CHAPITRE X
Les travaux d'appropriation.
Maintenant que le château allait contenirun prétoire, il s’agissait d'en préparer le local.
On songea d’ahord à la grande galerie des fêtes, parallélogramme de 45 mètres de long sur 14 de large. Cette galerie est soutenue pai vingt colonnes de stuc et éclairée par vingt-deux fenêtres ouvertes sur le pare.
Mais serait-elle suffisante pour donner place, aux membres du conseil, au public, au service de la presse, aux 272 témoins cités à lu requête du ministère public et à ceux que ferait assigner M* Lachaud ?
Le due d’Aumale fit une visite à Compiègnc le lundi 7 août, et ne voulut prendre aucune décision.
Le duc arriva le malin à huit heures 49 minutes, accompagné de son aide de camp; de M. Choppin, préfet de l’Oise. M. Tripier, sous-préfet de Compiègnc; M. Au-, brclique, maire de Cotupiègne, l’attendaient fi la gare.
Le duc se rendit immédiatement avec ces messieurs au palais, où les attendaient M. le général Pourcet,
M. Laffolyc, architecte, et M. Brissot de Warville, régisseur.
La visite avait pour but de choisir dans les grands appartements u se nièce pouvant servir de salle d’audience.
On visita en délai! toutes les parties du château, qui rappelait au fils de Louis-Philippe bien des souvenirs de jeunesse.
La salle des gardes, qui fait face à la cour d’honneur, celle dite du Trône, la salle des fêtes, celle du conseil, furent l’objet d'un scrupuleux examen. On cherchait à chacun de ces locaux les avantages et les inconvénients qui décideraient ou empêcheraient leur conversion en une salle d’audience.
On se rendit à l’ancienne salle de spectacle, et le duç d’Aumale rappela le temps où elle servait au jeu de courtc-paumc. En effet cette enceinte avait été trans- ; formée en théâtre pour le mariage de la princesse ; Louise, fille de Louis-Philippe, avec Léopold, roi des j Belges.
Enfin, on franchit le passage couvert de la rue dTIm, j qui se trouve en face la galerie Natoiro, et on visita la nouvelle salle de théâtre, dont les proportions colossales, qui ne peuvent guère être comparées qu’aux plus grandes scènes de Paris, saisirent les visiteurs.
Ce nouveau théâtre, en effet, commencé en 1860, est immense et donnerait place â un auditoire nombreux; il a trois façades, la principale est sur la rue Oltonin, en face du collège.
Sur la façade postérieure, qui donne dans la rue du Four, s’ouvre la porte par laquelle entrent les artistes.
Une façade latérale longe la rue d’Ulin.
Du côté opposé, les bâtiments du théâtre sont reliés par une cour aux casernes et aux écuries du quartier de cavalerie.
A gauche et à droite dé l’entrée principale, des escaliers conduisent aux étages supérieurs de la partie de l’édifice destinée aux logements des employés, aux magasins de décors, de costumes et d’accessoires.
Au bout de cette voûte est une cour; au fond de la cour, l'entrée du vestibule de la salle de spectacle.
Au rez-de-chaussée de la salle, est le parterre avec un pourtour de baignoires.
Un escalier spacieux mène au premier étage, formant loges de premières et balcon; à l’intérieur, et en retrait sur le même plan, foyer destiné aux spectateurs.
Au deuxième et au troisième -étage, deux autres rangées de loges.
La scène, large et profonde, est de niveau, comme hauteur, avec le balcon des premières.
Celte disposition étant donnée, il suffisait de jeter un plancher qui relierait ce balcon â la scone, couvrant entièrement le parterre, pour avoir une immense salle de plain-pied, qui comprendrait également les vastes loges d'avant-scène encadrées de hautes colonnes.
A la suite de la scène, enfin, s’ouvraient trois petites pièces qui devaient servir de foyers d’artistes ou de loges d’habillement.
Nous avons dit que le théâtre était relié au château par line passerelle en pierre de taille, jetée au-dessusde la rue d’Ulin.
Cette passerelle, couverte, livrerait l’accès du tribunal aux juges du conseil de guerre, ;.u personnel de la justice militaire et A l’accusé.
Confinant â celle de scs extrémités qui touche au château, sc placeraient les bureaux du greffe.
Ils avoisineraient directement les cabinets du chef du parquet et des officiers instructeurs.
