‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 110 sur 117 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

Déposition do MM* Bompard et J nie* Favre.

La fin de la séance du mercredi 19 novembre et la plus grande partie de celle du 21 novembre roule sur l'incident Régnier. Le général Napoléon Boyer reconnaît qu’il a porté, le 15 septembre <870, une lettre au prince Frédério-Charles; puis, le greffier lit deux dépositions recueillies à Lunéville, l’une do la veuve Guilbcrt, l’vUtre de la veuve Cyet, son amie. Toutes deux habitaient Strasbourg, et ont entendu dire à un officier prussien qu'elles logeaient : « Bazaine est un traître, qui mérite d'être fusillé; le 8 octobre, nous serons à Paris. »

M. Bompard, député, ancien maire de Bar-le-Dur, rend compte des courtes relations qu'il a eues avec Régnier. Ses fonctions municipales l'ayant mis en rapport avec des officiers prussiens, le général Pourcel lui demande quelle était leur opinion sur Dazalnc , et M. Bompard répond : • Us avaient de lui une triste opinion, ils ont répété à diverses reprises : • C’est un « homme qui aime les millions; U fera parler de lui. » J'ai souvent, ajoute 11. Bompard, protesté contre ces appréciations qui sc produisaient à tout propos. »

M. Jules Favrb, qui comparait ensuite, rappelle au conseil de guerre quTl s'est rendu à Ferrières le 18 septembre 1870, et les vagues rumeurs de l'auditoire sont le lymptômc de douloureux souvenirs. « J'ai eu, continue M. Jules Favre, une conférence avec M. de Bismark, et j'y retournai b lendemain. Il me montra une photographie représentant une ville de bains (Mailings) avec ces mots :

C'est moi qui ai cboUl ces vues pour mon bon Louis.

Eccétie.

Je lui dis : Vous voyez que j’avais raison de dire hier que vous vouliez rétablir l'empire.

Il s’en défendit en disant que lindividu qui lui avait apporté ces photographies n’avait, à ses yeux, aucune espèce de valeur, et qu'il l’avait éconduit. Je n'attachai pas dès lors plus d’imporlancc à cet événement.

Au cours de cette entrevue, M. de Bismark me dit : « Êtes-vous bien sûr de l’obéissance de Razaine? •

Je ne pouvais faire qu’une réponse, c'est que je ne doutais pas un moment de son obéissance. Il me dit :

« Vous avez tort; j’ai des raisons de croire que M. Ba- * zainc ne vous appartient pas. » (Profonde sensation dans l’auditoire.)

I). Vous êtes sùr d’avoir vu le nom de l’impératrice sur la photographie ? — R. Parfaitement. Il y avait le nom d'Eugénie.

1). Le général en chef de l'armée du Rhin vous a-t-il adressé des communications? — R. Nous avons fait tout notre possible pour nous mettre en rapport avec '

lui; nous n'avons pas réussi. Je voudrais ajouter un mot : eu ine parlant de Régnier comme d'un homme sans importance, M. de Bismark ne m'avait pas dit la vérité. Je l avais sur le cœur. Je lui dis : « Vous m'avez trompé. Cet homme était votre agent. » Il s'en défendit, mais faiblement.

Le maréchal. — Je proteste contre ce que le témoin vient de dire d’après je ne sais quel propos de M. de Bismark. Je n'ai jamais séparé mon devoir militaire des intérêts de la France.

M. Jules Favre. — J’ai dit la vérité.

Le commissaire du oouvehremknt, requérant l’application de la loi contre le sieur Régnier comme témoin défaillant, demande qu’il plaise au conseil de le condamner à 100 fr. d’amende.

Le Prksidkm déclare que le conseil, après en avoir statué, fait droit, à l’unanimité, aux réquisitions de M. le commissaire du gouvernement :

Attendu qu’il résulte de* témoignage) entendus la pré- Mmptlon suffisante que le siaur Régnier sa serait rendu roupable, pendant que l’armée étal» investi» autour de Mets :

I* D'avoir miraient] d.*» Inier.ljosncea avec l'ennemi, dans le but dtf favoriser ses entreprises;

3* De t'être introduit dans le camp français pour surprendre et saisir des documenta sur la situation de la place de Mets;

S» D’avoir procuré à l'ennemi des documents pouvant compromettre la «ûreié de la p'ae« et de l'année française, requiert qu'il plaise su conseil du faire application des articles du Code de Justice militaire eontre le sieur Régnier, et demande l'autorisation d'exercer des poursuites.

