‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 29 sur 117 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le procia Ihniinc. — Derniers rcnselgiieDtiula.

Dès le iü mars, à six heures du matin, le maréchal Bazaine avait quitté son bel hôtel de l'avenue d'Iéna, pour se rendre A la maison d'arrêt qui lui était pré* paré, avenue de Picardie, 32, à Versailles.

11 était accompagné des lieutenants d'état-major Magnan et Villctte, ses aides de camp : vêtu d’une simple redingote noire, il ne portait aucune décoration. Ses bagages sc composaient d’une seule malle remplie d’effets d'habillement et d'un coffret renfermant les plan9 et mémoires justificatifs devant servir à sa défense. 11 s’était longtemps entretenu la veille avec MM. Lachaud père et fils.

La maison qu'il devait occuper était gardée par une compagnie d’infanterie de ligne. Au moment où il arriva, le poste lui présenta les armes et lui rendit les honneurs militaires.

Le maréchal fut installé dans la prison par le colonel Gaillard, cl mis au secret le plus absolu, toutes communications avec l’extérieur lui furent interdîtes.

Le général de division Séré de Rivière, chargé de l'instruction, la commença dès le lendemain.

Elle fut dirigée avec un soin et une conscience vraiment remarquables; tous les témoignages contrôlés par une contre-enquête établissant la moralité du témoin etlo crédit qu’on peut attacher à sa déposition.

La même conscience avait été apportée déjà dans l’examen de la capitulation de la place de Sedan, qui a été dressé par le rapporteur du Conseil d’enquête (avril 1872), chargé de connaître des capitulations de nos places fortes :

« Le conseil d’enquête :

« Vu le dossier relatif à la capitulation de la place de Sedan ,

< Vu le texte de la capitulation ;

« Sur le rapport qui lui en a été fait;

« Oui MM. les généraux de division :

* De Wimpffen, ei-commandant en chef de l'armée de Ch à Ions;

« Lebrun, commandant du 12 e corps de ladite armée;

• Ducrot, commandant du 1 er corps;

t Douai, commandant du 7 e corps;

« Après en avoir délibéré, exprime, comme suit, son avis motivé sur la capitulation de la place de Sedan :

« Sans s«f préoccuper des causes plus politiques que militaires qui, après la réorganisation encore fort incomplète do l'armée de Chàluns, ont déterminé le gouvernement de la régence à prescrire l'expédition trèsdangereuse tentée par cette armée pour secourir le maréchal Bazaine, le conseil n'a pas non plus à apprécier la manière dont cette expédition a été conduite jusqu’au moment où, par suite de sa blessure, le maréchal du Mac-Mahon, qui en avait le commandement, le remit au général Ducrot, l’un de ses lieutenants.

a Les troupes de l'armée de Cbàlons, déjà peu sûres d'elles-mênies à leur départ du camp, avaient éprouvé des retards dans leur marche, par suite de l'incertitude dans le plan de campagne et de l’irrégularité dans les distributions. Les mauvais temps qui les assaillirent, les surprises de l’ennemi, la défaite du S 4 * corps leur portèrent une atteinte morale qui les avait singulièrement affaiblies et ébranlées ; aussi, faut-il bien le constater, elles arrivèrent assez en désordre à Sedan.

« Le général Ducrot, auquel le maréchal remit le commandement après sa blessure, sc rendait compte de la situation, et voyant le danger que courait l’armée française en se laissant enserrer autour de Sedan, prescrivit aussitôt des dispositions de retraite sur Mézicrcs, seule direction dont la route lui paraissait libre en cet instant.

« Mais à peine une heure s’était-elle passée et ses ordres recevaient-ils un commencement d’exécution, que le général de Wimpffen, sc prévalant d’une lettre qui lui avait été remise par le ministre de la guerre, ré-

clama le commandement en chef, et désapprouvant les mesures prises par le général Ducrot, sans avoir encore un plan bien arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, mais comptant sur les péripéties de la bataille pour tenter une combinaison moins désastreuse, prescrivit de reprendre les positions abandonnées par suite des premiers ordres.

« Dès lors, le général de Wimpflcn assuma toute la responsabilité du commandement.

