‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 3 sur 117 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La période! d'inaction.

L’inartion fut graduellement érigée en un système dont le commandant en chef de l’armée du Rhin ne se départit plus désormais' qu’à son corps défendant. Malgré la gravité toujours croissante des événements et l’accumulation régulière des forces allemandes, l'armée de Metz ne fera guère, à l’avenir, que des simulacres de combats : elle sera héroïque ; elle sera dévouée ; elle marchera au feu avec intrépidité; elle fera des prodiges de valeur; puis viendra un ordre, un son de clairon, un roulement de tambour, et nos vaillants soldats s’apercevront qu'ils ont inutilement risqué leur vie et prodigué leur sang.

Le jour même où s’inaugure autour de .Metz le système de la défensive absolue, le maréchal Mac-Mahon, qui compte sur le concours de son collègue, mande de son quartier général au ministère de la guerre :

« <9 août 1979.

« Veuillez dire au conseil des ministres qu'il peut compter sur moi, et que je ferai tout pour rejoindre Bazaine. »

11 ajoute, le lendemain :

« 50 août 1 870.

« Je ne sais quelle direction prendra le maréchal Bazaine. Bien que je sois prêt à marcher, je reste 'donc dans mon camp jusqua ce que je sache s’il va au nord ou au sud. »

La veille, il mandait à Bazaine :

• Du Camp de Chàloor, 19 août 1870, 3 h. 35 m. du toir.

a Si, comme je le crois, vous êtes forcé de Battre en retraite très-prochainement, je ne sais, à la distance où je me trouve, comment vous venir en aide sans découvrir Paris.

« Si vous en jugez autrement, faites-lc-moi connaître. »

Bazaine répond par deux dépêches, dont l’une arrive à Verdun le 22 août; elle est portée à Reims, où se trouve Mac-Mahon. Il y était dit que le commandant en* chef de l’armée du Rhin pensait toujours s’avancer vers le nord, dans la direction de Montmédy :

« Je compte toujours prendre la direction du nord et me rabattre ensuite, par Montmédy, sur la roule de Sainte-Mcnchould à Chàlons, si elle n’est pas fortement occupée; dans ce cas, je continuerai par Sedan et même par Mézicrcs pour gagner Chàlons. »

Une autre dépêche, arrivée également à Reims dans la matinée du 22 août, était ainsi libellée :

« J'ai dù prendre position près de Metz pour donner du repos aux soldats, et les ravitailler en vivres et en munitions. L’ennemi grossit toujours autour de nous, et je suivrai probablement, pour vous rejoindre, la ligne des places du nord, cl vous préviendrai de ma marche, si je puis toutefois l’entreprendre sans compromettre l’armée.

« Par cette marche , je me rapproche do nos nombreuses places; je retrouve une base d’opération. Nous forcerons facilement le passage à Sainte-Barbe; puis nous serons toujours plus forts que l'ennemi, car, éparpillé autour de Metz, il ne pourra me présenter que des têtes de culonna, tandis que je serai toujours massé, prêt à livrer bataille. »

Là-dessus, Mac-Mahon s’empresse d’écrire :

a Reçu votre dépêche du 10 courant à Reims.

« Me porte dans la direction de Montmédy.

« Serai après-demain sur l’Aisne, où j’agirai selon les circonstances pour vous venir en aide, »

Le maréchal Mac-Mahon tient à ce que ces lignes parviennent exactement à leur adresse. 11 en fait faire plusieurs copies, et fait remettre au commandant supérieur de Montmédy, au commandant de la place de

Verdun, au maire de Longuyon-, cette recommandation expresse :

« Envoyez au maréchal Bazaine la dépêche ci-jointe, très-importante. Failes-la-lui parvenir par cinq ou six émissaires différents, auxquels vous remettrez les sommes, quelles quelles soient , pour accomplir leur mission. »

Puis il télégraphie au ministre de la guerre s

a Reims, !2 août, <0 h. 45 m. du matin.

« Le maréchal Bazaine a écrit du 10 qu’il comptait toujours opérer son mouvement de retraite par Montmédy. Par suite, je vais prendre mes dispositions pour me porter sur l’Aisne.

a Prévenez le conseil des ministres, et accusez-moi réception de cette dépêche. »

A la suite de ces communications d’une importance majeure, le maréchal Bazaine forma, suivant le Happort sommaire, le projet de forcer, le 20 août, le passage le long de la rive droite de la Moselle; mais une véritable tempête survint et détrempa tellement les terrains, qu’il était impossible d’y faire aucun mouvement offensif dans de bonnes conditions.

