CHAPITRE LXXI
Séance# du mardi 25 novembre et du mercredi 26.
Une déposition nouvelle du général Boyer constitue le principal intérêt de la scance du 23 novembre. Elle résume les délibérations des conseils de guerre des tOet !8octobre 18*0, et raconte ses deui voyages à Versailles. Selon M. Boyer, les membres de la conférence du 20 avaient, avant de se séparer, déclaré « qu’en présence des événements politiques accomplis dans l'intérieur de la France, ils ne reconnaissaient pas le gouvernement insurrectionnel qui s'était établi sur les ruines du pays et que, liés par le serment qu'ils avaient prêté A l'empereur, ils restaient fidèles à ce serment. »
Dans les entrevues que M. Boyer, l'envoyé de Bazaine, eut avec .M. de Bismark, celui-ci lui déclara què le roi Guillaume ne pouvait traiter avec le gouvernement de la Défense national**, fit un tableau sinistre de l'anarchie qui régnait en France, et conclut en subordonnant toute solution à une négociation à intervenir entre l’impératrice et l’autorité germanique.
De retour à Metz, le général Boyer est envoyé comme parlementaire auprès de l’impératrice, porteur d'une lettre du maréchal Bazaine et d’une lettre du général Frossard. Il voit à Londres, le 22 octobre, l'impératrice. Elle demande à se concerter avec ses conseillers habituels avant de prendre un parti définitif, et sollicite pour l’armée du Bhin un armistice de quinze jours.
Le général Boyer retourne auprès de Bismark qui répond que l’armistice est militairement et politiquement impossible. Le plénipotentiaire repart pour Londres, où, le 27 au soir, il apprend que l'armée de Metz a capitulé. Alors, sans même revoir l’impératrice, il quitte Londres le 29, et va rejoindre le maréchal Bazaine à Cassel, auprès de Napoléon II!.
En passage de la déposition du général Boyer soulève de violents murmures. * Pourquoi, lui demande le général Pourcet, n’avez-vous pas fait connaître au gouvernement de la Défense nationale quelle était la situation de Metz ? » Le général Boyer répond :
Je n’axaia rien & faire avec ces geni-là,
I M Rameau, maire de Versailles, dit qu'il a eu deu* > conférences avec M. de Bismark, les 7 it 21 octobre, et que, dans la seconde, le chancelier impérial lui dit :
Vous avci tort de croire que la dyuaMie Impériale n’a plu# d'adarlic* dan* le pays, elle a encore l’armée; M. le général Boyer «t venu pour traiter avec mut# au nom de Napoléon III ; nous allon# pouvoir dfepuBer de deux ceni raille homme# qui
#ont «ou# MMi ; nou# en ferons deux années de cent mllte fiooUMt, qui mctlronl In France il la ralouii.
M. Tacharo, ministre de France en Belgique pendant la guerre, dit qu’il a eutciidu rit* officiers de Moll, qui passaient par Bruxelles, crier à la trahison. A une allégation du maréchal Bazaine, il répond, en disant que la dépêche, qu'uu prelend lui avoir été communiquée le lü septembre, n’est parvenue que le 8 novembre.
M. La Fkrkièrb, officier en retraite, dépose que, blessé et transporté, le 18 octobre, dans uue ambulance prussienne, il a entendu dire â des officiers :
Quant h Meli, nous l'aurons. Nous avons maintenant bataille.
M. Gkandjran, médecin, qui demeurait tout près de Metz, dit que deux officiers prussiens, qui demeuraient chez lui pendant le siège de Metz, savaient toujours exactement d’avance quand il devait y avoir des sorties.
Dans les premiers jours d'octobre, un de ces officiers lui offrit de parier que Metz serait rendue avant le 25.
Le témoin ayant dit, le (i octobre, 4 l’un de ces officiers qu’il comptait sur le maréchal Bazaine , qu’il avait Toi en lui. • Est-ce possible, apres ce qu’il a fait au Mexique? » lui répliqua l'officier, qui ajouta avec un sourire : « Vous ne connaissez pas votre homme. •
Un ami du même témoin, dont celui-ci ne peut dire le nom, son ami étant demeuré sujet prussien, a entendu, étant dans les lignes allemandes, un officier dire, après le combat du 7 : « Bazaine est une canaille! Il ne nous avait pas dit qu'on nous tuerait tant de monde! »
Ijl séance est close par ces mots. Le lendemain 20, le maréchal Canrobert, entendu de nouveau, dit que l’armée était pleine de dévouement, qu’elle voulait une contention, et non une capitulation, et que si elle avait su qu’on ne songeait qu’A capituler, elle aurait dit au maréchal :
Menei-nou» à remit mi! nous umirou* noire vio U plu# eltêreiuenl po-.-ible!
