CHAPITRE V
Do Londres à Ferrières. — Entrevu J de M. Itégnicr avec il. do Uifiuiark.
Le dimanche 13 septembre, A sept heures du soir, Régnier lut dans l’ûfaerver que Jules Favre devait se rendre à Meaux pour négocier un armistice. L'heure de Faction parait avoir sonné pour l'homme A projets. Il rentre chez lui, boucle sa malle, et prend A la station de Charing-Cross le train de Douvres. Il passe la Manche, s’en va en chemin de fer jusqu’à Amiens, et de là en voilure jusqu'à Nantcuil. LA, pour vingt francs, un Prussien le mène en tilbury A Meaux, où il arrive, le lundi
19 septembre, à minuit.
Régnier passe la nuit sur un canapé, et le lendemain,
20 septembre, il sc rend chez le maire de la ville, M. Geoffroy, et lui montre la photographie et l'autographe du jeune prince, en lui disant :
• J'arrive d’IIaslings ; je désire voir M. de Bismark, et lui demander l'autorisation de transmettre mou message à Willielmshœhc.
« — M. de Bismark, répondit M. Geoffroy, est A Ferrières, au château de M. de Rothschild, avec le roi de Prusse. Jules Favre doit les rejoindre et avoir une audience du chancelier.
« — Pensez-vous qu’il Fait eue déjà?
• — Je ne le suppose pas.
« — En ce cas, je cours à Ferrières; je tiens A y être avant lui. »
A dix heures du matin, une voiture de louage s’arrêtait sous le péristyle du château : Régnier en descendait, et demandait à parler à un aide de camp du chancelier prussien.
Ce qui se passa ensuite est si étrange, que, de peur d'engager notre responsabilité, nous laissons la parole à M. Régnier :
« Je fus, dit-il, introduit dans une salle du rez-dechaussée où se trouvaient plusieurs personnes : la première à laquelle je m'adressai fut heureusement M. le comte de Iiastfeld. Aux premiers mots que je lui dis de mon arrivée de Hastings et de mon désir de parler à M. de Bismark, il me dit qu'il était avec le roi, qu’ensuite il avait promis une audience à onze heures à M. Jules Favre, qu’il avait rencontré la veille en venant à Ferrières, et qu'il ne pensait pas qu'il lui serait possible de me recevoir maintenant mais qu’il allait cependant lui faire savoir mon arrivée.
« Il écrivit un mot, et cinq minutes après M. le comte de Bismark descendait dans la chambre de M. Iiastfeld, qui m’y avait fait entrer, et, après quelques demandes polies sur les difficultés de mon voyage, il me conduisit lui-même, tète nue, dans son cabinet, au premier étage.
« Il s'assit devant son bureau et me pria d’en faire autant.
« J’ouvris mon grand portefeuille, en tirai la vue photographique d'Hastings, sur laquelle le prince impérial avait écrit : « Mon cher papa, je vous envoie ces vues « d'Hastings; j’espère qu’elles vous plairont, Louis Na- « poi.Con, » et la lui montrai.
« Après qu’il l’eut considérée quelque temps, je le regardai fixement et je lui dis ; a Je viens, monsieur le « comte, vous demander une passe qui puisse me per- « mettre de me rendre à Wilhelmshœhe, et de remettre « cette photographie ;i Sa Majesté. »
« II me regarda fixement aussi.
« Il y eut un moment de silence, puis il prit ainsi la parole, comme j’avais la certitude qu’il devait le faire :
« Monsieur, notre situation est celle-ci : Que peut-on nous ofFrir? Avec qui pouvons-nous traiter? Notre désir de profiter de la situation actuelle pour nous éviter dans l'avenir, d’ici à longtemps, du moins, une guerre nouvelle avec la France, est formel : pour cela, une aliénation des frontières de la France nous est indispensable.
« D'un autre côté, nous nous trouvons en présence de deux gouvernements, l’un de fait, l’autre de droit : nous ne pouvons changer leur position, et il nous est difficile, sinon impossible, de traiter avec l’un ou avec l’autre.
• Les puissances neutres seraient heureuses de voir la situation s’éclaircir. L’impératrice régente a quitté le territoire; depuis, elle n’a pas donné signe d’existence. Après la prise de Sedan, on eût dû traiter : quelques paroles que j’ai prononcées alors, dans une en-
trevue où se trouvaient MM. de Castelnau et Piétri, auraient pu, si on l’avait voulu, donner lieu à des pourparlers plus sérieux. On a semblé ne pas vouloir les comprendre.
« Le Gouvernement provisoire de la défense, lui, ne veut ou ne peut pas accepter cette condition de la diminution du territoire, mais propose un armistice qui permettrait de consulter le peuple français sur cette question. Nous pouvons attendre aisément. Nous avons ici 400,000 hommes qui vivent sur le territoire occupé et conquis; quand Metz se rendra et les autres villes, nous en aurons 5 à 600,000 : ils peuvent ainsi bivouaquer tout l'hiver.
