CHAPITRE Xl
Conseil do guerre dtt 18 octobre.
Tous attendaient impatiemment les explications dtf négociateur. Ce fut le 18, à neuf heures du matin, qtl’lf exposa le résultat de ses conférences devant un conseil de guerre composé des maréchaux Canrobert et Lcbceuf, des généraux de Ladmirault, Frossard, Desvaut, Coffl* nlèrcs de Nordeck, Solcilles, Changarnier. Le gouverna* ment prussien consentait à laisser à l'armée du Rhin, qu’il considérait toujours comme une arméo impériale, toute sa liberté d’action, aux conditions suivantes :
Elle se rendrait sur nn territoire délimité par tfne convention militaire;
Elle y rallierait les dépositaires des pouvoirs publics existant en vertu de la Constitution du mois de mai 1870;
Elle les consulterait sur l'opportunité de continuer au Gouvernement de la régence le mandat qui lui avait été confié en vertu de cette Constitution;
Elle déclarerait qu’elle était toujours l’armée de l’Empire, décidée à soutenir le Gouvernement de la régence.
Cette déclaration de l’armée coïnciderait avec un manifeste de rimpéralrice-régcnle adressé au peuple français, et par lequel, au besoin (mais au besoin seulement), elle ferait un nouvel appel au pays, pour l’inviter à se prononcer sur la forme de gouvernement qu’il voudrait adopter.
Ces deux déclarations devraient être accompagnées d’un acte signé par un délégué à la régence, et acceptant les bases d’un traité à intervenir entre le gouvernement des puissances allemandes et le Gouvernement de la régence.
La discussion étant ouverte sur le premier point, les membres présents du conseil de guerre déclarent qu'ils y adhèrent, en ce sens qu’ils se considèrent toujours comme liés par le serment qu’ils ont prêté à l’empereur; mais qu’ils doutent que l’armée les suive, une fois hors des murs de Metz, toute couleur politique imposée à son action pouvant donner lieu à des interprétations et devant être repoussée.
Sur le deuxième point, la discussion n’est point ouverte, l’impératrice seule pouvant juger de l’opportunité ou de la convenance de l’acte réclamé par les gouvernements allemands.
La troisième condition soulève une discussion de laquelle il ressort unanimement que le maréchal commandant en chef l’armée du Ithin ne saurait accepter la délégation de la régence pour signer les bases d’un traité à intervenir, dans le cas où il serait stipulé une cession de territoire. 11 est même admis que, dans aucun cas, le maréchal ne saurait accepter aucune délégation pour signer le traité, toute son action devant rester purement militaire et sauvegarder la situation de l’armée.
Mais, ces trois points posés, l’armée peut-elle sè soustraire aux conséquences de la situation?
L’opinion unanime du conseil de guerre, c’est que tout effort pour sortir des lignes ennemies sera vraisemblablement suivi d'un insuccès; mais la question de l’honneur des armes se présente toujours, et, tout en convenant que les troupes ne suivront pas ou montreront de la faiblesse, que toutes les chances sont pour qu’elles soient ramenées et se débandent, plusieurs membres du conseil pensent qu’il faudra tenter la fortune des armes, si désastreux que paraisse devoir être le résultat.
« Je ne pense pas qu’on doive faire cette tentative, dit le général Frossard.
— Nous serons ramenés, et l'on ne saurait compter sur les troupes, dit le général LaduiiraulL
— C’est une évasion, et non une sortie à tenter, dit Canrobert; mais je ne crois pas au succès. Nous serons dispersés, et nous donnerons aux Prussiens l’occasion de s’enorgueillir d’une victoire qui sera un désastre de plus à ajouter à nos revers.
— Je ne crois pas, non plus au succès, s'écria le maréchal Le Boeuf: néanmoins c’est une folie glorieuse; il faut la tenter !
— Oui, ajoute le général Desvaux, celui qui remplace Bourbaki par intérim : il faut sortir après avoir laissé nos troupes sous Metz jusqu’à ce quelles ne puissent plus vivre, car on ne peut encore exiger d’elles un sacrifice.
— Point de sortie, dit au contraire le général Soleilles : rien ne m’épouvante plus que la pensée du désastre et des conséquences du désastre qui suivra inévitablement cette tentative; on ne franchira pas les premières lignes ennemies, j'en ai la conviction.
