CHAPITRE XXVI
Nouveau aiouvciueul rétrograde de l'armée.
Dans la matinée du 18, un ordre du maréchal Bazaine avait convoqué A Cliitel-Silnt-Gcrmaln les sous-chefs d'étal- major des différents corps, pour aller reconnaître, sou* la direction du colonel Lewal, des emplacements à occuper ultérieurement quand l'ordre ruserait donné. Ce fut A la suite de celle opéra lion que furent arrêtés les ordres qui allaient reporter l'armée sous l’appui Immédiat des ouvrages de la rive gauche, sur lesquels le maréchal avait eu un moment la pensée de s'établir dès le I* au soir. Un détail caractéristique demande A être relevé A ce sujet.
Lorsque, dans la soirée, les officiers d'élat-major du 4 e cl du 6 e corps vinrent en toute ItAle chercher des ordres au quartier général pour placer les troupes, ils furent conduits chez lu général en cher pour lui rendre compte des derniers Incidents de la Journée, incidents qu'il Ignorait encore. Une fois qu’ils curent terminé leur récll, le maréchal dil :
t Ne vous chagrinez pas; ce mouvement devait Cire fait demain matin; vous le faites douze heures plus lût. »
Ce Turent toutes les réflexions que lui suggéra la nouvelle que la roule de Briey nous était désormais fermée, cl que l'armée, après un couihal des plus acharnés et des plus sanglants, était refoulée sous Metz.
La (Indu combat laissait inoccupée la naissance du eonlre- ) fort du Saint-Quentin el la roule de Saulny. L'ennemi, maitre de Saint-Privat, n'avait pu le dépasser. Mais les ordres du maréchal reportèrent les lignes de l'armée bien en arrière de la 1 roule cl du bois de' Saulny, et le 2° cl le 3 e corps, qui pendant Ionie la Journée avaient conservé leurs positions, durent venir rejoindre au petit jour le rosie de l’armée accumulé sous l'appui dcsforls.
Cotte fols on était bien établi 1 sur la ligne de Vigneulles-
Lessy, position que nous avons vue arrêtée dans l'esprit du maréchal dès la soirée du IG. Le lendemain 19, le maréchal dictait k M. Debains, secrétaire d’ambs&sadc attaché au grand quartier général, une note destinée à être communiquée, sans indication d'origine, au journal le Courrier de la Uotelle, qui la publia le lendemain 20 août. On y trouve la phrase suivante :
• L'une désarmées de la Franco est aujourd'hui concentrée sous Metz, sur les emplacements que le maréchal a désignés à la suite de l'aflairc du 18. On peut dire que l'ensemble du plan de l’ennemi pour la Journée du 18 n’a pas réussi. En tenant autour de Metz, l’armée du maréchal Bazaine fait face k des nécessités stratégiques et politiques. »
Quelles pouvaient être ces nécessités, alors que l’armée de Md z avait ordre d’aller k Ch&lons pour couvrir Paris? Le maréchal Bazaine avait donc un but en dehors de l’exécution de ses ordres. Ce but se dégage invinciblement du récit des événements du 12 au 18 août. Le maréchal Bazaine n'a pas voulu quillor Metz.
S’il eût voulu quitter Metz en prenant le commandement, il aurait ordonné, à défaut de ponts provisoires recouverts par la crue de la Moselle, de faire dédier, dès le 13 au matin, l'armée par les ponts de la ville.
S'il eût voulu qailler Melz, nu lieu d'engouITrcr toutes ses troupes sur l’unique roule de Grarelotte, il aurait utilisé les trois autres roules, dont l’emploi simultané lui aurait permis d’atteindre rapidement le plateau.
S'il eût voulu quitter MeU, il n'aurait pas donné, le 15, l’ordre de licencier le train auxiliaire, mesure qui devait le priver do scs vivres et arrêter sa marche.
S’il eût voulu quitter Mets, après s’être ravitaillé le 17, de grand malin, il aurait recommencé le combat ou pris le chemin de Briey. Tout au contraire, il ne pense tout d’abord qu'à aller établir l'armée entre Vigneulles et Lessy; puis il vient occuper le haut des berges du vallon de Mon vaux, en arrière desquelles il compte porter l'armée dans la matinée du 19, comme noua venons de le voir.
