CHAPITRE XXV
La déposition do Gambetta.
La commission d’enquête instituée par l’Assemblée pour examiner les actes du Gouvernement de la Défense nationale eut à entendre M. Gambetta, qui, le 7 septembrel87i, donna de précieux éclaircissements sur la mission du général Bover et sur les affaires de Metz.
Un des membres de la commission, M. Callct, lui demanda :
« Pourriez-vous fournir à la commission quelques explications de nature il lui faire comprendre votre grande préoccupation après la capitulation de Metz ? Est-il à votre connaissance qu'il y ait eu trahison?
« M. Gambetta. — H y a eu trahison, c'est évident pour moi.
« M. Callet. — Sur quoi repose votre appréciation ?
« M. Gambetta. — Sur toutes les circonstances de cet horrible événement.
« M. Cali,et. — Sur des témoignages? sur des faits ?
« M. Gambetta. — Sur des témoignages et sur des faits, sur la conduite du maréchal, sur des documents indéniables, sur la présence à Versailles d’un général confident et membre du l'état-major de celui qui commandait la place. Je ne discute pas, Monsieur.
« M. Saint-Marc Girardin, présidait. — Nous ne demandons pas la discussion.
« M. Gambetta. — Je refuserais formellement et positivement de l’aborder.
« M. Callet. — Je vous demande des faits.
« M. Gambetta. — Ces faits, c’est qu’on a été visiter l'ennemi, alors que le devoir était de le combattre à outrance, sans lui parler; c’est qu’on a été le visiter avec une mission politique avouée*, reconnue, déclarée, dans deux ambassades.
« C’est intolérable de vouloir discuter de telles choses quand elles nous ont perdus.
« Nous ne pouvons plaider ici le procès de la capitulation de Metz. Il y a beaucoup trop de choses à dire, beaucoup trop de détails; je vous en entretiendrais pendant deux jours. Je vous donne mon appréciation. La trahison est flagrante.
« M. de Sucs y. — La capitulation de Metz a été l’événement le plus terrible de ce siècle. Dans notre enquête, il est impossible que nous n’en parlions pas, il est impossible que nous ne fassions pas tout ce qui est en nous pour découvrir la vérité.
« M. Gambetta. — Je vous donnerai des pièces qui vous la feront découvrir.
« M. de Sucxy. — Si vous avez quelques pièces qui puissent nous éclairer sur la culpabilité du maréchal Bazaine, perincllez-moi de vous dire que votre devoir est de nous les communiquer.
' « M. Gambetta. — Il doit y avoir un conseil de guerre : h lui d’appeler ses témoins, je suis à scs ordres.
« M. de Scgny. — C’est un des faits qui nous ont perdus, qui ont perdu la France.
« M. Gambetta. — Je vous remettrai une pièce qui émane de M. Tachard, notre ministre à Bruxelles, recueillant une déclaration de M. Boyer, de laquelle il résulte qu’il était venu ici, à Versailles, pour traiter de la capitulation de Metz , à condition qu’on réunirait ensuite le Corps législatif et le Sénat à Toulouse sous la protection des baïonnettes prussiennes et de l'armée
.libérée de Metz, et qu’on y installerait le vrai gouvernement, le seul qui convienne à la France.
« M. de Sucxy. — Ceci serait d’une importance capitale.
« M. le Président. — Nous avons entendu d’autres personnes; elles nous ont déclaré que le maréchal Bazaine n’a jamais eu connaissance du traité qui aurait été conclu entre un agent français et les autorités allemandes.
« M. Gambetta. — Il n’y a pas eu de traité. M. de Bismark est trop habile pour faire un traité en pareilles circonstances. Ce qu’il voulait avant tout, c'était la possession de Metz et de son armée, avec la certitude d’en paralyser la puissance; car cette armée c’était certainement ce qu’il y avait de plus vigoureux en soldats et en officiers. M. de Bismark n'a pas traité, il a négocié , il a traîné les affaires en longueur , et a amené Bazaine jusqu'au dernier grain de blé.
« M. le Président. — M. Boyer était-il autorisé par le maréchal Bazaine ?
« M. Gambetta. — C’est lui qui le dit.
« M. de Sucxy, — Savez-vous quelque chose sur la mission de M. Régnier ?
« M. Gambetta. — Je ne sais que ce qui a été écrit par lui-même.
« M. de Suony. — Je vous ai adressé cette question parce que tout le monde dit : « Nous ne connaissons « pas M. Régnier. Il nous est tombé du ciel. » J’avoue que tout cela m’inspire la défiance la plus absolue.
« M. Gambetta. — 11 a écrit sa mission; quant à moi, je ne le connais pas.
