CHAPITRE LXVI
Suite de la «éanre du mardi 4 novembre et de l'incident
Sloffel. — Intervention de M« Lacliaud. — Conclusions du
président. — Lcllree des colonels Sloffel et d'Andlau.
A la reprise, le Président rappelle M. Stoffel, et lui dit: « Colonel, à la fin de votre déposition, au moment où je cherchais à vous retirer la parole, plusieurs membres du conseil ont cru entendre sortir de votre bouche des paroles qui m'ont entièrement échappé et que je cite :
En ce qui concerne le rapporteur, je partage le sentiment de l’armée tout entière; Je n’éprouvo pour lui que du mépris et du dèdalq.
Je vous demande si vous avez prononcé ces paroles, et si, les ayant prononcées, vous déclarez les rétracter.
Lecolonri, Stopfel. — Je les ai prononcées.
D. Les maintenez-vous? — R. Je suis prêt à maintenir ce que j’aj prononcé; j’ai été indignement calomnié
D. N'insistez pas. Rétractez-vous vos paroles? — R. le n’ai rien A rétracter,
Ls Président. — En vertu de l’article 110 du Code d’instruction militaire et de l’article 223 du Code de justice ordinaire, je vais faire dresser par le greffier procès-verbal de ce qui s'est passé à la séance de co jour. Greffier, écrivez :
M. le colonel Stoffel, témoin, a prononcé devant le conseil de guerro le* parole» salivantes :
* En ce qui concerne le rapporteur, Je partage le» eenlimenis de l'armée tout entière, et Je n'éprouve pour lui que du mépris et du dédain, a
Interpellé par le préaident, engagé par lui à rétracter ou à expliquer ce» paroles, le témoin a déclaré les maintenir.
Le Président. — Colonel, est-ce bien cela? Vous acceptez la rédaction de ce procès-verbal ?
Le colombe Stopfh.. — Oui, mais je n’ai pas entendu le mot « expliquer. »
Le Président. — Bien, monsieur le colonel. Je suspends alors la rédaction du procès-verbal. Expliquezvous ; seulement, prenez garde que votre explication ne soit une aggravation de ce que vous avez déjà dit. car, dans ce cas, je vous retirerais immédiatement la parole.
Le colonel Stoffel. — Je suis accusé d'un acte que je n’ai pas commis; j'ai éprouvé...
Le Président. — Je n'admets pas ce genre d'explication. Votre explication doit porter sur ces parole» et établir, pour vous justifier, qu’elles n’ont pas eu dans votre esprit le sens qu’elles renferment.
Le colonel Stoffel. — Comme je ne suis pas un enfant, je sais ce que les paroles valent, et, en lisant le rapport, j’ai ressenti «ne indignation que j’ai peut-être
trop vivement exprimée. Je suis accusé d'avoir commis la suppression d’une dépêche.
Le Président. — Je vous ai autorisé à vous expliquer sur le sens môme des parolesquc vous avez prononcées, niais je ne puis vous permettre d’aller plus loin dans une explication de ce genre.
Lb colonel Stoffel. — Comme je me suis senti attaqué, j'ai exprimé peut-être en termes fort vifs une irritation que je n’ai pu maîtriser.
Le Président. — Il ne s’agit pas de cela. Il s'agit de savoir si vous maintenez les paroles « mépris et dédain ? » — R. C’est la seule explication que je puisse donner. Il est fort explicable que je me sois exprimé avec vivacité quand je me vois Atteint dans mon honneur.
D. Vous n’avez pas d'autre explication Adonner? — R. Non, monsieur le Président.
Le Président. — Alors, je reprends ma dictée :
« Interpellé par le Président, engagé par lui à expliquer ces paroles, le témoin a fourni des explications qui n'ont pas paru satisfaisantes, Engagé à les rétracter, il a déclaré les maintenir. ■
M* Laghacd. — Si monsieur le Président veut mepermettre...
f.E Président. — Non. Ceci est un fait do pojiccd’audiencc qui regarde exclusivement le Président. Je n’ai qu'à dresser procès-verbal . Ce procès-verbal sera envoyé à M. le général de division commandant la première division militaire, qui en saisira l’autorité compétente.