Si donc le maréchal Bazaine n’a pas voulu quitter Melz. on so demande, sans pouvoir trouver une raison plausible, pourquoi Il n’a pas évité celte bataille inutile du 18 août, qui coûta tant de sang k son armée et qui allait augmenter de la manière la plus dangereuse l'encombrement des blessés dans la place de Metz et ébranler le moral de l'armée.
Dans la pensée du maréchal, dépose M. Debains, actuellement premier secrétaire d’ambassade k Berlin, et qui avait élé attaché k l'état-major général de l'armée du Rhin, tant au point de vue de la conservation du territoire à la paix, qu'au point de vue des opérations militaires, il était très-imporiant que l'armée protégeât Mets jusqu'à ce quoies travaux destinés à couvrir la place fussent achevés. Ces motifs existaient avec la même force le jour où le maréchal prenait en main le commandement.
S'ils étaient prépondérants, pourquoi co simulacre de départ? La conduite du maréchal s’explique par d'autres considérations. Tout annonce une catastrophe prochaine. Dans celle prévision, il est moins compromettant d’attendre les événements k l’abri dans un camp retranché ; quelle que soit l'issue de la crise, on comptera toujours avec le commandant en chef de Melz. Sa position politique est inattaquable, car, s’il a été nommé général en chef par l'empereur, c'est eu partie à l'intervention des membres do l'opposilton qu’il doit son commandement.
Il reste à voir quel compte le maréchal allait rendre de la situation de l’armée et de ses projets. Le télégraphe de Tldonville était coupé le 18, entra six et sept heures du soir. Ce ne fut que le 19 qu’il rédigea son rapport à l'empereur, et 11 l’expédia seulement le lendemain 20, à trois heures do l’aprèsmidi, par Verdun, par le garde Braldy, auquel il le rend! lui-même.
« L'armée s’est battue hier toute la journée sur les positions de Saint-Privat-la-Monlagne à Rozérieullcs , et les a conservées. Les 4® et G* corps ont fait, vers neuf heures du soir, un changement de frout, l’aile droite en arrière, pour parer h un mouvement tournant par ia droite, que des masses ennemies tentaient d'opérer à l'aide de l'obscurllé. Ce malin, J’ai fait descendre de leurs positions les 2® et 3 e corps, ci l'armée est de nouveau groupée sur la rive gauche de la Mo-
selle, de Longeville au Sansonnet, formant une ligne courbe, passant derrière les forts du Saint-Quentin et de Plappcville. Les troupes sont fatiguées de ces combats incessants, qui ne leur permettent pas les soins matériels, et il est indispensable de les laisser reposer deux ou trois jours. Le rot de Prusse était ce matin k Rezonvillo avec M. de Mollke, et tout indique que l’armée prussienne va lâter la place de Metz. Je compte toujours prendre la direction du nord et me rabattra ensuite par Montmédy sur la route de Stlale-Meneltoald à Chiions, si elle n’esl pas fortement occupée; dans lo cas contraire, je continuerai sur Sedan et même Mézières pour gagner Chiions. s
En résumé, une grande bataille a été livrée, mais l’arméo est encore en état de reprendre sa marche à l’intérieur.
Si l’on avait pu penser à Cliâlons que les décisions prises avaient été modifiées par les résultats de la bataille du 18, que les dépêches reçues précisaient imparfaitement, la confirmation des projets indiqués antérieurement, donnée dans la dépêche datée du 19, mais remise à l'émissaire seulement le 20, devait lever toute incertitude. Il était bien spécifié que l’armée de Mets allait prendre la direction du nord et se rabattre sur Montmédy.
Quelques heures après avoir adressé son rapport à l'empereur, le maréchal expédiait le soir même, à sept heures, par Thionvilie, trois nouvelles dépêches.
La première à l’empereur est ainsi conçue :
• Mes troupes occupent toujours les mêmes positions. L’ennemi paruli établir de nouvelles batteries qui doivent lui servir à appuyer son Investissement; il reçoit constamment des renforts. Nous avons dans la place de MeU au delà de 1G,000 blessés. »
Il télégraphie au ministre :
h Nous sommes sous Melz, nous ravitaillant en vivres cl en munitions. L’ennemi grossit toujours et paratl commencer à nous investir. »
Ces dépêches sont bien moins rassuradlcs que le rapport, daté du 19.
