‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 25 sur 117 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

L'article 809 du Code militaire. — Enquête «ur le* capitulation». — Pétition du colonel de VillenoUy. — Discours du général Changarnier.

Les observations sur la capitulation de Metz, les accusations contre le maréchal commandant en chef l'armée

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du Rhin reparaissaient sans cesse dans la polémique quotidienne. La délégation de Bordeaux, le 17 décembre 1870, créa une commission d'enquête chargée d’examiner dans quelles conditions Strasbourg et Metz avaient capitulé.

Le décret se basait sur l’article 809 du Code militaire ainsi conçu :

« Est puni de mort, avec dégradation militaire, tout gouverneur ou commandant qui, mis en jugement après avis d’un conseil d’enquête, est reconnu coupable d’avoir capitulé avec l’ennemi et d'avoir rendu la place qui lui avait été confiée, sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait, et saus avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur. » Cet article est remplacé par le suivant qui porte a que tout général, tout commandant d'une troupe armée, qui capit tuleen rase campagne estpuni de la peine de mort, avec dégradation militaire, sj la capitulation a eu pour résultat de faire poser les armes à la troupe, ou si, avant de traiter verbalement ou par écrit, il n'a pas fait tout ceque lui precrivaient le devoir et}'l|onnonrj do la destitution dans tous les autres cas. »

L'Assemblée nationale elle-même institua un conseil d'enquête sur les capitulations, mais ce ne fut pas sans hésitation. Dans la séance du 27 mai 1871, fut |ue uno pétition de M. Cosseron de Villenoisy, colonel du génie à Lille, demandant qu’il fût fait une enquête sur les causes «le la capitulation de Metz et sur la conduite des généraux qui y avaient pris part.

Le pétitionnaire pensait qu’au moment où après un exil cruel nos malheureux prisonniers allaient revenir dans leurs foyers et nous rappoj-ter un complément d'informations, il importait d’examiner sans passion, niais aussi sans faiblesse, les fautes qui avaient amené nos désastres afin d'en prévenir le retour.

« Il pensait aussi qu’après deux décisions ministérielles prescrivant d’ouvrir des enquêtes sur la conduite des commandants de Péronne et de Longwy, il serait injuste de ne pas procéder de la même manière pour l’armée de Metz dont la capitulation était un acte sans précédent dans l'histoire. »

La commission des pétitions proposa le renvoi de la pétition au ministre de la guerre. « Il est important, dit son rapporteur, M. le comte de Rampon, pour l'honneur de l’armée, dans l’intérêt même des généraux, d'éclairer par tous les moyens possibles les causes de la capitulation de l’armée commandée par le maréchal Bazaine. La perle d’une place de premier ordre et d’une armée de 180,000 hommes est un fait assez important pour justifier la résolution de la commission qui vous propose le renvoi de la pétition àM. le ministre de la guerre. »

Le général Chardon combattit le renvoi; le général Changarnier vint dire ensuite : « Le jour où l'Assem-

blée aura trois quarts d’heure d’attention à me donner ■je prends l'engagement de lui faire connaître, aussi succinctement que possible, la vérité sur les événements qui se sont accomplis sous les murs de Metz.

a L’armée de Metz, indignement calomniée et que l'histoire honorera, a besoin d’être vengée à cette tribune... J’aurais besoin, pour ne rien oublier, d’avoir devant les yeux une carte de ifetz... C'est un simple récit que j’ai à faire , mais il sera peut-être un peu long et je serais désolé d’omettre aucun détail. M. le président m'autorise à proposer à l’Assemblée de remettre mes explications k lundi, n

L'Assemblée renvoya au lundi 20 mai la discussion de la pétition du colonel Cosscron de Villenoisy. Ce jour-là, fidèle à sa promisse, le général Changarnier vint faire un long récit des événements auxquels il avait assisté; comme meinbre du conseil de l'ar mée, il commença sa narration au 13 août 1870, jour où le maréchal Bazaine avait pris lo commandement.

