VIVE LA FRANCE
Et ce cri fut répété par la multitude qui se pressait ' sur la vaste place.
Le maréchal n’était pas disposé à prêter l’oreille à de pareilles suggestions. Ce qu’il désirait surtout, c’était de temporiser et de calmer momentanément les esprits; il disait aux chefs do corps, dans une proclamation du tï octobre :
« Dans le but de prémunir les officiers et soldats contre les manœuvres des agents de certains partis, et notamment contre les fausses nouvelles et les insinuations perfides que les journaux et les brochures répandent à profusion, le maréchal commandant en chef pense qu'ii serait utile de lire dans les régiments, A l’appel de midi, le passage suivant d’une proclamation du général Trochu, gouverneur de Paris, traduite d’un journal allemand du 2 octobre, qui a été saisi sur un prisonnier prussien. »
Suivait un fragment dirigé contre ceux qui manquaient de confiance dans leurs chefs et entretenaient l’agitation ; la citation était suivie de ces réflexions du maréchal :
a Tel est , en effet , le but que se proposent les fauteurs de désordre : c’est d’affaiblir le sentiment du devoir qui doit uuir le soldat A ses chefs. Cependant ('union ne fut jamais plus nécessaire aux intérêts de la patrie, et plus que jamais nous devons avoir confiance les uns dans les autres. Aussi le maréchal commandant en chef continuera-t-il A communiquer A l’armée tous les événements qui surviendront ou qui parviendront à sa connaissance pouvant intéresser notre destinée ou celle de la France. De son côté, que l’armée reste persuadée que scs chefs n’ont qu’une seule pensée, c’est de lui montrer le chemin de l’honneur et du devoir en marchant à sa tête.
« Le maréchal commandant en chef s’en rapporte à
la prudence et au tact de M. le pour généraliser ou
restreindre, parmi les troupes sous ses ordres, la lecture de la présente note. »
Le jour même, une protestation très-énergique était imprimée et propagée parmi les assiégés, et rien n’était exagéré dans la manière dont elle peignait la situation de l’armée :
• An camp sous Ucti, le 1 1 octobre 1870.
« SOCS LES MliHS DE METZ.
« Une armée, qui n'a subi aucun revers, que la misère n’a pas encore éprouvée, pleine d’enthousiasme, et n’attendant qu’une occasion favorahje pour prendre une revanche éclatante de l’inaction dans laquelle l’a plongée un blocus forcé, existe sous les murs de Mclz.
« Ses cavaliers démontés, devenant de solides fantassins, servent aux avant-postes des pièces de siège, et, remettant le sabre au fourreau pour prendre gaiement le chassepot, veulent encore être utiles et rivaliser avec leurs braves camarades de l’infanterie.
« Soldats et citoyens! Nous voulons tous chasser l’ennemi audacieux qui a osé envahir notre territoire.
« Nous voulons connaître les privations, nous voulons les endurer; nous voulons rester dignes de nos aïeux ou de nos pères, et nous trouvons que nous sommes bien loin d'avoir assez fait pour cela.
« Quand le froid aura roidi nos bras ! quand la faim aura amaigri nos membres! quand le corps aura souffert, le cœur soutiendra notre corps affaibli, et nous resterons toujours debout pour crier : Vengeance ! pour demander la mort plutôt que la honte et l’humiliation.
. « Et vous, habitants d’une héroïque cité, vous, justement glorieux de votre ville, que l’étranger n’a jamais profanée, vous souffrirez aussi avec nous, parce que' vous êtes Français avant tout.
« Vos nobles et fortes compagnes, qui ont si courageusement montré leur dévouement à l’armée et au pays, ont foulé aux pieds tous les intérêts personnels pour venir, en pieuses sœurs de charité, apporter des consolations aux blessés, ranimer les mourants par leurs soins assidus. Ces vaillantes femmes couronneront leur œuvre de désintéressement en supportant avec nous les privations.
a Metz, cette brave ville qui a donné naissance à tant de grands caractères, aura par sa persévérance l’honneur de sauver la Patrie.
« Elle montrera que rien ne peut l’émouvoir, et, comine ses glorieuses sœurs, Strasbourg, Toul, Verdun, Montmédy,Tbionvillc, elle luttera avec toute l’énergie du désespoir; car elle préférera devenir un monceau de pierres plutôt que de parer le domaine de l’étranger.
« Courage donc et patience !
« A bas toutes les mesquines considérations'
« A bas toutes les querelles intestines !
« Oublions pour le moment nos vieilles rancunes!
