‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 19 sur 117 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Prélude de la capitulation. — Les porte* de Mets. — Mesures alimentaires. — Dépêche du maréchal à la délégation de Tour*. — Opinion des journaux messins.

Cette communication fut accueillie par un morne et profond silence. Personne ne se fit illusion sur le sort qui était réservé à l’armée du Rhin et à la place de Metz. L’opinion quelles allaient succomber était généralement répandue. On télégraphiait de Versailles au Jkiily Jfeus le 21 octobre:

« Général Boyer a proposé & Versailles la reddition armée Bazaine. Mêmes conditions qu'à Sedan, avec faculté, pour garnison régulière de Metz, de continuer à défendre place.

« Moltke a refusé.

« Chute de Metz est attendue sous peu.

« Bitche a été investie par 8,000 hommes, avec canons de Strasbourg. »

De nouvelles mesures indiquèrent l’approche du fatal dénoûment. Par avis du 10 octobre, le maire, M. Félix Maréchal, fît connaître aux habitants que, conformément aux ord res du général de division , coin ma nda n t supérieur de la place, les barrières des portails du pont des Morts et du pont PonlifTroy seraient désormais fermées à sept heures du soir, et ne seraient ouvertes que sur la présentation d’un ordre signé du général lui-même. Le

21 octobre, le général Coffînières de Nordeck décréta

que toutes les portes de la ville resteraient ouvertes de sept heures du matin à quatre heures du soir; qu'on ouvrirait en outre : »

La porte Chambièrc, le soir, de cinq heures à cinq et demie; la porte de Saulcy, le soir, de cinq heures à cinq heures et demie, et de huit heures à huit heures et demie; les barrières extérieures du pont des MorLs et du pont de PontifTroy, de six heures du matin à huit heures du soir.

A partir du dimanche lf> octobre, en vertu d’un arrêté du commandant supérieur, il n'avait été fabriqué qu’une seule sorte de pain de boulanger, confectionné avec une farine composée de toutes les parties du blé, farine et son. L'arrêté avait été motivé parles difficultés de la situation et la nécessité déménager les ressources en grains, dont disposait la ville de Metz, « à l'effet de prolonger la défense de cette place importante dans l'intérêt du pays. » Les vivres devenant de plus en plus rares, le conseil municipal de Metz, dans sa séance du

22 octobre, décréta la création d'une commission mixte chargée d'étudier la question de la fourniture des chevaux nécessaires à l'alimentation de la vie. Il exprima le vœu, sur la motion de M. Prost, qu'une démarche fut faite auprès du général Cuffînièrc9 pour obtenir de lui des informations analogues à celles qu'on avait communiquées à l’armée sur la situation du pays et les négociations pendantes.

La commission mixte fut constituée dès le lendemain. Le commandant supérieur, par arrêté du 23 octobre, considérant que l'armée ne pouvait plus fournir à la ville les chevaux necessaires à l’alimentation des habitants, qu’il était dès lors indispensable et urgent d’y ■pourvoir, mit en réquisition, pour être affectés à l’alir mentation des habitants, les chevaux existants, tant dans l’intérieur de la ville que dans les communes suhurbaiues comprises dans le blocus. Le même arrêté chargea une commission mixte, composée do deux conseillers municipaux, d’un vétérinaire, d’un sous-intendant militaire et de deux officiers, de désigner les che-

vaux qui seraient successivement abattus et d'en fixer l’estimation; les vendeurs recevraient au moment de la livraison un récépissé qui établirait leurs droits.

La famine devait, dans un bref délai, amener la capitulation. Le maréchal Bazaine le disait dans une dépêche .que les interprètes de Valcourt et Prothkiewiecz, et quatre autres messagers; furent chargés de porter à Tours enveloppée dans de la gutta-percha.