« Ce changement d'impulsion ébranla encore davantage la confiance de l’armée et y mit le désordre.

« Le nouveau général en chef ne put ou ne sut se faire complètement obéir. Le 1 er corp3 ne conserva pas toutes scs positions, occupées aussitôt par l'ennemi, et le 7° fut ainsi que lui refoulé sur Sedan, où ils apportèrent l’un et l'autre une confusion telle qu’on dut former les barrières de la place.

o Pendant que ces événements se passaient, le général de WimpfTcn, voyant la vigoureuse résistance du 12* corps, et que l’attaque sur Bazeilles se ralentissait, faiblissait même, avait conçu le projet de concentrer toutes ses forces sur sa droite et de percer les lignes en se portant sur Carignan et Montmédy.

« Dans ce but, il avait prescrit au 1** corps de venir ' le rejoindre et au 7» de soutenir la retraite. Ces corps, nous l’avons vu, par suite de leur retraite précipitée sur Sedan, étaient loin de pouvoir répondre à son attente; toutefois, le général de WimpfTcn, à la tête d’une partie des troupes de marine, de deux bataillons de zouaves et du iü» de ligne, s’était jeté sur l'ennemi et se portait sur Balan pour les y faire coopérer au mouvement des troupes placées de ce côté, quand arrivé sur l'emplacement où il les supposait il ne trouva plus personne.

« Le 12° corps était également rentré à Sedan. Le général de Wimpffen, en allant à la porte de Balan, rencontra le général Lebrun, qui, suivi d’un homme portant un drapeau parlementaire, allait demander l'armistice. Le général en chef fit abaisser ce drapeau, et, à la tète de 2,000 hommes' qu’il put réunir, se rua sur l’ennemi, mais, reconnaissant bientôt son impuissance, rentra lui-même à Sedan.

« Lors du refoulement des différents corps sur la place, l’empereur, dans la pensée d’arrêter une inutile et plus longue efTusion de sang, et sans consulter le général en chef ni les commandants de corps, ainsi qu’ils l’ont unanimement déclaré au conseil, avait fait arborer le drapeau blanc sur la citadelle.

« Lorsqu’il se porta sur Balan pour y faire un dernier effort, le général en chef avait été abordé par un • officier d’ordonnance de l’empereur qui l’invitait à se rendre au quartier général ennemi pour y traiter de la capitulation ; il avait refusé de se charger de cette mission. Cependant, après sa dernière tentative, il céda aux instances de son souverain.

« Le conseil peut facilement apprécier la funeste in-

fluence qu’exerça sur l’armée ce changement de trois généraux en chef différents, à quelques heures d’intert valle, et le défaut de suite dans les opérations militaires qui en furent la conséquence. Il peut juger les combinaisons qui se produisirent successivement, les chances de succès ou d’insuccès qu’elles présentaient. Il est de son devoir de dire que le projet du général Ducrot était le plus rationnel; car, en adiuettantque la concentration put réussir, ce qui itait difficile, il est vrai, et qu’après un vigoureux effort l’on pût s'ouvrir la route de Mézières, on pouvait, tout au moins, concevoir l’espoir de sauver une bonne partie de l'armée, en sc jetant. sur le territoire bdQC.

« Il doit constater également qu’en réclamant le commandement en chef de l’armée par suite de la lettre du ministre de la guerre, sans avoir un plan arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, et dans l’espoir, après avoir jeté les Bavarois dans la Meuse, de revenir battre l’aile droite des Allemands, ou, enfin, s’ouvrir un passage sur Carignan et Montmédy, le général de WimpfTcn a fait preuves de conceptions trop peu plausibles ou trop peu justifiées, pour ne pas avoir une grande partie de la responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capitulation.

« 'Mais il importe de bien définir la part de responsabilité qui incombe à ce général dans l’acte même de cette capitulation et les termes dans lesquels elle fut dirigée.

Or, il paraît bien prouvé au conseil que le souverain, en faisant hisser le drapeau blanc sur la citadelle, sans avoir pris l’avis du général en chef, le dégageait de toute responsabilité sous ce rapport et l'assumait tout entière.