Voici son exordc ;

o Messieurs, vous avez bien voulu m’autoriser à vous entrelenir de faits considérables qui intéressent l'honneur militaire de la France. Vous aimez tous la vérité : ayez, je vous prie, la patience de l’entendre. Si, à votre dernière séanpe, j’avais eu sous la main cette petite carte des environs de Metz, qui suffit à réveiller tous mes souvenirs, j'aurais pu commencer immédiatement le simple récit que je vous prie de vouloir bien écouter.

« Porté par un irrésistible mouvement de l’opinion publique, M. le maréchal Bazaine prit, le 13 août, le commandement de l’armée du Rhin. Sa nomination fut bien accueillie; elle semblait mettre un terme aux hésitations, aux incertitudes, à la mobilité dans les combinaisons qui avaient désolé les troupes.

« Un grand dessein avaitété conçu : 200,000 hommes devaient être concentrés au plateau des Baies, entre Nancy et Toul; il eût été difficile de les expulser de là ; les déborder, en leur prêtant le flanc, eût été très-périlleux.

« Pour des raisons dont je ne veux pas ici discuter la puissance, ce projet ayant été abandonné, M. le maréchal Canrobert, dont une division était déjà arrivée à Nancy, fut appelé à Metz avec tout son corps d’armée, qui prit le »• 6.

« l.c 5' et le 7» corps allèrent rejoindre à Chàlons le maréchal Mac-Mahon, qui y reconstituait ses glorieux débris, et qui allait y recevoir les 4” bataillons, la division d'infanterie de marine et quelques troupes venues d'Algérie.

« La principale armée, l’armée du Rhin, que son long séjour autour de Metz a fait changer de nom, se disposa à gagner, par Verdun, le camp de Chàlons, le grand centre de concentration générale. Le passage de la Moselle commença le U août vers trois heures et demie; un tiers de nos troupes, qui était encore sur la

rive droite, fut attaqué par l’armée tout entière du général Steinmctz; celle-ci fut vigoureusement repoussée et subit de très-grandes pertes. La bataille de Borny fit beaucoup d’honneur à 48,000 hommes de nos troupes qui combattirent 00,000 ennemis; le maréchal Bazaine s'y montra énergique et habile. Le passage de la Moselle s’y acheva tranquillement.

« Le 1 a, l’armée s'éleva au delà des forts de Plappeville et de Saint-Quentin, sur des plateaux qui allaient être le théâtre de luttes mémorables. Le 10, la bataille fort disputée de Rezonville, où le maréchal Bazaine courut de grands risques personnels, se termina à notre avantage; l'ennemi, refoulé, nous céda le champ de bataille.

« Je suis de ceux qui crurent alors, et qui croient encore aujourd’hui que nous aurions dil continuer notre marche vers Chiliens. D'autres conseils prévalurent.

« On représenta à notre général en chef que nous p’étions pas suffisamment pourvus de munitions, c’était une erreur : certains corps fortement engagés avaient fait une grande consommation de munitions; la plupart des autres avaient leur approvisionnement intact ou peu diminué; une égale répartition entre tous les corps nous aurait donné des munitions pour deux batailles et demie. C’était beaucoup plus qu’il n’en fallait pour gagner Chillons; nous avions l'avance sur l’ennemi, qui, même en s'imposant de grandes fatigues, n’aurait pu nous faire que des affaires d’arrière-garde sans importance, et en nous laissant la faculté de profiter d’une bonne occasion pour nous retourner vigoureusement centre lui. .

« Le 17, l’armée, fort étonnée de reculer, vint occuper les positions comprises entre la. Ferme du Point-du- Jour, Chàtcl-Saint-Gcrmain, Saint-Privat-la-Montagnc et Verncvillc. Un des grands inconvénients de cette retraite fut de permettre à l’ennemi d’agglomérer ses forces sans se fatiguer, et d’abréger la route qu'il était obligé de parcourir.