M' Lachaud. — Les paroles ont été très-vives, et si le colonel m'écoutait, il les regretterait et les retirerait. Colonel, dites au Président que vous les regrettez et les retirez.
Le Président. — Si le colonel veut encore se rétracter, nous pouvons arrêter.
Le colonel Stoffel. — J’ai toujours regardé comme des enfantillages ces rétractations...
Le Président. — Changez, de ton. Retirez-vous ces paroles, oui ou non ? Je vous donne encore cetle chance.
Le colonel Stoffel. — A quoi ça me servirait-il? Je ne peux pas parler contre mon sentiment.
Le Président. — Finissons-en. Je ne peux pas faire durer cet incident; les paroles ont été publiques, la rétractation doit être publique.
Le colonel Stoffel. — Je ne peux pas...
Le Président. — C’est bien. L’incident est clos. Retirez-vous. Le procès-verbal sera transmis au généra! commandant la Indivision militaire.
M. Ajiyot est rappelé. Il déclare que les dépêches envoyées par les agents Miès et Rabassc de Longwy A l’état-major du maréchal de Mac-Mahon étaient ndresj sécs à M. le colonel Stoffel.
M. Miès, rappelé, affirme avoir remis les dépêches au colonel Stoffel le 20 au matin, à Rethel.
Le colonel Stoffel est rappelé de nouveau.
D. Avez-vous reçu le 22 août une dépêche en clair envoyée dcLongwypar les agents Mièset Rabane ? — R. Je n'en ai pas eu connaissance.
D. Le 2 fi août, au matin, Rabassc et Miès vous ont remis des papiers et une lettre du colonel Massaroli que vous avez lue? — R. Je ne sais pas si je l’ai lue. Les agents m'ont dit que c’était une recommandation pour le sieur Guy ard.
R. Us ont dû vous dire pourquoi ? — R. C.ela n’a pas attiré mon attention. Je n’ai pas pris connaissance des papiers qu'ils m’apportaient. Je ne les ai Jamais lus.
Lk général Poüucet. — L'agent Miès n’a-t-il pas dit que c’étaientdus dépêches du maréchal Bazaine?— R. Il ne m’a rien dit de pareil; cela m’aurait frappé.
Le général de Ch abaod- Latour. — Vous n’avez pas dit aux agents que vous alliez porter des papiers au maréchal de Mac-Malmn ? — R. Je ne me le rappelle pas.
Le général PotmcET. — Je demande la parole. (Mouvement)
Le Président. — l.a parole est au commissaire du gouvernement.
Le général Poi’RcET. — Plaise au conseil :
AUcmtu qu'il résulte de présomptions suffisantes que le colonel Stoffel s'est rendu coupable d'aioir, dans le* journées du 22 au 27 aoftt 1070, détruit, soustrait, ou lacéré volontairement dm dépêches adressées an maréchal de Mnc-Malion, crime puni [Kir l'article 237 du Code de justice militaire.
Me donner aelr que je fais des réserves pour les poursuites & exercer contre ledit colonel Stoffel.
M« Lachaud. — Je n'ai rien à dire contre les réserves, mais il s'agit ici d'un incident dans lequel j'ai le droit d’être entendu. Il ne faut pas demander à la mémoire de l'homme plus qu’elle ne peut donner. Le colonel Stoffel a oublié. Est-il le seul? Si le défaut de mémoire est un crime, que tous ceux qui ont oublié soient poursuivis. Je n'ai pas autre chose h dire.
La Président. — Le conseil donne acte au ministère public de ses réserves et ordonne qu’avis en soit transmis à qui de droit. Colonel, vous pouvez vous retirer.
Le colonel Stoffel salue et se retire au milieu d'une vive agitation. •
La séance est levée à cinq heures quarante-cinq minutes, pour être reprise le lendemain, 3 novembre, à une heure.
