. Ce fut ensuite sur la recommandation du prince Napoléon que je fus attaché à l’état-major de M. le général de Mac- Mahon, où j’avais une fonction spéciale.
M. le maréchal de Mac-Mahon me demanda de lui fournir tous les renseignements nécessaires sur la marche du priucc royal de Prusse, qui s'avancait de l’est à l’ouest. Je n’avais pas d’autres fonctions. Je n’étais pas, comme on l'a prétendu, chargé du bureau des renseignements : ce bureau n’existait pas. -
Pour remplir ces fonctions, j’envoyai un programme, une circulaire partout où je pouvais être renseigné. J'ai reçu un grand nombre de dépêches, et toutes ces dépêches étaient portées au cabinet de l'état-major particulier de M. le maréchal de Mac-Mahon. Je connaissais tous les officiers du maréchal ; mais je ne m’étais pas établi par discrétion dans le bureau de ces messieurs.
Toutes les dépêches envoyées à mon service arrivaient au bureau de l’état-major particulier ; jamais je n’en ai reçu de première main. Pour être dans le vrai, je dois dire cependant que ce fait s’est peut-être produit que des dépêches me soient arrivées personnellement, mais seulement lorsque je nie trouvais dans le cabinet de M. le maréchal, et lorsque seulement aussi elles portaient une suscription générale comme celle-ci, par exemple : « Au camp de Chàlons. »
Dans le but de remplir aussi complètement que possible la fonction qui m’avait été confiée, il m'avait semblé que deux agents appartenant à la préfecture de police de Paris devaient avoir chance de réussir là où d'autres n'auraient pas pu arriver.
U’esl dans cette pensée et sans prendre sur moi de le faire directement, que j’ai demandé à M.le maréchal de Mac-Mahon l’autorisation de réclamer de M. Pictri l’envoi de deux agents, en ajoutant que je donnerais la mission à ces agents de pénétrer dans Metz. M. le maréchal nie laissa carte blanche, même sur la somme qui pourrait être oirertc à ces agents comme indemnité pour leurs services.
Le 19, MM- Rabasse et Miès arrivèrent au camp de Chàlons. Je n'eus pas une longue explication à leur donner. D'ailleurs, ils n’étaient pas soldats. Je leur dis : « U y a l'armée 4e Chàlons qui est séparée do celle de Metz;
voyiez-vous vous charger de voir M. le maréchal Bazaine? 11 fout que vous tâchiez d’obtenir des nouvelles de l'armée de Metz et de communiquer ces nouvelles an camp de Châlons. »
Je leur promis une très-forte récompense s'ils réus- I sissaient; je leur promis, autant que mes souvenirs sont exacts, 20 ou 25,000 francs, j Ils partirent immédiatement, et m’envoyèrent une L première dépêche dans laquelle ils me disaient qu'ils I ne réussissaient pas dans leur mission. Ils avaient vu le commandant Magnan, et ils me demandèrent ce qu'ils avaient à faire. Je ne me rappelle pas si je leur répondis par dépêche. Quoi qu’il en soit, le 22, ils reçurent une dépêche de Reims qui les rappelait à l'armée. Je les revis à Réthel le 26, et depuis je n’ai plus eu connaissance de ces agents.
Le Président. — Vous avez dit tout à l'heure qu’il n'existait aucun bureau particulier de renseignements; mais h l'état-major particulier du maréchal, est-ce qu’il n'y avait pas un hureau spécial dont vous étiez chargé? — R. Non, monsieur le président; jamais il n’y a eu de hureau de renseignements, jamais je n’en ai eu. Cependant il y avait à lctat-major particulier du maréchal un lieutenant, M. Paul Dam, et on me demanda de ine l'adjoindre pour m'aider dans les fonctions dont j'ai parlé ; mais il n'y avait pas spécialement un bureau de renseignements.
Je demanderai à M. le président de vouloir bien faire interroger M. Paul Daru, et il pourra certifier ce que j’avance, c’est-à-dire que je n’ai jamais reçu de première main des dépêches, même celles venant à mon service.