« Le conseil doit donc louer le général do Wimpfien de s’être constamment opposé à celte capitulation. Mais il doit dire aussi qu’ayant accepté de négocier, il a eu tort de ne pas maintenir le principe consenti par l’ennemi, lors de la première entrevue, et dont il avait été donné connaissance au conseil tenu le matin, de laisser tous les officiers en possession de leurs armes et de leurs bagages, article malheureusement modifié en faveur des seuls officiers qui, en se retirant dans leurs foyers, donneraient leur parole d'honneur de ne pas servir contre l'ennemi pendant la guerre. »

Un des témoins entendus pendant le courant du mois d’octobre 1872 a été un cocher établi à Metz, rue Marchand, 19, le sieur Paul-Antoine Garrique. Il affirme que, pendant toute la durée du siège, il a été re» quis pour faire le service des avant-postes entre le camp prussien et l’état-major français. Quinze jours avant la capitulation, ce cocher a conduit des officiers prussiens en uniforme chez le maréchal Bazaine à Frescati. C’est ce même Garrique qui a emmené dans sa voiture le général Boyer, quand il est allé à Versailles pendant le siège do Metz.

Le 24 octobre, forent mandés, devant le juge instructeur, les membres de l'ancien conseil municipal de Metz. Ces témoins avaient déjà fait, il y a quelques mois, devant le conseil d’enquête sur les capitulations, des dépositions d’une extrême gravité, tellement graves même, qu’avant de les consigner dans son rapport, le général Séru de Rivière a tenu à ce qu'elles fussent renouvelées devant lui.

A la fin d’octobre les organes de la démocratie réclamèrent à l’cnvi une prompte résolution.

Le Siècle de lundi du 28 octobre 1872 s'exprimait ainsi :

« Dans son ouvrage sur les événements qui sc sont déroulés autour de Metz avant et pendant la capitulation de cette ville infortunée, le colonel d’Andlau raconte qu’au moment do s'éloigner de son armée, le maréchal Bazaine jeta ces mots comme dernier adieu à ses amis ; B

« Cette affaire aura au moins un bon côté, elle fera « cesser la résistance de Paris et rendra la paix à notre « malheureux pays. •

« Cette affaire, » on sait ce que cela signifie ; « cette « affaire, c’est l’acte par lequel un maréchal de France ■ livrait à l'ennemi une armée de 160,000 hommes;

« cette affaire, c'est le départ pour l'Allemagne des « soldats héroïques de Gravelotte et de Saint- Privât ;

« cette affaire, c’est la perte de Metz, c’est la liberté « rendue aux 200,000 hommes du prince Frédéric- « Charles, c’est la ruine certaine de la vaillante armée • de la Loire eu inarche sur Paris, c’est le coup de grâce . « porté à la France dans sa lutte désespérée contre « l'étranger. »

« Le maréchal Bazaine voyait jitstc; il pensait que la capitulation de Metz aurait «t ce bon côté » de coucher la patrie sous la botte du Prussien et de mettre fin à la résistance de Paris, de cet insolent Paris, qui consentait à mourir de faim plutôt que de se rendre. Ses prévisions furent justifiées : accablée sous le nombre, l’armée de la Loire succomba; abandonné dans sa solitude héroïque, Paris tomba. Les élans sublimes, les désespoirs sombres, les appels brûlants, furent impuissants à conjurer la mauvaise fortune. Maître de la France, qu’il avait saccagée, le Prussien lui arracha deux provinces et l’écrasa de contributions. L’affaire du maréchal Bazaine avait eu ce « bon côté. •

« Deux ans sc sont écoutés, et le temps ramène, aujourd'hui 28 octobre, le lamentable anniversaire de la capitulation de Metz. Le maréchal Bazaine est en prison à Versailles, sous le coup de la plus grave accusation qui puisse peser sur un homme. L’instruction est lente, mais elle avance, et le jour approche où le commandant en chef de l’armée du Rhin comparaîtra devant la barre de la nation et rendra compte de sa conduite. L’instruction est lente, disons-nous, mais il ne faut pas s’en

plaindre; il faut que cette histoire soit entourée de la lumière la plus éclatante, pour que la lumière donne au crime tout son relief, pour qu’on sache bien ce qu'un maréchal de France a pu faire, un jour, dans la détresse de la patrie, quand tous les regards étaient tournés vers lui, quand il était celui dont on attendait le salut.

