CHAPITRE LXXIII
Le Réquisitoire.
Le lundi I er décembre, la série des témoins est épuisée sans aucun incident notable, et le mercredi suivant le général Pourcct commence son réquisitoire en présence d'une foule énorme. 11 débuté en ces termes :
Hbssiedu,
Du maréchal de France eat traduit devant vous sou» l’accusation d’avoir manqué aux devoirs du commandement et d'avoir livré t&0,000 hommes et une place de guerre de premier ordre.
la France attend votre Jugement.
Elle veut savoir si Un général en chef a failli à son devoir, s’il a violé les règlements et le» lois, s’il a manqué de droiture cl de loyauté, s'il a toujours prêté à ses lieutenants l'appui qu'il leur devait, s’il a engagé clandestinement avec l'ennemi des relations illicites, si, obéissant ù des préoccupations coupables, il s'est éloigné de ces principes d’honneur qui font la sécurité du pays, la force et la gloire des armées I
Elle veut savoir cnOn si les actes du commandant de l’armée du Rhin n’onl en rior, contribué aux revers éprouvés sur d’autres lliéiklrcs, ou si, au contraire, sa conduite a exercé sur rons«mble des opérations militaires pendant la campagne do 1810 uiio désastreuse Influence I
Si pénible qu'il soil do raviver des plaies encore saignantes, l'équité, comme l’intérêt général, rommandait de déterminer ! par des débats publics les causes d'une capitulation qui a pesé d'une manière futaie sur les destinées de la patrie.
Désigné pour do redoutables fonctions, j'ai dit me soumettre
A la lâche assignée, et je viens aujourd'hui, après des investigations consciencieuses et de solennels débat», déclarer devant vous que le» ciiargcs imputée* au maréchal Bazaine «ont pleinement fondées et réclamer contre lui la rigoureuse application de la loi.
Mais si mon mandat m'impose le devoir de soutenir l’accusation portée contre le maréchal Uazaine. il me donne aussi l'occasion de rendre un public hommage à sa vaillante armée, qui a pu subir un immense désastre sans cesser du mériter l'estime de la patrie. Dans ces lutte» gigantesques, â Itézonville, â Salnt-I’rival, oflicicrs et soldats tirent toujours leur devoir. Car leur ténacité dans une lutte inégale, par leur courage dan* le» combats, par leur résignation dan» le» privations, par une discipline que le» situations les plus extrême* ne purent ébranler, ils 11 e cessèrent d'être digne* do notre glorieux passé. L'ennemi lui-même rendit un éclatant hommage â leur valeur. Ils ont droit aussi à ia reconnaissance du pays, malgré tour défaite, car il est digne d'une grande nniion d'Iionorer ses défenseurs, alors mémo que leurs ctTorts sont resté* Impuissants â la défendre.
Oui, messieurs, quelque funesto que soit le résultat de la lutte, un général d armée restera honoré de tous si, avant comme après le combat, il a fait complètement son devoir de chef et de soldat ; s’il a pu â lion droit prononcer en tombant celle parole d'un de nos preux Illustres dont la fortune avait trahi le courage : * Tout est perdu fors l 'honneur. »
Dieu seul, en efTel, messieurs, lient dan* scs mains lu sort des armées comme celui des nations.
La France, qui, aux premières années de ce siècle, avait promené scs couleurs virioricusos dans toutes le* capitales de l'Europe, n'a point échappé â cette loi de la destinée, et après avoir, récemment encore, ébloui le mondn par l'éeiai de ses triomphes, elle vient de l'élonncr par l'étendue de ses désastres.
C’est qu'il n'e*l pa* de jeu plus redoutable que celui de* batailles, Jeu terrible où, selon la parole de .Napoléon, un général peut compromettre â la fols sa réputation, se* troupes et son pays. Ijv stratégie de la guerre, la conduite des armées et leur emploi en face de l'ennemi exigent de vaste* connaissances, un caractère résolu, des vertus éprouvées. Toul entier à sa noble mission, supérieur à tout esprit de parti,» toute pensée d'égoïsme, le général en chefaura pour seul nbjecllf de ses effort* l'iionueur cl l'Indépendance de son pays, la gloire et le salut de sou armée. Four remplir ces devoirs, qui commandent le sacrifice de toute pensée personnelle et même de la vie, il faut Intelligence, énergie ei patriotisme, il faut surtout un grand cœur.
I. 'histoire gloriile les chefs d’armée qui se sont dévoués aux intérêts de leur patrie. Elle lègue avec orgueil leurs noms à la postérité et les lui propose pour modèle. Mais si elle leur décerne ainsi ses plus précieuse* récompenses, elle réserve, par contre, ses plus sévères flétrissures pour le général qui, sans souci de ses devoirs, sacrifiant les intérêts généraux à des préoccupations personnelles, n’a pas craint de s'ahaisser à des manœuvres coupables pour couvrir les visées d’une ambition égoïste.
C'est parce qu'elle lui impute une telle conduite que l'opinion publique demande compte au maréchal Bazojne de la capitulation de Metz. Son émotion scrall-cllc aussi vive s'il ne s'agissait que de fautes militaires d'un général en chef, quelles qu’en aient été les conséquences? Non, messieurs, comme celles de tous les peuples, nos armes ont eu leurs Jours néfastes, et no» annale* nationales, â cûté de leurs victoires nombreuses, durent enregistrer aussi des revers. L’année 18*0 y a inscrit des dates à jamais douloureuses. A quelques jours de distance, à quelques lieues pour ainsi dire l'une de l'autre, sur le sot même de la patrie, deux de nos grandes armées ont subi les mêmes extrémités. Mais, malgré la similitude apparente de leurs désastres, quelqu'un a-t-il jamais eu la pensée du porler contre le loyal commandant de l'armée de Cliàlons les accusations graves articulées de loules parts, et jusqu'au sein de son armée, contre le commandant de l'armée du Ilhiu?