« Lorsque nous nous trouverons en face d’un gouvernement qui, de fado et de jure, pourra traiter sur les bases proposées par nous, nous traiterons. Quant ù présent, nous n’avons pas à faire connaître nos exigences quant ù une cession de territoire, puisqu’elle est in loto déclinée. »
a Je répondis ù Son Excellence que, à mon avis, Sa Majesté l'Impératrice, après les premiers baisers donnés à son fils, eût dû, et que peut-être elle pourrait encore revenir sur la flotte ou sur le territoire, et faire, par des proclamations, acte d’existence; que la crainte que l’on pût supposer que, par un intérêt dynastique, elle avait entravé la-défense nationale, l’en avait empêchée.
« Son Excellence m’arrêta, en me disant : « Gela est vrai; mais le passé est passé : occupons-nous du présent. — Quant ù présent, nous ne pourrions que nous trouver heureux d'accepter des conditions moins dures que celles qui pourraient être publiquement acceptées par le comité de défense de Paris. Bazaine et Uhricli pourraient, s'ils font une capitulation, la faire au nom du gouvernement impérial. » Son Excellence me dit que Jules Favre croit pouvoir compter sur la garnison. J’oITre d’aller de suite ù Metz. « Si vous étiez venu il y a huit jours, il y a quatre jours même, il était encore temps ; maintenant, je crains qu'il ne soit trop tard. # (H regarde sa montre et voit que l'heure du rendez-vous avec Julc3 Favre est passée depuis longtemps.) Il se lève. a Veuillez présenter mes respectueux hommages à Sa Majesté Impériale, lorsque vous serez ù Wilhelmshœhe. » Ma flèche de Parthe était lancée. Je laisse sur son bureau mes papiers, le premier numéro du journal la Situation, qui avait paru à Londres la veille de mon départ, et, le saluant, lui dis que je prendrais les papiers le soir, après que la passe y aura été ajoutée, et en ayant l'honneur de prendre congé de lui.
« M. le comte de Hastfcld, un très-aimable gentleman, m’oIFre sa chambre à coucher. Il me parle avec plaisir des bons souvenirs qu’il a conservés des Tuileries, du désir qu'il aurait de voir tout se terminer pour le mieux, de l’étonnement où tous ont ôté de ne pas voir signe d’existence dans le parti impérialiste. Je me repose une demi-heure dans un fauteuil et suis réveillé par les domestiques, qui me servent le dîner sur un coin do son
bureau : Chàtcau-la-Rose, Moët frappé et café complètent son hospitalité. Je prends quelques bouchées et me mets de suite à préparer à l'avance ma conversation pour l'audience du soir, que je suis sûr d’obtenir.
« A sept heures, M. de Bismark, qui avait dîné avec le roi, me fait dire qu'il est fatigué, mais qu’il me recevra à huit heures.
« A huit heures, je suis introduit. Je m'assieds et
commence :
a t» J'irai de suite à Metz et à Strasbourg voir les deux commandants, et je- conviendrai que, si les deux places doivent être rendues, elles le soient au nom de l'Empereur j
a 2° Par une proclamation, il faudrait réunir, dans la ville *** pour le ***, les membres du Sénat, du Corps législatif et du Conseil d’État;
« 3° Il faudrait faire au peuple une autre proclamation dans laquelle on constaterait que la gauche, par la façon violente dont elle s’est emparée du pouvoir, nous force maintenant à faire une paix plus désavantageuse que nous ne l’eussions faite sans cela; que le Gouvernement provisoire de la défense nationale, malgré son engagement primitif et formel de ne jamais céder un pouce de territoire, prouve par sou appel au peuple français pour la ratification de ce fait, que lui-méme le trouve indispensable. Qu’il n’était pas nécessaire, pour arriver il ce but, de risquer une guerre civile, ce qui serait certainement arrivé sans le patriotisme de la régente, qui préféra s’éloigner momentanément; qu’il ne fallait pas, pour céder ensuite si vite, dévaster une portion de la France d’une façon si terrible, que les générations suivantes en garderont le souvenir. Car l'ennemi, il faut en convenir, à part scs victoires qu’il doit à sa supériorité numérique, a moins causé de ruines en France que, dans un rayon de vingt lieues, n’en a semé autour de Paris le gouvernement de la défense; qu’il n’a rien défendu, mais s’est occupé du déplacement des fonctionnaires. (M. de Bismark m’interrompt pour approuver chaudement ce passage et parler du vandalisme inutile qui a causé lu bris des ponts, ce qui ne les a pas arrêtés une heure dans leur marche.) Qu’en présence de cetlo détermination, manifestée si publiquement par le comité de défense nationale, le but pour lequel il s'était établi a cessé d’être, et que, par conséquent, sa mission est finie. Que tous les fonctionnaires du gouvernement impérial, à partir du l« r octobre, reprendront leurs fonctions. Que l'impératrice régente, qui n’a pas, depuis quinze jours, cru devoir faire acte d'existence, pour qu’on ne pût calomnieusement l’accuser plus tard d’avoir, dans un intérêt dynastique, entravé la défense, reprendra, à partir de celte même date, h-s rênes du gouvernement; qu’à partir de celte date, ne seront valables que les actes qui seront faits en son nom, dans la formule ordinaire, par les fonctionnaires nommés ou dont la démission ifa pas été acceptée parle gouvernement impérial.