Le Phbsident donne acte au commissaire du gouvernement de sa réquisition.

On entend ensuite M. Combler, député de l’Ardèche, ingénieur, qui parle des réparations du pont de Longueville dont il fut chargé; puis le général Le Fié, Agé de soixante-neuf ans, ministre de la guerre en 1870. Il rappelle les tentative» faites |>our mettre en communication le gouvernement de la Défense nationale avec le maréchal Bazaine. Plusieurs émissaires ont été envoyés auprès du maréchal. L'un d’eux était porteur d'une lettre particulière de M" 10 la maréchale Razaine. La dépêche informait le maréchal de ce qui sc passait & Paris , du mouvement patriotique qui portait la France à combattre. La dépêche ne parait pa3 être parvenue.

Toutes mes lettres, dit le général Le Flo, étaient identiques.

Je suppliais le maréchal de s'associer avec son armée à ce mouvement patriotique. M est étrange qu'un ministre de la guerre supplie un chef d’armée de faire son devoir, mais, dès cette époque déjà, j’avais des doutes... (Mouvement.)

J'envoyai encore un certain nombre de messagers, qui ne purent passer les lignes. Le sergent HofTy échoua comme les autres. Chacune de ces dépêches le conjurait de faire son devoir. Le gouvernement tout entier signait ces adjurations, b; maréchal dit n’avoir rien

SI

reçu. Je n'ai aucune preuve certaine <lti contraire. Si cependant il a reçu la lettre de la maréchale, il uie semble difficile qu'il n'ait pas reçu la mienne.

Je fus informé, quelques jours avant l'investissement de Metz, qu'un ballon libre venant de cette ville était non loin de Paris et qu'il renfermait un grand nombre de lettres. J'avais, indépendamment de l'intérêt général, un intérêt personnel à connaître ces nouvelles envoyées par ce ballon. J’avais mon (ils à Metz. J’écrivis au préfet de faire le dépouillement de toutes les lettres apportées par ce ballon. 11 y en avait ti,000. Le préfet m’écrivit qu'il avait remarque qu’il n'y avait pas un mot du maréchal Hazaiuc ni de mon fils.

1). Vous n'avez pas vu à Paris le commandant Magnan? — R. J'en ai un souvenir, mais bien vague.

I). Aucun de vos émissaires n’est revenu? — R. Un seul, un sieur Jacot, qui n’avait pas pu remplir sa mission et qui n’est allé que jusqu’à Longwy.

M” Laciiaud. — Et les émissaires que le maréchal a envoyés sont-ils arrivés au ministère de la guerre ? — 11. Pas un.

On appelle M. Oambrtta (Léon-Michel), Agé de 37 ans, avocat et député, ce qui produit une émotion prolongée parmi les assistants. Il dépose ainsi :

Ce que je puis dire au conseil relativement aux communications que nous avons cherché à établir avec Metz se divise en deux phases.

Dès les premiers jours du gouvernement de la Défense nationale à Paris, nous avons chargé le préfet de police de rechercher des agents, des hommes, soit dans la police, soit dans la population, pour arriver à notifier à l’armée de Metz et à son commandant ce qui venait de se passer à Paris. Dans notre pensée, celte armétf était une des plus grandes ressources de la France en péril.

Le gouvernement partageait en ce montent la confiance absolue du pays, non-seulement dans le talent, mais dans le patriotisme du commandant en chef de l'armée de Metz.

On savait, par les bruits qui arrivaient jusqu’à nous sur les luttes qui se livraient aux environs de Metz, ce que valait l'armée du Rhin.

La France en avait eu rarement d’aussi puissante. Aussi la première pensée du gouvernement était de faire connaître à cette armée les événements nécessaires qui venaient de s’accomplir, car une armée entière était prisonnière; le chef de l’Etat avait capitulé et passé à l’étranger.

La France était absolument sans défense, sans représentation officielle. Le 1 septembre s’imposait, et A ce moment il n’y avait qu’un cri dans tout le pays : Résistons! Cette résistance devait se faire avec deux appuis : l’armée de Metz et les forces nouvelles que pouvait créer le pays.