A la suite de cette séance, le colonel Stoffel adressa la lettre suivante au directeur de/u Liberté :
Pari*, le 5 novembre 1973.
Mossielr LE DIRECTEUR,
Hier, i novembre, a l'audience du l Br conseil de guerre de la !" division militaire, M. le commissaire sp’cial du gouvernement a déclan! qu’il résultait des débats la prfroni]*tion suffisante que J’avais volontairement soustrait ou lacéré de» dépêche» adressée* nu maréchal de Mac-Mahon, ol que, conformément aux dispositions du Code de justice iniiitalre. Il faisait loulea «ri réwrrfi pour exercer contre moi telles pour.- ni es qu'il Apparih-ndra.
Je n'acccplc pu les réserves de M. le coimni«sairc spécial,
et j'adresse à l'inslant même une demande pour être traduit devant un conseil de guerre.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance do n.a considérai iuu la plus distinguée.
Colonel baron Stoffel.
Notre devoir est encore do reproduireunclettrcécrito par le colonel d'Andlau pendant sa captivité en Allemagne, mentionnée peudant le cours desdébats du procès Bazaine; ce curieux document, où perce un peu trop peut-être l’irritation, a été retrouvé et remis en lumière par le journal te Soir .
Voici la réponse écrite par le colonel d'Andlau à un de ses amis qui s’était inlhrmé de son sort :
Hambourg, 17 novembre 1870.
Votre lettre do A novembre m'arrive & l'instant, et vous voyez que je ne perds pas de temps de mou cfilé à vous écrire, à tous rcmerder de Foire bon intérêt, el à tous dire que je vais aussi bien qu'on peut aller dans la triste situation où l'incapacité et la trahison ont jeté notre malheureux pays. En présence de tenililühlcs Infortunes, la mitre disparaîtrait presque, si eile ne devait pas avoir pour conséquence l'extension de l'envahissement el, par suite, l'aggravation du mal pour cetle France déjà si terriblement atteinte.
Vous rappelez-vous ma lettre bu mes lettres de Metz, ce que je vous disais «le ce qui se passait alors, et ce que je prévoyais déjà en face des imbécillités dont j’avais le triste spectacle ? Mais, hélas ! it y avait une chqse que je n'avais pas prévue et que la Providence réservait comme dernier châtiment de noire orgueil el do noire décrépitude morale : r ‘était la trahison 1 Ëh bienl cette douleur ne nous a pas même été épargnée, et nous avons assisté au honteux spectacle d'un maréchal de France voulant faire de sa honte le marchepied de sa prandrur, el de noire Infamie In hase de ra dictature, livrant s-s soldats sans arim s, comme un troupeau qu’on mène à l'ahal'oir et qu'on remet au boucher, donnant scs armes, ses canons, ses drapeaux, pour sauver sa caisse et son areenteric, oubliant à la fols lous scs devoirs d'homme, de général, de Français, el se sauvant furtivement, au petit Jour, pour échapper aux insultes qui l'attendaient ou peut-être à la fureur qui l’aurai l frappé.
Voilà ce que j'ai vu pendant deux longs mots, voilà ce que j'ai écrit, du reste, ce que j’ai dit bico haut, à tel point qu'il m’a menacé de me faire arrêter, ainsi que mon ami X... ; mais il n'en a pas meme eu le courage, il m'a refusé celle satisfaction I Nous avons assisté à une trame onrd:e de longue main, dont les fils ont été aussi multiplet que se» motifs; cl eel homme a obéi à des pensées ai diverse#, qu’on est à se demander aujoui d'hui s'il n'était pas tombé dans celte imbécillité qui semblait être devenue l'apanage de cetle dyuaalle et de ses créatures.