Enfin, ce trait d’union entre le château et le théâtre permettrait au conseil, dans le cas où le théâtre n’offrirait pas tout l’espace nécessaire, de disposer de quelques-unes des galeries du château, telles que la galerie de Natoirc, l’antichambre de la salle des fêtes, le salon de la chapelle et la salle des gardes, qui forment une suite d’appartements allant, en droite ligne, aboutir à l’escalier de la cour d’honneur.
On évalua à 40,000 francs la somme à dépenser pour les travaux, et à six semaines le délai nécessaire pour leur achèvement. Legros œuvre du théâtre était achevé; il ne manquait que les dorures et les peintures décoratives, avec quelques travaux d’appropriation, et en découvrant une partie du plafond pour laisser pénétrer la lumière, on aurait une salle d’audience parfaite.
Toutefois les visiteurs du 7 août ne formulèrent aucun avis. Ils déparèrent qu’il fallait d’abord consulter le ministre des finances et le ministre de la guerre. Le duc d’Aumale alla déjeuner à la sous-préfecture avec
M. le préfet de l'Oise, M. le sous-préfet, M. le maire de Compiègne, M. le général l’ourcet, M. le colonel du 13® dragons, l’aide de camp du duc d'Aumale et celui «lu général Pourcct; puis il partit par le train d'une heure pour Chantilly, son domicile Habituel.
Après mûres délibérations, le 0 août 1813, le théâtre neuf fut choisi pour être métamorphosé en prétoire.
Il offrait pour cette appropriation des avantages incontestables.
Près de la salle d'audience su trouvaient de nombreuses et vastes pièces pouvant servir de chambres de conseil et de chambres des témoins.
Une centaine d’ouvriers se mirent immédiatement à l'œuvre pour approprier la salle de spectacle à la destination d’une salle d'audience.
Voici, d'après le Progrès de l'Oise, quel était l'état des travaux au U août:
« Samedi, à onze heures du matin, on a reçu à Compiègne des ordres qui désignent le nouveau théâtre, construit en I8C8 par M. Aiiecllct, alors architecte du palais, pour prétoire du procès du maréchal Bazaine.
« A partir de ce moment, M. Laffolye, architecte actuel , et M. Brissot, régisseur du palais, ont pris des mesures pour l'exécution de ces ordres venus du ministère de la guerre.
« Pendant que M. Brissot dispose les appartements des membres du conseil et des témoins, M. Laffolye, sans perdre une minute, fait compléter les travaux indispensables pour la tenue des audiences.
« Les entrepreneurs se sont mis à l'oeuvre immédiatement pour établir un plancher qui doit venir de plainpied de la loge qui était destinée à l’empereur avec la scène où se trouvera le tribunal.
« Ainsi, comme à Versailles pour la tribune du président de l’assemblée, le siège de la . justice militaire s’élèvera sur la partie de la scène qui correspond un peu derrière les avant-scène.
« I jc. maréchal Bazaine occupera une enceinte sous les colonnes de l’avanl-scèue de gauche, c'est-à-dire à la droite du tribunal.
« En regard, sous l'avant-scène de droite, sera le ministère public.
«Tout le parterre, qui sera de plain-pird avec la première marche du tribunal, sera réservé aux témoins, qui sont au nombre de 272.
« Le public ne pourra pénétrer dans celle partie du prétoire, et des couloirs spéciaux indiqueront aux assistants les places qu’ils devront occuper.
« Les premières loges seront réservées pour les billets.
« Les sténographes et les reporters des journaux auront une loge spéciale jiour la reproduction des débats.
« I.cs deuxièmes galeries seront probablement complètement fermées. *
» Le couloir circulaire qui entour: la salle au rezde-chaussée sera divisé en trois parties: l'une, celle de
droite, sera réservée, avec les petites chambres qui y communiquent, pour l’accusé; celle du milieu, pour la communication du public, et celle de gauche pour le greffe.
« Le tribunal, comme nous l'avons dit, n’occupera que la partie de la scène qui s’avance vers la rampe.
Une cloison le séparera de la partie supérieure et formera par derrière une immense salle de pas perdus destinée aux membres du conseil. Les chambres qui se trouvent derrière, et qui étaient originairement destinées aux loges dos acteurs, serviront de salles de délibération.
« M. le duc d’Aumale occupera les appartements dits des Princes, occupés autrefois successivement par le duc d'Orléans, le prince Napoléon, la princesse Mathilde, les grands personnages qui sont venus rendre visite à l'empereur, tels que le roi d'Italie , le roi de Prusse et le roi de Hollande, et enfin, en dernier lieu, pendant l'occupation ennemie, le prince de Saxe et le général de Mânteuffcl.
