chapitre: xiii
Le Grand-Trl-inon. — Trlarnum. — La maison de porcelaine. La première messe. — La fenêtre dn Grand-Trlanon. — La ligue d’Aiipstiourg. — La guerre de 1088. — Paix de Ryswick. — Trianon sous Louis XV. — Le Petit-Trianon. — Les mémoires de M™* Campan. — La comédie au Petit- Trianon. — Les deux Trlanous de 1*80 jusqu'à nos jours.
Il importe de résumer ici les curieuses annales de Trianon.
Versailles, que l'on croit moderne, est mentionné dans des chartes de 1037 et de 1 180. Ejles le désignent sous le nom de Vcrsalto, et sous celui de Trlarnum est indiqué le domaine que les génovéfains possédaient aux environs.
Quand Louis XIV eut transfiguré le château de Versailles, que son père, Louis XIII, avait acheté à François de Gondi, archevêque de Paris, en 1027, moyennant la modique somme de soixante mille livres, .il se fit céder par les religieux de Sainte-Geneviève le Val dc* Gally, duquel dépendait le hameau de Trianon. Jules llardonin-Mansart et Robert de Cotte y bâtirent une maison du plaisance, flanquée de pavillons chinois, ornée déglacés, lambrissée de plaques dc^ faïence.
« Trianon, disent les Mémoires de Saint-Simon, fut d’abord une maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin J palais de marbre, de jaspe et de porphyre avec des jardins délicieux. » • .
Quoique des fêtes splendides eussent été données, en 1074, en l'honneur de de Monlespan, dans la Moison de porcelaine, appelée aussi Palais île Flore et Maso» du Soleil, Louis XIV s’en lassa, et y substitua le palais qui existe encore, avec une toiture à peine apparente et deux ailes en retour d eqiierret
la; 29 août 1688-, l’abbé de la Motte, chanoine et archidiacre de Notre-Dame, put célébrer la messe dans la chapelle du nouveau château.
A cette reconstruction se rattache une anecdote célèbre qu’a racontée Saint-Simon.
Les maçons perçaient une fenêtre dans le mur de Trianon.
Survint Louis XIV accompagné de son ministre de la
guerre, François-Michel Le Cellier, marquis de Louvois.
— Il me semble, dit Louis XIV à son ministre, que telle fenêtre n'est pas régulière.
— Pardon, sire, elle me semble absolument pareille aux autres.
— Vous vous trompez! Examinez donc mieux!
— Plus j’examine, sire, plus je persiste dans mon opinion'.
— Allons donc! dit Louis XIV. Et il tourna le dos â Louvois.
Les Mémoires du duc de Saint-Simou rapportent uiusi la fin de l’épisode :
« Le lendemain, rencontrant Le Nôtre, il lui conta la querelle, le prit pour juge, et lui recommanda «lu so transporter sur les lieux ; mais Le Nôtre n'osait ni contrarie^ le roi, ni mécontenter Louvois, et il resta à Versailles.
« Le roi, dit Saint-Simon, se fâcha, et lui ordonna du se trouver le lendemain à Trianon lorsqu’il y serait, et où il ferait trouver Louvois; ainsi il n'y eut plus moyen de reculer. Le roi les trouva le lendemain tous deux à Trianon. Il fut d’abord question de la fenêtre; Louvois disputa; Le Nôtre ne disait mot. Enfin, le roi lui ordonna d'aligner, de mesurer, et de dire après ce qu’il aurait trouvé. Tandis qu’il y travaillait, Louvois, en furie de cette vérification, grondait tout haut et soutenait avec aigreur que cette fenêtre était en tout pareille aux autres.
« Le roi se taisait et attendait, mais il souffrait. Quand tout fui bien examiné, il demanda à Le Nôtre ce qu’il en était, et Le Nôtre se mit à balbutier. Le roi se mit en colère et lui commanda do .parler. Alors Le Nôtre avoua (pic le roi avait raison, et dit ce qu'il avait trouvé de défaut.
« il n ’cut pas plutôt achevé que le roi, se tournantvers Louvois, lui dit qu'on ne pouvait tenir à scs opiniâtretés; qj*e sans la sienne, â lui, on aurait bâti de travers, et qu'il aurait fallu tout abattre aussitôt que le bâtiment aurait été achevé. En un mot, il lui lava fortement la tète.
« Louvois, outré du la sortie, et de ce que courtisans, ouvriers et valets en avaient été témoins, arrive chez lui furieux. Il y trouva Saint-Pouange, Villaccrf, le clicva- j lier de Nogent, les deux TilladaJf et quelques autres j féaux intimes, qui furent bien alarmés de le voir en cet J état.
« — C'jiiicst fait, leur dit-il, je suis perdu avec leroi; à la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre, je n’ai de ressource qu'une guerre qui le détourne de ses bâtiments et qui me rende nécessaire; et par moi il l’aura. , .