Il a d'abord trahi l'empereur pour rester seul et se faire gloire à lui-même; puis il a trahi ses devoirs de soldat, en ne voulant pas aller an secours de l'armée qnt marchait sur Sedan, par haine de Mac-Mahon, et pour na pas servir à un accroiML-mcnl d'illustration pnur celui qu'il regardait comme on rival. I* catastrophe arrive, le trône est renversé, et il allait sc rallier à la République, quand Trochu npparatt avec la grande position que la aitualion lui avait faite; il ne volt plus pour lui la première place, celle qui peut seule, lui assurer les gros tr-lt 'iiicnls dont II est habitué à jouir, et il trahit alors la République et la France, pour chercher je ne sais quelle combinaison politique qui fera de lui la dictateur du pays, sous la protection des b.ilotmellcs prussiennes I Celte combinaison lui échappe, et il se retourne alors vers la |M?n- •éc impie d’unn ro-laii ration Impériale, qui conviendrait à la Prusse el lui assurerait toujours ce premier rôle auquel il aspire, sans souci de son honneur pas plus que de celui de sou armée.
Mais l'ennemi ne veut plus rien entendre, car il le sait actuellement sans ressources, il n'a pas même alors le courage de nous faire tuer, il préfère nous déshonorer et noyer sa
bazaine et la capitulation de mut
' liante ri a n» celle rte son armée. Voilà ce qu'a fait cet homme. Quelle leçon pour tes popularité# mal acquise», qoel réveil pour ceux qui ont pu croire un instant aux homme» de celte trinie époque! Bien des ceprtie «agace* ont deviné le mal au début, bien riee braira cœurs ont voulu 1c prévoir, el Je voua dirai que ce aéra pour moi un honneur d'avoir élé un de* autours de la conspiration qui a« tonnait, eux premiers jours d’octobre, pour forcer Bazaine à marcher ou le déposer. Lee généraux A..., G..., CL.., P..., le* oolopels B..., L..., D..., nous voulions à toute force sortir de l’impasio vers laquelle on nous précipitait, el que les autre# ne voyaient pas ou ne | voulaient pas voir... Mai# il nous fallait un chef, un général de division, dont le nom et l’ancienneté eussent pu rallier l’armée dont nous aurions arrêté les chef#.
I F. h bien ! paa un n'a voulu prendre celte responsabilité, pas un u'a eu te cœur de se mettre en avant pour sauver du ; même coup el l'armée et la France. Ah 1 Ils août bien coupa-
; blc» aussi, ces généraux et ces maréchaux, et Ils auront des
• complut sévères à rendre devant l'histoire et peut-être devant les tribunaux ; car, voyci-vous, de pareilles infamie* rendent fou, et j’en suis arrivé à demander du sang pour y laver j l’Injure qu’on m’a telle t
Je ne sais pas »i mon caractère est changé; mais ce qu’il y ! a de certain, c’rsl que mes idées sont singuliÙH-iueut modi- f : liées. D’abord le seul nom de Napoléon uie fait honeur, et il
ne me reste du souvenir de cettn dynastie que l'atfccliou que j je portais à la femme qui, clic du moins, s’csl conduite avec ! I cœur el honneur jusqu’à ce* derniers jours.
Je me jetterais aujourd'hui dans tes bras des Rochc'ort, des Flourens, des Itorian, n'importe qui, pour*' 1 qu'il un- { donnât un futil el qu’il put me dire : Frappes! Fruppo! Vengez-vous ! Aujourd'hui j en suis arrivé presque à comprendre les massacres de 02, le* horreurs de la dévolution,
I cl j’ai regretté n Vêts de no pas voir arriver lesaiteMna comtinsaalie* de U Convention aux armées, qui faisaient tomber les té 1rs de* généraux et noleur laissaient d’autre alternative que de vaincre ou mourir! Faut-Il que j'aie passé par d'assi't liorrlble* «'preuves pour en arriver là ! Lt pensez-vous, vous qui in'au>s pu si bien connaître dons des temps menteurs et déjà loin.
Mais, pardon' je ne parle que do uioi. C'est qtic je sua dans une (cite exaspération, je géiuis tellement chaque jour de ia position que cet itilàmo uous a faite, qu'il m’oat impossible de ui’rii distraire absolument