« Que tous les partis s’unissent pour la cause commune, et proférons tous ensemble le seul cri A présent national :
« Vive la France 1
« G. Thomas. •
M. Coffiniercs de Nordeck avait essayé de calmer l'effervescence. ■ Patientons! disait-il dans une affiche en date du U; il serait inutile de récriminer sur le passé et de rejeter la responsabilité les uns sur les autres. Nous devons reconnaître le Gouvernement de la défense nationale, et attendre les décisions qui seront prises par l'Assemblée constituante élue par le pays; mais, préalablement, tout cc qu'il sera humainement possible do faire pour la défense, nous le ferons, sans aucune hésitation. »
11 répondit à une députation du conseil municipal qu’il reçut le mémo jour, le maire eu tête : « Je vous prie, monsieur le maire, de dire à vos administrés que, pour atteindre le résultat désiré par tous, il faut surtout le calme qui caractérise les gens résolu», et qu'il importe de rester uni» en évitant avec soin tout ce qui pourrait ressembler A l'indiscipline, à la sédition et aux déclamation». 11 importe essentiellement d’exclure la politique de nos préoccupations, parce que la politique est un dissolvant qui ne peut que troubler l'harmonie qui doit régner entre nous. Un gouvernement de fait existe en France, il a pris le titre de Gouvernement de la défense nationale; nous devons reconnaître ce gouvernement et attendre le» décisions qui seront prises par l'Assemblée constituante élue par le pays. En attendant sa décision, nous devons nous rallier au cri que vous poussez vous-même : «Vive la Franco 1 »
- Le commandant de la place de Metz était d'ailleurs, dit le colonel d’Andlau, dans Mete, campagne et négocia* fions, dégoûté d'une situation qu'il avait laissée se produire, et, dan» une missive en date du 14 octobre, ( il offrit nettement sa démission.
La lettre par laquelle il faisait connaître cette détermination était conçue en ce» termes :
• Mets, Il octobre 1870.
« Maréchal,
« Les dernières dépêches de Votre Excellence et les observations verbales que vous m'avez adressées me font voir que vous n’approuvez pas la manière dont je rempli» mes fonctions. Dans une situation aussi exceptionnelle et aussi grave, il me semble indispensable que le général en chef de l’armée ait pleine confiance dans le commandant de la place, et que celui-ci soit appuyé par le général en chef. D'un autre côté, je suis assailli par les plaintes des habitants qui disent que l'armce, en prolongeant son séjour autour de la place, absorbe toutes leur» ressource», et la met dans l’impossibilité
de se défendre. Le mot de trahison est même prononcé et l’irritation est à son comble. En qualité de commandant de la place, je dois veiller A ses approvisionnements, tandis que, pour alimenter l’armée, je suis forcé d'enlever les vivres aux habitants, après avoir épuisé tous les magasins militaires et après avoir entamé même la réserve des forts. Je me heurte sans cesse aux articles 212 du règlement du service en campagne, 244 et 243 du règlement sur le service des places.
« Mon devoir, tel que je le comprends (et j’ai fait tout mon possible pour le remplir), est de repousser les accusations perfides, de ménager tous les intérêts respectables, de calmer l’irritation des esprits et de maintenir l’ordre matériel sans user de violences, souvent plus nuisibles qu’utiles. Malheureusement ces obligations sont souvent contradictoires, de telle sorte que les observations et les critiques m'arrivent de toutes parts; cette situation n’est plus tenable. Je viens donc vous prier, monsieur le Maréchal, de vouloir bien accepter lu démission que je donne de mes fonctions de commandant supérieur de la place de Metz; je demande même à être remplacé immédiatement, ce qui est facile, puisqu’il y a deux généraux de divisions dans la place. Je dois ajouter que l’état de ma santé me commande impérieusement uu repos de quelques mois; et pour ces motifs, j’ai l’honneur de demander A Votre Excellence de me mettre en disponibilité jusqu’à cc que ma santé soit rétablie.
* Le général commandant supérieur de. la place de Med,
a ComjsitniLs de NonnccK. »
Le maréchal songea aussitôt à le remplacer par un successeur plus maniable sur certains points, plus ferme sur d’autres; il fit offrir la position au général de Laveaucoupct, que la présence de sa division A Metz appelait à rester dans la place. Mais, dans les circonstances présentes et avec l'avenir qu'on entrevoyait, c’était un héritage peu enviable; aussi cet officier général s’eiiiprcssa-t-il de refuser l’honneur qu’on voulait lui faire. D’autres tentatives ne furent sans doute pas plus heureuses, puisque le lendemain le maréchal s'empressa de répondre au général Coffinières par une lettre des pins bienveillante», où il refusait sa démission et l’assurait qu'il lui conservait toute sa confiance. 11 ajoutait, pour calmer se» inquiétudes à l’endroit de la ville et des vivre», « qu’il avait le plus vif désir qne la place put se défendre sans l’armée , et qu’il ne loi demanderait plus rien pour son alimentation. »
Voici la lettre du maréchal ;
t Bui-SuJil-MirUo, (S octobre 18ÎQ,
« Mon cher général,
• En réponse A votre lettre du 14 octobre, je viens vous assurer que vous n’avez nullement perdu ma con-
fiance, et que je ne vois, ni dans les observations que je vous ai faites hier matin, ni dans les lettres que je vous ai adressées, rien qui soit de nature à vous faire prendre la détermination qui y est mentionnée. Nous avons fait l'un et l’autre, dans l'esprit des réglements, tout ce qu'il était possible de faire pour améliorer une situation résultant des rapides événements de guerre qui se sont succédé en août et septembre. Aujourd’hui, comme par le passé, f ai le plus vif désir que la ville puisse se défendre sans nous , et c'est pour cela que je n’ai pas insisté sur les perquisitions forcées, ainsi que cela s’est toujours fait en pareilles circonstances. JVous ne vous demandons plus rien . Je ne peux accepter votre démission, ni votre mise en disponibilité, et je compte assez sur votre dévouement au pays pour que vous continuiez à exercer votre commandement.