« La journée du 17 et la nuit suivante se passèrent dans un calme apparent.

« Le 18, nous vîmes s'avancer de nombreuses et profondes colonnes qui prirent position devant nous. Une immense batterie, composée de l’artillerie de deux corps d’armée prussienne, s’établissait sur la roule de Gravelotte en face de nos 2° et 3° corps d’armée qui, sous l'habile et énergique direction du maréchal Le Bœuf, prirent d’excellentes dispositions.

« A 11 heures, une canonnade formidable fut dirigée sur le plateau dénudé occupé par nos troupes et au centre duquel s’élève un arbre mort bien connu de tous les géographes. Cette canonnade ne devait s’arrêter qu’après les dernières lueurs du crépuscule. Une partie de notre infanterie et de l’infanterie prussienne se disputèrent énergiquement les bois et la légère dépression de terrain qui séparaient les deux armées. Là les pertes de l’ennemi furent considérables.

« Du côté d’Amanvillers la lutte, d’abord moins animée, devint terrible vers quatre heures. Nos adversaires portèrent là de grandes masses. ’A l’instant où la vaillante division de Montaudon, que vous retrouvez aujourd'hui sous les murs de Paris, renforcée de deux régiments, exécutait avec succès un vigoureux mouvement offensif sur le centre de l'ennemi en y jetant un grand désordre, notre droite, vaillamment commandée, mais ployant sous le nombre, perdait beaucoup de terrain. A noire gauche, près de la ferme de Moscou, incendiée par les projectiles ennemis, l'infanterie prussienne exécuta, avee beaucoup de vigueur, plusieurs attaques successives, entre ?> et 10 heures dit soir; elles furent toutes brillamment et victorieusement repoussées; le général Aymanl se fit là beaucoup d'honneur. Le 2° et le 3° corps demeurèrent inébranlables, couchèrent sur le plateau qui avait été confié à leur énergie; le vaillant chef du 3" corps dormit la tète appuyée à l’arhrc mort. Nos adversaires ont noblement rendu justice à la valeur, à la ténacité, à la solididité de notre incomparable infanterie. Nos artilleurs, par leur énergie, leur audacieuse habileté, avait racheté en partie l'infériorité notoire, trop notoire de leur matériel.

« La France a le droit de se souvenir avec orgueil de la bataille de Gravclotte, une des plus grandes des temps modernes. Nos soldats y ont combattu, non pas un contre deux, comme l’a dit un homme illustre, mais un contre trois, la garde ayant été tenue en arrière, moins trois bataillons qui l’ont noblement représentée. Nous avons eu 100,000 hommes en ligne. Pour l’évaluation des forces allemandes, relisez, je vous en prie, la lettre de S- M. le roi Guillaume à la reine de Prusse, vous verrez que nous avons combattu contre dix corps d’armée, entre autres contre la garde royale tout entière.

« Le lu, l’armée fut ramenée autour de Metz, et s’éblit à cheval sur la Moselle; en deux portions à peu près égales.

« Certes, les troupes qui avaient combattu le 14 à Borny, le 10 à Rezonville, le 18 à Gravelottc, avaient besoin de respirer. Mais l’immense armée, que nous avions eue devant nous le 18, s’était divisée et en grande partie éloignée par suite des nouvelles reçues de Chàlons, puis de Reims. Nous aurions pu, des le 22, rayonner à 18 ou 20 kilomètres autour de Metz, et dans ce pays plantureux, fertile, admirablement cultivé, où tous les plus beaux villages qui soieuten France se touchent, nous aurions pu, en quelques jours, faire rentrer une quantité de bétail, de grains et de fourrages, suffisante pour plusieurs mois d’approvisionnement.

