CHAPITRE LXIX
Audition des léiuolns relativement à la défense et aux approvislonnemcnl* de la place de Mdz. — I.'inctdcnt Stoffel.
Les séances des 10 et 11 novembre sont exclusivement consacrées à entendre les officiers de l’artillerie et du génie, qui donnent des détails sur les travaux plus ou moins avancés des ouvrages défensifs, échelonnés autour de Metz. On remarque la déposition de M. Ciiampignf.ui.le, peintre, qui, par lettre du 22 «cplembre 1870, avait signalé au maréchal Bazaine les murmures de l’année, qui, réduite à l’inaction depuis vingt-deux jours, craignait de se voir livrée, pieds et poings liés, à l’ennemi. Ce témoin, d’accord avec un élève de FÉcoJe centrale, M. Girard, a essayé vainement d’organiser une fonderie de projectiles.
A la séance du 12 novembre, M. Monv, sous-inten-
dant, dépose que, dès les premiers jours d’anùt, il fit aclieter des quantités considérables d’avoine, dont l'armée consommait quotidiennement trois mille quintaux.
A partir du ♦ îi août, il n’entra plus de vivres dans la place. Pour y introduire la ration d’un seuljour en blé et en avoine, il eût fallu mille voitures, et les chefs de corps dont elles auraient gêné les opérations n’en auraient pas toléré la circulation. Le sel manqua dès la fin ; de juillet.
D'antres intendants déposent qu’ils étaient plus ou moins bien approvisionnés, suivant la situation que leurs corps occupaient. Le gémirai Lavkaucoüpet (Édouard- François), âgé de soixante-sept ans et du cadre de réserve, commandait une des divisions réunies sous les ' ordres dugéuéral Frossard. Il constate que les prescrip- ! tiens des règlements sur le service des places de guerre et sur le service en campagne n’ont pas été observées.
A la fin de la séance du 12 novembre, et pendant celle du vendredi 14. sont entendus plusieurs habitants de Metz, qui font un tableau navrant des misères des soldats, après la capitulation, abandonnés, sous une pluie battante, sans vivres et presque sans vêtements.
M. Boutbiller, conseiller municipal, déplore le sort de l’armée et de la ville de Mclz. « On a, dit-il, laissé partir nos soldats sans couvertures, alors qu'il y en avait en magasin des centaines de mille mètres qu'on a données aux Prussiens. Beaucoup de malheureux sont morts de faim et de froid; mais du moins l'armée, malgré ses humiliations et ses misères, a eu la consolation de rester française, tandis que nous... » L’émotion ne permet pas au témoin de continuer.
Le témoin Pierre Maums, député, ancien président du comité agricole de Metz, ancien membre du conseil général, établit sur des données de statistique très-serrce qu’il dépendait de la volonté du gouverneur de Metz et décollé du général en chef d’assurer, avec les seules ressources des régions sur lesquelles rayonnait l’action de l’armée, la subsistance des troupes et de la population pendant un temps beaucoup plus long que la durée du siège. Les magasins de la ville pouvaient également satisfaire à tous les besoins de l'habillement de L'armée. Mais l’incurie de l'administration militaire avait été pour ainsi dire érigée en système, et les soldats prussiens profitèrent seuls des richesses ainsi abandonnées; ils se les parlageaient à l’heure même où nos soldats prisonniers expiraient sur les routes de froid, de faim et de misère.
Un intermède remplit la journée du 13 novembre. Prévenu d’avoir, dans la séance du 4, outragé le général Serré de Rivière, le colonel Eugène Stoffel, Agé «le cinquante-deux ans, comparait devant le tribunal correctionnel de Versailles. H est passible des peines édictées par l’article 2!2 du Code pénal, en vertu de ce procès-verbal du duc d'Atmale, président :
M. le colonel Sloffel, ajanl été appelé à tl. 'poser rfetar.l le 1 er conseil de guerre séant ;'i Trlanon, après avoir achevé
déposition, n prononcé les paroles «ulvanles : * En ce qui concerne le rap|K>rt du général Itivière, je partage les «enlimenis de l’année loul eultèra, je n’éprouve pour lui que du dédain et du mépris. »
Interpellé par le président et engagé à rélrncler ses paroles, Il a déclaré les maintenir,
Inlcrpellé de nouveau, il s’est refusé à les rélraclcr.
interrogé par le Président, M. Stoffel répond : « J’ai etc vivement affecté, à la lecture de certains passages du rapport du général Rivière m’attaquant dans mon honneur, et m'accusant d’avoir manqué à tous mes devoirs.