• Et, ajoute le maréchal, nous l'aurions vendue trèscher 1 •
Le maréchal Le Bœuf rappelle qu’il cou&eiUa, le 18 octobre, de recourir aux armes, mais que ses collègues déclarèrent que ce serait une lobe, et qu'il répondit ;
Ce #ernll au mollis une glorieuse Toile.
A la séance du vendredi 28 novembre, sont entendus les témoins de la neuvième categorie : Capitulation de l'année et de la place île Melz.
Le premier, le général Jarras, parle de ses efforts personnels et -stériles auprès du général Stichie. Une « motion croissante le force à s'arrêter pour s'essuyer
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le» yeux, en demandant pardon au conseil du sentiment qu’il ne peut maîtriser. II dit que le colonel Nugués avait reçu du maréchal Bazaine l’ordre d’écrire aux commandants de corps de faire remettre leurs drapeaux à l’arsenal pour y être brûlés. « Mais, ajoute le témoin, le maréchal m’enjoignait d’arracher du registre la feuille où celte lettre avait été transcrite. »
Plusieurs généraux et officiers supérieurs confirment la déposition du général Jarras, entre autres le maréchal Canrobert, qui revient à la barre pour s’exprimer ainsi : « La discussion du 20 octobre fut longue et pénihle; mais tous nous comprenions que nous devions nous incliner devant une nécessité impérieuse. Scion moi. il eut suffi, sans parler de capitulation, d'écrire au prince Frédéric-Charles :
Vaincus par la famine, n'arant plus ni artillerie, ni ravalerie, encombré» de 25,000 bln»é>, nous brisons nos armes, et nous restons devant vous d»Sarnn's.
Le maréchal Canrobert se rappelle avoir vu un ordre signé Sulcille pour avoir à brûler les drapeaux; puis un second ordre pour avoir à les porter à l’arsenal, où, disait-on, ils seraient brûlés. Il termine par ces mots :
« Le 29, les troupes étaient rangées sur le front de bandière de leurs campements respectifs. Mon corps, le fi", a été livré à l’ennemi en avant de Ladonchamp. Pauvres soldats! 11 s’est passé là des scènes émouvantes; il y a eu des faits tres-louchants. Il faut rendre justice à ces pauvres soldats. Ils embrassaient leurs
officiers Il faut croire que ces officiers méritaient
aussi leur estime; je ne puis rappeler cela sans émotion. »
Et le maréchal Canrobert ne peut retenir ses larmes.
A la séance du samedi 29 novembre, le général Coffinicres vient dire que, dès le 24 octobre 1 870, il regarda la situation comme désespérée* Le même jour où se tint la conférence des chefs de corps, le 2fi octobre, il réunit le conseil de défense, qui vit qu’il fallait cedor à la loi du plus fort. Le général Cofliniores nie avoir fourni aucun prétexte à celte allégation consignée au procès-verbal :
Le commandant de la place de Metz déclare que, *i la place était livrée à elle-même, elle pourrait tenir encore jwqu'au 5 novembre.
Le général n’a pas entendu parler des drapeaux dans la conférence du 26, mais il y fut question du matériel, que, scion lui, on n’avait aucun avantage à détruire. Dans la soirée du 27, il fut chargé par le maréchal Bazaine de prévenir le directeur de l'arsenal que les drapeaux lui seraient rapportés. Le général Coffinièrcs supposa que c'était pour y être brûlés.
Des témoignages de MM. Serres, Délaye, Montdésir, chefs d’escadron d’artillerie et autres officiers, il résulte, si l’ordre fut donné d’ahord de brûler les drapeaux, qu’il fut promptement révoque.
Deux generaux de brigade avaient déjà pris l'initia-
tive de l'incinération de leurs étendards. ■ Dans la nuit du 28 octobre, vient raconter au conseil le brave général de Laveaucoupet, je reçus l’ordre do M. le général Frossard, commandant le 2» corps, de prescrire l’envoi des drapeaux de ma division à l’arsenal |wur y être brûlés. Cet ordre me paraissait excessivement honteux.