N’a-t-tl pas été, au contraire, universellement reconnu qu’en- Irstné par son désir do sauver l'armée de Metz, le maréchal de Mae- Malion est tombé victime de son chevaleresque dévouement?
L’ile Saialc-Mirgucritc.
Pouvait-il croire quo le commandant île l'armée du Rhin, instrui t de «a marche, ne tenterait pan une «ortie sérieuse pour venir en aide h l'année de Cluitons, qui, malgré l'insuffisance de se* forces et de «on organisation, »c portail «i généreusement à son secours?
Pourquoi la route de Metz ne fut-elle pas libre alors devant lui, comme l'avait été quelques jours plus tôt celle de Forbach pour le maréchal Dazaine?
Qui doute que les deux grands désastres de la guerre n’eussent été ainsi évités?
Faut- il chercher dans la faiblesse ou dans l'impéritie du maréchal Razaine le* motifs de «a conduite, ou doit-on l’atlrlbuer à de mesquines et égoïstes passions auxquelles il aurait sacrilié les Intérêts de «on armée et de son pays?
Vous aurez, messieurs, il prononcer «ur ce* graves questions. Les faits révélés par les débats ont dû porter dans vos consciences, comme ils l’ont porté dans la nûlre, la conviction profonde que ni la faiblesse, ni l'impéritie, ne suffisent à expliquer les actes du commandant en chef de l’armée du Rhin, et qu'on ne saurait en trouver le mobile que dans les suggestions Inavouables de l’intérêt personnel.
Mis ii la tête de nos armée* par la confiance du pays, pourquoi s'éhngna-t-il de ce* sentiers de l'honneur et du devoir oit l'homme d'épée est sûr de rencontrer toujours le respect et la reconnaissance do ses concitoyens ? N'avait-il pas reçu lui-même un éclatant témoignage de ces sentiments dans la démarche par laquelle la ville de Versailles manifestait naguère sa licrlé de
le compter au nombre de se* plus glorieux enfants? F.llc ne pouvait prévoir alors qu'elle aurait bientôt à lui donner une prison, et qu'un tribunal réuni à scs portes aurait à prononcer sur une accusation flétrissante portée contre lui !
Vous connaissez, messieurs, les nombreux cl brillants services du maréchal Razaine; ils justifient hautement sa rapide carrière; le* commandements militaire* et politique* dont il fut chargé mirent aussi en lumière les souplesses et les ressources variées d'un esprit fin, pénétrant et liabilo à dissimuler. Peut-être un long séjour en Algérie, dans la pratique des voirs tortueuses de la politique arabe, ne fut-il pas pour lui saus inconvénient et sans danger.
F.ngngé volontaire en 1831, le maréchal avait gravi rapidement les degrés de la hiérarchie jusqu’au maréchal.!!. La modestie du début ajoutait au prestige de l'élévation. I e moment était proche où il faudrait la justifier plus complètement ; mais, comblé par la fortunc.il n’avait pas su se préparer aux grandes épreuves qu’cllc lui réservait. Aussi, chargé un jour de* destinées de la France, au lieu d’élever son coeur à la hauteur de se* patriotique* devoirs, il s'est laissé dominer par de mesquines passions et par un coupable égoïsme, manquant ainsi à la foi* A sa fortune et à son pays qui, au jour du dauger, l’avait désigné pour le commandement suprême. C’est pour avoir trahi cette confiance que le maréchal est aujourd’hui devant vous, attendant le» arrêts de votre justice.
Pour éclairer vos décisions, vous interrogerez le* faits avec impartialité , sans craindre que ce procès et le jugement que
toi» allez rendre puissent porter atteinte à la dUchline, ni altérer U considération due A la plu* haute diguilé militaire.
L'histoire de tous les peuples mentionne de» punitions Relatantes infligées aut généraux qui ont manqué à leur devoir, •oit dans la défense des places, soit dan* la conduite des armée*. et ont ainsi compromis l'honneur des armes et les Intérêt* de leur pays.
Loin d'amoindrir le respect hiérarchique, ces grands «temple» de juste sévérité n'ont fait qu'ajouter à sa force et A son prestige. Ils a'lrnpo*rnl avec une autorité particulière dans notre pays, où l’ég.vlilé devant la lui, qui est la hase de notre société civile, est également le principe de notre organisation militaire.
A côté des hautes prérogatives du commandement, nos réglements ont Inscrit les obligations qu'il Impose. Il Importe, en effet, qu'une podtlon, si élevée qu'elle soit, ne puisse être considérée comme assurant l'impunité d'actes coupables Pius le chef est haut placé dans la hiérarchie, plus doit être sévère le compte à lui demander de l'observation do ses devoirs.
Je n'ai pas A examiner avec quelle déplorable légèreté le gouvernement Impérial précipita la nation dans une guerre formidable. sans moyens préparés pour la soutenir. Tant d'imprévoyance, fatalement aggravée par l'impuissance et l’irré»olulion du commandement, devait être promptement et cruellement expiée. C’est ainsi qu'une armée valeureuse, mais numériquement Insuffisante, mal pourvue et mat dirigée, fut, malgré son courage et sa discipline, amenée A subir une série de revers jusque-là Inconnue} et celle France, que les naliona avaient appris A respecter et A craindre, après avoir Tait l’admiration de rKurojx» par sa résistance prolongée au delà même du possible, fui forcée de subir une paix douloureuse.
Celle paît cruelle, la capitulation de Meii l'avait rendue inévitable, en livrant A l'ennemi, avec une de nos places de premier ordre et l'Imim-nse matériel de guerre qu’elle renfermait, l’armée nombreuse qui, depuis la néfaste journée de Sedan, constituait la presque touillé de nos forces militaires organisées.
Celui qui livra eelte place et celte année est devant vous. Il est revêtu de la plus haute dignité militaire, de cette dignité illustrée par grand nombre de scs prédécesseurs, et qu'il eût rabaissée par son mépris conManl du devoir et la violation des lois militaires, si l'Indignité de sa conduite eût aufl) pour en ternir l'éclal.
