CHAPITRE VI
Le marérlial Rjzaine cl M. Régnier.
M. Régnier est reçu par M-Arnous-Rivière, chef de La laillon des francs-tireurs de la Moselle, commandant les grand'gardes françaises de Moulins, qui le mène daus sa voiture au quartier général.
Introduit devant le maréchal Bazaine le 24 septembre, il lui montre les vues d’Uastiugs et l’autographe comme gage de sa mission. « L'impéralrice, dit-il, vous prie
d’envoyer un général auprès d'elle en Angleterre. Elle aura à lui confier une mission spéciale, dont l’avenir de la guerre dépendra et sur laquelle elle n'a pas osé s’expliquer par écrit, de peur que sa lettre ne tombât au pouvoir des Prussiens. »
Régnier raconte ensuite qu’il a vu M. de Bismark ; que le chancelier est déterminé à ne pas traiter avec le gouvernement de Paris; que sa ferme résolution est d'entrer en négociations avec les représentants légitimes du gouvernement impérial ou avec le général commandant en chef les armées de Fi ance. M. Régnier pense avoir la certitude que M. de Bismark, dans une négociation ainsi conduite, accordera toutes les concessions compatibles avec les justes intérêts de l’Allemagne et qu’il n’insistera pas sur des demandes qui pourraient compromettre la dignité de la France. » L’impératrice, ajoute-t-il, hésite à sanctionner aucune négociation avec M. de Bismark; elle désire, avant que de rien terminer, conférer avec un des chefs de l’armée de Metz, le maréchal Canrobert ou le général Bourbaki. Ma mission est d’amener l’un d'eux en Angleterre. »
M. de Bismark évidemment se prêtait à ces espérances pacifiques; le passeport signé de son nom en était une preuve suffisante.
Mais laissons un instant la parole à M. Régnier, dont V tira ugc Histoire dévoilée renferme de notables particularités sur l’entrevue du 23 septembre :
« Le maréchal me raconta qu’il ne pouvait aller que jusqu’au 18 octobre. C’était cette position, comme de moi seul, en vertu de laquelle il devait forcément so rendre à discrétion quelques jours après, que je prétendis utiliser auprès de M. de Bismark, lui faisant croire que, par politique, le maréchal consentait à mettre sou armée à notre disposition.
« Je sauvais donc ainsi à la France une armée qui, sans cela, eut eu le sort de celle de Sedan. Aussi ce fut avec un grand bonheur que le maréchal accueillit cette proposition dont je l'assurais : la possibilité de sortir avec tous les honneurs de la guerre, sous la seule promesse de ne pas servir pendant le reste de la campagne et d’être ainsi la cause de la neutralisation de huit à douze départements; mais cela expressément entendu avec moi : d'abord que lui et son armée seraient à la disposition des Chambres et du gouvernement impérial, le seul légal, qui 6e trouverait ainsi restauré immédiatement ; car, à mon avis, tout le monde fatigué d'une guerre inutile, et désormais sans but, s’y ratla-* citerait.
« Le maréchal me parla de la possibilité et du plaisir qu'il aurait à se mettre à notre disposition pour favoriser nos voeux; que ia France n'est pas forcée de se mettre à la remorque d'une poignée d’aventuriers, gens sans aveu, qui veulent faire à leur ambition un inarche-pied du malheur delà patrie; que l’année, ce symbole de la fidélité, n'a pas cessé de l’être, et qu’il regarde l’armée de Metz comme ia seule armée fran-
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raise existante; qu’elle partage complètement l’idée de scs chefs. Je lui répète ce que Jules Favre a dit; il répond que c'est absurde et que de plus tous scs collègues ont en lui la plus grande confiance, et qu’ils lui ont dit qu’ils étaient résolus à le suivre partout.
« Il me lit sa première lettre au prince Frédéric- Charles, avec lequel il entra en correspondance, sous prétexte de connaître la position après Sedan; réponse du prince qui la lui explique et lui dit que l’année royale marche sur Paris.
« Deuxième lettre du maréchal, dans laquelle il demande qu’on lui explique la différence qu'il trouve entre deux journaux (introduits par des prisonniers échangés), l'un de provenance belge, qui dit que Jules Favre doit traiter d’un armistice; l'autre, d'origine allemande, qui dit que le gouvernement royal ne reconnaît que celui de l’empereur.
« Itéponsc du prince; lecture du projet d'une troisième lettre (là, ma mémoire est confuse, et je ne sais si je ne mêle pas la deuxième et la troisième lettre) par laquelle il demandait à envoyer son aide de camp Boyer au quartier général du roi pour s’informer positivement de l’état des choses.
« Allusion voilée, à la fin de cette deuxieme ou troisième lettre, mais qui n’a pas été envoyée, au gouvernement possible de Jules Favre, et à son désir de ne pas rester en dehors des événements.
« Quant à la fin de celte lettre, je lui dis positivement que je ne l’aime pas, et qu'elle peut donner naissance à des suppositions injurieuses pour lui; il combat cette interprétation, qui est cependant positive, comme étant celle de sa pensée; qu’enfin, il ne peut pas répondre de la garnison de Meta, mais seulement de l'armée devant Metz.