• Tout homme de cœur comprendra ce qno j’ai éprouvé et l’entrainement auquel j’ai cédé.
• Je regrette en toute sincérité d’avoir cédé à cet entrainement devant la justice, car je n’ignore pasqu’elle a toujours droit au respect de tous. »
Après celte explication, le procureur de la République, M. Haercl, soutient l'accusation. Défendu par l’infatigable M* Lachaud, le prévenu, en faveur duquel sont admises des circonstances atténuantes, est condamné A trois mois d'emprisonnement et aux dépens.
A la séance du 15 novembre, les témoins, la plupart docteurs en médecine, sont interrogés sur le service sanitaire et les subsistances. M. Charles Mayer, ancien rédacteur en chef de Y Indépendant de la Moselle, se plaint de la rigoureuse censure A laquelle les journaux étaient soumis, et rappelle que l’autorité lui a supprimé un article qui finissait ainsi :
Quand n'enlcndrons-nmu plus prononcer es mot qui Tait | monter le rouge de la honte au front : capitulation !
M. Cijarrttb, capitaine au train d’équipages, Agé de trente-six ans, se plaint de M. Arnoux Rivière, qui l’a empêché d’organiser un service d'émissaires.
M. AuRÉi.p. Bozin, aubergiste à Ars-sur-Mosellc, produit une grande impression en disant : ■ Pendant le siège de Metz., des officiers supérieurs de l'armée prussienne ont logé dans ma maison. Le 13 octobre, l'un d’eux, un colonel, annonça à ses camarades qu’il s’en allait. Je lui demandai où il se rendait.
« A Paris, répondit-il.
— Eli bien ! lui dis-je, et Metz?... Vous y renoncez donc ?
— Non, répliqua le colonel, nous aurons Metz quand nous voudrons... demain, si cela plaît au prince Frédé- ; ric-Cbaries.
— Et le* forts 1
— Je sais bien que Metz a des forts..., mais nous avons Bazaine. »
Dans les séances suivantes, on entend les témoins qui ont cherché ou qui sont parvenus à communiquer aver le gouvernement de la Défense nationale. Le maréchal I.b Bobuk dépose que, le 28 septembre, il sut de la bouche du maréchal Bazaine qu'il y avait des négor ciations de paix, et que Bourbaki était allé en conférer avec l’impératrice, l.c témoin assure toutefois, et le
général Frossard confirme son dire, que le commandant en chef ne Bemblait pas attacher une grande importance à la démarche de Régnier.
Le maréchal Canrobert raconte comment il refusa d'accepter la mission d’aller trouver l’impératrice :
Le 24 septembre 1870, dit-il, le maréchal Bazaine me (Il demander, J arrivai au Ban-Saint-Martin el je trouvai le maréchal qui me dit :
a Ah I je voua attendais avec impatience. »
Pula, Il me rond ni h il dans une allée de son jardin et, me faiMnt asseoir, il aie demanda ai je connaissais un employé j supérieur de La tuaison de i'iuipéralrke qui s'appelait M. Régnier.
Je loi répondu que je ne le connaiaoala pu, en ajoutant : j • Pourquoi me failes-voua celle question ? a | Le maréchal me dit alora t « L'impératrice m’a envoyé on employé supérieur pour me demander de lui envoyer un des coui mandant s de l’armée du llhin. Yuua conviendrait-il d'y elier ? *
Je demandai al l'Impératrice me désignait nominativement-, le maréchal me dit que non.
Je répondis alora que je ne pouvait pae aller auprès de I S, M, : j'avais me* raison* pour cela*
« Pettsrt-Youa, me demanda le maréchal . que le général Bourbaki pourrait y aller?
— Je ne connais pas, dis-je au maréchal, les pensée* du général BoiirhaWi, mais il est plus jeune que moi, II est gén-s- | rai commandant la garde; Il y a bien des raisons pour qu'il | puisse y aller. »
I Apres relie conversation, le maréchal me til entrer dans sou cabinet de travail, où je vis M. Régnier qui avait l'air i asacx commun. (Hlre«.) Ce monsieur ne nu* parla de rien en politique : il n» me paria que de chevaux, de viande de ehoval liant noua njstiglun» depuis le 13. Enfin nous eûmes une conversation tout (t fait étrangère S sa mission. Pendant que j j'étais là, arriva le générai Bourbaki, qui ne ronnaisa.iit fus plus que moi M, Régnier. Enllu le général reçut du mnrérhul U proposition de partir cl accepta. Quint à M. Itégno-r, on m'a dit qu'il avait fait un outrage que je n'ai pas lu; mais s'il a dit autre chose en ce qui me concerne que ce que je viens de rapporlcr, il n menti. Aucun entretien n'a eu lieu •ver lui concernant les affaires politiques.
