‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 34 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Jugements de M. Zimmermann et du colonel lluslow. — Entrevue d’un correspondant du Times en France avec le maréchal Bazaine.'

Les écrivains étrangers s’occupaient également du maréchal. Un patriote prussien, M. Zimmermann, disait dans sa Guerre franco-allemande :

« Tous les rapports allemands s'accordent à dire que, non-seulement les attaques des Français sc firent trop tard, mais qu’elles Turent lentes et que les Français ne s’efforcèrent point de su maintenir dans les positions qu’ils avaient prises sur les Allemands...

a Ba/aine se conduisit de manière que les hommes de guerre judicieux l’accusent d'avoir voulu attendre les événements, espérant, à la tête de la seule grande armée qui restât à la France, jouer un rôle qui tournerait à son avantage. »

Un des historiens les plus compétents, le colonel Rustow, s’exprimait ainsi dans son Histoire de la guerre des frontières du Rhin :

« Bazaine comptait sur une paix prochaine, et, dans les premiers jours de septembre, il croyait que cette paix pourrait être conclue par la régence de l’impératrice. Il ne renonça pas encore à cette espérance lorsqu'il apprit que la République était proclamée. Il lui importait fort peu que le gouvernement prui isoire conclut la paix ou, ce qui était fort possible, que ce gouvernement fût bientôt renversé et remplacé, à la paix, par un pouvoir ancien ou nouveau. 11 aurait à jouer, dans tous les cas, un rôle brillant s'il réussissait à conserver Metz et son armée jusqu’à la conclusion de la paix. Son armée restait actuellement la seule armée sérieuse de la France. Avec elle il pourrait, suivant les circonstances, « rétablir l’ordre ou profit de la régence», ou, si la France ne voulait plus entendre parler de l’empire, se nîettre lui-même à la tôle des affaires, avec l’appui d'une presse à gagner, qui ne manquerait pas alors d'élever jusqu'aux nues son génie militaire et scs sentiments tout français.

• L’armée de Metz pèserait d’un poids d’autant plus fort à la conclusion de la paix qu’elle était plus nombreuse et aurait moins souffert. Telle est la cause de l'inaction du maréchal auquel l’ancien « chef du gou-

vernement, » avant son dernier pas vers l'abîme, avait confié lui -même le sort de la principale armée française, et, croyait-il, le sort de la Franco. Cette inaction de Bazaine dans les premières semaines de septembre s’explique à merveille, sans qu’il soit besoin de recourir à des raisons plus ou moins ingénieuses, ou d’attendre les déclarations de gens qui n’auront plus tard aucun intérêt à dire sur ce point toute la vérité. Bazaine, sans s’expliquer d'une manière précise sur sa position vis-à-vis de la République et du gouvernement provisoire, évitait de nouer des rapports quelconques avec ce gouvernement, pour ne pas établir de précédent, et il empêcha que ses soldats s’occupassent de cette question.

a En calculant les moyens d’existence renfermés dans Metz et sur le territoire occupe par l’armée française, on trouvait que ces ressources suffisaient largement pour environ quatre semaines, et en ajoutant la viande de cheval, le rationnement et le produit de quelques sorties heureuses, on pouvait doubler te temps pendant lequel on tiendrait contre la faim.

a Huit semaines t Mais c’était un siècle dans les calculs do Bazaine. »

Le Times publia, dans son numéro du 21 mars 1873, une lettre dans laquelle un de ses correspondants lui rendait compte d’une conversation qu’il avait eue avec le maréchal Bazaine, et dont voici la traduction impartiale : '

« Pari», f 9 inar» I87S.

« Jamais homme n’a été plus réellement condamné à jouer le rôle de bouc émissaire que l’est le maréchal Bazaine. C’est sur lui que l’amour- propre des Français a jeté le fardeau de tous les revers que la France a subis dans la dernière guerre. Le siège de Taris, la défaite d’une armée, l’échec d’une autre, le pays occupé, une lourde rançon imposée; toutes ces calamnités ont été mises à la charge du maréchal Bazqinc. — (Acier wa$ a inan more tru/y condemned to play the part of scapcgoat thanis marshal Bazaine. It is t ipon him tint the national self-lore of Fmtchinen ha s cast the burden of ail the reverses tchich France sustained in the lato tour. The siégé of Paris t the defeat of one army, the cherk of another, thecountry occupied, a heavy ransom erfor/ed — ail thèse cafamitits hâve bien laid to the charge of i/mrêhal Bazaine.)

a II y a peu de jours, rencontrant le colonel Gaillard, à qui la garde du maréchal est confiée, je lui demandai de s’assurer si l'on m’autoriserait à avoir une entrevue avec cet officier. Le colonel m'a fait une réponse affirmative et, sachant quo la permission par moi demandée n’avait pu m’être accordée sans le consentement du maréchal lui-nu’mc, je me suis rendu à Versailles, avenue de Picardie, 32, où le maréchal est en prison depuis dix mois.