Une narration, rédigée par un officier qui fut emmené à Lubeck comme prisonnier de guerre, affirme au contraire que le mauvais temps n’était pas assez accentué pour empêcher les opérations. «Dès le malin du 2G août, dit cet officier, l’armée se trouvait postée pour le combat, en avant et sur les cêtés du fort Saint-Julien. L'ennemi envoie quelques obus qui viennent tomber jusque dans notre deuxième ligne : nous ne ripostons pas, nous ne bougeons pas. f.o temps est couvert, mais il ne pleut pas : ce n'est que bien plus tard , et alors que nous étions depuis de longues heures à nous morfondre dans une incompréhensible et écoeurante inaction, que survient, non pas une véritable tempête, mais une courte succession d’ondées suivies d’éclafreies.Cela pouvait nous gêner, sans doute, mais cela eût non moins gêné le tir de l’ennemi; et l’étonnement des Prussiens dut être aussi profond que le nôtre, lorsque nos troupes, après être restées toute la journée prêtes à livrer bataille, se retirèrent tranquillement le soir dans leurs camps respectifs. »

Réunis dans la ferme de Grimant, à la suite de la journée du 20 août, les commandants des corps d’armée et les chefs des armes spéciales exprimèrent l’opinion que l’armée devait rosier sous Metz, parce que sa présence maintenait devant elle 200,000 ennemis, qu'elle donnait le temps à la France d’organiser la résistance, aux armées en formation de se constituer, et qu'en cas de retraite de l’ennemi cllo le harcèlerait, si elle ne pouvait lui infliger une défaite décisive. Quant à la ville de Metz, elle avait besoin de la présence de l’armée pour terminer les forts, leur armement, les défenses extérieures

do corps de place, cl il fut reconnu, au dire du maréchal, que celle-ci nopourrait tenir plus de quinze jours, sans la protection de l'armée. Malheureusement les autorités civiles et militaires de cette place n’avaient pas pris de dispositions, quand il en était temps encore, pour faire rentrer dans son enceinte toutes les ressources en vivres et fourrages des cantons voisins, et augmenter ainsi les approvisionnements, en prévision d’un long blocus. Ces autorités ne firent pas non plus sortir de la ville les bouches inutiles, les étrangers qui pouvaient être nuisibles par leurs relations nationales. Les sages dispositions prescrites par les règlements militaires furent négligées pour ne pas inquiéter la population.

Dans la journée du 31 août, Bazaine ne pense pas pouvoir se dispenser d'une démonstration nouvelle. H groupe les troupes disponibles en avant des forts de Quculen et de Saint-Julien, et indique comme objectif à enlever de vive force le plateau de Sainte Barbe. Plusieurs villages des environs de Metz sont occupés, mais le lendemain au soir, après deux jours d'inutiles souffrances, les troupes françaises rentraient dans leurs campements.

Une dépêche de Bazaine au ministre de la guerre rendait compte ainsi de ces engagements :

< Après une tentative de vive force, laquelle nous a amenés à un combat de deux jours, dans les environs de Sainte-Barbe, nous sommes de nouveau dans le camp retranché de Metz, avec peu de ressources en munitions d’artillerie de campagne, ni viande, ni biscuit, enfin un état sanitaire qui n'est point parfait, la place étant encombrée de blessés. Malgré les nombreux combats, le moral de l’armée reste bon. Je continue à faire des efforts pour sortir de la situation dans laquelle nous sommes; mais l'ennemi est très-nombreux autour de nous. Le général Decaen est mort. Blessés et malades, environ 18,000. >

Les combats des'30 août et 1 er septembre nous avaient coulé 140 officiers, 3,401 hommes tués, .blessés ou disparus ;ctqucl bénéfice en retirions-nous? 11 fallaitou ne pas les livrer, ou les poursuivre à outrance une fois qu’ils étaient commencés. A quel but aspirait le maréchal Bazaine? Craignait-il de compromettre sa réputation par quelque témérité ? Éprouvait-il envers Mac-Mahon un sentiment de jalousie? Tout ce qu’il a fait indique ou un plan mystérieux ou une inexplicable irrésolution. I.Æ prince Frédéric-Charles Ta dit souvent : « Je ne saurais comprendre ce que sc propose le maréchal; qu’il sc meuve ou qu’il reste an place, je n’entrevois ni les raisons de son action, ni celles de son immobilité ! »

Vinrent la catastrophe de Sedan, la chute de l’empire, la proclamation du 4 septembre. Tant était grand Tisolcmcnt de Metz, qu'on n'y connut ces cataclysmes qu'indireclcuient. 11 fallut sc renseigner auprès du prince Frédéric-Charles et de ses officiers, et ce fut seulement

le 16 septembre 1870 que, du village du Ban-Saint- Martin, Bazaine écrivit celte proclamation :

. « A l’armée du Hhin !