« Ce qu’il a fait, on ne voulait pas y croire, lorsqu’une voix indignée dénonça sa trahison au pays. Cela paraissait si monstrueux, si invraisemblable que bcauj coup de bons esprits doutaient encore. On ne savait pas alors que le maréchal Bazaine avait volontairement, de propos délibéré, laissé périr l’armée de Mac-Mahon dans la gouffre de Sedan; on ne savait pas qu’à partir du mois d’août, le maréchal de France qui avait battu en retraite après la bataille de Gravelotte, et qui n’avait 1 pas même assisté à la bataille de Saint-Privat, sc réservait un rôle politique; qu'il avait, dans ce but, immobilisé son armée sous les murs de Metz, indifférent aux malheurs de son pays, ou plutôt attendant l’heure où nos malheurs seraient arrivés à leur comble, pour se mettre en scène et reprendre les projets qu’il avait déjà poursuivis au Mexique ; on ne savait pas ou on savait mal qu’il avait engagé des négociations avec le quartier général prussien, qu’il s’était fait duper par l’agent prussien Régnier et par M. de Bismark; on ne savait pas qu’il avait trompé son armée par de fausses nouvelles; qu’il avait répondu à l’intendant de Metz lui annonçant qu’on avait encore des vivres pour quelques jours ; « Cela m'est égal, il faut en finir; » qu’il avait refusé pour sou armée les honneurs militaires ; qu’il avait empêché la destruction du matériel au moment suprême en disant que les armes, les canons, les i munitions a devaient faire retour à la France ; » qu’il avait voulu livrer les drapeaux, CC9 symboles de l'honneur militaire, disant qu'ils seraient brûlés dans l'arsci nal, alors qu’il se promettait de les livrer à Frédérici Charles, qui en décora son quartier général; on ne ! savait pas, en un mot, ou on savait imparfaitement que ce maréchal de France était un traître et qu’il porte devant ses contemporains, comme il portera devant l’histoire, une part considérable de la responsabilité de nos récents désastres.

« Dans les deux années qui se sont écoulées depuis la capitulation de Metz, les témoignages se sont multipliés, l’opinion s’est formée, et plus on approche du terme de l’instruction, plus la condamnation s’accentue dans les esprits. On attend avec une impatience contenue les débats <*e ce procès, on attendra aussi longtemps qu’il le faudra ; la justice tardive a quelquefois plus de prise sur les esprits et sa leçon est plus saisissante.

« Le 29 octobre 1 870 K lorsqu’il sc dérobait à la juste colère de son armée, le maréchal Bazaine franchit les postes avancés; la sentinelle l'arrêtant, il dut donner le mot d’ordre. Par une sanglante ironio du destin, ce

mot d'orflrc, on le sait, se trouvait être le nom de I)umouriez. Ce fut le dernier mot de Bazaine à la France. C’est maintenant à la France de dire son dernier mot à Bazaine. i>

Au commencement de novembre 1*72, ('instruction se poursuivait activement. Le maréchal avait été interrogé le 6; deux cent quarante témoins avaient déjà été entendus. Un correspondant écrivait de Paris àl’/wit'pendunec belge , le fl novembre :

« Voici les informations que j’ai recueillies de mon

coté :

• Le général de Rivière est loin d’avoir terminé l'instruction en ce qui le concerne, et il est impossible qu’il l’ait finie avant la fin de novembre.

t Les procès-verbaux de l’audition des témoins formaient, au commencement de la semaine, 3,070 feuilles. Quel est le nombre de celles des documents, pièces à l'appui, c’est ce que j’ignore; il y en a des tas , c’est l’expression dont s'est servi le général commandant la subdivision de Versailles,

« Lorsque le général de Rivière aura terminé son instruction, tout absolument, dépositions des témoins, documents, etc., passera chez le commissaire du gouvernement, général Pourcct.