« Malheureusement, le général en chef n’eut pas cette sage prévoyance. S’il l’avait eue, l’histoire le placerait dans ce groupe glorieux des hommes qui ont le mieux servi leur pays.

« Le 20, l’armée reçut l’ordre de se porter en avant de Saint-Julien et de Belle-Croix. La plus grande partie

de la journée s’écoula dans une immobilité regrettable. Vers midi, le général en cheffit appeler au château de Grimont tous les chefs de corps et tint un conseil de guerre.

« Messieurs, quand un général en chef est possédé « d une idée énergique, il ne doit réunir scs lieutenants « que pour leur donner des ordres. {Très-bien ! très- « bien !)

« Dans ce conseil de guerre une seule voix, celle du maréchal Lebœuf, s’éleva pour conseiller de marcher en avant et de faire une trouée.

« Le maréchal Bazaine se rangea à l'opinion de la majorité du conseil. Ce fut un immense malheur que je regretterai pendant le pou de jours que Dieu pourra encore m’accorder sur cette terre. (Marques de sympathique émotion.)

• Nous n'avions essuyé que quelques rares coups de canon partis de Servigny faiblement occupé; si nous avions percé ce rideau peu épais, nous aurions eu dès le lendemain des nouvelles précises de l’armée du maréchal Mac-Mahon, et conformant notre marche à la sienne, nous l'aurions ralliée deux jours avant .quelle vint se jeter dans le gouffre où elle devait fatalement périr. (Sensation.) *

Le général raconta ensuite toutes les opérations militaires du mois d’août. Arrivé au 31, il s’exprima ainsi :

« Le 26, dans la soirée, l’armée rentra dans scs bivouacs, en se demandant pourquoi on l’en avait tirée.

« Lc'31, on l‘cn fit sortir de nouveau et ou lui lit occuper la même position que dans la journée du 20, dont le souvenir n’était pas de nature à échauffer nos cœurs. Nous perdîmes une grande partie de la journée dans une immobilité regrettable. Hulin, h quatre heures, le signal de l’attaque fut donné.

« Hélas 1 le mens divinior qui, du général en chef au dernier soldat, court dans les rangs d’une année assurée de vaincre ne nous anima pas le 31 août : toutefois deux divisions enlevèrent brillamment Noisseville et Servigny. Malheureusement la nuit était déjà close et très-noire. Nous ne pûmes pas nous établir solidement sur ces deux positions importantes; cependant la journée s’acheva à notre avantage.

• Dans la nuit, nos adversaires reçurent de puissants renforts. Le t* r septembre, notre armée, après avoir donné des preuves partielles de sa valeur, exécuta une retraite en très-bon ordre, mais enfin une retraite dont beaucoup ne comprenaient pas la nécessité. »

Le général Changarnier émit ensuite l’opinion que, même après la catastrophe de Sedan, on aurait du tenter une sortie vigoureuse; mars a partir du 20 septembre, les chevaux étaient dans un état d’épuisement qui

ne leur permettait plus un service utile , l’artillerie n’etait plus attelée.

« Le dernier combat, dit le général Changarnier, fut celui du 7 octobre; nous y perdîmes douze cents hommes, en faisant subir à l’ennemi des pertes plus considérables. Dès le 10 octobre des pluies incessantes, implacables, commencèrent. Notre cavalerie, notre artillerie étaient sans chevaux, nos fantassins ne pouvaient plus se mouvoir sur un sol argileux profondément détrempé. Quelques hommes auraient pu se glisser furtivement au travers des lignes ennemies; un corps d'armée n'aurait pu essayer de les forcer sans faire inscrire une défaite à l’historique de l’armée de Metz, qui n’en a subi aucune. (Bravos.)