■ D’après deux journaux français du 7 et du 10'scptcmbre, apportés au grand quartier général par un prisonnier français qui a pu franchir les lignes ennemies. Sa Majesté l’Empereur Napoléon aurait été interné en Allemagne après la bataille de Sedan, et l'Impératrice ainsi que le prince impérial, ayant quitté Paris le 4 septembre, un pouvoir executif, sous le titre de Gouvernement de la défense nationale , s'est constitué à Paris. Les membres qui le composent sont (suivent les noms).

« Généraux, officiers et soldats de l'armée du Uhin! nos obligations militaires envers la |utric en danger restent les mêmes. Continuons donc à la servir avec dévouement ct.la mémo énergie en défendant son territoire contre l’étranger, Tordre social contre les inauvaiscs passions.

■ Je suis convaincu que votre moral, ainsi que vous en avez déjà donné tant de preuves, restera à la hauteur do toutes les circonstances, et que vous ajouterez de nouveaux titres à la reconnaissance et à l'admiration de la France. »

Bazaine n’entra point en communication avec le gouvernement de la République, auquel il adressa, dit-il, en trois expéditions la dépêche qui suit :

« Il est urgent pour l'armée de savoir ce qui se passe à Paris et en France. Nous n’avons aucune communication avec l’intérieur, et les bruits les plus étranges sont répandus par les prisonniers que nous a rendus l'ennemi, qui en propage également de nature alarmante. Il est important pour nous de recevoir des instructions et des nouvelles.

« Nous sommes entourés par des forces considérables que nous avons vainement essayé de percer le 31 août et le l* r septembre. »

Les premières nouvelles un peu détaillées des événements du commencement de septembre arrivèrent à Metz par M. Debains, secrétaire d'ambassade, attaché à la personne du major général. N’ayant rien à faire au Ban-Saint-Martin, où il se trouvait au commencement de septembre, il essaya de se rendre à Paris, sous un nom supposé et avec la permission verbale du commandant eu chef de l’armée du Rhin. Il voulut franchir les lignes d'investissement; mais le prince Frédéric-Charles lui refusa le passage, et le fit reconduire aux avant-postes français.

Dans la soirée du 11 septembre, il rentre au Ban- Saint-Martin, et y fait une peinture effrayante des mal- "heturs de la patrie. Le lendemain, il rédige sous forme de rapport les renseignements qu’il avait puisés auprès des officiers de l'armée d'investissement, et qui montraient toute la partie valide de la nation comme im-

Entrevue de Biunork et de Régnier.

puissante et découragée, l'anarchie toujours grandissant, les partis aux prises les uns avec les autres,' les envahisseurs cheminant presque sans obstacle le long de la Marne, de la Loire cl de la Seine.

Ce rapport fut envoyé aux commandants des corps et aux chefs des différents services, pour qu’ils eussent à le communiquer aux troupes; il était précédé d’une note qui en indiquait la source :

a M. Debains, secrétaire d’ambassade, attaché au quartier général, a tenté de franchir les lignes ennemies. Arrêté aux avant-postes pendant plusieurs heures, il en a rapporté les renseignements suivants, qui proviennent de ses conversations avec les officiers prussiens et de la lecture des journaux qu’ils lui ont prêtés. »

Ne se croyant pas, malgré le rapport de M. Debains, suffisamment édifié sur la situation de la France, le maréchal Bazaine prit, le 14 septembre, le parti d’en

référer au prince Frédéric-Charles. Ce fut le colonel Napoléon Boyer, accompagné d’un officier de l’étatmajor général, qui porta la lettre à Cornv. D’après l’analyse qu'en donne l’auteur de Metz, compagnie* négociations, le maréchal confessait son ignorance des derniers événements de Sedan et de Paris, de la situation qui en était résultée pour la France, ainsi que son désir d'être mis au courant de faits qui devaient l'intéresser, lui et son armée. Il priait de plus le prince de vouloir bien donner audience à son premier aide de camp, pour entendre les communications qu’il le chargeait de lui faire. Nos deux officiers furent arrêtés aux avant-postes prussiens, sans être autorisés à les dépasser : ou y prit la lettre, et on promit de l’adresser immédiatement au prince, qui ferait connaître sa réponse, s’il y avait lieu.