« Après avoir passé devant le factionnaire placé h la porte, je présentai mon permis à un sergent qui se montra prêt à me conduire immédiatement au maréchal.

• Nous traversâmes une cour, puis un vestibule, d’où nous eûmes accès dans une petite chambre où so trouvaient trois messieurs et une dame.

« Ne connaissant pas le maréchal et ne sachant en conséquence à qui ru 'adresser, j’hésitai un moment; mais je vis s’avancer vers moi un homme âgé d’environ soixante ans.

« Ses moustaches courtes, ses cheveux taillés en brosse indiquaient sa profession.

« Je compris que j’étais devant le maréchal Bazaine.

« Le temps et les anxiétés des dernières années ont laissé leurs traces en rides profondes sur son front et aussi dans l’air grave qui a envahi son visago autrefois animé.

« Le maréchal me reçut avec beaucoup de politesse, et me présenta à sa femme ainsi qu’à un de ses aides de camp, le capitaine Clapcyron.

« |1 m’invita û m’asseoir, prit place auprès do moi, et quand la maréchale et les deux officiers se furent retirés, il ouvrit la conversation par des généralités.

« Il exposa avec une clarté incontestable son opinion sur la diversité jles tempéraments militaire» chez les nations de l’Europe.

• Lès races latines, dit-il, sont trop nerveuses pour profiter autant que les races de sang plus calme des armes à longue portée. Pendant longtemps, par suite de celte disposition physique qui influe sur le viser dans l'usage des armes portatives, les races latines seront inférieures aux armées saxonnes et slaves.

« Et quelle est la prouve de ce fait? Le calme parfait avec lequel l'infanterie britannique vise avant de tirer, même au fort d’une bataille. »

• Le maréchal s'arrêta alors, et me dit :

« J'ai le plaisir do vous recevoir. En quoi puis-jc vous être utile? »

« Je répondis 'que ma visite n’était pas de simple curiosité, mais que je craignais de l'offenser en Je questionnant au sujet de certaines rumeurs qui couraient sur lui. J’ajoutai que, n’ayant d’autre sentiment que celui d’une impartialité absolue, je me bornerais à répéter simplement ce qu’il pourrait lui plaire de me répondre, s’il voulait m’autoriser à lui poser un petit nombre de questions. « Sans doute, dis-jo, ce n’est pas * une manière de procéder très-respectueuse ; mais c’est le seul moyen d’arriver à un rapide échange d’idées et A la concision nécessaire do vos paroles. » Comme lo maréchal consentit avec beaucoup d’empressement à ma proposition, je lui demandai ;

« — Est-il vrai que pendant la bataille de Gravelolle on ait dd vous chercher à 20 kilomètres du champ de bataille, et qu’on vous ait trouvé jouant au billard?

v — D'abord, répondit-il, je ne joue pas au billard et je n'y ai jamais joué; puis ce qui a été la bataille de Gravelotte pour les Allemands a été pour nous la bataille d’Amanvilliers.

« J’ai été depuis l'après-midi un peu en arrière des lignes d’Amanvilliers, surveillant lo champ de bataille précisément A la place où doit se tenir un général, donnant des ordres tout le temps et maintenant mes communications avec le maréchal Canrobert, qui était posté à Saint-Privat et avait jeté une partie de ses troupes dans Sainto-Marie-aux-Clièncs. J'occupai ainsi la seule position qu’il inc fût possible de prendre avec avantage; Je ne la quittai point avant la lin de la bai taille, et il n’y a pas un général capable de commander une armée qui s’aventure A dire que j’aurais dû en occuper une autre. Ce n’est pas l'affaire d’un général en chef de se battre l’épée à la main, et j’en avais ou la i preuve deux jours auparavant à ItezonfÜtc, où, trouvant des batteries abandonnées, je marchais en avant l’épée à la main, et j’aurais etc, dix minutes plus tard, fait prisonnier par les hussards do Brunswick si Je n’avais pas été délivré par des efforts vigoureux.