— Pour moi, reprend le général Cofiinièrcs de Nordcckjjc m'en tiens aux conventions de la première conférence : si l’on ne peut obtenir des conditions honorables de l’ennemi, essayons de nous frayer un passage par les armes! »
Après avoir entendu les divers avis que nous venons d’énumérer, le conseil de guerre dont nous .suivons pas à pas le procès-verbal fait cette question :
« Est-il possible de continuer les négociations, et d’arriver ainsi à une convention militaire honorable, qui |>ermctte de concourir à l’établissement d’un gouvernement avec lequel les gouvernements allemands puissent traiter? »
Le maréchal Canrobert, les généraux Soleilles, Desvaux, de Ladinirault, Frossart se prononcent pour l’affirmative. Ils sont appuyés par le général Changarnier qui avait jusqu'alors gardé le silence.
La négative est soutenue par le maréchal Le Bœuf et par le général Coffinières de Nordeck.
En conséquence, il est résolu à la majorité de sept voix contre deux :
« Le général Boyer se rendra à Hastings, pour voir s’il n’est possible d’obtenir une convention dans le sens indiqué; mais à la condition expresse qu’aucun traité ne devra être signé ni convenu par le commandant en chef de l’armée.
« Il devra également exposer la situation de l'armée à l’Impératrice, et s’il n’est point possible d’arriver à une solution désirable, il sollicitera de S. M- une lettre par laquelle elle délie l’armée de son serment à l’empereur et lui rend sa liberté d’action. »
Le conseil de guerre décide encore à l'unanimité que le maréchal commandant en chef ne pourrait accepter aucune délégation pour signer les actes d’un traité impliquant des questions étrangères à l’armée, celle-ci devant rester en dehors de toute négociation politique.
!■* général de Ciwey et le prince Frédérte-Ch&rlet discutant les condition! de la capitulation.
Le maréchal, dans son rapport sommaire, résume en ces termes les communications de son aide de camp au conseil de guerre :
« Le général Boyer rendit compte'des conditions qui étaient érigées pour que l'armée sous Metz pût sortir avec armes et matériel. Ces conditions subordonnaient à une question politique les avantages qui seraient accordés à l'armée du Rhin.
« U exposa la situation intérieure de la France telle qu’elle lui avait été dépeinte; l'impossibilité de traiter avec le Gouvernement de la défense nationale sans la convocation d’une Assemblée constituante, qui seule pouvait garantir le traité à intervenir, convocation ajournée par ce Gouvernement de fait que la Prusse' n'avait pas reconnu, le pouvoir émanant de la Constitution de 1870, votée en mai par le peuple français, représentant encore le Gouvernement de droit. »
Le général deCofllniêresaditdu conseil de guerredu <8 octobre :
« Avant l’ouverture de la séance, on me reprocha les troubles de Metz, et surtout une réponse au conseil municipal, dans laquelle je reconnaissais le Gouvernement de la défense nationale. *
Etait-ce donc là un crime aux yeux du maréchal et de scs amisî
« Enfin, le général Boyer rendit compte de sa mission.
u M. de Bismark lui avait dit que Paris était étroitement bloqué ; que plusieurs membres du Gouvernement avaient été obligés de se sauver en ballon ; qu’aucune puissance monarchique ne voulait reconnaître ce Gouvernement ; que les élections n’auraient pas lieu parce que le résultat serait favorable à l’Empire; que le plus grand désordre régnait en France ; que plusieurs villes, notamment Rouen, avaient demandé des garnisons prussiennes; que le pays se divisait en quatre fractions: l’Est occupé par des forces allemandes, le Nord qui demandait la paix, l’Ouest où se manifestait une résis-
tance plutôt religieuse que militaire, et le Midi qui se constituait en confédération pour so défendre sur son terrain ; enfin, qu'une armée, venuo de l'intérieur, avait été défaite à Arthenay. M. de Bismark ajoutait que le roi de Prusse ne voulait traiter qu'avec la Régence, seul gouvernement régulier de la Francs, mais à la condition que l'armée suivrait cette direction, et que l'Impératrice donnerait son assentiment. »
« Je lis observer que mes prévision! M réalisaient; que M. de Bismark voulait traîner les négociations en longueur; que les renseignements donnés parle général Boyer émanaient exclusivement d'uno source étrangère, et que nous devions nous en tenir au texte dn.noliT précédente délibération. »
Ces observations n'avaient d'autre résultat que d’envcniiner cette discussion, et le conseil de guerre exprima l'avis :
D'une part, que les commandants ds corps d'armée consulteraient les généraux sous leurs ordres.
D’autre part, que le général Doyer serait envoyé à llastings auprès do l'Impératrice.
