CHAPITRE IV
Opinions diverses. — M. Valfrey. — Détails sur l'affaire des drapeaux. — Le général Atnkcrt.
Mais, pendant ces lenteurs, des dissertations sans nombre étaient publiées sur le célèbre prévenu.
L’auteur du Maréchal Uazainc et l’armée du Min émettait son opinion avec autorité, car son récit, bien que très-résumé, pouvait être considéré comme un des plus complets, des plus honnêtes et surtout des plus impartiaux.
L’absence de tout parti-pris qui caractérisait l’oeuvre de M. Valfrev, son extrême modération, on pourrait presque dire sa bienveillance envers l'ancien commandant en chef de l’armée du- Rhin, rendaient son témoignage peu suspect de sévérité.
Voici ce que disait M. Valfrey:
« Le maréchal Bazaine tic semble jamais avoir eu l’idée de s'éloigner de Metz. La marche sur Verdun lui avait été imposée, il ne l’avait pas acceptée. Au 17 août, il aurait pu, croyons-nous, l’accomplir; au 18, il avait encore les moyens de tenir l'ennemi en échec, et il laissa s'effectuer l’investissement; enfin au 31 août il ne fit qu’une démonstration militaire et non une opération pour percer les lignes prussiennes. L’idée d’attendre, de gagner du temps, de réserver l’avenir, faisait I chaque jour des progrès plus marqués dans son esprit: que sera-ce lorsque la reddition de Napoléon III et sa captivité auront amené la chute de l’Empire et la proclamation de la République? »
Et plus loin : •
« Le maréchal voulait avoir des nouvelles de France, et le temps qn’il dépensait à en chercher, il le croyait bien employé pour les intérêts dont il avait accepté la charge. •
« Étrange illusion 1 Le maréchal comptait quelesiége de Paris durerait moins que celui de Metz,' t qu’il serait bientôt l’arbitre de la situation avec l’armée placée sous son commandement. En l’entretenant dans cet espoir, les Prussiens jouaient un jeu sûr; car, qu’il durât un peu plus ou un peu moins, le siège de Paris avait toujours pour résultat de tenir le maréchal Bazaine au repos et de lui faire consommer ses approvisionnements, jusqu’au jour où il lui faudrait capituler, si dans l’intervalle une solution politique n’intervenait pas. »
L’auteur du Souvenir delà dernière invasion rappelait en ces termes l’épisode des drapeaux :
« Le 27, avait été signée la capitulation; le 28, mi ordre du général la rendit officielle. Le 29, à midi, les forts Saint-Quentin, Plappevillc, Saint-Julien, Queuleu et Saint-l’rivat, ainsi que la porte Mazelle, furent remis aux Prussiens. Enfin, les armes furent rendues elles soldats livrés. C’était le finis eoronat ©pus.
« Ce jour-là même, n’osant plus affronter les regards de ses concitoyens, le maréchal s’était enfui à Corny chercher un refuge auprès de son vainqueur.
« La malédiction de tout un peuple l'y suivit.
« Quoi qu’il fasse maintenant, en quelque lieu qu’il aille cacher sa honte, l’anathème lancé contre lui l’atteindra. Si les tribunaux do la justice humaine l’absolvent, il en est un devant lequel il ne trouvera jamais grâce !
« Non, — nul coupable ne peut échapper au verdict impartial de l’histoire.
« J'ai dit plus haut: la capitulation livraità l’ennemi, avec d’autres nombreux trophées, cinquante-trois
aigles;
« A ce propos, je crois de mon devoir de chroniqueur de dissiper une erreur assez répandue dans le public. Beaucoup de personnes s’imaginent, — à tort, — que la fatalité seule a sauvé de la destruction ces drapeaux, condamnés au feu et non à la honte.
a L’ordre de les brûler fut en effet donné, mais seulement pour la forme.
a Dans plusieurs régiments, grâce aux retards systématiques misa le transmettre, il ne fut connu qu’après la remise des drapeaux.
« Le contre-ordre était arrivé avant l’ordre.
b Si le maréchal l’avait considéré comme sérieux, il aurait rendu les chefs de corps responsables de son exécution. Au contraire, il leur fait les recommandations les plus expresses de ne rien détruire du matériel de guerre. On force même les soldats « nettoyer leurs
armes avant Je les livrer. Quant aux drapeaux, loin de vouloir les anéantir, on prend toutes sortes de précautions pour les soustraire à la rage des troupes. Le soir même du 27, avant la publication officielle du protocole, une voiture du train passe mystérieusement dans les camps, et chaque colonel y dépose lui-même ou y fait déposer par un officier de confiance l’étendard de son régiment.
