CHAPITRE VII
Nouveau ministère. — Le général du Itarnil. — Le conseil de guerre. — Lstlrc du duc d'Aumale. — Articles du Journal Je Genive ,
La révolution parlementaire du 24 mai 1873 ne modifia nullement la situation de l'affaire Bazaine; le
gouvernement du maréchal Mac-Mahon suivit la ligne de conduite adoptée par M. Thicrs, et tendant à ne pas commencer les débats du procès tant que le territoire serait occupé par les troupes allemandes.
Le général du Barail (François-Charles), qui remplaça M. de Cissey au ministère de la guerre, était un homme sans couleur politique ; il appartenait à l’arme de la cavalerie, était membre du conseil supérieur, et commandait le 3° corps à l’armée de Versailles. Pendant la guerre, il fit partie, de l’armée de Metz; le 16 août, il fut chargé, avec sa division, de couvrir le passage de l’empereur, entre Gravelolte et Verdun. 11 subit le sort de l'armée du maréchal Bazaino.
Après la paix, lors de la Commune, il fut appelé au commandement de la réserve de cavalerie, et participa à la prise de Paris en s’emparant, avec ses dragons, des forts du Sud, Montrouge, Bicètrc et Ivry, que les insurgés, du reste, ne pouvaient plus défendre.
Par la suite, le général du Barail passa au commandement d'un corpfc d’année; il fut envoyé par M. Thicrs à Stockholm pour représenter la France aux solennités du couronnement du nouveau roi.
Le nouveau ministre avait trois problèmes il résoudre :
i» Comment serait composé le conseil ?
2» Où siégerait-il?
3° A quelle époque devait-il sc rassembler?
Comme juges, on mettait en avant les noms de l’amiral Tréhouart, président; du vice-amiral Penhoat; des généraux d’Aurelle de Paladinc, de Martimprcy , de la Motte-Rouge, Yinoy, comte Schranim.
Au commencement de juillet, l’ouverture des débats futfixécau Lundi, fi octobre, et il fut décidé que les séances du conseil de guerre auraient lieu au château de Compiègne.
Le maréchal resta à Versailles; il no devait être transféré à Compïègne qu’environ huit jours avant le procès. Il continua à jouir d’une liberté relative et à pouvoir sortir accompagné du lieutenant-colonel Luccioni.
M. l’amiral Tréhouart avait d'abord été désigné comme devant présider le Conseil; mais il déclina cet, honneur. Le duc d’Aumale fut nommé à sa place, et en instruisit l’Assemblée nationale, dont il était membre comme représentant de l’Oise, par une lettre dont M. le président Buffet donna communication dans ia séance du 24 juillet.
« Pari», le 21 juillet 1373.
« M. le Président,
« M. le ministre de la guerre m’a désigné pour la présidence du conseil de guerre chargé de juger l'affaire de la capitulation do Metz. L’Assemblée nationale n’ayant pas décidé qu’il y avait incompatibilité entre le mandat de député et les fonctions qui viennent de
m’ôtre conférées, et M. le ministre do la guerre ayant passé outre aux observations que je lui avais adressées, il ne me reste qua exécuter l'ordre que j’ai reçu.
o J'ai l'honneur de demander & l’Assemblée nationale de m’accorder un congé.
« Agréez, monsieur le président, l’assurance de mon
respect. .
u 11. d’Ohléaxs, duc d’Aumale,
« Dcpulû de l'Oise. »
Le 29 juillet, la composition définitive du conseil de guerre était ainsi arrêtée :
Le duc d’Aumale, président.
Juges : MM. de Martimprey,
Chabaud- Latour,
Vinoy ,
De la Motte-Bouge,
Princeteau ,
Tripier,
Dalesmc.
Aux termes de la loi, tout conseil de guerre charge de statuer sur le sort d’un maréchal de France doit, à défaut de maréchaux , cire composé de généraux de division ayant commande on chef devant l'ennemi.