Lr Président.— J’examinerai ultérieurement s’il y a lieu de foire appeler M. Paul l)aru. Je poursuis pour le moment les questions que j’ai à vous adresser. Lorsque vous avez envoyé les agents Miès et Rabasse, leur avezvous indiqué Longwy? — R. Non, monsieur le président. Je leur ai donné simplement pour mission de pénétrer dans Metz et de rapporter des nouvelles.
D. Ils étaient libres de prendre la route qu’ils voudraient? — R. Parfaitement.
D. Quelle est la date de la dépêche dans laquelle les agents vous prévenaient qu’ils ne pouvaient réussir et qu'ils avaient vu le commandant Magnan? — R. Je ne me souviens ni de la date ni du lieu.
«» D. Avez-vous le souvenir d’avoir répondu à cette dépêche? — R. Je ne me le rappelle pas. Je crois n’y avoir pas répondu.
D. Il me semblait vous avoir entendu dire tout à l’heure que vous leur aviez télégraphié. — R. J’ai parlé d'une dépêche qui leur a été envoyée de Reims le 22, mais je n’ai point dit que c’était moi qui l'avais télégraphiée.
I>. Je vous demande si c’est vou9 qui avez adressé cette dépêche en votre nom ? — R. Autant que je me le rappelle, la suscription de cette dépêche du 22, en-
voyée de Reims, était celle-ci : « M. le maréchal de Mac-Mahon aux agents télégraphiques de l’état-major. » Il m’est impossible de dire aujourd’hui si celte dépêche est ou n’est pas de moi. Je crois qu'elle n'est pas de moi.
D. Qui vous porte à croire que cette dépêche n'est pas de vous ou adressée en votre nom? — R. Ce sont les détails suivants qui me le font croire, lfabord je signai ma dépêche; ensuite, comme cette dépêche était télégraphiée àM. le commandant Massaroli.jc n’aurais pu, dans ce cas, télégraphier au nom du maréchal. D’un autre côté, je ne comprends pas comment j’aurais trouvé cette expression : « aui agents télégraphiques de l’étatmajor, • pour l’adresser aux deux agentsque j'avais fait venir ; je crois que dans aucun cas je ne Jes aurais appelés ainsi. Ce sont tous ccs faits qui me font croire que la dépêche n’est pas de moi.
D. C’est pour cela que vous avez dit simplement que les agents recevraient une dépêche le 22? — R. J’aurais mieux fait de dire : Il part de Reims une dépêche qui leur est adressée.
D. Avez-vous le souvenir de la personne qui aurait expédié cette dépêche, si ce n’est pas vous qui l’avez écrite? — R. Je crois me souvenir qu’un officier d’un des deux états-majors m’a fait savoir qu’il était arrivé une dépêche par les agents, d'où je conclus qu’il leur a fait dire ensuite en mon nom de rentrer.
L’armée est restée à Courcelle le 21 et le 22 août; dans l’habitation occupée par le maréchal, avait été établi, au rez-de-chaussée, l'état-major général de l’armée de Châlons. Au premier était le maréchal avec son état-major particulier. Moi et M. Paul Daru, nous n’avons pas été logés dans cette maison-là. Je crois même que M. le colonel de Broyé était logé à un quart de lieue de cette habitation.
Jene peux pas dire si c'est un officier de Tétât -major général ou un officier de l’état-major particulier qui a envoyé la dépêche. Dans tous les cas, que cette dépêche soit de moi ou ne soit pas de moi, je n’ai pas ignoré que mes agents devaient rentrer, c’est-à-dire que je n’ai pas été surpris lorsque je les ai revus.
D. Ainsi, ces agents que vous aviez fait venir de Paris, qui étaient à votre service, auxquels vous aviez promis 20 ou 25,000 fr. s’ils réussissaient, le premier officier venu de l'état-major pouvait leur envoyer Tordre de rentrer ? — R. C'était pour me rendre service, et c’est probablement parce que je n’étais pas là. J’étais dans d’excellentes relations avec tous les officiers de l’étatmajor du maréchal.