« Ces appartements forment , à gauche de la cour d'honneur, le premier étage, et sont de plain-picJ avec la terrasse du parc.
« Les grands appartements, qui font face à la grande avenue des Beaux-Monts, seront réservés et serviront pour ainsi dire de terrain neutre avec les logements destinés au maréchal Bazaine, lequel occupera, à gauche de la terrasse, le corps de logis en retour d'équerre qui lie les anciens appartements «le l’impératrice et du prince impérial avec l'ancienne salle de théalre.
o Ün. laisserait au maréchal, pour se promener, la partie de terrasse qui domine le berceau à peu près depuis la statue du lion jusqu'à celle d’Argus, près de la grille au-dessus de la Porlc-Ciiapellc.
« Les membres du conseil de guerre occuperont les i appartements qui sont à droite et à gauche de la cour ! d'honneur.
« M. le maréchal de Mac-Mahon aura également un ' pied-à-terre dans l'appartement situé près la salle des gardes, entre la cour d'honneur et la cour de la régie.
« M. le général Pourcct occupe un appartement sur la place du Château, dans l'aile gauche.
« Non loin de lui doit être logé, mais plus près de la ' rue d’Ulin, le général Zendtz, commandant la suhdivi- I sion de l’Oise.
« M. Renault, préfet de police de la Seine, habitera également le palais.
«t Nous aurons en outre une brigade de t'O agents de I police, dont 10 logeront au château et 40 en ville.
« En attendant, les postes et les plantons sont tenus ■par les militaires du 1 1 i® de ligne. »
Le Progrès de l’Oise ajoutait, le jeudi 21 août :
« On se familiarise à Compiègne avec le procès Bazaine, cl l’on compte si bien en voir les péripéties, que lundi il y a eu un moment de désappointement. On di- ,
BAZAINE ET LA CAPITULATION D li METZ.
sait qu'un contre-ordre était- arrive qui suspendait toutes les dispositions au théâtre. C’était vrai, mais la raison était celle-ci:
« Les travaux d'appropriation doivent, parait-il, par mesure d'économie, être exécutés partie par le génie militaire et partie par l’industrie privée. Le temps d'arrêt qu’on a signalé était tout simplement commandé par la nécessité où l'on sc trouvait de bien déterminer les travaux qui seront confiés d'une part à l'industrie privée et d’autre part au génie.
«Lorsque cette question sera tranchée , l’aménagement sera mis à exécution d'après les dispositions que nous avons fait connaître, mais qui subiront nécessairement des modifications qu'une étude plus approfondie fera reconnaître.
« Ainsi, dans le premier projet, !a tribune du conseil de guerre devait être établie sur la partie de la scène qui se rapproche le plus de la rampe. Aujourd’hui on renonce, nous assure-t-on, à cet emplacement. Les juges seraient dans la salle, là où sc trouve à peu près le trou du souffleur; la scène tout entière serait convertie en salle de pas perdus. Ce serait exactement comme à Versailles, où la tribune du président- de l'assemblée est adossée à la toile. »
M. Haillot, commandant d’état-major de la première division militaire, vint à Compicgne pour s’entendre avec un officier d'administration, M. l'intendant militaire, le commandant du génie, M. Laffolye, architecte, et M. Brissot, régisseur, sur les dispositions qu’il y avait à prendre pour la tenue des audiences et pour le logement du grand nombre de personnes qui doivent figurer dans le procès.
La question du matériel nécessaire pour les membres du conseil, pour les audiences et pour les logements étant à peu près réglée, restait celle du chaufTage, qui fut également résolue, ce qui n’était pas une mince affaire, lorsqu’on pense qu'il faut tous les jours, quand on veut chauffer toutes les pièces d« palais, quarante à quarante-cinq stères de bois pour alimenter toutes les cheminées et les vingt-deux énormes calorifères dont le foyer sc trouve dans le sous-sol.
Pendant deux jours, on discuta surjes voies et moyens relatifs à cet important détail, en traitant en même temps de la question dés travaux qui seraient dévolus partie au génie, et partie aux entrepreneurs du palais : M. Julien, pour la serrurerie; MM. Dreue, Lebrun et Couturier, pour la peinture; M. Leroux Sansàdc, pour la menuiserie; MM. Dubois et Guéry, pour la maçonnerie; M. Daussy, pour la plomberie, cl M. Lampre, pour la fumisterie.
Quant aux travaux qui sont réservés aux militaires, ils devaient être exécutés par un détachement du génie (pic l'on attendait de Versailles d’un jour à l'autre.