« Le maréchal commandant en chef l'armée du Rhin,
« Bazaine. »
Dans toute l'armée, le mécontentement était tel, que, contrairement aux habitudes disciplinaires, plusieurs officiers généraux allèrent trouver le commandant en chef de l’armée du Rhin, pour lui exposer leurs griefs.
« Le maréchal, dit l’honorable auteur de Metz, campagne et négociations, reçut ces officiers généraux d’autant plus volontiers qu'il les connaissait tous, qu’ri avait été & ■ même maintes fois d'apprécier leur vigueur et leurs services; mais quand le plus élevé en grade eut pris la parole et lui eut expliqué le motif de leur présence, son étonnement fut grand : c’était tout à la fois le blâme de sa conduite passée et présente, sa condamnation dans l’avenir. Il dissimula avec sa rondeur habituelle, et leur déclara que ce qu’ils venaient de lui dire entrait tout à fait dans sa manière de voir. Il était très-décidé à ne pas capituler , et il leur en donna l’assurance formelle. C'était aussi bien sa résolution personnelle que celle du conseil de guerre tenu le matin même. Le général Boyer allait partir de suite pour Versailles, afin d'y arrêter une convention militaire qui permettrait à l'année de quitter honorablement la ptace; il avait l'espérance de voir cette démarche réussir, et ce n’était que quarantehuit heures à attendre pour savoir â quoi s’en tenir. Si la négociation échouait, il pensait, comme eux, qu'il fallait marcher, sortir à tout prix, et déjà, dans sa pensée, son projet était arrêté* Prenant la carte, il leur développa un plan qui se trouvait être précisément le contraire de celui qu’il avait conçu le 4 octobre i c'était une marche par les deux rives de la Moselle, dans la , direction du sud, au lieu de celle du fiord. Les officiers généraux prirent ses paroles au sérieux et lui firent les observations qui sc présentaient naturellement à leur esprit. Dans l’état où serait l’armée à quelques jours de là, il était plus qu’imprudent de la séparer ainsi en deux groupes, mis dans l’impossibilité de se soutenir et risquant tous deux, avec un échec, d’être jetés dos à dos
dans la rivière. L'absence de communications était d’autant plus dangereuse qu’il existait de ce côté deux obstacles au lieu d’un : la Moselle et le canal qui là suit parallèlement jusqu’aux environs de Frouard. Ce plan était du reste tellement peu étudié, ou plutôt improvisé, que le maréchal fut fort étonné d’apprendre l’cxistcncc de ce canal, qu’il ne connaissait pas, et dans lequel il ne croyait pas qu'il y eut de l’eau. Il demanda alors Ïe8 avis de scs interlocuteurs et leur promit de les étudier au moment voulu. Quant à la nécessité de prendre des mesures immédiates pour se trouver prêt h agir au retour du général Boyer, si les circonstances l'exigeaient, il répondit qu’il s’en préoccupait et que scs dispositions étaient arrêtées. Il termina en disant que sa situation à la tète de l’armée était peu agréable, et que si.un autre, quel qu’il fût, voulait s’en charger, il était prêt à la lui abandonner, en lui remettant scs pouvoirs. »
Les officiers considérèrent ces déclarations comme un refus déguise, comme un moyen de temporiser jusqu’au jour où toute action efficace deviendrait impossible. Quant à l’offre de céder son commandement, ils l’examinèrent dans une seconde réunion; mais était-elle sérieuse? Bourbaki n’était plus là ; le maréchal François- Ccrtain Canrobert se tenait A l’écart; tous les autres généraux jugeaient le mal irréparable ou ne voulaient pas tenter les aventures en violant les lois hiérarchiques; les ambitions personnelles disparaissaient devant l'immense responsabilité qu’assumait une usurpation de pouvoir, même avec l’assentiment du concessionnaire. Une idée que nourrissaient encore la plupart des officiers, c’était de tenter un dernier mouvement dont ils n’osaient prendre l’initiative : c’était de faire Une trouée du côté des Vosges et de la Franche-Comté.
« L’honneur serait sauf, disaient-ils, même avec un échec. »