Voici les titres des généraux qui étaient chargés de juger le maréchal Bazaine:
M. de Chabaud-Latour avait commandé eu chef le génie des trois armées de Paris réunies sous les ordres du général Trochu ;
M. Tripier avait commandé en chef le génie de l'armée d’opération, formée en novembre 1870 à Paris, sous le commandement en chef du général Ducrot. Cette armée comprenait les trois corps d'armée: Blanchard, Bcnault et d'Exéa ; ,
M. Daiesme avait commandé en chef le génie de l’armée devant Sébastopol, qui comprenait également trois corps: de Salles, Bosquet, puis Caniou, Régnault d’Angely, puis Mac-Mahon ;
M. de la Mottc-ltougc avait été commandant en chef de la première armée de la Loire, avant M. le général d’Aurelle de Paladincs;
M. de Martimprey, commandant en chef de l'armée d’Algérie à l’époque de la suppression du gouvernement général.
M. Princeteau, commandant en chef de l’artillerie de l'armée d’opérations contre la Commune, et qui comprenait les cinq corps de Cissey, de Ladmirault, du Barail, Douay, Clinchant, plus l’armée de réserve du général Vinoy.
Sur les sept membres désignés, deux appartenaient à l’infanterie : MM. le duc d'Aumale et de la Motterouge; un à l’état-major, M. de Martimprey ; trois au génie, MM. de Chabaud-Latour, Tripier et Daiesme; un à l’artillerie, M. Princeteau.
Le commissaire du gouvernement, général Pourcet,
sortait du corps d'etat-major. M. de Rivière, général rapporteur, appartenait à l'arme du génie.
Le choix du duc d’Aumale fut assez vivement critiqué.
Les réflexions suivantes étaient envoyées de Paris au Journal de Genève , avant que l'acceptation du duc d'Aumale fût officielle :
« Le duc d’Aumale aurait décidément accepté, hier seulement , la présidence du conseil de guerre qui jugera le maréchal Bazaine. Le fils de Louis-Philippe est, sur le refus de l’amiral Trchouart, appelé à ces fonctions par l’ancienneté de sa promotion au grade de général de division. Mais son Jroit à un honneur, peu enviable du reste, serait contesté : on prétend que, selon l’esprit sinon d’après le texte de la loi militaire, la non-activité de service crée une interruption dans les années de grade, et que, par suite, il faudrait dcfal- 1 quer, en ce qui concerne le duc d’Aumale, tout le temps pendant lequel il a été dans l'impossibilité de remplir ses devoirs de général de division. On dit encore que 1 sa nomination au grade de colonel (qui remonte S une date fort éloignée) a été faite contrairement aux prescriptions légales , et sans qu’il eût passé sous les drapeaux le temps réglementaire.
a En tout cas, il serait préférable que le conseil j
chargé de l’affaire Bazaine fût présidé par un homme j
dont le nom n’eût pas une signification politique aussi accentuée. »
Le Français affirma que le choix du duc d'Aumale n’avait été inspiré par aucune considération de faveur, et c’était exclusivement à titre du plus ancien général de division que l'oncle du comte de Paris avait été i nommé. « Nous n'examinons point, objecte l’Opinion nationale, si le titre militaire du duc d'Aumale, né eu 1322, et nommé général de division en 1843, ne se présente point dans des conditions trop exceptionnelles pour justifier la fonction si grave dont il se trouve investi. 11 nous suffit, en consultant l 'Annuaire de 1373, de constater .que M. le duc d’Aumale n’est pas le plus ancien général de division de l’armée. Sa nomination date du 3 juillet 1843. Pour l’armée de terre, Y Annuaire indique deux généraux de date plus ancienne : c'est d’abord le général Schramm, dont la nomination remonte au 30 septembre 1332 ; puis le duc de Nemours, dont la nomination est du 11 novembre 1837. »
Le Français expliqua son dire. Le duc d’Aumale avait été désigné parce qu'il était le plus ancien des généraux de division en mesure de remplir cette mission.