« Que, daus un délai prochain et qui sera ultérieurement fixé par Sa Majesté, le choix du gouvernement sera dans chaque commune soumis au peuple français; mais que cet acte ne peut se décider sous la pression des armes étrangères et lorsque les électeurs ne pourraient voter avec le calme nécessaire à un acte aussi solennel; que dés à présent, renonçant au privilège que lui donne la Constitution, les Chambres, lorsqu’elle leur proposera cette convocation du peuple, rédigeront elles-mêmes, d’un commun accord, la formule plébiscitaire à présenter au vote général de tous les citoyens.
« A cotte époque, nous ne serons plus, comme le reconnaît le comité de ia défense nationale, au pouvoir de l’ennemi, les passions seront apaisées, et, quel que sera le vote, il aura été pris froidement, en connaissance de cause, et religieusement observé : nous en -prenons l’engagement formel. Une amnistie générale et l’annulation des lois d’exil précéderont cette réunion pour le vote du plébiscite.
« M. de Bismark me répondit : « Monsieur, le destin a décidé. Attendre plus à le reconnaître n’est pas le fait d’un caractère indomptable, mais d’un caractère indécis : rien ne peut empêcher que ce qui est soit. Faites que nous trouvions devant nous quelqu'un capable de traiter, et vous aurez rendu un grand service à votre patrie. Je vous fais donner un sauf-conduit général, qui vous permettra de voyager dans toutes les possessions allemandes et dans tous les pays occupés par les troupes ; un télégramme arrivera avant vous à Metz et vous en facilitera l’entrée. Sans doute un armistice sera signé demain à midi; mais ce n’est qu’une question de fait de guerre qui n’engage à rien et ne reconnaît aucun droit. Il fallait venir plus tôt. Voulez-vous me laisser ce journal la Situation, premier numéro? »
Il était onze heures; il fit venir M. de Hastfcld, me recommanda à lui pour la nuit, et il fut entendu cpic cette passe indispensable me serait donnée vers minuit, après qu'elle aurait été signée à l’état-major général. On me conduisit chez un serrurier, où la chambre que l’on destinait à un général que l’on attendait depuis deux jours était libre. C’était la seule avec une chez l’intendant de M. de Rothschild, où avait couché la veille M. Jules Favre : cite me fut offerte; mais, comme il devait revenir le lendemain, je craignis des indiscrétions et préférai la première.
« Vers minuit, le lieulciinnt de police faisant fonctions de sous-prôfct frappa à mes volets, et m'apporta mou sauf-conduit en règle.
« Il fut entendu qu'à une heure du matin une voiture appartenant à M. de Rothschild m'attendrait. »
« Je requiers les officiers commandant les troupes
Voici la traduction du laissez-passer remis à Régnier :
alliées de laisser passer M. Régnier, et de lui faciliter son voyage autant que faire se pourra.
• Ferritrcj, ÎO itplembre 1870.
« Vox Bismahk.
« Tous les détachements de troupes sont requis d’exécuter ce qui est ci-dessus.
* Le (junrtîer-mnltre général,
« Prince Podbirlsko. »
Muni de cette pièce, il traverse les lignes, et. le 23 septembre 1870, il se présente au prince Frédéric-Charles, qui n’hésite pas à le recevoir. « Je lui expliquai, dit-il dans sa brochure, l'utilité qu’il pouvait y avoir à ce que le gouvernement de la régence traitât lui-même de la paix, en s’entourant, dans une ville française non envahie, des Chambres, du Sénat et d’une partie de l’arm> é, avec un maréchal de France à sa tête. J'obtins l’autorisation d’entrer de suite dans Metz. »
Le négociateur improvisé avait essayé de se donner comme un véritable médecin de la Société internationale de secours aux blessés; mais le prince Frédéric- Charles lui répondit :
* Monsieur, c’est une histoire qui peut être bonne pour tout le monde ; mais elle ne l’est pas du tout pour moi. M. de Bismark me fait savoir votre désir d’entrer dans Metz, et me laisse juge de voir si j’y ti’ouvc quelque inconvénient.
« Je vous y autorise. »
Et le soir même, vers quatre .heures, Régnier vient aux avant-postes français de Metz, accompagné d’un parlementaire prussien. « Je suis, dit-il, membre de la Société internationale de secours aux blessés, je viens demander le rapatriement de huit médecins du grandduché de Luxembourg, retenus à Metz quoique, vu leurs fonctions d’humanité, ils soient protégés par les régies ordinaires du droit des gens. »