D. Ainsi cette importante mission d’obtenir des nouvelles, des renseignements sur l’armée de Metz n'était donc pas secrète? A quel endroit était adressé cet ordre de revenir ? Vous avez eu probablement occasion de le savoir depuis, mais dites-nous comment on a su que les agents étaient à Longwy, puisque vous leur aviez donné Tordre de pénétrer dans Metz? — R. C’est ce qui me fait croire que la dépéçÿie n'est pas de moi.
D. Maisquainl aurait-on eu connaissance de leur présence à Longwy ? — IL Je ne puis pas le dire : ce sont là, pour moi, des faits lelleinent secondaires, que je n’en ai pas gardé le souvenir.
D. Cet officier inconnu, appartenant» l'un des deux états-majors, qui aurait télégraphié en votre nom aux agents de revenir, vous a-t-il fait connaître les motifs pour lesquels on faisait revenir ces agents ? — R. Rien n’a été dit.
D. Il ne vous a pas dit qu’on les rappelait parce qu’on avait reçu des dépêches envoyées par eux? — R. C’est possible, mais je ne me rappelle pas cela. Je no peux ni désigner l'officier, ni préciser les circonstances dans lesquelles ce fait a pu se passer. Mes souvenirs sont trop confus.
D. Je le regrette. Ces mots : « agents télégraphiques» employés dans la dépêche, alors que les émissaire* Raliasse et Miés étaient des agents d'un autre ordre, ne vous ontpas frappé. Il me semblait aussi qu'une dépêche émanant de M. le maréchal de Mac-Mahon à ces agents ne pouvait être expédiée par un autre officier que celui qui avait été seul autorisé à les employer.
Vous n'avez pas eu connaissance qu’il ait été adressé par ces agents d’autres dépêches; qu’il en soit arrivé au quartier général d’autres que celles indiquant qu’ils n'avaient pas réussi dans leur mission? — R. Non, monsieur le président, je n’en ai aucune connaissance.
I). Des dépêches qui auraient été adressées A M. le colonel Stoffel ne vous auraient pas été remises? — R. Non, monsieur le Président.
D. Avez-vous souvenir du jour où les agents sont revenus de leur mission? — R. Je me souviens qu'ils m’ont rejoint à Relhel, le 26.
D. Vous rappelez-vous U conversation que vous avez eue avec eux? — R. Non, monsieur le Président.
I). Vous ne vous rappelez pas s’ils vous ont remis un paquet de dépêches? — R. J'ai le souvenir que Rabasse et Miès m'ont apporté une lettre du commandant Massaroli pour recommander M. Guyard; qu'il y avait, accompagnant cette lettre, une liasse de papiers à laquelle je n’ai pas attaché d’importance. Que leur ai-je répondu quand ils m’ont remis ces papiers, je ne puis le préciser. J’ai dû leur répondre par une fin de non-recevoir.
D. Ils vous ont remis ces papiers sans commentaires, eux à qui vous aviez promis 25,000 francs?— R. Ils ont dû évidemment me dire quelque chose; mais aujourd’hui je ne me souviens de rien. Quoi qu'ils aient dit, cela ne m’a pas frappé. J’ai mis les papiers dans ma ceinture, et je ne les ai plus revus. Songez donc que j’avais à peine assez des seize heures de ma journée pour interroger tous les espions que j'envoyais.
I). Ils n'ont pas prononcé les noms de Bazaine et do Cofllnières? — R. Cela m’aurait frappé, et je n’en ai pas souvenir.
D. Vous pensiez donc que c’étaient des papiers insignifiants? — R. Ces agents m’avaient télégraphié qu’ils ne pouvaient pas réussir dans leur mission. Je croyais que c’étaient des lettres confirmant leur insuccès.
D. Dans l’instruction, vous avez nié avoir revu les agents. — R. Je les ai revus le 20.
D. Ainsi, dans la soirée du 22, vous n’avez rc\;u aucune dépêche de ces agents? — R. Aucune.
D. Vous n’en avez pas eu connaissance le lendemain 23? — R. Je vous ai déjà dit que je me rappelais confusément qu'on avait répondu pour moi qu’ils devaient revenir.
I). Ce n'est pas vous qui avez envoyé cette dépêche leur disant de revenir?— R. Je ne pourrais pas le dire.