« Je dis qu’au lieu d'envoyer le colonel Boyer, il faut, sans soumettre la question militaire à la question politique, faire servir la position de celle-ci à l’avantage de celle-là; qu’évidemment le maréchal ne peut pus engager le gtnèral Coffinières ; mais que son offre si généreuse «le se mettre à ma disposition me permettra, dans l'intérêt politique, sans nuire à nul des intérêts militaires, d’obtenir de M. de Bismark, dont c’est l’intérêt, bien entendu, des conditions meilleures au point de vue, si précaire en ce moment, de la dynastie; que je désire connaître l’extrême limite à laquelle il consentit d'arriver.
’ « H me les explique; il me dit que le terme « avec les honneurs de la guerre » comprend tout, et ajoute enfin que si une portion de ses canons était une difficulté, il ne faudrait pas s’y attacher.
« Je lui dis que je reviendrais dans six jours.
« Il me répond que dans six jours comme dans deux mois, ce qui est dit est dit,
« IVemièrc faute de ma part, il fallait lui faire écrire ce qu’il eût écrit avec bonheur : « M. llégnier estauto- « risé à traiter en mon nom de la reddition «le l'armée
« sous Metz avec tous les honneurs de la guerre, p
« Ce sont là les seules paroles échangées que Régnier ait jugé à propos de nous faire connaître ; mais il est probable qu’il y eut d’autres points abordés dans cette conférence du 23 septembre qui sc termina à onze heures du soir. Le récit t|u'cn fait le maréchal Bazaine, dans l'Armée du Rhin depuis le f 2 août jusqu'au 29 oclohre, est fait à un autre point de vue, et complète celui du diplomate tu parlibus.
« Dans la soirée du 23 septembre, un homme portant les insignes de la Société de Genève se présenta aux avant-postes de la première division du 4« corps, à Moulins-lès-Mctz; il demandait à être conduit à mon quartier général, parce qu’il avait à me parler, et me fut amené vers huit heures et demie du soir par l'officier d’état-major qui l'accompagnait, comme étant un courrier de l’empereur. Une fois seul avec moi, ce personnage me déclare se nommer Régnier, être autorisé par M. de Bismark à la démarche qu’il faisait, et venir, au nom de l’impcratricc, demander à M. le maréchal Canrobi'rt ou à M. le général Bourbaki de se rendre auprès d’elle, en Anglctcrrc.il n’avait pas de preuve écrite de sa mission, me montrant pour toute créance une photographie de Ilastings, oit se trouvait l’impératrice, disait-il, et au dos de laquelle le prince impérial avait apposé sa signature.
« Malgré la singularité de cette démarche, je ne crus pas devoir la repousser. Nous étions si complètement isolés du reste de la France, que je saisis celte occasion d’avoir des nouvelles certaines, lors de la rentrée à Metz de celui des d« ux officiers généraux «pii partirait peut-être. Seulement,’ comme il était tard, je répondis à M. Régnier que, s’il désirait avoir un entretien avec les deux personnes qu’il me désignait, l’entrevue ne pourrait avoir lieu que le lendemain.
<« En me quittant pour être reconduit aux avantpostes, M. Régnier sc prit à regretter qu’un traité ne fût pas intervenu pour mettre fin à la guerre après les événements de Sedan.
« La présence et l’entretien des troupes allemandes sur le territoire étaient une ruine pour la France, me dit-il; un armistice était à désirer, comme point de départ de négociations de paix. L’armée du Rhin, la seule armée française encore debout, si elle avait sa liberté, offrirait des garanties d’ordre général suffisantes aux gouvernements allemands, pour que ceux-ci pussent entrer en pourparlers; seulement il était à craindre que les Prussiens n’exigeassent en gage la remise de la place de Metz.
« Je répondis à ces réflexions que je jugeais la paix raisonnable; que l'armée du Rhin était certainement en état de garantir le pays contre scs propres excès, et partant «le faire respecter les décisions du gouvernement de la France; mais qu’elle ne saurait acquérir sa liberté qu'à la condition de sortir avec les honneurs de la guerre, c’est-à-dire avec armes et bagages, et dans
E iirciuc de BourUki cl de l'iuiii^rclficc a Chi»cil*ui*l.
des conditions morales qui lui permissent de conserver son autorité au milieu de la nation ; qu'en tout cas, Metz était en dehors de la question, celte place de guerre ayant un gouverneur indépendant, car il avait reçu son mandat directement de l'empereur.
« C'était là une simple convention, à laquelle je n’attachai qu’une importance secondaire, M. Régnier n'ayant aucune qualité officielle. Mais je sentais qu'apres le désastre de Sedan, lorsqu'il ne restait plus à la France qu'une armée, impuissante à la dégager de l'étreinte de l'ennemi, la paix serait un immense avantage. 4c voyais dans cette armée, rendue au pays avant d’èlre désorganisée, le noyau d'une puissance militaire que l'expérience de nos récents revers saurait rendre promptement redoutable. En peu de temps, la France, retrempée aurait été à même de prendre une éclatante revanche.
« Voilà pourquoi je n’ai pas craint de répondre à M. Régnier. »
IIURI.