« Pendant la discussion, ajoute le général Coffinière» de Nordeck, je maintins l'indépendance de la place do Metz, et je déclarai que ma dernière concession serait de donner 80,000 rations de pain à 300 grammos. »
D'autres détails, non moins précieux à recueillir, sont fournis par le général Disson l
■ A sept heures du matin, le 18 ootobre, le maréchal Canrobert me fit appeler,
« Il feignit de no pas connaître les nouvelles apportées dans la nuit par le général Royer.
« Il m’interrogea longuement sur mon opinion, en cas de refus de l’ennemi d'accepter dos conditions honorables.
« Je lui répondis que le seul parti à prendre était celui que j'avais proposé, c'est-à-dire gugner Tlnonvillo par les hauteurs boisées. La conversation en resta là. Le même jour, à deux heures de l’après-midi, le commandant dn corps d’armée réunit les généraux de division, les chefs de service et chefs de corps pour les entretenir sur les projets du général en chef et des résultats de la démarche faite par le général Boyer, rentré de la veille au grand quartier général.
« Dans la réunion des généraux do division du 6 e corps, le maréchal Canrobert, ajoute le général Bisson, fut excessivement embarrassé dans les détails sur la mission du général Boyer. Il parla longuement pour ne rien dire, sa voix tremblait, et, après bien des circonlocutions, il finit par nous dire que le roi de Prusse ne voulait pas reconnaître le Gouvernement de la défense nationale, mais qn’il traiterait volontiers et au grand avantage de l'armce française avec le Gouvernement de laRégpncc; qu'en conséquence, le général en chef allait de* nouveau envoyer le général Boyer, pour décider l'Impératrice à accepter cette proposition.
« Le matéchal nous engagea à réunir les officiers, pour leur bien faire comprendre la triste position dans laquelle se trouvait l’année, et leur dire :
• Que le seul moyen d’en sortir était d’établir en France le Gouvernement de la Régence;
< Que, pour arriver à ce résultat, il n’y avait que quelques jours à attendre;
« Que l’armée serait dirigée avec drapeaux, armes et bagages, sur une ville de Franco où l’on proclamerait le nouveau Gouvernement;
• Que l’oit Comptait suf le dévouement du soldat pour prendre patience encore quelques jours;
« Que, faute de pain, on augmenterait d'un tiers la ration de viande do cheval, s
Les officiers adhérèrent aut propositions du commandant en chef comme l'unique moyen d'obtenir les honneurs de la guerre; mais, parmi eux, pas un n’aurait consenti à imposer un gouvernement à notre pays.
Le même Jour (18 octobre), ordre fut donné aux troupes de se tenir prèles à partir nu premier signal. On distribua à tous les états-majors le plan des attaques prussiennes, non pas pour les leur fairo connaître dans la prévision d'un assaut, mais pour faire accepter aux officiers co que l’on voulait d’eux en cherchant à les intimider par la quantité et la force des ouvrages prussiens.
« Cette mesure, dit crûment lo général Bisson, était une fourberie de la part du commandant; car, une fois prisonniers, nous pûmes, en passant les lignes, nous rendre un compte exact de la fausseté des plans qui avaient été communiqué*.
■ Les avant-postes de Ladonchamps et de la ferme Sainte-Agathe, qui occupaient toute la partie de la plaine de la Moselle faisant face à Thionvillc, furent retirés; les officiers prussiens vinrent serrer la main aux officiers français, se chargèrent de leurs lettres, cl leur dirent qu’ils partaient pour Méziêrcs; tous les avant-postes furent retirés. On paya aux officiers de tous grades un mois de solde de France, c’est-à-dire solde sans accessoires. On demanda de suite un supplément de propositions pour des récompenses; en un mot, on fit tous les préparatifs d’un prochain départ. »
Ces dernières lignes du général Bisson sont la garantie de l’authenticité de cette note, dont la publication était attribuée au quartier général sous Mclz, et dont il a pins tard décliné la paternité
« Messieurs les colonels préviendront lenrs officiers que l’anarchie la pins complète règne à Paris;
« Rouen et le Havre ont demandé des garnisons prussiennes pour maintenir l’ordre;
« L’armée de la Loire a été battue près d’Orléans ;
* «La Prusse ne veut traiter qu’avec la dynastie déchue; la Régente serait représentée par le maréchal Bazaine;
« Le général Boyer est parti ponr demander à l'Impératrice son acquiescement;
a L’armée ne touchera pas de vivres demain, et aprèsdemain on lui donnera du vin et de la viande. On engage les troupes à ne pas crier; dans trois jours elles quitteront Metz avec le consentement prussien, pour aller rétablir l'ordre en France ;
« On demande aux chefs de nombreuses propositions pour la médaille et la croix;
« Les officiers toucheront aujourd'hui la solde de novembre. •
Quelque blâme que l’on pût décorner sur les agissements de l’autorité militaire supérieure à Metz, les arrêts du conseil de guerre n’en étaient pas moins exécutoires, et le général Napoléon Boyer reprit le chemin de Versailles. Suivant plusieurs journaux étrangers, entre autres le Journal de Saint-Pétersbourg , cité dans les Préliminaires du procès Bazaine, le maréchal avait remis à son aide de camp des notes par lesquelles il proposait de prendre, lui et tous les officiers de son armée, l’engagement solennel, de ne point porter les armes contre l’Allemagne avant un an.