« — Mais, monsieur le maréchal, il y a dos-cfticicrs qui disent que pendant toute la journée l'armée française avait gagné du terrain, et que, croyant à la

! victoire, elle était très-surprise, le soir, de voir l’armée reprendre s n s premières positions.

« — La bataille d'Amanviliiers ou do Gravelotte, dit le maréchal, dont j’avais seul conçu le plan, n’a jamais été dans mou intention un mouvement offensif. Je n’aurais jamais eu la pensée de combattre, avec 90,000 hommes dont j’avais senti le pouls, 250,000 hommes solidement retranchés. Ce que je voulais faire, c’était commencer un engagement important et détruire autant d’ennemis que possible, en ayant soin de ménager mes hommes, puis, après plusieurs affaires de ce genre, j’espérais forcer soudainement un passage, non, comme on pouvait s’y attendre, par ma ligne de retraite, mais en repassant la Moselle et en me jetant vivement en Alsace, pour délivrer Strasbourg et couvrir l' Alsace ot la Lorraine. Tel était mon but. Pendant l’affaire d’Amauvillicrs, les régiments occupaient donc simplement, aux heures que j’avais fixées, les positions défensives que je leur avais indiquées, mais ils n’avancèrent pas.

« Un seul corps, le quatrième, fit un faux mouvement afin do détourner l’attention de l'ennemi; mais, quant aux autres, ils prirent part A un engagement défensif, qui réussit admirablement, et qui fut pour les Allemands le combat le pluâ meurtrier do toute la campagne.

« — Mais quand vous prîtes le commandement, vous deviez avoir des instructions vous permettant d'agir de concert avec les autres corps, et je suis surpris que vous parliez d'arrangements A Tons propres, ce qui ferait de votre action une action isolée et indépendante.

« — Je n’avais absolument pas d’instructions. Lorsque, le 12, je vis notre cher et malheureux empereur, je le suppliai de donner le commandement au maréchal de Mac-Mahon ou au maréchal Canrobert, mais l'empereur insista et donna les ordres. Lorsque je lui demandai des instructions: « Faites pour le mieux», ditil. A ce moment la position était déjà très-mauvaise et embarrassante. Après Rcichshoffen et Forbach, nous n’avions plus d’aile droite, et les Allemands pouvaient à loisir opérer leur mouvement tournant, dont l’effet fut de m’investir. J'écrivis alors au maréchal de Mac-Mahon que je tenterais de me retirer non sur Verdun , mais sur les forteresses du Nord. Lorsque le maréchal, après quelques hésitations et apres s’être efforcé de se retirer sur Paris, obéit aux instructions du ministre de la guerre et quitta Itcthel, il tne croyait déjà dans la direction «les forteresses dn Nord et il arriva à Sedan. Quant à moi, qui ne pouvais pas le rejoindre, étant investi, jo n’avais plus A me régler que sur mon propre jugement.

« — Cependant, repris-je, on dit qu’un garde-chasse, du nom de Sealabrino, vous a remis personnellement, le 23, une dépêche du maréchal de Mac-Maliou, qui vous expliquait la conduite que vous aviez A suivre et la dirccliun A prendre.

« Le maréchal haussa les épaules;

« — Je n’ai jamais reçu de courriers. Je n'ai jamais vu Scalabrino ni aucun garde-chasse. Je n'ai jamais reçu de dépêches de Mac-Mahon avant le 30 août. Depuis lors, j'en ai reçu beaucoup, parce que c’était l'intérêt des Allemands de les laisser passer. Le procès élucidera ce point très-clairement. Je n'ai jamais été confronté avec personne qui maintienne qu'il m'ait remis une dépêche quelconque du maréchal Mac-Mahou avant le 30.

« — Vous venez de dire que vous n'aviez que 90,000 hommes à opposer aux armées allemandes; cependant il y a eu 170,000 prisonniers.

« — Oui, j'avais 170,000 hommes rationnés, mais je n'avais que 90,000 combattants.

« — il y a une négociation qui a grandement excité la curiosité publique et qui est encore aujourd’hui enveloppée de mystère, c’est l'affaire Régnier.