« En effet, peu de mois après, il tint parole; et malgré le roi et les autres puissances, il la rendit générale; elle ruina la France en dedans, ne l’étendit point en dehors, malgré la prospérité de scs armes, et produisit au contraire des événements houleux..»
La guerre à laquelle 1 éminent chroniqueur fait allusion est celle qui éclata en 1088. Attribuant à Louis XIV des projets de conquôie et dans le but de se prémunir contre son ambition, l'Allemagne, la Suède, l'Espagne, la Saxe, les Provinces-Unies; les cercles de Bavière, de Franconic et du HautrRhin avaient signe à Augsbourg une ligne secrète, .le 21 juin 108(5. Au traité adhérèrent, en 1087, le duc de Savoie, l'électeur de Bavière, la cour ’ de Rome, et tous les princes d'Italie. Leur animosité commune que Louvois, véritable niaitre de la situation, ne fit rien pour conjurer, éclata au mois de septembre 1088, et ne se termina que le 20 septembre 1097, par la paix de Itvsswick*
Et tout cela pour une fenêtre de Trianon !
Pendant la vieillesse du Roi-Soleil, le Grand •Trianon fut abandonné; on y vit pour la dernière fois, le 11 août 1715, la figure pâle et hagarde du monarque décrépi!, qui mourut le l cf septembre suivant.
Sous Louis XIV, de grandes réceptions, des promenades eu traîneau, des fêtes somptueuses eurent lieu au Grand-Trianon.
Sous Louis XVI, le Petit-Trianon, construit en 1706, fit oublier le Grand.
„■ Marie-Antoinette, raconte sa femme Je chambre Mme Lainpan, dans ses Mémoires, séjournait parfois un mois de suite au Petit-Trianon. Elle y avait aboli tous les usages de la vie du château; elle entrait dans son salon sans que lo piano-forte ou les métiers de tapisserie fussent quittés par les dames, et les hommes ne suspendaient ni leur partie de billard ni celle de trictrac. Il y avait peu de logements dans le petit château de Trianon : Mme Élisabeth y accompagnait la reine; mais les dames d'honneur et les dames du palais n’y furent point établies. Selon les invitations faites par la reine, on y arrivait de Versailles pour l’heure du dîner; le roi et les princes y venaient régulièrement souper. Une robe de percale blanche, un fichu de gaie, un chapeau de paille, étaient la seule parure des princesses.
« Le plaisir de parcourir toutes les fabriques du hameau, devoir traire les vaches, de pêcher dans le lac, enchantait la reine. » Ces fabriques qui n’ont pas été détruites sont : la Laiterie, le Presbytère, la Maison du Seigneur et la maison du bailli. •
11 y avait encore au Petit-Trianon une salle de spectacle où la reine, la comtesse Diane, Mme Élisabeth, le comte d’Artois, le duc d'Adhémard, jouèrent la Gageure imprévue, le Devin de village, le Rot et le fermier, Bote et Colas, le Sorcier , le Barbier de Séville , l'Anglais à Bordeaux, On ne s'avise jamais de tout. Marie-Antoi-nette fut applaudie dans le rôle de Colette du Devin de village, et de Gotte de la Gageure imprévue.
Enfin on se livrait au Petit-Trianon à des divertissements que l'abbé Soulavic, dans scs Mémoires historiques , a qualifiés avec sévérité.
• Les orgies secrètes de Trianon, dit- il, succédèrent
aux promenades nocturnes de Versailles. Le comte de Vcndreuil, Bcxenval, le prince d’Ilonnin, Adhémard, Diane, la duchesse Jules, etc., continuèrent de jouir de la confiance de la reine. On s’amusa d'une grande variété de jeux peu décents, dont les .détails sont étrangers à l'histoire. ■
Ces jeux s'appelaient la guetre pan-pan, le desrampativos, le colin-maillard. Mme Campan en fait aussi mention.
Cette vie de badinages et de galanteries, de mœurs légères et de folles fantaisies, cessa peu de temps après la convocation des États Généraux.
Bientôt le silence enveloppa les deux palais, et ils restèrent dans un isolement presque complet, perdus au milieu de leurs ombrages, comme lé château de la BeUe-an-Bois- Donna nu
Louis- Philippe affectionnait lo Grand-Trianon. Chaque jour, pendant les longs travaux qu'exigea la création du musée de Versailles, il allait s’y reposer sur un lit de camp, ou s'installer devant un bureau d'acajou, que Ton montre encore aux visiteurs. Toute sa famille y séjournait avec lui, au moment de l'inauguration du Musée, le 10 juin 1837.
Depuis 1848, il avait été laissé de côté.
Le procès Bazaine allait attirer de nouveau l'attention sur cette 'demeure que tant de gens aujourd'hui connaissent à peine de nom.