CHAPITRE XXXI
Suite du rapport.
De deux heures un quart à deux heures trois quarts, l’audience est suspendue; quand elle reprend, le gref-
fier poursuit la lecture du rapport, le fragment qu'il fait connaître tout d’abord a pour titre :
Arrivée le 23 à Metz d'une dépêche annonçant la marche de formée de Chalont.
De nombreux émissaires avaient été expédiés vers Metz afin d’aviser le maréchal Bazaine de la situation. L'impératrice, le ministre de la guerre en avaient fait partir, il en avait été envoyé de différents points de la ligne des Ardennes par le général Dejean, par i'inlcndant général Wolff, par l'intendant de Préval, par le commandant Magnan, par le capitaine d'état- | major Vosscur.
L'instruction établit qu'un émissaire arriva au quartier général dans l'après-midi du 23. Voici en quels termes s'est exprimé le colonel Lewal dans sa déposition :
« Le 23, dans l'après-midi, vers deux ou trois heures, un courrier civil me remit une dépêche roulée en cigarette. Je l'ap|H>rtal immédiatement, comme d'habitude, au maréchal Bazaine. Te lui demandai s'il n'avait rien A envoyer par le courrier; il me répondit que non, et de conserver l'homme.
Je saluai pour me retirer, lorsque le maréchal me dit : « Ata tendex, nous allons voir ce que dit cette dépêcho. > Il l'ouvrit et la lut tout haut; cite indiquait un mouvement sur la Meuse de M. le maréchal de Mac-Mahon. A ce moment, connaissant à peu près la position des armées ennemies, jo fus I frappé du dauger que courait l’armée de ChAlons, pouvant être attaquée de liane par des forces supérieures, et je m'écriai : « Monsieur le maréchal, il nous faut partir de suite. »
Le maréchal répliqua : « Tout de suite, c’est bientêt. » —
« Je veux dire demain, » ajoutai-je. Le maréchal allégua des nécessités de ravitaillement en vivres et en munitions, qui devaient prendre assexde temps. J’insistai pour que ces opé- | rations fussent menées trés-rapldement, m’efforçant de faire ressortir l'urgence du départ. Je demandai au maréchal de vouloir bien supprimer d'une manière complète tous les bagages; nous eûmes une discussion & ce sujet. L'eulrelicu linil et le maréchal me dit : « Je vous fersl appeler quand il y aura lieu d'étudier le mouvement de sortie. »
Sur la demande faite au colonel Lewal si la date du 23 sc rattachait dans son esprit A d'autres circonstances, cet oftlcier supérieur a répondu : « Jo devais préparer tout un ensemble d'ordres; j'ai dû en parler au colonel d’Audlau qui était le chef de la section des mouvements. Interrogé A ce sujet, lo colonel d'Andisu a répondu ce qui suit :
« Dans la journée du 23, J'eus l'occasion de constater que le colonel Lewal étudiait un projet de sortie sur la rive droite.
Il me donna communication de ce projet. L'armée fut mise en mouvement, comme l'on sait, dans la matinée du 26. En arrivant sur le terrain, le maréchal convoqua les commandants des corps pour prendre leur avis sur la situation. Il fut décidé, dans la conférence qui eut lieu A ce sujet, que le mouvement projeté ce jour-là serait ajourné, et nous dûmes regagner nos campements.
« Tout le monde était fort désappointé de co qui se passait, cl comme j'exprimais ce sentiment devant le colonel Lewal, il me dit : a Tout cela est bien plus triste que vous a ne le pensez, car le maréchal sali, par une dépêche reçue «Je 23, que le maréchal de Mac-Mahon est en roule pour venir « A lui. » Il me raconta alors que, dans cette journée du 23, un émissaire était arrivé porteur d'une dépêche roulée en forme de cigarette, il ajouta que, l'avant apportée au maréchal, celui-ci l'avait dépliée et l'avait lue. tout haut devant lui ; celle dépêcho annonçait la marche du maréchal de Mao-Malion dans la direction de Metz. »
Le maréchal Bazaine a nié avec la plus grande énergie avoir reçu la dépêche dont parlent les colonels Lewal et d’Andlau. Il assure que ces oMlcicrs font erreur cl que le fait dont ils témoignent sc rapporte au 2 U août et non au 23. — il reconnaît toutefois avoir reçu une dépêche le 22 ou le 23 ; mais il ajoute que c'est celle que lut a adressée le maréchal de Mac-Mahon, le 11), du camp de Clinlons, ainsi conçue : * SI, comme Je crois, vous êtes forcé de battre en retraite prochainement, je ne sais, A la distance où je suis de vous, comment vous venir en aide sans découvrir Paris. SI vous en jugez autrement, falles-lc-moi savoir. »
Il est revenu à plusieurs reprises sur celle assertion. Nous
la trouvons dans son ouvrage t l'Armée du llhin. Il l'a répétée dans sa déposition devant le conseil d'enquête, dans son Mémoire justificatif, enfin dans son interrogatoire.
M. lo capitaine de Mornay-Soull, son officier d'ordonnance, est venu eonflr/ncr les dires du maréchal. Il en a écrit à M. le maréchal Baragucy-d’llillicrs, déposé devant le conseil d'enquête, puis devant le Rapporteur. Il entre dans les détails les plus circonstanciés : la dépêche reçue le 22 ou le 23 est Lien celle du maréchal de Mac-Mahon, du 19, et ne peut-être aucune autre : il afllrme, en effet , que c'est la première communication venue par émissaire depuis ta rupture du télégraphe, que jusque-là il n'en était pas arrivé une seule.