Le gouvernement de l'HAlel-de-Ville n’avait qu’une pensée : défendre la France. Cette pensée s’exprima

dans plusieurs dépêches que nous avons envoyées par des émissaires choisis. J’ai garde un exemplaire de ces dépêches : on pourra en donner lecture. Le ministre de la guerre s'était chargé, de son côté, de faire parvenir à Metz des renseignements militaires.

Je faisais connaître au maréchal Bazaine le caractère de la révolution qui s’était accomplie, la résolution du pays de lutter jusqu'au bout, la foi que nous avions dans son caractère et dans son patriotisme. Jusqu'au

10 octobre, époque à laquelle je suis sorti de Paris, je n’ai pu ((lie renouveler ces tentatives. J’ignore si j’ai réussi; on a dit que non.

Après le tO octobre, ma première préoccupation fut d’entrer en relations avec l’armée de Metz, dont nous ne connaissions pas le sort; mais tous les renseignements venus de l’étranger nous parlaient de la défense de la ville. C’ctnient, disait-on, des combats presque quotidiens.

Jusqu'au dernier moment nous avons recueilli ces . échos qui nous soutenaient dans la lutte, et nous 1rs avons publiés jusqu'à la veille.de la capitulation. C’est ainsi que s’explique la contradiction qu’on a voulu relever entre les nouvelles que nous donnions sur Metz cl le mouvement d’angoisse que nous avons éprouvé quand nous avons su toute la vérité.

Le gouvernement de Tours chargea tous les préfets qui se trouvaient le plus rapprochés de Metz de renseigner le commandant en chef de l'armée du Rhin sur la situation.

A ce sujet, M. Tacha rd, qui était notre ministre à Bruxelles, pouvait communiquer plus facilement avec Metz. Aussi a-t-il envoyé par le Luxembourg de nombreux émissaires, portant les dépêches dans lesquelles on parlait au maréchal de la nécessité de l’union de toutes les forces du pays; cm l’informait qu’il y avait, échelonnées à Thionville, à Longwy, à Montmcdy, des millions de rations de vixres afin que, si son armée parvenait à sortir, elle put se ravitailler.

Nous avons, jusqu’au dernier moment, multiplié ces tentatives. Pourquoi n’ont-ellcs pas abouti? Il ne m’appartient pas de le dire ici.

On faisait circuler dans le monde diplomatique des bruits alarmants, on parlait de la reddition de Metz; c’est à ce moment, à la veille de la triste catastrophe de la capitulation de Metz, le 2G octobre, que j'écrivais au général Bourbaki une dépêche dans laquelle je lui disais : « Général, l’intérêt suprême de la France exige que le maréchal Bazaine soit averti qu’en tenant encore

11 peut tout sauver. »

Cette dépêche venait d'être envoyée lorsque nous avons reçu les informations les plus affligeantes sur la situation de Metz. M. Tissot, ministre de France à Londres, nous envoyait, te 27, une communication absolument navrante, qui ne pouvait laisser aucune espèce de doute dans nos esprits. Elle indiquait clairement l'existence de négociations avec l’ennemi pour

des considérations non-seulement militaires, mais politiques.

Cette dépêche nous faisait connaître en détail les propositions portées à Versailles, au quartier général de l'ennemi, dés le mois de septembre. Nous eûmes devant les yeux le tableau d’une entreprise exclusivement politique, menée et conclue avec l'ennemi, et alors il nous est échappe un cri d'indignation qui, pour avoir été vif, n’en reste pas moins pour moi l’expression de la vérité.

(On trouvera le texte de cette proclamation dans la première partie de notre publication, page 61.)

Cette proclamation, dit M. Gambetta, est l’acte qui honore le plus le gouvernement de la Défense nationale. En même temps que paraissait cette proclamation contre le maréchal Bazaine, paraissait une autre proclamation adressée à cette armée qui venait d être livrée, alin de séparer les intérêts de ces braves sol- I . dats de ceux de leur commandant, et dans laquelle nous disions hautement que nous n’avions pas voulu porter atteinte soit à l’honneur de l’armée, soit à la discipline militaire.