« Quand, le lendemain matin, les soldats ne virent plus le clocher de leur village, ils furent atterrés. 11 y eut même, dans certains corps, du désordre. Maison apaisa facilement cette effervescence des troupes, comme toujours, avec de belles phrases: « Les drapeaux, fesarmes, le materiel — disait-on, — n’est pas livré, mais déposé. I A la paix, cela nous sera rendu avec Metz. Il est de l’in tùrêl et de l’honneur de la patrie de remettre tout dans le meilleur état. »
« Un le crut, car l’on n’était pas encore habitué ù douter de la parole d’unmaréclial de France.
« Il s’en trouva cependant, dans le nombre, d’assez clairvoyants pour éventer le piège. Une tentative fnt faite pour enlever de l'arsenal ces chères dépouilles et les détruire. N’était-il pas triste, en effet, de songer qu’après avoir prodigué son sang pour les préserver de toutes souillures, ou allait les voir servir du trophées à une victoire remportée sans combat?
« Celte tentative avorta. Une forte garde avait été mise à l’arsenal, avec la consigne de ne laisser approcher personne.
« Le maréchal avait tout prévu.
«Il faut le dire ici à l’honneur de l’armée, un grand nombre de colonels prirent sur eux de désobéir aux instructions reçues. Mais d’autres, malgré les sollicitations de leurs officiers, les suivirent religieusement.
« Ils craignaient de voir le vainqueur leur rendre la captivité plus dure, et leur défendre d’emmener en [ Allemagne leurs chevaux, leurs voitures et leurs bagages.
« Voilà cependant où nous avaient amenés seize années de favoritisme et de corruption impériale. »
Un partisan de la dynastie napoléonienne, le général baron Ambert, dans son Histoire de la guerre, prononçait ce jugement:
« Soldat fort intrépide, le maréchal Bazaine n’a étudié ni à l’Ecole polytechnique, ni à l’Ecole militaire de ' Saint-Cyr. Fils de ses œuvres, il a porté le sac, et de sa giberne est sorti le bâton de maréchal de France. C’est pour lui un grand honneur, une gloire véritable. Mais cet honneur lui a valu un jugement téméraire peutêtre. De ce qu’un simple soldat devenait maréchal de France, on a conclu que ce soldat avait le génie de la guerre; ou l’a placé, sans trop sc rendre compte, non pas à côté des autres maréchaux, mais au-dessus de tous les maréchaux.
« On croyait sans doute retrouver en lui la race éteinte des Câlinât, des Kléber, des Hoche et des Masséna, race
féconde autrefois. On a généreusement accordé au maréchal Bazaine une confiance que son passé, sans . grandes batailles, ne justifiait pas complètement; on a mis en ses mains le sort de la France.
* 11 l'a compris.
« Bloqué autour de Metz, il savait que Paris soutenait un siège. Alors une question terrible s’est dressée devant lui et a porté le trouble dans sa conscience. Il a dû se dire: Paris capitulera avant Metz et je resterai seul. Alors je commanderai la dernière armée de la France. Mon épée aura un grand poids dans les conseils; je serai l’arbitre de la paix. Le roi Guillaume et moi serons seuls debout.
« Mais Paris a résisté plus longtemps que Metz; les illusions du maréchal se sont évanouies, et il s’est de plus en plus égaré dans les chemins de traverse.
« Nous nous trompons peut-être, car nul ne sait lire eu l’àme d’un autre; mais la suite de ce récit prouvera que nous ne pouvions juger autrement que nous ne l'avons fait. Partir sac au dos, fusil à l’épaule et les pieds guêtres pour arriver « la régence de l’empire , c’était une belle étape; troquer les galons de laine du caporal pour le manteau souverain que portèrent Blanche de Castille, Catherine et Marie de Mcdicis, Anne d'Autriche et le duc d’Orléans, c'était faire un bel avancement.
« Il n’y avait cependant pas là une de ces ambitions à la Hichelieu; il n'y avait pas la haute capacité de Mazarin, et le désir qu’avaient ces prélats de servir l'Etat pour une grande politique. Non, c’était l’ambition de l’Espagnol Godoy qui, de petit compagnon, était, par habileté, devenu duc et prince, généralissime et maître de son pays; bien mieux, vingt fois millionnaire, entouré de toutes les jouissances matérielles, de toutes les ^ faveurs de la fortune terrestre. *