CHAPITRE XXI
Salle du Report. — La retraite de l'anode ver» Cbàluns est décidée. Traversée de la Moselle.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le 12 août, jour do la prise de possession par le maréchal Ihualne du commandement en chef, l’armée occupait, en avnnl des fort» do la rive droite de la Moselle, l'espace compris entre la Scillc et la basse Moselle. Le projet de retraite sur Chatons venait d'être repris, et le maréchal reçut l'ordre de l'exécuter.
Nous croyons devoir relever le* détails de la prise de service du commandement de l'armée. Voici la demande qui a été - posée à ce sujet au maréchal t
a Dans quelle* conditions avez-vous pris le commandement? Y a-t-ll eu un conseil de guerre tenu ? Avez-vous eu connaissance de la situation générale et de* positions occupées par l’aile droite de l'armée du Rhin ? »
Le maréchal répond :
a J'ai reçu l'avis de ma nomination le 12, dan* l'aprèsmidi; je suis allé immédiatement faire observer à l'empereur qu'il y avait des maréchaux plu* anciens et plus apte* que moi pour accepter le commandement dans la situation difficile où nous étions. Il ne fut question d'aucun détail de service, ni do projet* ultérieurs, ni de la marche en retraite des l ,r . &• et "* corps, ni de» renseignements qu'on pouvait avoir sur l’ennemi. Le major général, qui était présent, n’en a pas donné non plus. Il n’a pas été question non plus, dan» celle entrevue, de la concentration de» troupes au camp de ('.bêlons, elles ordres relatifs àcc mouvement, expédiés au uiarécnal do Mac-Mahon, ont dù l'être pair lo nuÿor général, tuais jo n’en al aucune connaissance, a
Toute rénexiou parait superflue en présence de l'aveu que fait le maréchal de la négligence avec laquelle il prend possession de ion cuminandemenl.
Traversée de la Mcselle.
Le premier mouvement de retraite avait été décidé le ? ; oe même jour, le général Coftinièrrs était nommé gouverneur de Meta; dès le 8, ou entreprit sous sa direction, tant en amont qu'en aval de la place, la construction de trois séries de ponts, sur la Scille et sur les divers bras do la Moselle, ! pour faciliter, avec les deux ponts en pierre de la ville, le passage lapide de l’armée. Ces ponts furent terminé* le 1 2 au soir, et déjà quoique* régiment» avaient pu franchir la Moselle, lorsque, dans la nuit du 12 au 13, survint une crue qui submergea tes tabliers des ponts du giaud bras et les lampe» d’accès, et en emporta même quelques |arlies. On ne |rarviul à rétablir la circulation que dan* la matinée du M, et ce fut seulement dans l’après-midi de ce jour que commença le défilé de l’armée. Il firnl dire que ces pont* n’étaient nullement indispensables, et que l’armée, si l'on avait tenu à hâter son mouvement, aurait très-bien pu se contenter des deux ponts de la ville et de celui du chemin de fer.
Bu reste, si au lieu de construire en ainont ou en aval trois | séries de ponts, dépassant à peine le niveau de l’eau, on »o fût contenté d'en établir deux ou même une dans de bonne* conditions de solidité et de relief, la crue du 12 au 13 n'aurait paa pu entraver le passage. Ce* dispositions vicieuse» ne sauraient engager eu rien la responsabilité du maréchal, mais l'instruction relève à sa charge le fait de n'avoir fias utilisé, dès le 13 au malin, les trois pont* de la ville et du chemin de fer, d'avoir ainsi attendu, sans la moindre nécessité, jusqu'à l’après-iuldi du 14, pour mettre son armée en mouvement.
En s'attardant de la sorte sur la rive droite, il laissa à l'ennemi, qui avait suivi jusqu'à ee jour notre retraite d'assex loin et sans l’inquiéter, le temps de masser ses forces et de venir nous attaquer au moment où la plus grande parlio do l'armée aralt déjà franchi ; la Moselle.
L'inaction du maréchal c*t d'autant moins explicable, que l’empereur, justement inquiet de la situation, et celle luis bien inspiré, le pressait vivement d’activer sa marche.