On chercherait en vain dans l'histoire une capitulation plus déplorable que celle consentie |>our la reddition de Metz cl de l'armée campée sous ses murs.
Aua.‘l celte catastrophe imprévue causa-t-elle, dans tonie la France, une Immense stupeur.
C'ibI à la suite de cet événement que le principal délégué, en province, du gouvernement du t Septembre lança contre le maréchal Raxalne l'accusation publique de trahison.
Certes, il lui appartenait de traduire, en termes énergiques, la vive expression de la douh-ur nationale.
L'émotion du premier moment, l’absence de renseignements précis, expliquent l’amertume de* reproches adressé* au général qui venait de porter un coup si terrible A la défense du pays; mais c'élall dépasser le but que de confondre dans la même accusation toux Ici chef* de celte malheureuse armée. Tous avaient localement fait leur devoir Jusqu'au dernier jour. Alors eu captivité, ils ne pouvaient, pour repousser la calomnie, montrer leurs camaiades tombés en grand nombre sur les champs de batadle.
Vous savez, en effet, messieurs, que les combats livrés par l'armée du Rhin ont été de beaucoup les plus meurtriers de la campagne. L'armée de Metz compta 2.1S2 officiers, dont 2G généraux, mis hors de combat. C'est A ce* chefs qui venaient de se montrer al courageux en face de renneml que le ministre de la guerro infligeait l'épithète infâme de troilre. S’il eût mieux connu l’armée, il n'aurail pas ignoré qu'elle n’est l'instrument ni d'un homme ni d’un parti, qu’elle appartient au pays seul, qu'elle met son devoir et son honneur à servir loyalement le pouvoir qu'il s'esl donné, et A se consacrer exclusivement A sa noble mission t protég-r la France au dehors, assurer au dedans l’ordre public et le respect de la loi.
Nous avons donc été heureux d'entendre dans relie enceinte même l’auteur des proclamations du 30 octobre et du 1 er no-
vembre 187 0 laver les chefs de l’armée d'indignes soupçons, dont le ropeet unanime de l'opinion avait surfi d'ailleurs A les venger.
La capitulation signée pour la reddition de la place de Metz et pour relie de l'armée tombait sous le coup de la loi milltalrr. Aussi, dès le mol* de décembre 1870, le ministre de la guerre désignait les membres du conseil d'enquête devant lequel devait préalablement comparaître l'auteur de retto capitulation. .Mai* la continuation de la guerre contre l'Allcmagno, al, plus tard, les douloureux événements politiques qui suivirent en 1871 forcèrent A ajourner l'exécution de ces dispositions réglemenlaire#, le conseil d'enquête ne put s’assembler que dans le mol* d’avril 1873, et, après un examen approfondi, Il émit l'avis que la maréchal Basaine méritait le blâme.
C’est donc d'après l’ai la unanime de ce conseil que le ministre de la guerre donnait un ordre d'informer contre l’exeommandanl en chef de l'armée du Rhin, et que, A la suite de l’informallon, sur l'avis du rapporteur et les conclusions conformes du commissaire du gouvernement, le maréchal Ralalue était mis en jugctnml.
Aucune des garanties assurées par la loi n’a donc manqué au maréchal, et II ne nous reste plu* qu'A voua démontrer que les actes de son commandement tombent directement sous l'application de la loi.
Mils avant d’entrer dans l'examen détaillé de ses actes, Il convient do préciser les pribeipp-a mêmes de la loi, en ce qui •onoerns son application aux fai la articulés dans l'ordre de miac%n Jugement.
Vous le raves, messieurs, le maréchal fiaxatne exerçait en (Alt deux commandement! disllnclst celui da l’armée du Rhin, dont il fut investi dcpr's le 13 août 1870, et celui de la place de Metz, qui lui était momentanément dévolu en vertu des disposition! réglementaires qui subordonnent au général en chef le gouverneur de toute place comprise dans le rayon d'action de l armée.
Le maréchal doit répondra, devant la Justice, de la capitulation de la place de Mets, comme do la capitulation de son armée. Ce sont deux crimes distincts tombant, chacun séparément, sous les sévérités de la loi; il convient donc d’en bien préciser les dépositions, car elles différent, suivant qu'il s'agit de la capitulation d’une place de guerre ou de la capitulation d'une armée en campagne.
La loi ne considère pas comme criminelle toute capitulation d'une place de guerre. L« commandant qui rend sa place ne devient coupable, on effet, que lorsque, avant de capituler, Il n’a pas rempli toutes les obligations Imposées parles règlements.
Mais la loi prohibe d'une manière absolue toute capitulation en rase campagne. Si elle a eu pour objet du faire pn*er lus armes devant l’ennemi, ou si, avant de capituler, le général n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l’honneur, cette capitulation est déclarée déshonorante et criminelle.
Vous le voyes, messieurs, la loi place dans deux catégories bien différentes le gouverneur qui rend sa place et le commandant qui capitula avec ion armée.
Elle reconnaît que, dans certains cas, un gouverneur peut capituler sans déshonneur, sans même qu'aucun blême puisse lui être inflige. Ainsi, quand il s'esl énergiquement déhndu jusqu'à ia dernière extrémité, il peut se rendre sans cesser d êlre honoré et estimé, et il mérite même la rcoouuaimuco du 14}'».
11 ne tombe sous la flétrissure et les rigueurs de la loi que lorsque, avant de se rendre, U n’a pas épuisé tous les moyen* de déreose et fait tout ec que prescrivaient le devoir et l'honneur.
Il y a donc obligation, pour le jugement A porter sur 1a capitulation d’une place, d'examiner préalablement dans loue se* déialls la conduite militaire de son commandant, et la loi a voulu que celte conduite fût d'abord soumise à l'appréciation d’un conseil d’enquête.
Mais cette obligation préalable n’existe pas en ce qui concerne U capitulation d'une armée en campagne; car celU- capitulation est toujours défendue, et la loi la puull dans tous les cas.