Dans une brochure très-bien écrite d’un chef d’étatmajor allemand, j‘ai lu que nous avions voulu faire une trouée par Thionvillc ce jour-là. C’est une erreur ; ccs détachements, car il n’y eut que des détachements qui, de notre côté, ont pris part au combat du 7 octobre, avaient laisse leurs sacs au bivouac, où les hommes de corvée leur préparaient la soupe. Nous n'avions déjà plus la prétention de sortir.

« Cette admirable, cette noble armée de Metz, a plus soufiert qu’aucune des garnisons qui se sont illustrées par leur résistance. La plus célèbre de toutes, la garnison de Gènes, vivait sous un beau ciel, clic était bien logée. Nos soldats dont la tempête avait renversé les fragiles abris, passaient la nuit debout ou, vaincus par lji fatigue, sc couchaient dans la fange.

a Après avoir réduit la ration de pain à liiO, puis à 100, puis à 50 grammes, on a été obligé de la supprimer. (Sensation.) Il ne restait plus de pain, ou du moins rien qui ressemblât. Les pommes de terre, le riz avaient disparu ; Il ne restait pins de sel. La viande de cheval ne nous a jamais manqué, mais sans sel, sans pain, sans riz, sans pommes de terre, il n’est pas d’une digestion facile, sans sel surtout. Messieurs les Parisiens, vous savez ce que c’est que la viande de cheval, mais sans sel, sans pain, sans riz, sans pommes de terre, je le répète, elle n’est pas d’une digestion facile. » (Mouvement:)

Ici le général Changarnier raconta sa mission avec une émotion qui alla jusqu’aux larmes. Voici, d’après le compte rendu sténographique de la séance du 81 mai 1871, quelle fut sa péroraison.

« Oui, la misère sous toutes scs formes avait préparé l’armée à un cruel dénoùmcnt, et pourtant ce dénoûmcntcul sur celte noble armée l'effet foudroyant d’une catastrophe imprévue 1

«Certes, nous ne sommes pas tombés dans cet état de détresse sans que de grandes fautes aient été commises. Je vous les ai toutes signalées — je les rappellerai brièvement : — la malheureuse retraite après la victoire de Bczonville, l’imprévoyance qui n’a pas pu pourvoir

Tannée de vivres, de fourrages, alors que cela était non-seulement possible, mais facile, et enfin le désastreux conseil de guerre du 20 août, qui a empêché de marcher au-devant de l'armée du maréchal Mac- Mahon.

« Oui, le maréchal Bazaine a commis toutes ces fautes.

« il a eu, de plus, l’insigne infortune de ne pas assister a labataillc de Gravelotle. Mais, quoi qu’en aient dit des hommes aigris par le malheur, qu'ils n’ont pas su porter avec dignité, quoi qu’en aient dit des subalternes qui croyaient se grandir en accablant un chef tombé de haut... (Très-bien! Très bien! — Vous avez raison l), il est faux, absolument faux que le brave soldat de Borny et de Rezoxmlle, que le vainqueur de Borny et de Rezonville nous ait volontairement, métho- j diqnement conduits à notre ruine.

b Messieurs, je vous en supplie, je vous en conjure, n’estimez pas les hommes enclins à de si odieux soupçons. » (Vive approbation.— Bravos et applaudissements prolongés.) — L’orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations empressées d’un grand nombre de ses collègues.

Sous l’impression causée par ce discours, l’Assemblée passa à Tordre du jour. La motion de MM. Paulin Gel- Ion et Journault, qui demandaient une enquête sur la 1 conduite politique et militaire du maréchal Bazaine, ne fut pas discutée parce qu’elle était faite oralement et non formulée par écrit.

11 suffit, pour l’écarter, que le président fit un rappel au règlement.