« Si l'instruction a pris sept mois chez le général de Rivière, il faut en compter au moins deux chez le général Pourcet, qui n'a pas à entendre les témoins, mais qui doit voir toutes les pièces et dépositions. Les fêtes de Noël et le premier de l'an aidant, il n’est pas probable que le commissaire du gouvernement ait tout examiné avant la fin de janvier.

« Le dossier doit passer chez le ministre de la guerre; là encore il doit être examiné, et l'intérêt qui s’attache à celle affaire fait que le cabinet du ministre voudra tout voir.

« Cette inspection terminéé, le ministre de la guerre présentera son rapport au conseil des ministres et même préalablement à M. le président de la République.

« M. Thiers, vivement préoccupé du procès Bazaine, voudra voir par lui-même les pièces les plus importantes.

■ Le ministre de la justice, à son tour, voudra examiner le dossier. La curiosité de son entourage ne sera pas moindre que partout ailleurs.

« Le dossier arrivera enfin chez M. le général Appert avec l'acte d’accusation.

« La loi veut que les pièces soient déposées pendant trois jours au greffe pour être examinées par la défense. Nous serons vraisemblablement alors à la fin d'avril; elles auront passé un mois chez le ministre de la guerre, un mois chez le président de la République et un mois chez le ministre de la justice.

« M* Lachaud protestera contre le délai de trois jours

accordé pour prendre connaissance de l'instruction ; il obtiendra complète satisfaction, mais quinze jours au moins auront été perdus, et nous serons au 15 mai,

« Pourra-t-on refuser à l'avocat du maréchal Bazaine lin mois pour examiner un dossier dont l'instruction eu aura pris sept? Evidemment non.

« Nous arrivons donc au 15 juin 1873.

. « Voilà ce qui m’a été dit par une personne tout à fait cornpé tente.

« J'ajouterai, pour ma part, que, si le procès Bazaine devait commencer dans les premiers jours de janvier, le général Appert s’occuperait sérieusement du choix d'un local.

a Le commandant de l’armée du IUiin n’est pas un accusé ordinaire; les ministres, les députés, les membres du corps diplomatique, les magistrats, leurs amis à tous, voudront assister à ces débats, qui amèneront des journalistes de toutes les parlies.du monde. »

Quand s’ouvriront ces débats?

Qui le sait?

Et d’abord, s'ouvriront-ils jamais?

That is thé question !

A la fin de l'année 1872, les commentaires continuaient; l’attention publique restait éveillée. On disait I dans les bureaux du ministère de la guerre que les témoins recevraient leurs assignations pour les premiers jours d’avril, et que des ordres avaient été donnés en conséquence.

On lisait dans la Patrie du 31 décembre :

« Le général chargé de l’instruction du procès Bazaine vient, dit-on, de faire savoir aux témoins désignés pour être entendus dans les débats publics qu’ils devront se trouver le 31 mars à Paris et se mettre immédiatement à sa disposition. Les audiences commenceront dans la première quinzaine du mois d’avril. Un assure que le chilfrc total des témoins dépasse deux ceuts, sur lesquels cinquante-trois ne seront entendus que dans l’instruction; les témoins militaires sont nombreux, et leur opinion est d'une importance du premier ordre.

« Parmi les témoins civijs se trouvent ccux*de Metz qui ont déposé dans l'enquête, et plusieurs autres personnes de la même ville, dont le témoignage a donné lieu à des confrontations qui devront être renouvelées à l’audience.

• Indépendamment des pièces de procedure, l'instruction a réuni tous les ordres du jour et tous les documents officiels publiés par les chefs de l’armee allemande, et pouvant éclairer le conseil sur les faits de la cause, et notamment sur la marche et sur la position des corps ennemis aux différentes dates. Ces documents sont en langue allemande avec la traduction faite par les traducteurs jurés. »

L'Ordre disait de son côté :

« M. Thicrs a entre les mains le rapport de U. le général de Rivière sur l'affaire Bazaine, et, au sujet de cette affaire, il a eu une conférence avec M. le ministre de la guerre.