IL En votre présence P — R. En ma présence. Cet homme n’avait rien de distingué; Il avait plulid l'air commun el avait ; un aplomb qui me déplaisait.
Le général Bourbaki lui-même rend compte en ce» terme* des motif» qui le déterminèrent à accepter la mission du ît septembre :
Le maréchal m'envoya chercher. Je fus reçu par son aide d« camp, qui me demanda si je «avais qu’un bourgeois * 'était présenté chu M. le maréchal; je l'ignorais. Il uir til regarder dan* le jardiu où était M. Régnier, et me dit : « Vous ne Tiret jam.ils vu aui Tuileries, a Je lui répondis que nou. J'entr.d quelques instants après dans le cabinet du maréchal, qui me dit : « Voici M. Régnier qui m'est envoyé par l'Iuip 1 - [ ralrice qui désire avoir auprès d'elle le maréchal Canrobert ou vous. » M. le maréchal Canrobert partit el je restai avec M. Régnier. (>lui-rl me dit qu'il était question d'un armistice entre M. de Bismark el M. Jules Favre, mais que M. de ! Bismark avait une répugnance à traiter avec le gouvernement
| de la Défense nationale, et qu'il ferait des conditions bien
meilleure* s'il traitait avec l’impératrice. A la suite de celle i conversation, M. la maréchal me dit : s Je désire que vous partiel, a
Je n’al pas besoin de dire au conseil tonies les pensée* qui me traversèrent l’esprit. Dans la situation où nous nous trouvions, je croyais qu’il y avait avantage à faire la pals, parce qu’il existait encore une armée Irès-respectabJe pour le pays qui pouvait être conservée, el que Paris tenait encore. Je demandai trois chose* ait marériials un ordre, écrit de sa main, de porter mon déport à l'ordre de l'aruiée, et, comme j'ap-
pnrlcnals au 8* corps, de ne pas engager les troopos que j'avais l’honneur de commander avant mon retour.
Je partis avec H. Régnier. Je rencontrai , lorsque nous fûmes dans les ligne* ennemies, un colonel prussien auquel je ne parlai pas. M. Régnier s'aboucha seul avec lui, et, comme il insistait pour que je prisse part ù la conversation : « Laisscz-tnoi tranquille, lui dls-Je, Je ne veux pas dire un mot avec mes ennemis ; vous me causes un grand ennui d'ètre parti avec vous. » Enfin, j’urrivsi à Remüly, je m'arrêtai à Sarrcbrmk el je parvins en Angleterre.
Je vis l' impératrice, je lui racontai la situation. Elle me répondit qu’elle était complètement décidée i ne rien faire, qu'elle croirait eu I rater la détente nationale si quelque démarche était faite de sa part pour entrer en négociation.
Je quittai l’impératrice et je fis des démarches pour rentrer ù Metz. Je reçus un télégramme dans lequel on me disait que je pouvais repartir, que le prince Frédéric-Charles avait donné ses ordres pour faciliter nui rentrée. Le 0 octobre, j'écrivis au ministère de la guerre.
l'cmlanl ce temps, le gouvernement de la Défense nationale m'envoyait ordre sur ordre d'aller k Tours < t de ne jm* rentrer à Mets. Un me disait que je il 'arriverais pas, que je serais arrêté. Je uie décidai d'aller à Tours. Là, je dis combien je croyais inutile ce que l'on faisait, qu’ou n’improvise pas une année: que J'étais du métier et que Je savais ce qu'il en était; que relit armée risquait de m faire battre et qu'on augmenterait les houles de la France. Je ne pus pas convaincre le gouvernement vie Tours.
Je vis le prince de Meliernich et M. le chevalier Nigra ; je leur parlai de l' intérêt européen à intervenir |<our in France, dcftiuuti * iralJUnce, de ce que noos avions fait en Italie, de noire iiiUTVriiiion généreuse pour l’armée italienne. J'engageai ccs diplomaiei à appuyer auprès de leur gouvernement une dt-mandu d'arinislictt en notre faveur. Enfin l'acceptai un eouimaademeut.
A la séance du f î* novembre, on s'attendait à voir paraître ce Régnier dmit il était tint question; tuais cet aventurier, désormais célèbre, après être sorti de France, n’a pas juge prudent de rentrer. Il s'est méfié, non sans raison, des dispositions du premier conseil de guerre à son égard, et il reste en dehors dos frontières françaises.