A la vérité, le général Schramui était de nomination plus ancienne; mais l’état de santé de ce doyen ne lui permettait pas de supporter les fatigues d’un aussi long procès.
L'Opinion nationale répliqua ainsi:
« "Soit! Mais il est encore un général plus ancien que le duc d’Aumale, dont le Français ne tient pas compte:
c’cst le duc de Nemours, dont la nomination remonte au 1 1 novembre 1837, pendant (|uc celle du due d’Aumale ne date que du 3 juillet 1813.
« Puisque, d'une part,. le titre d’ancienneté du grade v est présenté par le Français comme Tunique titre du • .duc d’Aumale ; puisque, d’autre part, le Français paraît * si bien renseigne, nous le prions de vouloir bien, comme ; il Ta fait pour le général Scliramm, indiquer au publie le motif pour lequel M. le duc d’Aumale a été nommé, de préférence, à son ancien en grade le duc de Nemours. »
On écrivait encore de Paris au Journal de Genève au sujet du procès Bazaine : ,
« Je ne crois pas manquer à la réserve voulue en vous communiquant les détails suivants sur l'affaire Bazaine. Vous savez combien M. Thicrs redoutait l'ouverture de ce grand procès; il craignait que le respect hiérarchique, à peine rétabli dans notre armée, ne fût compromis par des débats aux<piels pouvaient être mêlés plus ou moins directement les officiers supérieurs • (au nombre de 1 7 ou 1 8) ayant servi sous les ordres ■le Bazaine.
« 11 était clair que l’avocat du maréchal ne reculerait. pour défendre son client, devant aucune révélation. Ce même danger a préoccupé le gouvernement actuel. N’était-il pas possible de justifier la conduite militaire de l'accusé sans mettre en cause scs subordonnés et sans risquer de jeter quelque trouble dans les rangs élevés de l'armée reconstituée? Tel est le problème qu’on s’est posé et dont on pense avoir trouvé la solution.
« Les faits postérieurs à l'investissement de Metz seraient laissés dans l'ombre par la défense qui insisterait surtout sur la situation faite à Bazaine parles ordres contradictoires de l'empereur et du général Palikaoau lendemain de Uciehshoffen. t
« On n’a pas oublié que, dans la séance du Corps législatif du II août, le général Palikao, ministre de la guerre, pressé de questions par un grand nombre de députés, déclara formellement qu'à cette date le commandement supérieur était remis aux mains du seul maréchal Bazaine. Contrairement à celte assertion, il a été prouvé par de nombreuses dépêches et par le conseil tenu à Châlons (auquel prirent part le maréchal Mac-Mahon et M. Rouhcr), que Napoléon III avait conservé la direction des opérations jusque vers le 18 ou 19 août, c’est-à-dire jusqu’après les très-sérieuses batailles livrées par Bazaine aux environs de Metz.
« La défense se proposerait d’établir que cette persistance de l’empereur à garder le commandement a été la cause déterminante de l’insuccès des opérations de Bazaine ; qu’il faut notamment attribuer à cette raison l’impossibilité de la jonction des doux maréchaux et que Mac-Mahon, qui eut pu arriver à Montraédy le
23 ou le 24 août, n’avait atteint cette place que le 30, pur suite du temps perdu à Chàlons et des instructions déplorables de l’empereur. Cette thèse, si je suis bien informé, aurait chance d'être agréée par trois juges sur sept, en sorte que le maréchal Bazaine serait acquitté à la minorité, sur le chef militaire. Reste la question politique; restent la mission étrange de M. Régnier, le voyage du général Bourbaki et la lettre adressée au roi de Prusse, le 18 octobre, neuf jours avant la capitulation, lettre relatée tout au long dans ,1c livre même du maréchal Bazaine. »