« M. de Sucxy. — Vous devez comprendre que nous 1 avons tous intérêt à savoir la vérité. Vous, chef du Gouvernement, avez tout intérêt à la dire sur ce fait dramatique et lugubre.
« M. Gambetta. — Je dois la vérité il mon pays là- ■ dessus,, mais il ne faut pas engager le débat par le | petit côté.
i « M. le Président. — Il y aura un débat.
a M. Gambetta. — C’est bien entendu. Si vous me * voyez mettre, au début, quelque réserve sur cette partie douloureuse de notre histoire, c'est parce que je ne pense pas que devant vous je puisse entrer dans le récit de si nombreux détails. Cela nous prendrait bcaui coup trop de temps. Je m’oflrc néanmoins à vous dire tout ce que je sais et à vous communiquer tout ce que j'ai par devers moi. Quand le débat s’engagera devant le pays, nous viderons la question.
« M. de Rainneville. — La question générale viendra-t-elle?
« M. Gambetta. — Elle viendra devant l’Assemblée. C’est demandé par une pétition des habitants de Metz eux-mêmes.
« Au point de vue de co drame de Metz, vous aurez 100,000 téipoins, et des plus sévères, d’abord parce que c’étaient des militaires, et qu'il n’est pas facile,
grâce à l'esprit de corps, de faire attaquer un militaire par d'autres militaires. Jusqu'à huit ou dix jours avant la capitulation, l’armée avait pleine confiance en Bazaine, elle a cru en lui, et ce n’est que lorsque l'évidence a été faite, que l’acte a paru dans toute sa monstruosité, et il y a 100,000 témoins! Parmi les personnes qui ont écrit sur ce sujet, et qui étaient à Metz, il n’y en a pas une dont le témoignage n’ait été , écrasant pour le maréchal Bazaine; le général Deligny, > notamment, qui était son ami, qui avait les mêmes opinions politiques, l’a foudroyé, et cela, au point de * vue militaire, et au point de vue de scs relations avec | l’étranger. Maintenant, au point de vue de ses menées 1 politiques, on pourrait également démontrer qu’il s’arrogeait un pouvoir qu’il n’avait pas comme chef d’ar- I méc.
■ M. DS Sucxy. — Avez-vous eu quelques inquiétudes touchant la conduite de Bazaine vers le moment où vous êtes arrivé à Tours? Vous doutiez-vous de quelque chose ?
• M. Gambetta. — Non, je ne me doutais de rien.
« M. de Sugky. — A-t-on fait quelques efforts pour | entrer en communication avec lui?
« M. Gambetta. — J’ai envoyé des émissaires, des femmes, des nageurs, etc.
i « M. db SircNY. — Savez-vous s’il en est arrivé?
« M. Gambetta. — Je l’ignore; je sais cependant de la manière la plus formelle, par un officier d'étal-major attaché au cabinet du maréchal Bazaine, qu’il entrait des gens dans Metz; mais jamais on n'a pu se convaincre qu’il y fût entré des agents du gouvernement ni de Paris, ni de Tours, car de Paris même j’avais déjà envoyé des émissaires, des hommes et des femmes de Metz, et qui connaissaient le pays.
« M. le comte Dard. — Il est impossible que la commission ne s’occupe pas de cette question, et qu’elle ne reçoive pas , à ce sujet , votre témoignage écrit ou verbal.
« SI. Gambetta. — Je trouve la question assez grave pour vous donner mon témoignage écrit.
« M. le comte Daro. — Le conseil de guerre s’occupera surtout de la question au point de vue militaire.
■ M. Gambetta. — C'est aussi grave au point de vue militaire qu’au point de vue politique.
« M. le comte Dard. — Nous avons entendu le témoignage de M. le maréchal Bazaine, et, naturellement, nous avons besoin d’en entendre d’autres; le votre est un des plus importants. M. le maréchal nous a déclaré qu’il n’avait reçu ancuqe nouvelle depuis le 4 septembre de ce qui se passait à Paris, ni en dehors de Paris; qu’il avait été obligé d’écrire au prince Frédéric-Charles pour lui demander s'il était vrai qu’une révolution eut été effectuée dans Paris, et quelle révolution. Le prince Frédéric-Charles lui aurait envoyé un journal, In Patrie, dans lequel se trouvaient les noms des membres du gouvernement nouveau. Le maréchal en donna
connaissance à l'armée dans un ordre du jour qu'il a remis entre nos mains. Notre enquête se poursuit, nous sommes obligés de vous demander ce que vous savez.
« M. Camoetta. — Je vous donnerai un témoignage.
« M. le comte de Ress^guier. — 11 y a un acte de votre gouvernement qui incrimine gravement le maréchal Bazaine; il importe que cet acte soit expliqué.
■ M. Gambetta. — 11 le flétrit absolument.