On conçoit l'intérêt du maréchal à présenter une explication de nature à détruire les témoignages si concluants de MM. Lewal et d'Amllau; mais dans celle explication établie avec tant de soin, un fait matériel démontre péremptoirement qu’elle est controuvée.
La dépêche du maréchal de Mac-Mahon, du 19, n'a pu été apportée le 22 ou le 23 : elle a été remise le 20, au bureau télégraphique , par le garde forestier Déchu et transmise immédiatement au maréchal, par M. de la Yasseiais , directeur du télégraphe. Bien plus, le maréchal a écrit de sa main sur l'original envoyé par le directeur du télégraphe, la minute de sa réponse datée du 20, transcrite sur le registre de correspondance et expédiée le même jour à Thlonville par l'émissaire Flabaut. Cette pièce existe au doesicr.
Du reste la dépêche du maréchal de Mac-Mahon, étant écrite en chiffres, ne pouvait être celle que le maréchal déplia en la recevant et lut tout haut devant le colonel Lewal.
Mis en présence des preuves matérielles de l'inexactitude de ses déclarations et de celles de son officier d’ordonnance, à ce sujet, le maréchal est revenu dans ses derniers interrogatoires sur ses précédentes assertions. Il s’exprime en ccs termes :
« J'ai entendu dire, lors de mon arrivée en Allemagne, que l’on prétendait que j'avais reçu le 23 une dépêche du maréchal de M^c-Mahon dans laquelle il me prévenait du mouvement qu’il allait exécuter le 23 vers l'est. Je me suis demandé ai ma mémoire ne me faisait pas défaut, puisque je n’avais pas les archives à ma disposition, et je me suis liguré que c'était celle que vous signales comme étant arrivée le 20, qui m'était arrivée le 22 ou le 23.
« J'en ai entretenu les officiers qui m'entouraient. De là est venue leur conviction, comme la mienne, que c'était Iden celle-là, pouce que nous croyions qu'elle était venue par un piéton, soit de Verdun, soit de Longuyon... >
Les observations suivantes ont été formulées sur cette réponse :
« J'ai l’honneur de vous faire observer que vous ave» déclarai plusieurs reprises, et à de longs intervalles, qu'il vous était arrivé una dépêche le 22 ou le 23. D'un autre eûté, je me trouve en présence d'une affirmation des plus formelles du colonel Lewal, qui déclare vous avoir entendu lire, le 23, une dépêche annonçant en clair la marche du maréchal Mac- Mahon. La dépêche signalée par le colonel Lewal ne saurait d'ailleurs su rapporter à celle du 19 (si, comme je le crois...), puisque celle dernière était en chiffres, et par conséquent ne pouvait être lue couramment. Quelle peut donc être celle dépêche en clair que le colonel Lewal déclare vous avoir entendu lire à la date du 23, date dont l'exactitude est appuyée par d'autres déclarations. Comment expliquei-vous cet incident? Quand je rapproche ces circonstances de ce fait, qu’une quarantaine d'émissaires vous ont été expédiés pour vous informer de la situation à partir du 18 août, je considère comme fort probable que vous ayex été Informé du plan conçu par le ministre de la guq-re qui devait porter l’armée du maréchal de Mac-Mahon sur la Meuse, à la date du 26, ce qui supposerait qu'elle se mettrait en marche vers le 20?
réponse : « Je m’en réfère à 1a réponse que j'ai faite cidessus. Je n'ai ancun souvenir d'une dépêche venue le 22 ou le 23, traitant de la marche du maréchal do Mac Malion, et je persiste à croire que le colonel Lewal a confondu avec la dépêche arrivée le 29. Je profile de la circonstance pour dire que si, par cas, une dépêche pareille était arrivée à titre de renseignement, puisqu'elle n’émanait pas du maréchal de Mac- Mahon, elle n'aurait pas eu pour moi une autorité assex grande
pour remettre en opération une armée qui se reconstituait après des combats qui avalent fait subir aux cadres des perles très-sensibles, sans connaître d'une manière positiva les mouvements opérés par le maréchal de Mac-Mahon. Ce que je dis là est à litre de réflexion, s
L'instruction relève tout d’abord que le maréchal n'explique pas, dans sa réponse, comment lui et les officiers de son étatmajor ont pu confondre une dépêche chiffrée et une dépêche au clair. Le maréchal se tail sur cette circonstance, bien essentielle pourtant.
Il n'est pas besoin de faire remarquer combien les réflexions qui terminent la réponse du maréchal ressemblent à un aveu. La preuve de l'arrivée de la dépêche, signalée par le colonel Lewal, ressort d’ailleurs des mesure* qui vont être prises par le maréchal pour le prochain départ de l'armée.
Le 23 août, le maréchal ordonne de réduire les bagages, en raison des mouvements que l'armée peut être appelée à faire prochainement. Le 24, nouvelle instruction dans ce sens. On constitue un convoi pour le fl* corps. Enfin, on forme nn corps de cavalerie sous les ordres du général Drsvaux, et l'on donne les ordres du marche pour le lendemain 26.
Devant celle réunion de preuves, devant toutes ces coïncidences, l'Instruction est en droit d'affirmer que le maréchal Baiaine a été Informé de la marche du maréchal de Mac-Mahon à son secours, probablement des le 20, et certainement le 23.
L'aodicncc est levée à rinq heures.