Je rappellerai maintenant ce que j’ai dit devant IL le général rapporteur, c’est que si les tentatives de communication avec Metz ont été infructueuses, il n’en a pas été de même avec les autres places investies, avec lesquelles nous avons été en communication jusqu’au dernier moment. Je crois avoir tout dit.

Le Président. — Vous venez de faire allusion à une proclamation sur laquelle je n’ai aucune observation à faire, ni à apprécier les termes. Ce que je veux vous demander seulement, c'est si vous avez à faire connaître au conseil des renseignements particuliers sur lesquels vous vous soyez appuyé en ce qui concerne la conduite du commandant en chef de l’armée du llhin.

— R. Je me suis appuyé sur les communications que nous avons reçues, sur les dépêches de M. Tissot du 26 et du 27 octobre. Elles sont aux archives des affaires étrangères. Vous y verrez exposée toute la série des négociations du général Boyer et du maréchal Bazaine avec l'ennemi, sans compter une série de rapports que nous avions reçus auparavant, et dont la gravité n’a apparu qu’apres ces révélations désolantes. Ces révélations sont de la dernière précision.

Les trois envoyés du maréchal Bazaine qui nous sont arrivés ont aidé encore à compléter notre conviction. Nous n’avons eu la clef de leurs dépêches que plus tard. L’un d’eux était porteur d’une série de renseignements d’une extrême gravité, qui n’ont pas été démentis par les ofliciers qui sont venus ensuite à Tours se remettre au service de la France. Nous leur avons montré ces rapports. Pas un n’a été démenti.

Ce qui a donné une confirmation officielle à nos convictions, ce sont les détails qui nous sont venus après de Londres et de Bruxelles. Du reste, vous entendrez M. Tachard. Je n'avais aucun doute sur la

culpabilité d’un commandant d'armée qui, au lieu de combattre, négociait avec l'ennemi. (Immense émotion dans l’auditoire.)

Le commissaire dc gouvernement. — Vous avez publié une lettre d’un officier au sujet dc l’armée du llhin? — R. Oui, c'était une lettre du général Frossard. Je pourrais la donner.

M« Lachaüd. — Lorsque M. Gambetta a vu, en octobre, le général Bourbaki à Tours, quels renseignements lui a-t-il donnés sur la situation de l’armée de Metz et la possibilité de tenir encore ?

M. Gambetta. — C’était vers le 14 ou le 15 octobre. Le général me parla de l’état d'abattement dans lequel il se trouvait. Il me dit que quand de vrai? soldats ont échoué, il faut jeter le manche après la cognée. Je lui répondis : « Généra), quand on a dans le pays des hommes de cœur, on lutte. »

Il me parla dc l’abscncc dc cadres et se plaignit de ce que, le lendemain de Gravelotte, on n’eût pas recommencé la lutte. Il me dit que l’armée de Metz ne pourrait plus guère tenir qu’une quinzaine de jours.

Je le vis bientôt se lever et me dire : « Eh bien 1 nous continuerons! » Et il me demanda un commandement dans le Nord, pour faire, disait-il, un coup du côté dc Sedan.

Je le revis plus tard. Le découragement l’avait repris. Il avait en lui une. défiance d’une nature un peu politique. On avait dirigé contre lui d’indignes soupçons. Je crois que le regret amer qu'il exprimait d’avoir quitté sa garde, d’ètrc sorti de Metz par un subterfuge, le désir de ne pas compromettre son renom militaire, ont dû agir sur son âme et lui ôter ce dialde-au-oorps qui faisait de lui le plus brillant divisionnaire de l'armée française. C’est dc lui surtout qu'on peut dire: Honneur au courage malheureux!

M* Lachaüd. — Je suis très-heureux d'entendre le témoin parler ainsi de M. le général Bourbaki; mais quant û présent, et n'ayant pas le droit, moi, de faire un discours, je pose simplement cette question : M. le général Bourbaki a-t-il dit au gouvernement de Tours qu’il fallait faire la paix et faire un armistice, que les jours et les heures étaient comptés. Je veux un oui ou un non.

M. Gambetta (avec énergie). — Eh bient non! Il n’a jamais été question entre nous d'armistice, ni de paix. Oiraimonce à tort que le général m’en aurait parlé !

Ces derniers mots portent au comble l'émotion de l’auditoire, qui, à cinq heures et demie, se disperse en les commentant. ,

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