Le maréchal est encore plus explicite avec le maréchal de Mac-Mahon :
« J’ai dû prendre position près de Melz pour donner du repos aux soldats cl les ravitailler en vivres et en munitions. L'ennemi grossit toujours autour de moi, et je suivrai trèsprobablement, pour vous rejoindra, la ligne des places du Nord, et vous préviendrai do ma marche, si toutefois je puis l'entreprendre sans compromettre l’armée. »
Avant de se mettre en marche, le maréchal Bazaine préviendra le maréchal de Mac-Mahon. Tel est le fait qui se dégage de cette dépêche si importante, qui parvient à Reims le 22 dans la soirée, c'est-à-dire le même jour que le rapport du 19, qui détermina le départ du maréchal de Mac-Mahon.
Nous indiquerons plus loin les détails relatifs à l’expédition et à l'arrivée de cette dépêche.
Au moment même (30 août) où le maréchal Bazaino publiait dans les journaux de Metz que son armée était retenue sous la place par des nécessités politique! et militaires, il n'eulretcnait l'empereur que de scs projets de départ. Dépêche du 19, expédiée le 20. En même temps, ajoulons-le, et cela fera ressortir la prévoyance des combinaisons du maréchal, il évitait de prendre vis-à-vis de son lieutenant des engagements pré-^ cli, et 11 lui disait (20 août) : « Je vous préviendrai do ma marche. > En d'autres termes, H y avait à celte date du 20 août, dans les déclarations du maréchal, (rois affirmations différentes au sujet do ses relations et de scs projets ultérieurs.
Interrogé sur l'hésitation que semblaient trahir ses contradictions entre les dépêches du 19 et du 20, le maréchal Bazaine a fait la réponse suivante :
s 11 n'y avait pas d’hésllalion dans mes projets, et c'éUll un simple avis t(uf]c donnais à l’empereur sans indiquer l'époque préciso de l'exécution, puisque l'empereur nu commandait plus et que foui mouvement était subordonné à l’ennemi qui nous entourait ci à l'état de nos troupes. Le 20, j’ai écrit au maréchal de Mac-Mahon pour lui dire : • J'ai dû prendre position près de Metz, pour donner du repos aux soldats et les ravitailler en vivres et en munitions. L’ennemi grossit autour de nous, et je suivrai probablement, pour vous rejoindre, la ligue des places du Nord. Je vous préviendrai do ma marche.
5* UAZAINfc LT LA CAPITULATION UE METZ.
i si toutefois jo puis l'entreprendre sans comprenne lire l'armée. »
c Celle dépécha filait donnée à tilred’avis seulement, comme les dépêches précédentes adressées à l'empereur ; mais c'était . uno dépêche officielle do service, 1a seule liant le maréchal,
! puisqu'il était sous mes ordres. ■
Les dépêche* dont il tient d’être question forment un groupe important sur lequel nous reviendrons un peu (dus 1 loin.
Ultérieurement, au départ de ces dépêches, nous en trouvons A la dnlc du 21 août uno autre expédiée par Verdun et par Luxembourg au ministre de la guerre. Elle était conçue en ces ternies : m
« J'ai reçu toutes vos dépêches jusqu’au 19 inclusivement; je ne puis communiquer que difficilement et par piétons isolés avec Thtonvllle et Verdun. Von* avez dû recevoir une dépêche ; j'en al adressé une à l’empereur, une au maréchal de Mac-Mahon. L'état sanitaire de l'armée est satisfaisant, l’état moral laisse moins A désirer. En ce moment, onze heures, de grosses masses prussiennes tiennent la crête des hols de Saulny et de Lesejr, à petites distances do nos positions; d’autres masses occupent les hauteurs boisées au nord et nu nord-est de Saulny, de l’autre rûlô do la roule de Brley à Metz. 11 y a également «lu inonde devant les 4« et C* corps, de l'autre côté de Nolsy. »
Bien n'indique qu'elle ait pu passer.
Le 22, la dépêche suivante était adressée à l’empereur par le Luxembourg; elle n'a pas dû parvmir :
r 11 n'y a rien do changé dans la situation; l’ennemi continue à nous Investir, il élève des batterie*, coupe les roules et intercepte toutes nos communications. Nous poussons les travaux des forts et leur armement. No* positions sont ello«mêmes protégée» par de nombreux ouvrages -que j’ai fait exécuter et que l’on consolide chaque jour.