Le générai. Pourcbt, commissaire du gouvernement. — Les déclarations que vient de faire le témoin sont démenties par l’instruction. Je demande qu’il soit donné lecture des réponses qu’il a faites et qui sont en contradiction avec ce qu’il vient de déclarer.
Lf. Président ordonne que celte lecture soit faite.
Voici en quels termes cette déposition est résumée dans le rapport :
Interrogé dur ce point, le colonel Stoffel s’ost rejeté d'abord «ur an défaut de mémoire, puis il a contesté la possibilité d'un pareil incident. Pressé de plus en plus, U a nié, mais d'unn manière très-embarrassée, l/ensemble si arcahlant de» preuves ne laisse aucun doute sur ro point. Le colonel Stoffel a Intercepté la dépêche adressée au maréchal. Maintenant, est-il admissible qu'il ail osé prendre sur lui un pareil détournement ? On ne saurait s'arrêter un moment à celle pensér. Evidemment 11 a dû recevoir des ordres à rot effet. De qui les tenait-il? Qui pourrai! le dire? Quoi qu'il en soit, en s'associant à une manœuvre destinée & tromper son propre chef, auquel II devait plus que personne la vérité, et comme officier do son état-major particulier, et comme chargé du service des renseignements, le colonel Stoffel a commis an acte inouï.
Ce fait pourra prendre aux débats une luip jThflM considérable, car il sera Invoqué certainement pour chercher & dégager l« maréchal Bazaine de la part de responsabilité qui lut Incombe au sujet de la catastrophe de Sedan. Rien que le maréchal soit complètement étranger & la mancruvre qui a arrêté la dépêche du 20 adresser au maréchal de Mac-Mahon, il reste h sa charge d’avoir gardé le silence, dans scs dépérîtes du même Jour, vis-à-vis de l'empereur et du ministre de la guerre, sur ce point essentiel qu'un avis ultérieur serait donné, annonçant la mise eu mouvement de l'armé» de Metz.
Pourquoi ne leur Indiquait-il pas cette restriction si importante dont II faisait mention dans sa dépêche au maréchal de Mac-Mahon? Ne devait- il pas également la vérité au souverain et au ministre ? Il cet juste d’ajouter que le maréchal de Mar-Mahou. auquel II a été demandé si, avant reçu la dépêche qui êo termine par ces mois : « Je vous préviendrai de ma marche, i* Il serait parti, cl il n’aurait pas cru indispensable d’attendre un nouvel avis du maréchal Bazaine, a répondu cotticinicifHsrmml : Il est probable que, même après ia réception do celte dépêche, il sursit continué sa marche vers Is Meme, sauf à voir ce qu’il y avait à faire y étant arrivé.
Le général Pocrcbt. — Le colonel a reconnu dans l’instruction qu’il avait télégraphié aux agents de rentrer. Donc, il a dû recevoir leur dépêche. Qu’il mette celte déclaration d'accord avec ce qu’il vient de dire tout â l'heure.
M. Stoffel. — Lorsque j'ai subi l'interrogatoire dans l'instruction, je ne pouvais pas savoir qu’on aurait donné à cette affaire une pareille importance. On m'a dit : « Vous avez dit à vos agents de rentrer. » J’ai cru que c'était moi, car j’avais su qu’ils avaient été rappelés. Depuis, j’ai interrogé mes souvenirs, et je crois que la dépêche n’est pas de moi.
I). Les agents ne vous ont pas dit quelles dépêches ils vous remettaient? — B. Non. S'ils m’avaient dit que ces dépêches venaient du maréchal Bazaine, j’aurais été frap|»é de l’importance du message.
D. Avez-vous considéré les agents comme ayant accompli leur mission 7 — B. On m’a attribué une infamie. On a dit que je n'avais pas tenu mes promesses. Ces agents devaient entrer dans Metz et revenir apporter des nouvelles du maréchal Bazaine au camp de Châlons. Arrivés à Longwy, ils trouvent des dépêches et me les apportent Ce n’était pas leur mission. Je leur ai donné 1,000 fr. à chacun, à leur départ et à leur retour. Je ne leur devais pas davantage.