Elle ne se fit pas attendre. Le 16 septembre, un officier d’état-major prussien vint, aux grand’gardcs Iran-

çaises, demander à parler au maréchal, auprès duquel il fui introduit. Dans la lettre autographe qu’il loi remit, le prince*Frédéric-Charles envoyait au commandant en chef de l'armée du Rhin les numéros de la Patrie qui relataient la défaite de Mac-Mahon, la capitulation de Sedan, l'internement de Napoléon III à Wilhclmshœhc, près Cas sel, la séance du * septembre, et la formation du gouvernement provisoire, sous la présidence du général Trochu. On y lisait encore, ce qui était contraire à la vérité, que toutes les grandes villes de France étaient agitées par des désordres intérieurs, qui avaient à Lyon un caractère des plus alarmants, et que vingt-six départements refusaient formellement de reconnaître la révolution faite à Paris. Au milieu de ces troubles, les armées de S. M. Guillaume P r ne rencontraient point de résistance, et la lettre du prince annonçait pour le jour même l'arrivée de leurs tètes de colonne devant Paris.

Voici la traduction de sa lettre :

• Ollier g*nér*l devant Met», le II Mpteabre 1170.

■ Jo regrette de ne pouvoir répondre qu’en ce moment, par suite d'une excursion, à la lettro de Votre Excellence. Les renseignements que vous désirez avoir sur le développement des événement» en France, jo vous les communique volontiers, ainsi qu’il suit :

« Lorsque, après la capitulation de l'armée du maréchal Mac-Jlalmn,prôs Sedan, S. M. l'empereur Napoléon se fut rendu personnellement à S. M. mon Seigneur et Roi, l’Empeicur a déclaré ne pouvoir entrer en négociations politiques, parce qu’il avait laissé la direction politique à la Régence à Paris.

■ L’Empereur se rendit ensuite, comme prisonnier de guerre, en Prusse, et choisit le château de WUhelmshœhe, près Casscl, pour son séjour.

• Deux jours après la capitulation survint, hélas ! à Paris un bouleversement qui établit, sans répandre do sang, la République à la place de la Régence.

« Cette république ne prit pas son origine au Corps legislatif, mais à l’hûtcl de ville, et n’est pas d’ailleurs reconnue partout en France. Les puissances monarchiques ne Font pas reconnue non plus.

« S. M. le Roi a continué sa marche de Sedan sur Taris sans rencontrer de forces militaires françaises devant clic.

« Nos armées sont arrivées aujourd’hui devant ccttc ville.

« Quant à la composition et aux tendances du nouveau gouvernement installé «A Paris, l’extrait d’un journal ci-joint vous en donnera les détails.

« Du reste, Votre Excellence me trouvera prêt et autorisé à lui donner toute communication qu'elle désirera.

4 Signé : FarDJJiic-CuARLBS. •

Le maréchal, après la lecture de cet exposé, considéra-t-il la position comme désespérée? Songea-t-il

qu’elle lui commandait d’attendre et de temporiser? On peut le croire, car il persévéra dans le système du statu qm et n’en dévia pas. « Dès lors, a-t-il écrit dans son Armée du Rhin, je pouvais songer, moins que jamais, à entreprendre une attaque de vive force contre les lignes d’investissement, au risque de compromettre l’existence de la seule armée que la France possédât pour le moment. Je le pouvais d’autant moins que, par suite de toutes ces douloureuses péripéties, je n’avais plus d’ohjectif déterminé. Dans la situation militaire où se trouvaient la France et l’armée du Rhin, c’eût étc une coupable folie de tenter de s’ouvrir un passage par les armes à travers une vaste étendue de territoire si fortement occupée, si cruellement réquisitionnée et dévastée systématiquement par l’cnnemi. »

Le 17, le maréchal réunit A son quartier général les commandants de» corps d’armée et tous les généraux de division, auxquels il donna communication de la lettre du prince Frédéric-Charles et de la Patrie, en leur recommandant de nouveau de veiller au maintien de la discipline, et d’entretenir chez le soldat les sentiments patriotiques et de dévouement qu’il doit toujours conserver. 11 leur fit connaître la ligne de conduite qu’ils avaient A suivre. « Messieurs, leur dit-il, vous comprenez bien que je ne veux pas subir le sort de Mac-Mahon: conséquemment, nousn’entreprcndmns plus, désormais, de grandes sorties ; chacun de vous se chargera de faire de petites opérations de détail en avant do son front, afin de tenir la troupe en éveil, et de montrer A l’ennemi que nous ne sommes pas morts. Je ne puis être partout; je m’en rapporte aux commandants de corps d’armée; je les laisserai juges de l’opportunité d’ordonner ccs sortes d'opérations. Nous attendrons ainsi les ordres du gouvernement. »

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