Noua l'avons déjà rappelé, messieurs, la conseil d'enquête, appelé h donner son avis sur la capitulation de Md*, déclarait, à ('unanimité, le 12 avril 1872, que le maréchal Bazaine avait encouru le blâme. Nous devons ajouter que le conseil ne s'est pas borné à blâmer le maréchal au sujet de la capitulation do la place de Metz, mais qu'il l'a également blâmé dans ses actes comme commandant en chef de l'armée du Rhin.
II me reste à examiner chacun des cheft d'accusation articulés contre le maréchal Bazaine.
Ils sont, comme vous le savez, messieurs, au nombre de trois i
Le premier, prévu par l’article 209 du Code de Justice militaire, pour avoir capitulé avec l'ennemi et rendu la place de Metz sans avoir épuisé loua les moyens do «hTemt» dont il disposait, et sana avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur;
l.e deuxième, prévu par le premier paragraphe de l'article 210 du même Code, pour avoir ronsentl, en rose campagne, une capitulation qui a eu pour résultat de r.iirc poser les armes h son armée ;
Le troisième, résultant de la deuxième partie de ce même paragraphe, pour n'avoir pas fait, avant de traiter verbalement ou par écrit, tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur.
Charun de eea chefs d'accusation sera de notre pari l'objet d’un examen particulier, et de cet examen ressortira la preuve «Matante que l'accusation est fondée sur tous les points.
Le général Poureot examine ensuite le premier chef, celui qui est relatif à la capitulation de la place de Metz.
Le commissaire du gouvernement rappelle que, de toute antiquité, les châtiment* le* plus sévères oui été infligés aux chefs militaires qui avaient rendu les places qu'ils commandaient sans avoir épuisé tous les moyens de défense, et que les vrais principes ont été adoptés par les généraux dont le maréchal Bazaine a mal à j propos invoqué les noms glorieux pour tenter une justification impossible; ce sont Masséna, à (iènes, et Brenier, à Amcdéa. Le commissaire du gouvernement mentionne les termes du décret du 13 octobre I8b3, qui porte, article 255 :
La commandant d'une pince de guerre ne doit j ami lu perdre de vue qu‘11 défend ua Jn boulevard* de l'Empire, un de» points d'appui de ses armées, et que de la reddition d’une place avancée ou retardée d'un seul jour peut dépendre le salut du pays; il doit rester sourd aux bruit* répandus par la malveillance et aux nouvelles que l'ennemi lui ferait par- I venir. Il doit résister à toutes les provocation*, et ne pas souffrir que son courage ni celui de la garnison qu’il commande soient ébranlés par les événements. H ue doit pas oublier que Ica lois militaires condamnent à ta peine capitale, avec dégradation inilil.ire, le commandant d’une place de guerre qui capitule sans avoir forcé lYtinrfni à pa*scr par les travaux lents et *uccc*»Us des siégea, et avsnl d’avoir repoussé au moins un assaut de la place sur des brèches praticables.
Le commissaire du gouvernement cite encore l'article 20» du Code de justice militaire :
Est puni de mort, avec dégradation militaire, (oui gouverneur ou commandant qui, mis en jugement aprè* avis d’un conaell d'rnquéte , est reconnu coupable d’avoir capitulé avec l'ennemi , et rendu la place qui lui était ronflé* sans avoir épuisé tous les moyens U« défense dont II disposait, et sans avoir fait tout ce que lui préservaient le devoir et l'honneur.
Or, comme le fait remarquer le général Pourcct, la placo de Metz n'a pas été attaquée, puisque l'armée du *
Hhin formait autour de ses murs comme un rempart vivant. Les travaux réguliers d’un siège n'ont pas été entrepris, et l'armée française, en présence d'un ennemi qui alteudait, n'a pas essayé de rompre le cercle d’investissement, et d'aller recueillir au loin les ressources nécessaires pour prolonger sa résistance.
Passant au second chef d’accusation, celui d'avoir capitulé à la tête d’une armée en campagne, le commissaire du gouvernement flétrit le général Dupont, auteur de la capitulation de Baylen, capitulation qui provoqua le décret du t fr tnai 1812, ainsi conçu :
■ Article l* r . Il eut défendu A tout général, k ton! commandant d’une troupe armée, quel que soit son grade, de traiter, en rase campagne, d’aucune capitulation par écrit ou verbale.
a Arllclc 2. Toute capitulation de ce genre, dont le résultat aurait été de faire poser Ira armes, e?t déclarée déshonorante et criminelle, cl sera punie de mort.
« Il en sera de mémo de toute aulre capitulation. «I le général ou commandant n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. *
Le Code de justice militaire reproduit la même règle.
Sun article 210 est ainsi conçu :
• Tout général, tout commandant d'une troupe armée qui capitule en rase campagne «et puni : l°do la potne de mort avec la dégradation militaire, ai la capiiulalion a eu pour résultat de faire poser Ica armes à sa Irnupe, ou si, avant de traiter verbalement ou par écrit, Il n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient l'honneur et le devoir ; 3° Ue la dealitulion dans tous les autres caa. a
De ce décret il résulte que la capitulation d'une armée en campagne est toujours proscrite; elle est toujours punie, et si elle a eu pour résultat de faire poser les armes à la troupe, la loi prononce, pour ce seul fait, indépendamment de toute autre considération, la peine dcènort avec dégradation militaire.
C'est IA un principe précis, formel, incontestable.
Dans la pensée du législateur, le général à la tète d’une armée en campagne ne peut et ne doit que combattre. Il n'a pas le droit de traiter avec l’ennemi. Un pareil acte de sa part est une usurpation de pouvoirs, même après l’insuccès de la lutte, il est puni par la loi.
Mais la capitulation devient déshonorante et criminelle si elle a eu pour résultat de faire poser les armes à la troupe, ou si le général en chef l'a consentie sans j avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'hon- ! neur.