Lk Président. — Puisque vous n’avez pas lu leurs papiers, comment saviez-vous s'ils avaient mérité ou non une récompense? — R. Us n’auraient absolument rien fait, je les aurais payés de leur peine. J’ai payé leur déplacement et pas autre chose.
D. Le commandant Massa roi i a télégraphié deux fois le 23 pour annoncer le départ des agents. — R. Je n’en ai pas été informé.
Le générai, dr Chabaüd-Latoür. — Quand vons avez donné les 1,000 fr. à vos agents, à RéUiel, ils n’ont pas réclamé? — B. Nullement, mon général. Ils avaient la conscience qu'ils n’avaient pas mérité davantage. Après les avoir payés, je les ai rois à la disposition du préfet de police le jour même. J'ai lu dans les journaux que je les aurais invités à suivre l'armée : il n’a jamais été question de cela.
Le Président. — Je vous invite à vous retirer dans I la salle des témoins. J'aurai probablement à vous rap- I peler.
Sans se rendre à cette injonction, M. Stoffel reprend :
Je sais, monsieur le président, que je ne comparais ici que comine témoin ; mais permettez-moi de ine placer un moment dans une autre situation.
Le Président. — Un témoin ne peut ni plaider, ni discuter. Il no peut que déposer el répondre à mes questions.
Vons avez eu l’occasion, dans votre récit, d'expliquer 1 tout ce que vous pouviez avoir à faire connaître sur* ; les points du débat. Je vous ai' adressé des questions ; | M. le commissaire du gouvernement vous en a adressé ! egalement. Si vous avez maintenant à ajouter à votre ! déposition des renseignements, a la compléter, sans t entrer dans une discussion, je suis prêt à vous donner ! la parole.
M. Stoffel. — Il a été dit dans le rapport...
Le Président. — Vous ne pouvez pas discuter ici ce
qui s’est dit dans une pièce qui ne vous a pas été lue et que vous devez iguorer.
M. Stoffel. — Je suis accusé d’avoir supprimé une dépêche.
Le Président. — Vous n’ête9 accusé de rien du tout devant le conseil. Je vous ai interrogé. Vous avez répondu à mes questions. Le reste sortira peut-être au cours des débats. Je ne crois pas que je puisse vous permettre de commencer une explication par ces mots :
« Il est dit dans le rapport... Je suis accusé... *
Vous ne connaissez ici que les questions que je vous adresse. Si c'est pour compléter vos réponses à ces questions, je vous donne la parole. Mais s'il s'agit de répondre à une accusation hypothétique, je ne peux vous laisser aller plus loin. Il n'y a qu'un seul moyen d’y répondre, c’est par votre déposition, par la franchise de votre déposition. Quant à discuter le rapport, il faut dire le mot, je ne peux pas le permettre.
M. Stoffel reprend avec émotion: Oh! je partage, en ce qui touche le rapport le sentiment de toute l'armée...
Le Président. — Attendez. Vous n’êtcs qu'un témoin. Vous serez de nouveau interrogé et vous verrez dans les questions qui vous seront ultérieurement adressées ce que vous aurez à répondre.
M. Stoffel, vivement. — Le conseil lie me permettra pas de me laver d’un outrage et de protester contre une infamie : celle d’avoir calomnié l’armée.
Lb Président. — Encore une fois, colonel, tous n’avez pas à vous occuper du rapport.
M. Stoffel. — Le rapport! Il ne m'inspire que du mépris et du dédain I
Le Président. — Colonel, je vous arrête! Vous n'avez plus la parole. Retirez-vous dans la salle des témoins.
M. Stoffel se retire au milieu d'une vive émotion produite dans l'auditoire par ses dernières paroles.
M. R a basse est rappelé.
Le greffier donne lecture, sur l’ordre du président, de la déposition du témoin dans l’instruction, et du rapport écrit qu’il a adressé au préfet de police sur sa mission, en revenant à Paris le 4 septembre.
Le Président. — Comment sc fait-il que, dans un tableau si complet do votre voyage, de tous vos actes, vous ne dites rien des détails de la remise de vos dépêches au colonel Stoffel ? Vous ne dites pas que vous les avez d'abord remises à un autre officier, vous qui teniez à ne communiquer qu’avec le colonel Stoffel?