« Plus je pense à la position qu’occupe l'armée, lui écriv ait-il le 12 août, plus je la trouve critique, car si une partie était forcée et qu'on se retirât en désordre, le* Torts n’um pécheraient pas la plus épouvantable confusion. Voyez ee qu’il y aura à faire, et, ai nous ne sommes attaqué* demain, prenons une résolution. »
L’empereur lui écrit de nouveau dan» la journée du 13 :
« Il u’y a pa» un moment à perdre pour faire le mouvement arreté. *
Le maréchal lui répond s § Le général Cufllmères, qui est en ce moment avec moi, m'affirme que. malgré toute ta diligence possible, les ponts seront à peine prêts demain malin. »
'A ce moment, le maréchal paraît hésiter sur l'opportunité de passer sur la rive gauche. Il écrit à l’empereur ce même jour à neuf heures et demie du soir : « l.'enncml paraissant s’approcher de nous et vouloir surveiller nos mouvements de telle façon que le passage à effectuer sur la rire gauche pour-
rail entraîner nn rombal défavorable pour nons, Il est préférable soit de l'attendre dans nos lignes, soit d'aller à lui par un mourement général d'offensive. Jo vais lécher d'avoir des renseignements; j'ordonnerai alors les mouvements que l'on devra exécuter et j’en rendrai compte immédiatement à Votre Majesté, n
L’empereur lui répond à onic heures du soir.
a Iji dépêche que Je vous envoie (le l'impératrice montre bien l'Importance que l’ennemi attache à ce que nous ne passions pas sur la rive gauche; Il faut donc tout faire pour cela. Si vous croyez devoir faire un mouvement offensif, qu’il ne nous entraîne pas de manière à no pas pouvoir opérer notre passage. »
Le maréchal abandonne son projet et donne l'ordre de passer sur la rive gauche; mats au moment oh In plus grande partie de ses forces n franchi la Moselle, l'ennemi, qui avait mis à profil le temps perdu par nous, attaque notre arrièregarde. Il est repoussé avec In plus grande vigueur.
Le combat de liornv inaugura d'une manière brillante, rcconnaissons-le hautement, le commandement du maréchal Canine. Il releva le moral de notre armée, mais il retarda noire marche, et, à ce moment, puisque l'on voulait quitter Mets, Il était bien plus important de gagner du temps qu’une •bataille; car l'ennemi, secondé par tous nos retards, entreprenait en toute liàto le mouvement tournant qal allait le porter sur notre ligne de retraite cl nous enlever toute com- < uiunicntion avec l'intérieur.
Quelles mesures ordonna le commmandement pnnr activer la marcha de nos troupes et retarder celle de l'ennemi? Chose triste à dire! dans un moment oh une question d'heures allait I décider du sort de la France, les précautions les plus élémentaires furent négligées.
Les débouchés des deux ponts de la ville et des deux séries de ponts provisoires, en amont et en aval, aboutissaient h la route de Verdun tracée à la sortie de la place parallèlement au cours de la Moselle, lino fois les ponts franchis, il fallait s’élever sur les plateaux de la rive gaucho. Plusieurs routes y conduisaient.
La première, celle de Verdun par Longcvlllc cl Moulins, se bifurquait à Gravelottc, suivant deux directions aboutissant toutes deux à Verdun, l'une par Bczonvillc et Mars-la-Tour, la seconde par Doncourt et Elain.
On pouvait également atteindre directement le plateau en suivant la route de Plappcvillc par la col de Lcssy, Chftlcl, le vallon de Monraux cl Amnnvilliers.
A eu dernier point aboutisssait aussi, venant de Mets, un très-beau chemin passant par Lorry ot dont le tracé suivait le fatte du contre-fort du Rainl-Qiienlin.
Enfin, ou pouvait utiliser la grande route de Metz à Rricy par Wolppv, Saulny et Snlnl-Privat-la-Montagnc.
(tien n'étall donc plus simple que de tracer quatre itinéraires distincts pour atteindre les plateaux. Malheureusement, aucune reconnaissance générale ne fut ordonnée dans ce sens, et l'ordre de marche n'assigne pour tous les corps que les deux routes de Verdun par Mars-la-Tour et par Etain, et comme ces deux roules avaient nn tronc commun entre Metz et Gravelottc, c’est sur celte'uniquc vole que vint, & la sortie des ponts, s’engouffrer l'armée fout entière.
Snr l’avis venu de Paris, transmis par l'impératrice et que l'empereur avait adressé, le 13 au soir, au maréchal, avis annonçant un mouvement probable de l'ennemi dans la direction do Thfonville, le générai en chef jugea dangereux, assure-t-il, de faire usage de la route de Wolppv, et cela bien à tort, car aucun renseignement local n'était venu confirmer la réalité du mouvement annoncé, cl le cliemim de fer des Ardennes, ainsi que le télégraphe, continuaient à fonctionner sans obstacles. Une surprise n'étalt donc pas à craindre dans celte direction.