Ces dispositions des lois sont applicables au maréchal. 11 a capitulé en rase campagne, et la capitulation a eu pour résultat de faire poser les armes A sa troupe, l.'examcn consciencieux des textes, comme l'appréciation de l'esprit de la loi, s'accordent donc pour établir, d'une manière irréfragable, la culpabilité du maréchal Bazaine sur ce chef d’accusation.
l.e commissaire du gouvernement aborde ensuite en ccs termes le troisième chef d’accusation :
En présence d'une condamnation Inévitable, il pourrait (ta-
CO
rattre superflu d'examiner le Irolaième chef d'accusation et de démontrer, par l'exposé des faits, que le maréchal liatainr, avant de capituler, n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Mais nous n’avons pas le droit de nous soustraire à une partie de notre lâche, et dans une affaire où se trouvent si gravement engagés l’honneur d’un maréchal de France et les intérêts du pays, il est indispensable de rechercher la vérité tout entière en examinant dans tous lus détails la conduite du maréchal depuis le jour où il a été investi du commandement en chef de l’armée du Rhin jusqu’à la capitulation du 27 octobre, fatale conséquence de ses agissements criminels.
Le conseil sait déjà quelle confusion et quel désordre, fruits d'une funeste imprévoyance, présidèrent aux débuts de la campagne. L'organisation cl la concentration des corps d'armée s’accomplirent avec une lenteur qui eût, à elle seule, empêché de prendre l’oITensive, si l'insulTlsanco de leur» effectifs Incomplets et leur éparpillement le long de la frontière ne l'eussent d'ailleurs rendue impossible.
Les renseignements parvenus au quartier Impérial annonçant la réunion de forces considérables, d’une part à Sarrelouis, et d'autre part dans la Bavière rhénane, déterminèrent l'empereur à répartir les troupes de l'armée du lililn en deux groupes principaux.
Kn vertu de cette décision, prise à la date du f> août, les t er , 5“ cl 7° eorps furent placés sous le commandement du maréchal de Mac-Mahon ; les 2", 3° et 4», sous les ordres du maréchal Bazaine. Maiheureusemeiil, le* bons effets do celte mesure furent annulés par la rapidité des mouvements do l’ennemi, car le» armées du prince Frédéric- Charles et du général Slelnmels avaient déjà pria l'offensive avant quo noa armées d'Alsace et de Lorraine eussent pu se concentrer.
Dans la journée du 6, le maréchal do Mac-Mahon, qui n'av ntl pu rejoindre à temps le 5* corps cl la majeure partie du 7», fut écrasé à Keirlishoffen, malgré des prodiges de valeur.
I.c même jour, l'un des corps d'armée du maréchal Bassine, celui du général Frossard, attaqué à Forbach par des forces supérieures, dut également succomber sous le nombre , après une résistance opiniâtre.
La nouvelle de ce double échec et la menace de l'arrivée prochaine des Prussiens sous les murs de Melz, répandirent la consternation dan* l'entourage de l'empereur.
Il Tut question d’abord d’un départ immédiat pour Cliâlons ; mais, au milieu des incertitudes el des hésitations qui troublaient si profondément le quartier impérial, celte brusque détermination fut abandonnée dès le 8, et remplacée par le projet de concentrer le plus de forces possible sous Metz, et d'y attendre l'ennemi. La retraite sur Chiions ne fut décidée de nouveau que le 12 août, au moment même où le maréchal Bazaine était investi du commandement en chef de l'armée.
Cette nomination, généralement désirée en France, y fut favorablement accueillie. A la suite de nos revers inattendus, l'opinion publique avait perdu toute confiance dans les capacités militaires do l'empereur, et demandait hautement qu'on nitt à la tête de l'armée le général alors considéré comme le plus capable de diriger de grandes o|iéretions.
Le maréchal Bazaine était-il resté étranger à la pression exercée dans ce but sur le souverain par l’opinion publique et surtout par l'opposition?
C’est ce dont fl est permis de douter, lorsqu’on se rappelle la démarche de Mme la maréchale Bazaine auprès de M. do Kératry.
La vivacité du maréchal à contester les motifs do celle démarche comme l'étrange voyage que fit, de Parts à Marseille, Mme la maréchale pour demandera M. de Kéralry la rcclilicalion de sa première assertion, sont, du moins pour le ministère public, la preuve de l'intérêt qu'on attache à dissimuler le véritable caractère de cette visite, à laquelle d'ailleurs nous n'entendons pas attacher plus d'importance qu'il ne convient.
En présence des complications et des (tint -nltés résultant des premiers événements de la guerre, un ordre général de l’empereur, en date du 12 août, investit le maréchal Bazaine du commandement en cher de l'armée du Rhin.
En acceptant ces hautes fonctions, le maréchal Bazaine était convenu avec l’empereur de repasser immédiatement la Moselle cl do SC replier sur les plaines de la Chnuipvgno. A-t-ll
fait tout ce qu’il pouvait et tout ce qu’il devait faire pour assurer l’ezéeulion de celle combinaison, ainsi qu’il en avait reçu la mission?
Telle est la première question qui s'impose & notre examen, La retraite une foi» décidée, il était nécessaire de se presser. Depuis lo 12, en effet, les Prussiens avaient paru à Nancy, et leurs avant-gardes atteignaient la Moselle sur différents points, tandis qu'elles tiraillaient avec nos grand -gardes devant Melz.
Ce même Jour, le général Margueritte, par nn rapide el brillant coup de main, avait enlevé ou détruit un de leurs parlls, qui était venu couper le télégraphe et la voio forréo à Pout-à- Mousson. •
D’autre pari, lo G’ corps, venant do Chiions, était obligé d'cscarmourber pour atteindre Metz, cl, avant qu'il eût rejoint en entier, les communications avec Frouard étaient déliiillivernent rompues dans la matinée du )3. Dans la soirée du même Jour, les renseignements parvenus au commandant en chef lui apprenaient que des forces considérables commençaient à effectuer leur passage. Ce passage, qui continua di'g lors sans Interruption, s’opéra ainsi à quelques Kilomètres do l'armée, sans que rien fût tenté pour s'v opposer.