« A plusieurs reprises, j’ai envoyé des hommes de bonne volonté pour donner des nouvelles de l'armée et de Metz. Depuis, notre situation n'a fait qu’empirer et je n’ai jamais reçu la moindre communication ni de Paris, ni de Tours. Il est cependant urgent desavoir ce qui se passe dans l'intérieur du pays et dans la capitale; car, sous peu, la famine me forcera de prendre un parti dans l’intérêt de la France et de cette armée. »

Bien que placés sous la coupe de l’autorité militaire, qui ne se faisait aucun scrupule de biffer les lignes malsonnantcs, les journaux de Metz se plaignaient amèrement de la lente agonie à laquelle on livrait la ville et l’armée, sans rien entreprendre pour leur salut. Us demandaient une suprême tentative, malgré une note officielle destinée à en établir (‘impossibilité, et qui leur montrait autour d'eux trois lignes d’ennemis appuyées par de formidables batteries, ainsi que par des réserves nombreuses et aguerries. Ils protestaient aussi contre les faux bruits qui ne cessaient d'être mis en circulation. Dans un article du 22 octobre, dont plusieurs passages, grâce à la censure, étaient remplacés par des points, M. Edouard Mayer disait :

• On dit en ce moment, à qui veut l’entendre, que l’anarchie règne en France, et que le roi de Prusse ne veut traiter qu’avec un gouvernement constitué, celui qui existait avant le 4 septembre.

« On dit que le général Boyer, envoyé d’abord au quartier général prussien en négociateur, serait reparti pour l’étranger.

a On démembrerait la France : l’Alsace nous serait enlevée ainsi que la partie allemande de notre département. La Sarre serait notre frontière.

«Il est possible que le roi de Prusse cherche à introduire en Fraacc la guerre civile : il agit en ennemi, c’est son droit; mais nous nous refusons à croire, jusqu’à certitude du contraire, que notre pays soit en proie & l’anarchie et qu’au moment où l'invasion prussienne nous accable, un seul but, une seule pensée, n'anime pas les cœurs français : le sentiment de la défense nationale.

« Nous croyons que toutes le9 provinces méridionales sont fédérées et reconstituent une année qui va bientôt, peut-être, faire pencher la balance en notre faveur.

« Noua croyons que la tranquillité règne à Paris, et

que tous restent unis pour la défense de la capitale.

« Nous croyons que l'hiver qui s’approcho est aussi un redoutable auxiliaire qui pourrait bien nous débarrasser des Prussiens.

» Espéronsdonc, ayons confiance : un seul jour peut changer la face des choses, et transformer une marche triomphante en une déroute désastreuse.

« Notre tAche, à nous Messins, est donc toute tracée :

« Nous devons résister à outrance

" Nous devons donc conserver à tout prix Metz à la France comme son boulevard le plus précieux.

« E. Mateb. »

Melr, le ïî octobre 1570.

Un citoyen qui signait un Messin, écrivait à Y Indépendant de la Moselle :

« Des alarmistes, des gens sans aveux, continuent à répandre dans Metz les plus lâcheuses nouvelles.

« Cette partie malsaine de la population doit être l’objet du mépris de tous.

« Que ceux qui parlent de reddition, de capitulation, de démembrement, nous délivrent de leur présence, les portes de la ville leur sont ouvertes; plaignons ces malheureux, car ils ont perdu leur qualité de Français.

« Metz, le boulevard de la France; Metz l’invincible, Metz la pucelle, doit tenir et tiendra.

Nos ressources en vivres sont encore relativement considérables; nous mangerons du pain d’avoine, du pain d orge, du son et de la paille, mais nous ne nous rendrons pas.

« Citoyens, la France vous supplie, elle tous ordonne de mourir pour elle, pour sa liberté.

« Montrons dans nos désastres, à l’Europe étonnée et craintive, ce que l'amour de la patrie peut enfanter de ressources, ce que le sentiment national peut déployer de courage.