Dans cette même séance le général Leflê, ministre de la guerre, rappela la loi de 1812, corroborée par le règlement de 18037 a Elle exige, dit-il, que tout officier qui a traité avec l’ennemi en rase campagne, et que tout autre officier, de quelque grade qu’il soit, qui a rendu une place de guerre avant une certaine période du siège, soient traduits devant un conseil de guerre, pour rendre compte de leur conduite. Si je ne l’ai pas appliquée c’est qu'il fallait attendre la rentrée des hommes retenus prisonniers en Allemagne. Le gouvernement a pensé, en outre, que la justice rendue au : milieu des passions et des appréciations violentes sus- * citées par tant de catastrophes, n’aurait pas le caractère qu’elle doit toujours avoir. Neanmoins, la loi est lor- j melle, et cette loi veut que le ministre de la guerre ] appelle devant un conseil de guerre le général qui a commandé Metz, et aussi tous les officiers qui ont capitulé dans les diverses places de guerre cédées à l'ennemi. »

Le maréchal Bazaine parut toutefois devoir longtemps jouir d’une immunité, car il demeura libre, malgré la déclaration formelle du ministre.

CIIA.PITRE XXIV

Li lettre de Jarre*.

Nous avons déjà dit plus haut que, dans son exp<fté, le général Changarnier s’était étendu sur les détails de sa mission. Il avait annoncé, entre autres choses, qu’en traitant de la négociation, le général Stielile avait offert de neutraliser un bataillon, de le faire sortir avec armes et bagages, drapeau déployé, et de l’envoyer en Algérie.

D'apres le récit du général Changarnier, le chef d’état-major Jarras, muni des pleins pouvoirs du maréchal Bazaine, avait refusé cette clause glorieuse.

Ainsi incrimine, le général Jarras dut se disculper, et, le juin, il écrivit aux journaux la lettre suivante :

« Monsieur,

« Mis en cause par le général Changarn 1er, j’ai l’honneur de vous demander la permission de rectifier l’erreur qu’il a commise involontairement dansson discours, afin d’éviter que cette erreur se propage, et de présenter en même temps le fait sous le jour le plus minutieusement exact et véridique.

« Il est contraire A la réalité des choses que M. le général Stiehle, chef d’état-major de l’armée prussienne, ait offert au cher d’état-major français d’autoriser une troupe quelconque de l’armée de Metz à rentrer en France avec armes et bagages, enseignes déployées, sous la condition d’être envoyée en Algérie. C’est, au contraire, le chef d’état-major français qui présenta cette demande, non point pour un seul bataillon, mais pour un régiment d’infanterie, un régiment de cavalerie et une batterie d’artillerie.

« Cette demande, qui fut faite une première fois le 26 octobre, pendant la discussion des clauses de la convention qui eut lieu entre les deux chefs d’état-major, et une seconde fois, le 27 octobre, au moment de la rédaction de la convention, fut péremptoirement repoussée. Le général Stiehle reconnaissait hautement, et dans les termes les plus élogieux, que, par la bravoure dont elle avait fait preuve, l’armée de Metz avait mérité l’honneur qui était réclamé pour elle; mais il ne cessa pas de se retrancher derrière les ordres du roi de Prusse. Toutefois, dans la dernière discussion qui eut lieu à ce sujet, le 27 octobre, il ajouta que dans l’armée prussienne on avait pensé un instant, dans le but d’honorcr l’armée de Metz qui le méritait «A tous égards, d’accorder spontanément ce qui était demandé ; mais qu’à la réllcxion on avait reconnu qu’il en résulterait de grands

inconvénients, parce qu’il n’était pas admissible qu’une troupe française venant de l'armée dé Metz pût traverser la France entière sans émouvoir outre mesure les populations qui n’étaient déjà que trop surexcitées.

« En présentant cette demande, le chef d’étal-major de l’armée française n'avait fait, du reste, que se conformer aux instructions qu’il avait reçues du maréchal commandant eu chef et des commandants des corps d’armée, au moment où, malgré ses protestations, il fut désigné pour signer la convention dont les conditions étaient déjà connues et arrêtées, ainsi que l'a dit le général Changarnier.