Une fois décidé à abandonner Melz, l’empereur avait parfaitement compris l'urgence du mouvement de retraite ut de la concentration de nos armées; ainsi, il écrivait, le 12, au commandant erfehef :
o Plus je pense à la position qu'occupe l'armée, el plus je la trouve critique, car ai une parité était forcée et qu’on se retirât en désordre, les forts n'empêcheraient pas la plus épouvantable confusion.
« Voyez ce qu'il y a à faire, cl si nous no sommes pas attaqués demain, prenez une résolutiou. »
Et le 1 3 :
* Les Prussiens sont à Pont-à-Mousson, 300 sont à Corny. D'un autre cûté. on dit que le prince Frédéric-Charles rail un mouvement tournant vers Thionville. Il n'y a pas un moment à perdre pour faire le mouvement arrêté. »
Knfln ce même jour, à onze heures du soir:
e l.a dépêche que je vous envoie de i’impérairice montre bien l’Importance que l’ ennemi attache à ce que nous ne passions pas sur la rive gauche. Il faut donc tout faire pour cela, et si vous croyez devoir faire un mouvement offensif, qu'il no vous entraîne pas de manière à ne pouvoir opérer voire passage. Quant aux distributions, on pourra les faire sur la rive gauche, en reslnnt lié avec le chemin de fer. »
Dans Ica condition» où l’on se trouvait, héler autant quo possible le mouvement de l’armée, et, d'autre part, chercher à entraver la marche de l'ennemi, «elles étaient les masures urgentes commandées par l'intérêt de l’armée. Voyons comment elles furenl exécutées.
El d'abord , quelles furent le» précautions prises pour empêcher les Prussiens de venir couper la retraite?
Leur» équipages de pont n'élant pB» encore arrivés. Ils ne pouvaient disposer, pour franchir la Moselle, que des trois ponts de Pont-à-Mmisson, de Novéanl et d'Ars. Des chambres de mine étaient pratiquées dans ceux de Pont-à-Mous*nn et d'Ars, ainsi que dans ceux de Marlv et de Magny-sur-la-.Seille. Quant au pont suspendu de Novéant, Il pouvait toujours être rapidement rompu.
Il eùl suffi de détruire ces moyens de passage pour retarder de deux ou trois Jours le mouvement de l’ennemi.
Celle Idée était trop simple pour ne pa» s’être présentée à l’esprit du général en chef. D'ailleurs, l’attention du commandement fut attirée sur ce point dans l'après-midi du 13 el la matinée du 14, parles télégramme» qu'adressèrent les habitants de Novéant cl d'Ars, soit au commandant de la place, soit à l'empereur, soit au maréchal Bazaine lul-iuèmc.
Il parait difficile d’admettre qu'aucune de ce» dépêches, d’un caractère si urgent, ne soit parvenue au commandant en chef, alors surtout que son quartier général, à llorny, était relié télégraphiquement avec Metz.
Quoi qu'il en soit, vous savez, messieurs, comment fut accueilli le patriotique empressement de ces citoyens dévoués, cl vous connaissez les réponse» dérisoires qui leur furent faites.
De son cftlé, le capitaine du génie Boyenval étant venu demander au général Coflinières s'il ne fallait pas faire sauter le
pont d'Àrs, n’en reçut, malgré son insistance, qu'une réponse négative.
En même tempe, l'officier envoyé à Novéant avec don matière» Incendiaires pour détruire le pont ne put obtenir l'ordre nécessaire, et dut rentrer À Met» tans avoir exécuté l'opération. *
l.e général Coffioières n’a pu fournir aurune expliralion satisfaisante aurces étrange» refu». Bavait tout disposé, a-t-il assuré, pour faire aauler les punta. ■ Si l'on voulait le faire, a-t-il dH, on n’avait qu'à m’en donner l'ordre. »
Cela n'eal pas complètement exact. En effet, le pont barrage d'Ar» avait seul se» fourneaux chargée. Quant au pont du chemin de fer d’Ar», à celui de Ponl-ù-Mou*»on, aux pont* de .Maris et de Magny-sur-la-Seille, leura fourneaux a étaient pai chargé», et, pour quelques-uns, le» poudres n’étaient même pas à pied d’ueuvre.
U ne lui appartenait pas, a dit encore le général, de prendre »ur lui une mesure de *1 haute gravité, otnr* surtout qu’il était question de reprendre l'offensive. Nous en tombons d'accord; mais, depuis le 12, ce projet de retour effensif était complètement abandonné, au moins dans le» conseils de l'empereur. Le générai ne pouvait l’ignorer, loi qui reçut alors ordre d'avoir à accélérer, autant que possible, la construction des pont* provisoire*, et auquel parvint, dans la journée du 13, la noliücation oflicieile du départ de l'armée pour le lendemain.
Or, il savait les dispositifs préparés, et, par ses ordres, des détachements stationnaient auprès des ponts, en amont de Melx.
Lors donc que, 1a retraite décidée, il devint évident que ces ponts ne pourraient désormais sortir qu’à l'ennemi, c'était au général Colftniêre», s'il ne recevait pas l'ordre de les détruire, à provoquer cet ordre, et cr devoir était d'autant plus strict que, le commandement venant de changer de main, le nouveau général en chef pouvait ignorer les dépositions préparatoires prises en vue de faciliter l'opération.
Doit-on attribuer, dans celle circonstance, la regrettable Inerlie du gouverneur de la place au désir, souvent manifesté par lui, de voir l'armée demeurer auprès de Meta?
Fut-il d'accord avec le commandant en chef, ou suivit-il seulement sa propre inspiration? C'est ce que nous ne «aurions déterminer ; mais, quelle que soit l’hy pot hèse, elle ne justifie en rien, nous devons le dire, la conduite du générai CofQnières en celte circonstance.
Aucune précaution ne fut donc prisa pour arrêter ou relarder au moins la marche de l’ennemi, et le» ponts de la Seillc, comme ceux de la Moselle, furent laissés intacts à sa disposition.