Ils s’engageaient également à agir avec loyauté, avec toute l'énergie de la discipline, pour empêcher les soldats de suivre une impulsion différente.
Le maréchal Bazaine demandait que l'armée du Rhin pût sortir de la place avec armes et bagages, se diviser en détàchemcnts dont on réglerait le départ et la destination, et se mettre à la disposition du Gouvernement français.
Mais il fallait que le Gouvernement français actuel décrétât la prochaine convocation d’une Assemblée nationale, soitaprès un armistice, soit sans armistice.
Dans ce dernier cas, les opérations du siège de Paris continueraient.
Les troupes de l’armée du Rhin seraient transportées à l’intérieur de la France, selon les nécessités de la présence de ces forces; mais aucune fraction de cette armée ne pourrait se rapprocher de Paris au delà d’un cercle à tracer.
Le maèéchal déclarait qu’en présence de la situation dangereuse que fait à la France le travail des partis anarchiques et pour aider, lui et scs troupes, 1 dans la plus large mesure du possible, à éviter les périls et les désastres d’une guerre civile et les déprédations des démagogues, dont le programme était, selon lui, de ne rien respecter de l'ordre social établi, ils se mettraient à la disposition du Gouvernement provisoirement reconnu par les gouvernements allemands , qui adopterait ce programme que nous soupçonnons n’avoir pas été aussi libéral dans le texte de Bazaine que dans la reproduction qu’en font les feuilles étrangères. •
Libres élections; libre délibération de la Constituante; soumission aux lois de cette Assemblée, soit que le Gouvernement fût celui dont le siège était alors à Paris, soit qu’un autre s’établit dans une ville de France, en prenant la responsabilité de l’exécution du pro-
gramme ci-dessus indiqué, par suite de l’opposition que continuerait à mettre le Gouvernement parisien à des élections indispensables;
Le maréchal stipulait qu’avant qu’il ne signât la capitulation, tout ce qui précède serait communiqué par parlementaire au Gouvernement de la défense nationale dans Paris; qu’il lui serait proposé d’y souscrire et qu’il serait prévenu par les gouvernements allemands que, si les élections se faisaient sans qu’il ait été conclu d'armistice, les députés élus dans Paris seraient autorisés, au jour et à l’heure opportune, à sortir de la capitale pour se rendre à leur poste,
Ils auraient la garantie qu’on les y laisserait retourner si Paris tenait encore quand l’Assemblée constituante eut terminé son œuvre, dans le cas où la paix n’en sortirait point, où même avant, si cela leur convenait.
I.c maréchal exprimait d’ailleurs l’opinion qu’il était indispensable, pour la liberté des élections et pour la garantie des délibérations libres, calmes ]ct mûres de l’Assemblée constituante, qu’un armistice fût conclu. 11 ne croyait pas, si, pour la conclusion de l’armistice, l’Allemagne réclamait la reddition de deux ou trois forteresses qu’elle assiégait, — que l'honneur de la France exigât que l’on retardât le bienfait de l’armistice en se refusant à une capitulation de ces places, reconnue inévitable dans un temps « qu’il serait dès aujourd’hui possible de préciser. »
Cette dernière phrase est la plus significative de toutes; dans la pensée du maréchal, Metz était déjà livré.
Un conseil de guerre, tenu le 19 octobre, ne servit qu’à montrer l’excitation toujours croissante des esprits.
Le général Coffinières y fut derechef accusé de scs vives sympathies pour le Gouvernement de la défense nationale, et on alla jusqu’à le qualifier de président do la république de Metz,
M. Lebrun, intendant en chef, déclara qu’à partir du du 22 octobre, on n’aurait plus pour subsister que de la viande de cheval sans pain.
On réclama un ordre du jour tendant à remonter le moral de l’armée; mais le maréchal Bazaine refusa d'en rédiger un, en alléguant qu'elle connaissait surabondamment la situation.