« Le général Changarnier n’avait pas rapporté de sa conférence avec le prince Frédéric-Charles, au château de Borhy, les conditions qui étaient imposées à l’armée française. Le chef d’état-major de l'armée prussienne devait se trouver, le2iî octobre, vers cinq heures du soir, au château de Frascati, où le maréchal Bazaine était invité à envoyer un officier général pour recevoir communication de ces conditions et les discuter. M. le général de Cissey fut chargé'de cette mission, et apporta, écrites de la main du général Stichle, les clauses du projet de ce traité, en déclarant le lendemain 20, devant le conseil, n'avoir pu obtenir aucune modification à ce traité. C’est ainsi que le conseil a connu les conditions de l’ennemi.

« il n’y a pas un membre qui ne les ait trouvées exorbitantes; mais MM. les généraux Changarnier et de Cissey firent remarquer en même temps qu'il fallait s’attendre à ne rencontrer chez l’ennemi que la plus froide inflexibilité et le refus d’admettre tout adoucissement.

• Ainsi, lorsque le 26, au soir, le chef d’état-major français alla reprendre, avec le général Stichle, la discussion des clauses, celui-ci se récria en disant que c’était inutile, et que celte discussion avait été épuisée dans la conférence qu’il avait eue avec le général de ' Cissey.

« 11 avait été recommandé au chef d’état-major de faire tous scs efforts pour obtenir des conditions moins dures, et particulièrement que les officiers ne fussent ( pas privés de leurs épées pendant leur captivité. Cette : dernière clause fut, eu effet, une des premières débattues dans la conférence du 26 octobre, et comme le chef d’état-major de l’armée prussienne sc déclarait être dans l’impossibilité, non-seulement d’y faire droit, mais aussi de la faire soumettre au roi par le prince Frédéric-Charles, je pris sur moi de déclarer, malgré les pleins pouvoirs dont j’étais muni, que je n’étais pas autorisé à signer uno convention où elle ne figurait pas.

« Ce no fut qu’après un débat de plusieurs heures, que le général Stiehlc, reconnaissant ma demande amplement justifiée par la mâle conduite de l'armée de Metz, prit l’engagement de proposer au roi de l’russc, par voie télégraphique, de témoigner sa haute estime

potir cette armée, en laissant à tous les officiers leur épée pendant la durée de leur captivité.

« On sait que cette faveur a été accordée, et qu’elle constitue la différence essentielle qui existe entre la capitulation de Metz et celle de Sedan.

« C’est par suite de cette dernière circonstance que la convention ne fut signée que le 27 octobre, au lieu du 26. Ce retard avait pour conséquence de prolonger de vingt-quatre heures les privations auxquelles nos malheureux soldats étaient depuis trop longtemps soumis; mais il s’agissait d’obtenir une preuve éclatante des vrais sentiments de l’ennemi à l’égard de notre armée, et l'hésitation n’était pas possible.

« Le 28 octobre, dans la matinée, je rendis compte de ce qui venait d’être dit au maréchal commandant en chef et aux commandants des corps d’armée réunis autour de lui, et une approbation verbale, niais non douteuse, fut donnée à la manière dont j'avais rempli ma mission. 11 fut reconnu en même temps par le conseil qu’on n'avait pas espéré obtenir la neutralisation, qui avait été demandée, de fragments de troupes do toutes armes, et un membre ajouta que, dans le cas où cette clause eût été admise, il eût été peut-être embarrassant de désigner les corps qui auraient dû profiter de cette faveur.

« Je crois inutile, monsieur le directeur, de dire qu'en faisant cette rectification, je ne veux nullement mettre en cause la bonne foi de M. le général Changarnier. Je considère néanmoins cette rectification comme indispensable, et vous. êtes trop bon juge en pareille matière pour ne pas m'accorder votre concours pour la publier.

« Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« Le general de division, ex-chef d’élat-major général de l’armée du Rhin.

u L. Jahuas. »

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