En présence de l’effroyable encombrement qui se produisit, encombrement dont les dangers avaient été signalés au général Jarras, une partie des troupes fut dirigée lc'tendcmain 15 par le col do l-essy. En même temps, le maréchal donnait i’ordre de licencier immédiatement le convoi auxiliaire, malgré les représentations de l'intendance, justement cfîrayée des conséquences de celte mesure, qui aurait privé l’armée des vivres nécessaires pour sa marche. En raison des impossibilités
matérielles que devait rencontrer son exécution, cet ordre n’eut d'autre suite que lo maintien au Ilan-Saint-Marlln di s convois de trois corps d’armée. Celui du grand quartier général, qui était déjà engagé dans le défilé, dut continuer sa marche et atteignit en entier le plateau, oh l'avait déjà précédé celui du 2® corps.
Le lendemain te, la roule de Lcssy élait également encombrée; le corps, sous l’oinpiro de la nécessité, dut suivre, contrairement nux ordres qu’il avait reçus, la route du Saulny et put ainsi arriver à temps pour prendre une part glorieuse à la halaillc de Itczonvillc. Toutefois celle de scs divisions qui formait tète de colonne, et qui avait élé engagée la 15 sur la routo do l.essy , ne parvint sur le plateau que le IC à dix heures du soir. 11 en cùl été de même pour tout lo ■S 0 corps si son chef, heureusement inspiré, n’cht pris, lo lendemain 10, la résolution de passer par la roule de Brley.
C'est en vain que le maréchal Bazaine cherche à rejeter la responsabilité des dispositions prises pour la marche sur son chef d’état-major. L’ordre de mouvement du 14, dicté par le maréchal, n'indique qu’une seule routo à suivre Ma sortie de Metz, alors qu'il en existait trois autres; tout est là.
Ce fut à cette occasion que se manifesta clairement le défaut d’entente entre le maréchal et le chef d'état-major, qui pesa d’une manière si fâcheuse pour le bien du service sur la conduite des opérations. « «Le maréchal, a déposé le général Jarras, m'a tenu, dès le commencement, systématiquement à l’écart, sans me faire part (lèses projets, qui ne m'étaient connus qu’au moment oh tl me donnait des ordres pour en assurer l'exécution, do telle sorte que je n’avals pas le temps do les étudier et de proposer ensuite les mesures de détail. Pour Clro constamment en mesure, en état de remplir ses fonctions dans toulo leur étendue, lo chef d’étal- major, njoulc-t-il, a besoin d'une autorité qu’il no peut tenir que de la confiance du commandement. Il ne peut rien faire sans l'ordre ou l'autorisation de son chef. S'il agit sou? sa propre responsabilité, ce ne peut être qu'avec l’assurance qu'il seconde les inlcntlons de celui-ci. De là résulte la nécessité d'une entente complète et Incessante entre le commandement et le chef d'état-major. Sans cette entente, qui Implique une confiance absolue, co dernier est entièrement paralysé. »
C'est évidemment ce qui eut lieu, et l’on no comprend pas que In maréchal Bazaine et le général Jarras aient pu supporter la situation fausse dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis l'un de l’aulrc.
Tandis que l'armée française atteignait si péniblement les plateaux, avait-on pris au moins des mesures pour arrêter ou entraver la marche de l’ennemi, en rompant les ponts situés en amont de Metz, tant sur la Seille que sur la Mosello?
En prévision des événements qui sc déroulaient, des dispositif^ de mine avaient été ménagés dans les ponts de Magnv cl de Marly sur la Sellle, dans les deux ponts d'Ars et dans celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle; mais un seul de ces dispositifs, celui du pont-barrage d’Ars, avait été chargé. Enfin A Novéant existait un pont suspendu qui pouvait, (Ire détruit en quelques minutes.
Lorsque l’arrivée des coureurs ennemis fut signalée en avant de Borny, des demandes réitérées furent adressées au général en chef, dans la Journée du 13 et dans la matinée du 14, par des habitants de Novéanl et d'Ars pour que l'autorisation fût donnée de détruire les ponts. Aux deux premières dépêches, on répondit : Attendu! Une troisième resta tans réponse. De son côté, le service local du génie faisait auprès du général Cofllnières une démarche semblable pour la destruction du pont d'Ars, démarche qui n'aboutit qu'à un refus.