« — Oui, oui, répondit le maréchal après un moment de silence^t je ne puis même aujourd'hui me l'expliquer moi-même. On m'a amené un jour un homme porteur d’un passeport de M. de Bismark et qui voulait me parler. 11 me dit qu’il venait de Chislehurst, et que, n’usant pas apporter avec lui de papiers écrits, il s'était procuré, en guise de lettres de créance, une photographie de Chislehurst, avec dédicace du prince impérial, dont je reconnus l’écriture ; il ajouta qu’il venait de la part de l’impératrice, qui me demandait de lui envoyer ou le maréchal Canrobert ou le général Bourbaki. Je pensai naturellement qu'il y avait des négociations pendantes entre la régente et M. de Bismark, et je crus que je n’avais pas le droit de les entraver ni de m'y mêler. J'envoyai chercher le maréchal Canrobert, que je mis en présence de M. Régnier ; je les laissai, et une demi-heure après, le maréchal inc déclara qu’il était trop vieux et trop fatigué pour entreprendre ce voyage. J’envoyai alors chercher le général Bourbaki, et, après une conversation de quelques minutes, il revint et nie dit qu’il était prêt à partir. Il partit en effet, et depuis lors je n’ai jamais vu ni M. Régnier ni le général Bourbaki, et tout ce que je sais de cette affaire, c’est ce que j‘en ai appris par les journaux. »

« Nous restâmes silencieux pendant quelques instants. Je dis ensuite :

■ — On vous a gravement reproché d’avoir été disposé à obéir à l’impératrice en cette affaire.

a — Et à qui pouvais- je obéir? Le gouvernement de la défense nationale ne s'était aucunement mis en communication avec moi, et je ne savais rien de lui. J’étais séparé du monde et je n'avais pour tous renseignements sur le dehors que des rumeurs : pour moi, l'impératricerégente était donc encore la régente.

« — On vous blâme aussi de n'avoir pas brûlé les aigles.

jf — Mais j’avais donné un ordre pressant dans ce but au général Soleilie, ainsi qu’au général Jarras,

chef d'état-major. Ils ont peut-être pensé qu'ils pouvaient attendre, puis il a été trop tard.

« — J’ose à peine vous demander, monsieur le maréchal, s'il est vrai que vous ayez dîné avec le prince Frédéric-Charles avant la capitulation de Metz?

« — Oh ! vous pouvez me demander tout ce que vous voudrez. Je voudrais que tous ceux qui parlent de moi fissent ce que vous faites. Voici ce qui doit avoir donné lieu à ce bruit : Le 28, je suis allé àCorny avec mes officiers; il pleuvait ; nous étions tous mouillés jusqu’aux os. Le prince était absent ; je désirai l’attendre. Comme nous étions fatigués et harassés, on nous offrit une tasse de bouillon. J’y trempai mes lèvres pour ne pas refuser; je ne sais si nies officiers en firent autant, et deux jours après on a dit que j'avais assisté à un grand dîner donné par le général en chef de l’armée ennemie.

« — Quand Met* s'est rendu, est-il vrai qu’on ait trouvé dans la ville des provisions abondantes, taudis que la veille les habitants mouraieiil de faim?

« — L’enquête officielle atteste qu’on a trouvé dans les magasins pour une journée de rations de 300 grammes, et que des habitants qui avaient des provisions les produisirent dès qu’ils virent que le siège était • terminé. Mais nous avions fait des perquisitions partout sans rien trouver, tant ces provisions-là étaient bien cachées. D’ailleurs, quel intérêt aurais-je pu avoir à faire ce qu’on dit 7

« — On dit, repris-je avec hésitation, que vous aviez la pensée de faire ériger l’Alsace et la lorraine en duché neutre et d’en être le duc; oïl ajoute que M. de Bismark vous a ouvert cette perspective. »

« Le maréchal éclata de rire.

« — Ni M. de Bismark ni le prince Frédéric-Charles ne me croyaient assez sot pour agir ainsi. D’ailleurs, si l'Alsace et la Lorraine avaient dû être érigées en duchés ou en principautés, ce n’est pas à moi que M. de Bismark les aurait offertes; il avait un candidat tout prêt sans qu’il eût à penser à moi. Mais on a dità mon sujet toutes sortes de choses fabuleuses. Lorsque je suis revenu de Mexico, on me désigna comme possesseur do richesses colossales. La vérité est que je n'avais pas un sou, et que j’étais plutôt endetté. Le pauvre empereur Maximilien m’avait donné la villa de Bonuvista, que je pouvais échanger contre 100,000 piastres. Je n’ai pas réclamé l’argent, ctJuarèa a confisqué la villa. M in * la maréchale, ma femme, est sans fortune; elle aura peut-être un jour de 4 à 500,000 fr. Voici tous mes trésors, ■ dit-il en sortant de la chambre où nous étions et en ine montrant ses trois enfants qui jouaient sur la pelouse et qu’on lui permet d’avoir de dix à quatre heures. Il me fit signe de le suivre, et nous nous dirigeâmes vers la pelouse, à l’extrémité de laquelle se promenait un factionnaire. Le maréchal détourna la tête chaque fois que nous nous trouvâmes près de ce point. Je repris la conversation ;

Le Chittau de Compit;ue.