« Quoiqu'il reste encore plus d’une formalité: à remplir avant d'en arriver aux débats, qui, selon toute apparence, lie s’ouvriront pas avant deux mois d'ici, on a dû songer sérieusement à la constitution du conseil de guerre devant lequel le maréchal comparaîtra.

« C'est là une question des plus délicates, car on s’attend à plus d’une récusation, tant de la part des personnes désignées que de la part de la défense, après constitution du conseil.

e Un point qui paraît hors de doute, c’est que le conseil sera présidé par l'amiral Tréhouart. »

De nombreuses biographies complémentaires de Bazaine paraissaient dans divers journaux : elles ressassaient presque toutes. des faits déjà connus; mais il y en eut une dans Y Industriel alsacien qui provoqua, de la part d'un sieur Grcllois, une lettre intéressante. l'Industriel, mal renseigné, donnait dans son numéro du 2G'déccmbre, d’inexactes indications sur l’origine des Bazaine, sur le maréchal lui-mèmc qui, au dire du correspondant, aurait commencé par s’appeler Baz et Régnier, et par être saltimbanque.

C’était de Phalsbourg que Y Industriel alsacien avait reçu ces renseignements, qu'il n’avait fait paraître que sous toutes réserves,

M. Grcllois, habitant de Pont-à-Mousson, écrivit au rédacteur eu chef, le 28 décembre :

t Moksibir,

« Vous avez publié récemment, sur l’origine et les antécédents du maréchal Bazaine, une histoire dont le moindre défaut est d’ètrc fausse en tout point. C’est ce que je puis vous démontrer en quelques lignes.

w A la fin du siècle dernier vivait à Lessy (près Metz) une honnête famille de propriétaires-cultivateurs, du nom de Bazaine ; ce nom n’y est môme pas encore éteint aujourd’hui. L’un des membres de cette famille, Pierre Bazaine, était un mathématicien de mérite.

« II avait épousé une demoiselle Gilbert, de Briey, qui avait deux soeurs, qui se marièrent elics-mômcs à Metz, ou leurs petits et arrière-petits enfants sont connus et fort honorablement connus.

« Après s’ètre marié dans son pays, il le quitta pour aller à Paris, où il occupa, pendant longues années, deux positions recommandables : celle de contrôleur de l'octroi à la barrière d’Enfer, celle de professeur de géométrie à PAthcnco (c'est à ce dernier titre qu’il publia un traité do géométrie et un traité de stéréométrie, livres estimés dans leur temps, mais qui ont vieilli). Admis à la retraite, il revint, près du pays natal, se fixer à Blénod, village voisin ^dc Pont-à-Mousson, dans un petit château qui est aujourd'hui le pres-

bytère; il y mourut en 1833. Mais revenons sur nos pas. Pierre Bazaine avait une nombreuse famille : trois Ois et 'trois filles. Ne nous occupons que des fils; les filles n’ont rien à faire à notre histoire.

* L'un deux, entré à l’École polytechnique, en sortit avec le numéro f, dans les ponts et chaussées.

« Quelque temps après, il fut, par ordre de Napoléon, envoyé en Russie avec deux autres ingénieurs, dont l’un, M. de Résimont, éjaitde Metz.

« Leurs travaux terminés, ces messieurs demandèrent ù rentrer en France. Le tsar leur offrit de les prendre à son service; ils refusèrent. Pour vaincre leur obstination, il les exila en Sibérie, où ils vécurent deux ans. 1813 était arrivé; le gouvernement impérial était renversé; ils aimèrent mieux servir la Russie pendant la paix avec la France que mourir en Sibérie et acceptèrent. Tous trois devinrent généraux, et Bazaine vint terminer sa carrière à Paris, où sa fille unique s'est mariée.

« Le deuxième fils se destinait à la profession d’imprimeur; il mourut jeune, et nous n’avons point à nous en occuper.

« Le troisième était militaire. Je n'oserais affimer qu’il fût sorti de l’École, mais je sais qu’il .avait pour camarade de régiment et intime ami un sien coiisin, M. Burtin, qui vit encore à Metz, et qui sortait de l’École do Fontainebleau. Bazaine mourut aux armées, laissant trois enfants : deux fils et une fille. L'alné est ingénieur en chef des ponts et chaussées; le second est maréchal de France, sous le poids de la terrible accusation que vous savez; leur sœur. avait épouse M. Clapcyron, ingénieur en chef des mines, membre de l’Institut, etc.