Il est à peine besoin de s'arrêter anx excuses données par le maréchal pour justifier l'absence inexplicable de tous ordres b ce sujet.
Est-il admissible, en effet, qu'il ait pu croire res ordres donnés avant sa nomination de commandant en chef?
Il ne pouvait oublier que, jusqu’à ce moment, on comptait, au quartier impérial, attendre l'ennemi sur la rive droite de la Moselle, ainsi que lui-même on avait donné l'avis.
Comment, dans cet ordre d'idées, eût-on songé à détruire les ponts Indispensables pour les mouvements éventuels de l'armée ?
Cette destruction ne devint opportune, en effet, que lorsqu’on se fut décidé à battre en retraite, c’eU-à-dire à l'instant où le maréchal fut investi du commandement ; c’est au moment où il donnait, le 13, les ordres pour le mouvement général de l’armée, que devait être donné en même temps l’ordre de faire sauter les ponts.
La raison Invoquée par lui n'a donc aucune valeur.
Examinons maintenant les dispositions qui furent prescrites pour la mise en mouvement de l'année.
Malgré l’urgence, la soirée du 12, la matinée du 13, se passent sans qu'aucun ordre soit donné à l’état-major général, à qui II appartenait pourtant de préparer l'ordre de marche et do tracer les itinéraires d'après les indications du commandement.
Le général Jarras n'est pas même encore informé que l’armée doive battre en retraite.
L'inlendancp, qui doit faire charger le* convois et assurer les vivres, est laissée dans la uicmc ignorance.
Le chef d 'étal-major général avait écrit, lo 12, au maréchal Bazaine, pour lui demander ses instructions. Il s'exprimait ainsi :
■ En prenant vos ordres, monsieur le maréchal, Je vous a prie de vouloir bien me faire connaître où vous avez Tin- « teollon d’établir votre quartier général, ol, à ce sujet, Je mo « permet* de vous faire observer que, pour recevoir et donner a des ordre* dans te plus bref délai possible à votre armée, « vous serez peut-être mieux à Metz que sur tout autre point. « C'est d’ailieurs à Metz que se trouvent tous les chefs de « servira avec lesquels les rapports sont de tous Ica instants.»
Pour toute réponse, le général Jarras reçut l’invitation do demeurer à Metz, tandis que lu commandant en chef restait à Bornjr.
Ainsi, au moment où il assume une si lourde tâche, le maréchal Bazaine ne juge pas nécessaire d'appeler auprès de lui «on principal chef de service, celui qui avait pour mission spéciale de lui fournir sur tous les points les renseignements nécessaires. Alors que les circonstances sont si pressantes, il demeure dans un isolement volontaire et laisse écouler dix- huit heure* sans faire acte de commandement.
En présence de celle étrange conduite, nous ne croyons pas devoir nous arrêter aux plaintes du maréchal, lorsqu'il assure n’avoir pas été mis au courant de la situation.
Il semble établi, U est vrai, qu'au moment de la remise du commandement, il y ait eu quelque négligence soit de la pnrl des chef» de l'élnt-major général, soit de ta part du commandant du génie de l’armée.
Mais si un a pu, non sans raison, reprocher à ces chefs de service de n’avoir pas, d'eux -méiues, donné tous les avis ou pris toutes les mesures que comportaient leurs fonction*, comment un blâme bien au'rement sévère n'incomberait- il pas au général en chef, de qui devait émaner toute initiative, et qui, cependant, ne demande rien, ne prescrit rien, et attend jusqu’à l'après-midi du 13, avant de donner aucun ordre pour le mouvement de retraite de l'armée?
Nous ne saurions, quant à nous, (tour l’honneur du coninianduneut, aiiinetlru le rôle passif auquel le maréchal voudrait ici descendre. II lui appartenait, en effet, d'exiger ce qui lui était dû ; s’il (('obtenait des renseignements, il dînait les réclamer; s’il no commandait pas, peut-il se plaindre de n'avoir pas élé obéi ?
Et, d'ailleurs, quelle négligence pourrait être comparée à cette absence inexplicable d'ordres, qui enlraina une perte de temps de vingt-quatre heure# 7
Nous (l'attacherons pas non plus à la confusion qui exista dans le commandement, durant les journées du 12 et du 12 août, l'importance que le Maréchal voudrait lui attribuer.
On doit reconnaître que. jusqu'au 13 au matin, de* ordres ont été donné* par le major général; mai* ces ordres n'étaient que la conséquence des dispositions générales adoptées antérieurement, et, d’ailleurs, il en était Immédiatement rendu compte au commandant en chef.
D’autre part, tout en constatant celle confusion, il convient pourtant de faire remarquer qu’elle ne fut pas ce qu’on pourrait supposer. On a dit que, du 12 au 13, il y eut jusqu'à trois étals-majors généraux dictincts. ('.élu n'csl pat rigoureusement exact. En effet, l’état-major Impérial ne fonctionna jamais distinctement de l’état-major du maréchal Bazaine, attendu que, se composant des mêmes officiers, travaillant dans les mêmes locaux, sous une même direction, celle du général Jarras, ils n'eu formaient en réalité qu’un Mol, qui ne til que changer de nom lors du transfert du commandement.
Quant au troisième état-major général, c'était celui de l'armée de Lorraine, constitué depuis te U août, sous lus ordres du digne et regretté général Manèqne. Après la nomination du maréchal Bazaine comme général en chef, cet état-major n'avolt pins de raison d'être. Si donc le maréchal a continué à l’employer, il ne peut s’en prendre qu’à lui-méme de* Inconvénients qui en résultèrent, notamment en ce qui concerne la non-communication de» mesures relatives aux vivre* et aux renvoi».
Co fut dons l'après-midi du 13 seulement que fut adressé, du cabinet du maréchal à l’état-mgjor général, l’ordre tout
préparé pour le mouvement du H. Les î®, 3*, 4* corps el la partie avalent déjà reçu eet ordre directement. L'élal-major général fut chargé seulement de le transmettre au (i* corps, à l'artillerie, au génie et aux divers services qui sc trouvaient arec lut à Melt. Là dut sc borner non action.