Le commissaire du gouvernement requiert contre M. Régnier les peines portées par les articles 103 et 1 2S du Code de justice militaire et 355 du Code d’instruction criminelle.
Le président du Conseil de guerre donne acte de la réquisition, et fait lire la déposition écrite du témoin Rronikr vEdmoiid-Yitaâ-Victor), Agé de cinquante ans, rentier à Beaulieu (Scine-et-ilarne). Il y raconte qu’au commencement de septembre, il su réfugia avec sa Camille en Angleterre, alors que les Allemands n étaient plus qu'à dix lieues de su propriété. Il eut l’idec de se mettre en communication avec l'impératrice, el eut des pourparlers avec M" 1 * Lcbreton et N. Filon, précepteur du prince impérial, qui lui remit deux photographies en témoignage de sa visite à llastings.
Régnier revient en France avec tin vieux passeport, et va trouver M. de Bismark à Ferrières, pour obtenir les moyens d'arriver à Wilhelmsluelie el d'y voir l’exempereur.
Ici, il faut citer le procès-verbal de, l'interrogatoire. Régnier indique ainsi son but :
Je voulais me rendre à Wilhelmïhtehc pour y faire prévaloir mou opinion. A Ferrières, M. de Riiimark me fil inopiné-
Le Hèiju blaire.
Irance; que celte (guerre ne pouvait mener noire malheureuse pairie qu'à lie nouveaux désastre*; que M. de Bismark, ne voyant rien Tenir du gouvernement impérial, avait ouvert dea négociations avec, le gouvernement de U I)éfen»e nniionale.
Le maréchal Bazaine répondit que Tannée n'était pas à l* disposition de M. Jules Favre; que, quelques jours auparavant, il avait eu l'occasion de connaître Ica sentiments des cominandanls de corps et qu'il le* croyait favorable* à trailer de la paix dan* la situation où Ton se trouvait. Entraîné par la confiance que je lui inspirais, il me dit aussi qu’il craignait que l'armée ennemie n'eut connaissance de la mauvaise position dans laquelle 11 se trouvait; qu'on avait déjà diminué les râlions de pain, que les* chevaux manquaient de fourrage et qu’on était réduit à a’en aervir comme viande de boucherie ; cnlln qu’il y aurait de granJes difllcullés à sortir do celte aituntion.
Il me donna connaissance de deux lettres qu’il avait écrites an prince Frédéric-Charles, et je le quittai en lui disant qu'il fallait profiler du désir de trailer manifesté par Tetineml.
Rûgnier raconte ensuite sa sortie de Metz avec Bourbaki, leur arrivée aux lignes prussiennes et le désir absolu du général de ne vouloir s'aboucher ni avec le prince Frédéric-Charles, ni avec les officiers de l’armée allemande. Il ne voulait pas même manger de leur pain, qui, disait-il, « l’étranglerait. *
ment connaîtra par sa conversation que son Idée était semblable à la mienne : mon projet était de réunir, dans un territoire neutralisé, la régente, le corps législatif et le sénat, pour y traiter de la paix, entouré d'une armée de cent cinquante mille hommes, commandée par trois maréchaux de France.
Je revus une passe générale pour toute l'étendue du territoire allemand, avec le seing de M. de Bismark et le contreseing du quarlier-mailre général. Le 20 septembre, je quittai Ferrières. Le 21 au soir, je me présentai au prince Frédéric- Charles que je trouvai prévenu de mon arrivée, il m'accorda la permission d'entrer dans Metz et me fil conduire aux avanl-posic» français.
Je n'avala pas informé positivement M. de Bismark que j'avais une mission de l'Impératrice; mais comme j'avais une photographie du prince Impérial, avec quelques mots écrits de i>a main, M. de Bismark a dû penser que j'étais un agent de l'Impératrice.
En abordant le maréchal Bazaine, Je ne lui ai pas dit que j'avais une mi-sinn de i'impéçalrice, je lui ai fait savoir que j'arrivais de Ferrières, où était le quartier général allemand ; que j’avais eu une audience de M. de. Bismark; que je venais d’avoir une entrevue avec le prince Frédéric-Charle* ; que le but de uia visite à M. de Bismark avait été de savoir s'il était désireux de faire immédiatement la paix avec le gouvernement Impérial.
J'indiquai au maréchal que l’empereur avait refusé de traiter de la paix, et que, dans sa pensée, la régente avait aeule qualité pour le faire; qu'après la chute dsi Corps législatif, le gouvernement avait décidé de faire la guerre h ou- ••i&rsi. — 4* «tare.
Digitiz