La nécessité de rompre les ponts do la Moselle entre Frouard et Metz aurait dh préoccuper le commandement, du moment oh le mouvement do retraite de l’armée avait été décidé. 11 devenait très-urgent, en effet, d'assurer dès lors In sécurité de la circulation sur la ligne du rhrmin de fer de ('.hâtons, Frouard, Metz, par laquelle allait arriver le 0® corps, et qui, par suite du tracé Irès-rnpproelié de la frontière du chemin des Ardennes, était la seule voie sûre pour communiquer avec l'intérieur de la France et approvisionner l’année. Tout com-
mandat d'occuper par an détachement la position de Frooard et Centrée du défilé de Toul, et de rompre le* ponts en aval. On aurait ainsi coupé court aux insultes des coureurs et aux tentatives de destruction de la rôle, qui marquèrent le passage des diverses portions du C* corps, tentative* dont le commandement fut instruit par le maréchal Canrobert. I.e brillant coup de main du général Margueritte sur Poiii-A-Mousson prouve que l'attention du géuéral en chef fut attirée surjette situation alarmante; malheureusement, le seul remède efficace, la rupture des ponts, ne fut pas ordonné.
Bien que le maréchal mit demeuré jusqu'au 12 subordonné ù l’empereur, on oblitéra que sa responsabilité ne saurait f-lrc eomplé tenir ni dégagée au sujet des événements qui s'accomplissaient depuis que la retraite de l'année était décidée: en tait, dés le (?, il avait le commandement des quatre corps concentrés sous Met»; il avait ainsi qualité pour prendre ou tout an moins pour réclamer le* mesures jugées par lui indispensables. L’abstention complète dans laquelle il se renferme durant celle période ne peut donc qa'êtra blâmée,
Par suite des faits qui viennent d’être relatés, le 6® corps ne put en totalité atteindre Mois ; mais la vole ayant été définitivement interceptée le 13, les trois quarts de sa dernière division, l'artillerie de deux divisions, les réserves et parcs d'artillerie, du génie et les services administratifs de ce corps ne purent rejoindre et furent rejetés sur Chiions, aimi que les nombreux convois d'approvi»ionnemenl qui suivaient.
On devait, le 18, expier cruellement la faute qui priva ainsi le 6° corps du quart de son effectif, des trois quarts de son artillerie, de ses réserves de munitions cl de son génie, comme plus tard on dut regretter tous ces vivres qui seraient arrivés dans la place si on l'avait voulu.
Aucune disposition n’ayant été prise, l’cnneud put* profiler en toute sécurité de* facilités que lui ménageait notre incurie.
On ne saurait passer sous silence un autre fait déplorable qui en fut la conséquence. Si les ponts voisin* de Metz eussent été détruits. Il est à peu près certain que les ulilans qui, dans la matinée du 15, insultèrent le village de Monligny, et que la batterie qui vint jeter dans le village de Longeville les quelques obus qui déterminèrent le départ précipité du quartier impérial, no te seraient pas hasardés aussi près de h place.
Sous l'impression de ceile échauffourée, le mnréchal crut devoir faire sauter une nrrlie du pont du chemin de fer {tour éviter, dit-il dans son Mémoire justificatif, un nouveau combat d'arrière-garde. Cette première explosion ne lui parut pas mfflsantc ; Il fil rompre dans la même journée une seconde arche, et cependant, ce pont, soumis aux feux de la place et du Saint-Quentin, était A l'abri de toute attaque sérieuse. On regretta beaucoup, dans la suite, d'avoir ainsi perdu une communication précieuse pour les lignes de l'année, et pendant toul le temps du blocus on travailla A la rétablir; mais l'ennemi seul tira parti de rc travail après la capitulation, et ce fut par ce pont que fut dirigé sur Thionville le matériel de siège tiré de l’arsenal de Metz, qui servit à réduire cette place. Nous reviendrons sur cette circonstance.
Il est vraiment pénible de penser que parmi tous les pont* •Hué* aux abord* de Metz, on ne détruisit précisément que celui qui pouvait nous servir.
Le maréchal Bazaine décline hautement la responsabilité de toutes les mesures relatives A la deslruciion des ponts, sauf pour celui de Longeville, Il fait observer que le major général et le général commandant le génie, qui étaient restés à Metz pendant qu'il était sur la frontière, et qui devaient être au courant dea projets de l'eufpcreur, auraient dû s’en occuper; Il ajoute que lorsqu’il avait pris le commandement, il n’avail été question d'aucun détail de service, et qu'il a dû penser que les mesures nécessaires auraient été prises. Quant aux dépêches télégraphiques venant de Kovéanl et d’Ars, H déclare n'en avoir pas eu connaissance.