SI le maréchal n'avait pas donné d’ordre» plus 161, c’est, à ce qu’il déclare, parce qu'il avait passé toute la Journée à cheval pour rectifier les positions. Mais II avait déjà prorédé, le !?, à celte opération, el 11 semble d’ailleurs que, puisqu'on devnit battre en retraite, Il s’agisuiil non pas de rectifier les positions, mais de les évacuer.
Le mouvement sur Verdun et Chàlons une fol» résolu, Il importait, en effet, d'éviter avec soin toute cause de retard. L’une de ce» cause» à prévoir était l’attaque de l'ennemi, attaque que, depuis la veille, le* renseignement» recueilli» par l'état-major général, ronime le rapport du général de l.wlmiraidi, Tairaient prévoir cumule Imminente, attaque enfin que le maréchal Hazalnc avait fait prcMcntir lui-même, dès le 12, au général Duplessis.
Il était donc indispensable de »’y dérober »an» perdre une nilnule, en faisant Hier promptement le» troupe* de la rive droite sur la rive gauche, et en les ramenant Immédiatement sous In protection du canon de la place et de» forts.
Cependant, comme nous venons do le dire, l'arméo fut maintenue, Jusqu'au moment de passor lu Moselle, dans lea positions qu’elle occupait depuis le 1 1 , bien en avant des forts de Saint-Julien et de Queuleu, et ne s'ébranla que le 1 4 au malin.
En présence de la nécessité Impérieuse de se hâter, on se demande pourquoi le mouvement ne fut pas commencé dès le 13. Ce fut, a (lit le maréchal, parce qu'une innndalfon avait recouvert d’eau le tablier de* pont» provisoires élablisen amont et en niai de Metz.
Or on sali, pur la déposition de l'officier chargé de leur réparation, M. de Vtllenoisy, que le» pouls élalent rétablis el le passage praticable dans la journée du 13. Mais quand même Il n'en (fit pas été ainsi, était-ce doue une raison, le 13, pour ne nas masser les troupes à l’abri des forts?
Ktail-ce une raison pour ne pas utiliser les deux ponls de la ville et celui du chemin de fer, et élul-ll judicieux de retarder d’un jour la marche de l’armée dans le seul but de pouvoir passer la Moselle sur un plus grand nombre de ponls à la fols? Ce grand nombre était d'ailleurs complètement inutile, il faut le remarquer, puisque tous débouchaient sur une seule et même ronte. C'est sur cette voie unique de Metz à Graveloltc, que, d’après les ordres du maréchal, devait s'engager l'armée entière avec ses immenses convois.
L'ordre de mouvement expédié le 13 par le cominanrioul en chef, précisant les détails d'exécution, assignait, en effet, la route à suivre par le» différents cor(i* d'armée. I.cs 2* cl 6* corps, ainsi que la garde, devaient prendre la roule de Verdun, par le sud, passant à Hczonville et Mars-la- Tour. Le» 3® et 4® corps prendraient la route de Verdun par Doneourt et Elaln. Une division de cavalerie devait éclairer le paya en avant de chacune de ces deux colonne*, les convois marchant à la suite de l’urinée.
11 y avait bien ainsi deux route* indiquées; mais, en fait, elle* n’eu formaient qu'une en parlant de Melz, ut pendant plusieurs heures, attendu que la bifurcation ne se trouve qu'à trois lieue» de la place, au village de Cravelolte.
Et cependant, outre celle roule de Gravelolle, il en existait trois autres distinctes, dont on pouvait disposer pour s'élever sur 1rs plateaux. C'élalent, en allant du nord au sud : les routes de ürley, par Wolppy, celle de Plappeville et Amanvlllers, el enfin lu chemin de Lorry à Amanvillers.
SI ces deux dernières se réunissaient, ce n'étuit qu'au sortir des délités, lorsqu'une fois sur les plateaux, il devenait possible d'utiliser les nombreux chemins vicinaux de village à village.
Le maréchal Bazaine qui, peu d'anuérs auparavant, avait commandé & Metz, devait, moins que tout autre, Ignorer l'existence de ces voies de communication.
I.e général Pourcet entre ici dans l'examen de tous les faits révélés par les témoignages entendus dans le cours des débats ou par les pièces de l’instruction
concernant l’armée du Rhin et son commandant en chef, depuis les premiers jours d'août jusqu'au IS, et conclut sur culte première partie en disant que le maréchal Bazaine n’a jamais voulu quitter Metz, bien qu'il annonçât toujours son intention de le faire.
Jusqu’au départ du l’empereur, dit M. le commissaire du gouvernement, le maréchal avait paru adopter le projet de retraite sur Chàlons. Après ce départ, il ne dissimule plus guère son véritable dessein à ceux qui l’entourent, et cependant il ne cesse pas d’entretenir le souverain dans l’idée que l’armée va reprendre sa marche.
Une fois maitre de ses actions, par suite de l’éloignement du souverain, il a abandonné le projet qu'il avait mission d'accomplir. Mais il n'en a pas moins continué à promettre de l'exécuter, et n’a pas craint d’entretenir ainsi volontairement le gouvernement dans une erreur qui pouvait avoir et qui a eu, eu effet, les plus terribles conséquences.
C’est de cette conduite tortueuse que nous demandons compte an maréchal Bazaine, car n’est en usant de ces procédés déloyaux qu’il a perdu son armée et compromis le sort de la guerre. C’est en agissant ainsi, c’est en sacrifiant des milliers d'existences, sans autre mobile que celui de mieux dissimuler ses secrets desseins, que, dans la période du 12 au 18 août, le maréchal a gravement manqué au devoir et à l’honneur.
C'est par ces mots que se termine la séance du 3 décembre. On comprend sans peine l’impression qu’ils produisent sur l'auditoire.