« Los drapeaux sont remis aux troupes avec un grand apparat, avec solennité; jamais ils ne sortent sans qu’on leur rende les honneurs. Je me dis ; Voilà des drapeaux qu’on cache dans des étuis, qu'on dit de mettre dans un fourgon pour être conduits à l’arsenal où ils seront brûlés. Au nom de qui seront-ils brûlés ? par qui? quel acte constatera qu’ils ont été brûlés?
« Je fus indigné, et ma première pensée fut de renvoyer au général Frossard et d’écrire tout ce que j’ai déjà dit à une autre séance devant le conseil, que je n’avais plus les troupes sous mon commandement; mais, après ce premier mouvement, je nie rappelai que les drapeaux étaient ceux de la division que j'avais commandée, et que je n’avais eu qu’à me louer de cette division; que ct?s drapeaux s’étaient trouvés, le 6 août, en face de 26,000 Prussiens luttant contre 10.000 Français, et que l’enncini setait retiré devant eux, en laissant 6,000 combattants sur le champ de bataille.
« Je me rappelai que, derrière ces drapeaux, le 2* corps, assailli par des forces considérables, avait pu se retirer sans être inquiété. Je dis : Non! ces drapeaux n'iront pas à l’arsenal comme un vieux cheval qu'on envoie à la voirie; ces drapeaux seront brûlés et avec les honneurs.
« Je m’étais dit dans mon esprit : je ferai venir ccs drapeaux chez moi, dans la cour de l’hôtel que jliahitc, je brûlerai ces drapeaux en présence des détachements qui les auront amenés, en présence des officiers, .eu présence de mon état-major.
a Les détachements présenteraient les armes , les officiers salueraient avec leur épée, les aigles serinent brisées et fondues. Ceci bien arrêté dans mon esprit, je donnai l’ordre à la division de conduire ccs drapeaux chez moi. Cet ordre disait : « Les drapeaux seront a conduits chez le général de division, qui donnera les « derniers ordres. »
■ Le 28 au matin, à neuf heures un quart, j’envoyai un de mes officiers à l’arsenal pour savoir comment les choses s’y passaient. 11 revint et me dit ; « Mon « général, on ne brûle pas les drapeaux. * A dix heures, les porte-drapeaux de ma division arrivaient avec les quatre fourgons et le détachement.
« Comme la présence de ces fourgons dans la rue encombrait la voie et qu’on s'amassait autour de mon hôtel, je les fis éloigner et je dis à mes officiers : « Allez à l’arsenal, vous demanderez si on donae un e reçu constatant que les drapeaux sont brûles. »
■ Les officiers se rendirent à l'arsenal et revinrent
me dire : « On ne lirùle pas les drapeaux et on ne « donne pas de reçu. » Je changeai d’avis, ne voulant pas soulever une émotion parmi la population. Je dis aux colonels : « Repartons pour les forts, vous sortirez « votre drapeau «le ce corbillard où il est enfermé, o vous lui ferez rendre les honneurs pour la dernière * fois et vous ht brûlerez. »
« L’ordre a été exécuté.
« Je demande la permission de dire un mot pour nos camarades moins heureux que nous qui ont leurs drapeaux à Berlin. Si leurs drapeaux n’ont pas été brûlés, c'est que, exécuteurs fidèles d’un ordre, ils ont envoyé leurs drapeaux à l'arsenal pour y être brûlés et qails ne l’ont pas été. Ils ont été enfermés dans un magasin. Les Prussiens les ont ramassés avec de vieilles chaussures, et ils s’en sont allés à Berlin, les emportant comme un trophée. Triste trophée !
« Par contre, un drapeau a été pris à l’ennemi. Il a été pris comme les Français les prennent un jour de bataille, sous la mitraille, à la baïonnette : c'est un drapeau prussien.
« Voilà tout ce que j’ai à dire. »
Ces paroles du général de Laveaucoupet sont accueillies par une salve d'irrésistibles applaudissements. L’impression redouble quand le général Lapassct déclare qu’il refusa de faire porter ses drapeaux à l’arsenal, et qu'il crut devoir les livrer aux flammes. « A mes yeux, dit-il, le drapeau était l'emblème de la patrie, l’àme du régiment. »