« — Tout à l'heure, en parlant de l’empereur, vous avez dit: « Notre cher et malheureux empereur! » Comment se fait-il que les bonapartistes soient contre vous?

. « — Mon Dieu, ce sont des jalousies d’ancienne date qui remontent au temps de ma plus grande prospérité. A cette époque, étant à Mexico, on me reprocha de n’avoir pas exécuté les instructions apportées par le général Castelnau, d’après lesquelles je devais obtenir l’abdication de l'empereur Maximilien et le ramener avec moi.Maiscommcntaurais-jepucxécutercesordrcs, quand même je l’eusse voulu? 11 était empereur, et lorsque je lui parlai d’abdiquer, il m’expliqna qu'il préférait mourir mille fois que de ressembler au soldat qui, dans la bataille, jette au loin son épée. Cependant, lorsque je quittai Mexico pour m’embarquer à Yera- Cruz, je lui fis savoir que j’avais encore assez detroupes pour lui tendre la main et l'emmener avec moi ; mais

il refusa absolument. On a dit aussi qu’à Metz je songeais à me séparer de l’impératrice-régeute, et bien qu’on n’ait jamais pu le prouver, on persiste à conter cette histoire.

« — Il est impossible, remarquai-je, qu’un décret de non-lieu soit prononcé en ce qui vous concerne*

« — Je ne sais ce qu’on fera. J^ai une entière confiance dans la loyauté de M. Thiers. Je suis résigné à tout.

« — Mais si le procès a lieu, vous aurez à vous défendre.

« — Oh! certainement, s’épria le maréchal avec vivacité. Je veux laissera mes enfants un nom sans tache. Il faut que le public sache quels éléments j’avais entre les mains et jusqu’à quel point je suis responsable de ce qui est arrivé, il faut que la vérité soit connue.

u — Comment les officiers appelés à vous juger devront-ils plaider?

« — Je n’en sais rien du tout. Quand on a voulu me lire les dépositions, j’ai refusé et j’ai désiré qu’elles fusscyit remises à mon conseil, M e Lacliaud. Si le procès a lieu, j'aurai le temps de les lire; sinon, je ne tiens pas à connaître les noms de ceux qui ont déposé contre moi. Mais venez, dit-il, je veux vous montrer ma chambre à coucher, car je ne veux pas que Ton dise que je suis plus mal traité que je ne le suis réellement. »

« Le maréchal me fit voir alors sa chambre à coucher, en réalité assez bonne, avec tapis, table, piano, lit d'acajou et quelques chaises pour meubles. Entre elle et le cabinet de toilette sc trouve une petite salle à manger» Le cabinet où écrit le maréchal est un peu nu et le tapis qui le garnit en mauvais état. Mais l'habitation, après tout, quoique légèrement humide, n'est pas désagréable, et le maréchal ne s'en plaint pas, quoique, pour un homme qui a quarante ans de services militaires et qui a fait beaucoup de campagnes et reçu cinq blessures, cette résidence soit à peine saine.

« Je remerciai le maréchal de sa réception et lui demandai la permission de présenter mes respects à M tn « la maréchale, que je trouvai dans ic salon avec l’aide do camp, M. Villettc et M. Maludy. La maréchale m'a paru extrêmement préoccupée du procès; elle semble supporter avec impatience et avec quclquh amertume la captivité de son mari.

« Je pris congé. Le maréchal m’accompagna quelques pas, puis mu laissa avec le capitaine Clapeyron. A peine le maréchal nous eùt-il quittés, que le capitaine Clapeyron me dit: « Lorsque vous avez parlé d’une ordonnance de non-lieu, ic maréchal vous a dit qu’il était prêt à tout: cela veut dire qu’il no s'élève pas contre les vues de M. Thiers, en qui -il a complète confiance; mais nous serions, lui et nous, les gens les plus malheureux au monde si le procès n’avait pas lieu. 11 faut que les faits soient connus. Si le maréchal devait être mis on liberté par une ordonnance de non-lieu, ses dix mois de captivité auraient été sans profit pour lui. Tout le monde dirait que rien n’a été prouvé. Ce serait un malheur. Le procès doit être continué et avoir lieu le plus tôt possible, mais il huit surtout qu’il ait lieu. »

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