« Faisons oublier, par notre patriotisme sans limites, l’humiliante reddition de Sedan.

«.La capitulation de Sedan, a écrit le général Pellé, est une honte pour tout un peuple; il a refusé de la signer.

« Le régiment de zouaves, en colonnes serrées, se frayant un passage dans les lignes prussiennes, donne raison aux paroles énergiques et sévères du général. Ce sublime régiment a bien mérité de la patrie; il s’est couvert d’une gloire immortelle en montrant le chemin à une année française courbant la tète sous les aigles prussiennes, à la voix de scs généraux.

« Ah lit citoyens, mon cœur se serre h ce souvenir néfaste. Non lit la capitulation de Sedan n'estune honte ni pour le peuple ni pour l'armée ; la lourde responsabilité de cet acte inqualifiable retombera sur ces hommes

qui, aux termes de l’article 3 de la capitulation, ont livré à l'ennemi les armes, le matériel, les drapeaux, les aigles, les canons et les munitions de la France, quand ils pouvaient imiter les zouaves.

« Jetons un voile de deuil sur ce passé douloureux, sur cette triste page de notre histoire; les coupables seront jugés par le pays, et la postérité ratifiera le jugement, quelque sévère qu’il soit.

«Citoyens deMetz.montrons-nousgrands dans le malheur; l’adversité, au lieu d’abattre les grandes âmes, les élève encore, s’il est possible. Pour la cause que nous défendons, tout doit être sacrifié : amour, famille, fortune; tout, enfin, appartient à la patrie.

«jSerronsnos rangs, rallions-nousàuGouvernementdo la défense nationale, reconnu à Metz; les hommes qui le composent sont honnêtes, justes et énergiques ; le souffle révolutionnaire do 1792 anime tous ces grands cœurs.

« Habitants des campagnes, demandez des armes et des cartouches à l’autorité et mêlez-vous dans nos rangs; vous combattrez à la lueur de l'incendie qui dévore vos villages; vous vengerez les berceaux de vo3 enfants et les champs de vos ancêtres souillés par l'étranger. Aux armes !!! que tout le monde soit debout au premier signal. »

L’idée émise par Régnier, celle d’un traité entre la Prusse et l’empire rétabli, celle d’une restauration imposée, se maintenait à l'ordre du jour parmi les conjurés, et l’on s’efforçait d'y accoutumer le peuple.

L'Indépendant de la Moselle disait à cc propos :

« Toujours des bruits navrants, pas de nouvelles officielles!...

« Défions-nous do ces bruits et de ceux qui les apportent; ce sont peut-être des ruses de guerre inventées, à l’approche de l’hiver, par une armée lasse d’une campagne interminable et désastreuse.

« Si les Prussiens ne reculent devant aucun moyen pour tâcher d’en finir et d’obtenir avec Metz la clef de la France, sachons user leor patience et leurs forces par une résistance inespérée, par nne union de tous les partis. Sauvons notre patrie et sa liberté.

« Depuis deux jours on n’a pas entendu un coup de canon ,• une trêve tacite semble exister entre les armées prussiennes et françaises.

« L’inaction de l’armée devient tellement incompréhensible et inexplicable pour les Messins, qu'ils admettent la possibilité d’une trêve le 23 octobre.

« Les forts continuent à rester muetset les avant-postes paisibles. Il y a tout au moins une trêve de fait. Le départ de l’armée parait toujours résolu. Par suite d’un arrangement intervenu, elle sc retirerait avec armes et bagages, laissant à Metz une garnison suffisante. On attend toujours une proclamation, ordre du jour ou communiqué quelconque pour expliquer la situation et donner les nouvelles du dehors.

I-e mauvais vouloir de certains chefs réduisait à ncant ces velléités de résistances, et les plus dévoués à la France n’avaient qu’à courber la têtedevantune fatalité au service de laquelle s'était mise la coalition qui conspirait dans l’ombre.

Page 1