R. L’idée ne m’en est pas Ternie.
Le Président. — Oh 1 ne dites pas cela. Voft*, habitué par vos fonctions à comparaître devant la justice, j’ai peine à comprendre que celle idée ne vous soit pas venue. — R. Ce détail m’avait échappé* C'est Miès qui me l’a rappelé.
D. Comment le souvenir lui est-il revenu ? Les vôtres sont moins précis. Ainsi, vous n’avez pas reconnu le
colonel hier.— II. C'est que je ne l’avais presque pas vu.
D. Miès était donc votre supérieur ? — H. Non, mais il était plus ancien que moi.
D. Est-ce par subordination que vous avez rappelé vos souvenirs? — R. Non, puisque nous ne sommes plus dans le même service.
D. Si vous n'aviez pas causé aven Miès, croyez-vous que ce souvenir vous serait revenu? — R. Certainement, monsieur le président, si on m’avait interrogé sur ce fait.
D. On vous a interroge sur votre rapport, où vous ne parlez pas de toutes ces circonstances. Vous ne vous ôtes pas rappelé le lendemain ; vous ne vous rappelez qu'au bout de trois ans. — R. On ne m’a pas demandé cela.
I). On ne vous a pas demandé non plus si vous étiez monté sur une locomotive. — R. Je n’attachais pas d'iinporlancc au détail de la remise des dépêches; l'important, c’étaient les moyens de remplir notre mission. Mais je me rappelle très-bien que nous avons vu sur un palier une personne que l'oflicier a appelée colonel et qui nous a dit: « Nous connaissons cela depuis deux jours. »
D. Il est constant que vous vous ôtes concerté avec Miès; vous avez assez l'habitude de la justice pour savoir combien ce procédé est irrégulier; j’aime à croire que vous n’agissez pas ainsi d’ordinaire. Il est d’autant plus étrange que vous vous concertiez avec Miès que vous ne faites plus partie du môme service. — R. Je n'ai aucun intérêt à dire une chose plutôt qu'une autre.
I). Cest bien vous qui avez remis, le 20 au matin, les dépêches de Longwy au colonel Stoffel ? — R. C’est moi. Il prenait une tasse de café au lait. Il nous a dit : « C'est bien; ce sont les dépêches que vous nous avez envoyées; à midi, je les aurai remises au maréchal. » Le colonel ne nous avait rien promis. En partant, il nous a donné 250 fr. à chacun et nous a dit : • Partez et semez l’or. » Quand nous sommes revenus, je lui ai dit que nous n’avions plus d’argent. Alors il a remis à Miès 200 fr.
1). S’il ne vous avait donné que 500 fr., vous ne pouviez pas semer l'or. (On rit.) — R. Toutes nos places étaient payées en chemin de fer.
I). Le colonel vous avait dit de pénétrer dans Metz? — R. Oui, monsieur le président.
I). Avez-vous remis des dépêches au colonel StofTel, en dehors de celles que vous avait remises le colonel Massaroli ? — R. Aucune.
D. Vous lui avez remis, à votre retour, une lettre du colonel Massaroli? — R. Oui, monsieur le président, la lettre portait un cachet rouge. Cette lettre constatait que nous apportions des dépêches du maréchal Bazaine et signalait Guyard, qui les avait apportées de Metz. Le colonel nous a dit : « Le maréchal a bien d’autres chiens à fouetter. Je vous verrai à midi. »
D. Le colonel a causé de cette lettre avec vous ? — R. Oui, monsieur le président.
D. Le seul fait d’ouvrir la lettre indiquait qu’il y avait des dépêches? — R. Oui, monsieur le président.
Lf. générai, dr Chabaud-Latour. — Le témoin a-t-il appelé l’attention du colonel StofTel sur l’importance des dépêches qu’il apportait? — H. Je les ai remises militairement, sans dire une seule parole. Il a dit : « C’est bien; c'est ce que vous m’avez envoyé. » Et il a rangé les papiers sur la table et a mis dessus son couteau.
M. Miès est aussi rappelé.
Lr Président ordonne, pour ce témoin comme pour le précédent, la lecture de sa déposition faite dans l’instruction et du rapport qu'il a fait sur sa mission près de l’armée de Metz.