« Qu’Achille Bazaine, le futur maréchal, ait toujours ôté le modèle des écoliers, il est permis d’en douter; mais qu’il ait été saltimbanque, se soit appelé Baz et Régnier, voilà qui est d'un ridicule touchant à l’odieux. Il est né à Versailles, a passé sa jeunesse avec sa mère,sou frère et sa sœur, à Paris, rue du Cherchc-Midi (n° 13, si je ne me trompe}. Il vint souvent à Bleuod passcrV* temps des vacances chez son grand-père, et les anciens habitants du village se le rappellent encore. Dans cette existence, qu’on peut suivre jour par joùr, on trouverait difficilement place, pour un Baz ou un Régnier.

- Quelque malheureux que soit aujourd’hui le nom de Bazaine, laisscz-le du moins à celui qui le possède, et qui n’en possède point d’autre.

• Quant à la folle qui a débité cette histoire fantaisiste, clic est tout simplement une sœur, non du maréchal, mais des nombreux Louis XVII qui, depuis plus d’un demi-siècle, ont cherché à se faufiler sur la scène du monde.

« Veuillez agréer, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« Cette lettre est l'expression de souvenirs d'enfance;

toujours vifs, malgré l'éloigncmcnt de l'époque qu’ils retracent.

« E. Grcllois, »

L’agence Reuter mandait au Times de Londres, le 8 janvier 1873 :

« On croit que le général Rivière présentera son rapport dans l'affaire Bazaine dans le courant de la quinzaine, et que scs conclusions ne seront point favorables au maréchal.

« On ajoute que le procès ne commencera qu'apres que le territoire français aura été complètement délivré de l'occupation étrangère, des considérations politiques recommandant celte conduite au Gouvernement. (1/ is expected Huit General Rivière uitl prescrit his report on the case of Marshat Bazaine within the next fortnnjht. His conclusions arcsaidto be unfavourable tu the Mars liai.

« It il note understood that the trial ictll not be held until French territory is compUtcty released from fbrctgn occupation, political considérations rccommcnding this course to the Government .) »

Au LH janvier f873, rien n'était décidé. Le maréchal Bazaine souffrait beaucoup de sa captivité, qui était toutefois allégée autant que possible et entourée de tou! le confort imaginable. Sa femme avait obtenu une audience de M. le Président de la République, qu'elle venait prier d'user de toute son influence pour bâter la lin de l'instruction et l’ouverture des débats.

Louis Noir a donné au National une série d’articles dans lesquels il s'attache à examiner les faits avec

impartialité, s'abstient de discuter les charges qui pèsent sur le maréchal, et sc contente de les définir. Il divise en six phases — très-caractéristiques du reste — le sombre drame qui s'est joué à Metz.

La première période, du 13 au 15 août, comprend la bataille de Borny ;

La seconde période, 16 et 17 août, est remplie par la bataille de Gravelotte et la retraite qui suivit;

La troisième période, du 18 au 25 août, renferme la bataille de Saint-Privat et la retraite définitive sous Metz;

La quatrième période, du 26 août au l* r septembre, est occupée par des sorties et la bataille de Noisscville;

I.a cinquième périodc K du2 septembre au 10 octobre, est marquée par la capitulation de Sedan, les négociations provoquées par M. Régnier, le départ du général Bourbaki et le combat de Belle» uc;

La sixième période se termine le 25 octobre par la capitulation.

Le procès sera la septième période, et la circonspection et la lenteur avec lesquelles il est conduit font augurer que ce sera la plus longue de toutes les périodes.

Au 23 janvier, le général Rivière avait terminé l'instruction; mais l’acte d'accusation, confié au général Pourcet, était loin d’étre prêt. Une note semi-ofliciellc, venue de Versailles, répétait :

« Ilicn o*c«t ru tort* décidai, a

En tout cas, l'année 1«73 verra la solution de cette grave affaire, une des plus importantes du dix-neuvième siècle.

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