• On porte l'effectif de l'armée ennemis h 350,000 hommes. Le roi de Prusse est A Pont-A-Mousson avec M- de Bismark. » Le 23, le maréchal écrit à l'empereur :
< Les dernier* renseignement* Indiquent un mouvement du gros des forre* ennemies, et il ne resterait à cheval, sur le» deux rives de la Moselle, que les armées du prince Frédéric- Charles et du général Steinmelz. Des témoins oculaires affirment avoir vu des équipage* de pont entre Ars et Gravclotlc. SI les nouvelles cl-deisu» »e confirment « je pourrais entreprendre la marche que j'avais Indiquée précédemment par les forteresses du Nord, afin de ne rien compromettre. Nos batteries ont été organisées et approvisionnées, ainsi qne l’infanterie.
R L’armement dn la pinça de MHz est presque eomplet, et J’y laisserai deux divisions, car le* travaux de Saint-Julien et de Qu eu leu sont loin d'être terminés. L’état moral et sanitaire des troupes laisse moins A désirer. Nos perte* ont été si considérables dans ces dernier* combats, que les cadres sont trè*affalbli»; j’y pourvoirai autant qua possible. »
Celle dépêche put traverser le* lignes; on la retrouve à Sedan le 31. d'où elle est expédiée au ministre.
Les registre* du maréchal Bazaine n'indiquent pas de dépêche expédiée le 21 août.
Le 25, il écrit A l'empereur. Après le 20, il n'adresse plus aucune dépêche au maréchal de Mac-Mahon (particularité à noter en présence de la déclaration du maréchal Bazaine que nous avons citée).
« Pour dégager la place de Metz, J’ai échangé les blessé* prussiens contre les nôtres, et j’ai renvoyé 800 prisonniers contre pareil nombre des nôtre*. Les force* ennemie* ne sont (ta* modifiées depuis ma derntéra dépêche. Malgré tontes les recherche» possible* et en utilisant tout, nous n’avons pu compléter tou* les coffres de batteries pour canon» de 4. » Pendant ce» journée* qui suivirent la bataille de Salnt- Prival, nous voyons le maréchal Bazaine s’occuper à établir, le 19, le 20 et le 21, l'année sur le terrain, à la reformer et à reconstituer ses approvisionnement* en munitions d'artillerie. Grèce à l’activité employée par l'arsenal de. Meta et à la découverte d’un convoi de 4 millions de, cartouche* qui était demeuré confondu dans la gare avec du matériel do toule sorte, l'armée, à la date du 24 soûl, élail presque au«i<j bien pourvue qu'au début de la campagne. Celle heureuse nouvelle fut annoncée au maréchal Bazaine par le général So-
le! Ile, qui demanda formellement qu'elle fût communiquée A l'année. Il ne fut pas donné suite A celle demande. Ajoutons cependant que, le lendemain 23, il fut porté indirectement, Il est vrai, A la connaissance de Farinée qu’elle était approvisionnée en munition* comme au rommenccuicnl de la guerre. Col avis, rejeté à la On d'une dépêche prescrivant de veiller avec le plu* grand soin à la conservation des munitions, perdait toule son importance; il semblait destiné uniquement à relever le moral des troupes, franchement impressionné par les bruits répandu* par la pénurie de munition*; il ne rappelait ni le* chiffre» présentés dans la lettre du général 80161110 , ni l'annonce de la découverte de 4 millions de cartouches à la gare. Aussi celte communication passa-t-elle à peu pris inaperçue pour les commandant* de corps, comme noua le verrons lorsqu'il sera question do la conférence tenue le 20 août.
Le 25, au moment où il fallait passer la dernière des dépêches qui ont été rapportée» plu* haut, fe maréchal préparait une sortie pour le 2G. Quelle a été la rauso déterminant cette «ortie ou, pour mieux dire, cette démonstration? Il faut, pour «'en rendre compte, entrer dans les détails dca projeta combinés pour les opérations des armées de Chiions et dn Mets et des communications qui furent échangées A relia occasion.
Cette élude va faire l’objet du chapitre suivant.