D. Comment se fait-il que vous n’ayez pas parlé, dans votre déposition, de tout ce que vous avez déclaré hier relativement à la remise des dépêches, dont vous étiez porteur, à M. le colonel d'Abzac? — R. Je n’avais pas été interrogé là-dessus.
D. Vous aviez consigné dans un rapport fort long tout ce que vous aviez fait, et ces faits n'y sont pas relatés. On ne pouvait vous poser des questions sur ce que vous seul pouviez savoir. Lorsque vous avez fait ce récit circonstancié de votre voyage, on s’étonne de ce que vous ayez gardé le silence sur tout ce qui se serait passé, selon vous, au quartier général du maréchal de Mac-Mahon le 20. — R. Le rapport que j’ai fait n'est qu’un rapport d’emploi de temps vis-à-vis de l’administration. Quant à ce qui concerne l'instruction, j’ai dit à la personne qui m’interrogeait: • Il y a d'autres détails. — C’est bien! m’a-t-elle répondu. Nous avons entendu votre collègue, »
1). Vous avez attribué au colonel d’Abzac hier ce que vous aviez attribué dans votre première déposition au colonel Stoffel? — R. Je ne comprends pas la question.
D. Moi, je comprends votre système. Vous voulez me faire répéter pour avoir le temps de réfléchir à votre réponse. — R. J'ai répondu ce que le colonel d’Abzac et le colonel StofTel m'avaient dit.
D. Vous avez donné deux variantes des paroles du colonel Stoirel. l’ne fois, vous dites: « C’est bon. Je vais donner cela an maréchal. » Une autre fois, vous dites : « C'est exactement ce que vous m'avez télégraphié. » — R. Nous avons causé à peu près un quart d’heure ensemble.
• I). Vous avez dit hier que le colonel vous avait envoyé à Longwy? — R. Oui. *
I). Ni le colonel Stoffel ni votre collègue Rahassc ne se rappellent qu’on vous ait indiqué Longwy. — R. U nous a été indiqué comme passage « autant que possible » pour nous rendre à Metz.
Lr Président. — Vous ne l'avez pas dit hier. Vous avez fait une variante considérable avec ce que vous
r»uvt.
K'Vi'JjTîifJlf
avez déclaré dans l'instruction. Vous u’aviez pas dit :
« autant que possinle. »
D. Quelle somme M. le colonel Stoffel tous avait-il | promise? — Aucune somme d'argent. Au départ il m a remis i>00 fr., en disant que tous les frais seraient à la I charge de l'armée. A notre retour, j’ai dit au colonel : j « Je vais tous donner la note des frais. » J’ai su depuis le 3 septembre qu’il avait écrit une lettre à .M.Pietripour irtms signaler au préfet et lui dire que nous avions accompli notre mission. Il demandait qu’une récompense nous fût donnée.
D. Est-ce vous qui avez remis Ins originaux au colonel Stoffel? — - R. C’est R a basse qui les avait dans la ceinture de son pantalon. Le soir du 20, à huit heures, le colonel est venu me frapper sur l'épaule, à table, pendant que je mangeais. Il m’a invité ii lui raconl» r le detail de notre voyage et m'a engagé à suivre l'armée.
uni». — 4* «finit.
1). Pendant votre voyage, vous n’avez pas reçu de dépéchés du colonel Stoffel? — H. Non, monsieur le Président.
Lk r.ùvKHAL Poubckt. — A qui Habassc ou Mies ontils télégraphié de Longwy ?
II. Nous n'avons été en rappùrt qu’avec le colonel Stoffel, qui, du reste, pour nous, était l’agent l'intermediaire *iu maréchal. J’ai «lit quelquefois que j'avais télégraphié au maréchal ; cela voulait dire an colonel Stoffel.
D. Quelle somme le colonel vous a-t-il remise au Cln’me-Pnpulcux ?
II. 300 francs, dont 200 francs pour moi et 100 fraucs pour la caisse de service de la préfecture de police.
La séance est suspendue à trois heures quarantecinq minutes et reprise à quatre heures cinquante-cinq minutes.