CHAPITRE XXXII
Audience du mercredi fl octobre. — Réponse du maréchal II a raine à
l'annonce de ta marche de t'armée à ton secours. — Suite de la
lecture du rapport du gémirai de Rivière.
L’audience du 8 octobre commence à une heure, et, contrairement aux deux premières, elle attire une affluence considérable. Presque tous les bancs des places réservées sont occupés, et l’on se presse dans la partie consacrée aux personnes sans billets.
Dans la loge affectée au maréchal Bazaine sc trouvent MM. l’amiral Saisset et Cascnove de Pradinc? : ce dernier, on le sait, est membre du bureau de l’Assemblée nationale.
Dans la salle sont : MM. Alexis Lambert et de Montgolfïer, représentants du peuple.
Le commandant Thiriet introduit l’accuse, qui a repris sa physionomie habituelle, sans rien garder de son émotion de la veille.
On appelle les témoins absents; le général Picart répond en s’entendant nommer. Puis sur l’invitation du président, M. Alla, greffier, lit le chapitre du rapport qui a pour titre : Réponse du maréchal Bazaine d l'annonce de la marche de l’armée de Chdlons A son secours.
Il existe à ce sujet une dernière preuve, accablante pour le maréchal.
Le 27, pxrtaitdc Thion ville la dépêche minante :
t Le colonel Turnicr fait savoir qu'il reçoit de Metz, pour être communiquée à l’armée française, s’il est poaaihlc, une dépêchp ainsi conçue :
« Nos communications sont coupées, mais faiblement ; nou*
« pourront percer quand noot voudront, nous vont atten- « dont, *
C'était U réponse & U dépêche apportée A Metz, le 23 août.
On n’a pu retrouver ni la date exacte du départ de Metz do celte communication ni le nom de l'émissaire qui l’a apportée A Thlonviilc.
Mais, le 27 août, elle fut confiée par le colonel Turnier A M. Lallcment, procureur impérial du tribunal de Sarrcgueiii me*, qui avait été forcé de fuir les innovais traitements exercé* sur lui par la résidence de l'année d'invasion.
Ce magistrat était prié de la remettre au premier général français de l'armée de ChAlons qu'il pourrait renconlrcr.
Le 29 août, entre huit et neuf heures du mutin, M. [.aile ment remit celte décrite, que par discrétion il n’avait pas lue, au général commandant à Sedan. Le substitut du procureur impérial de Sedan, M. liouchon -Garnier, est appelé pour constater l’identité de M. Lalleincnl, et la dépêche est remise de suite à M. llulme, tllatcur à Muuzou et adjoint de cette ville, qui doit la porter au maréchal du Mac-Mahon à Raucourt,
M. llulme avait depuis quelques jours mis à la disposition de l'autorité militaire A Sedan, pour le service di-s éclaireurs, sa connaissance portai le du pays, sa personne et tous les moyens dont il disposait. Quelques cavaliers du 3* régiment de cuirassiers avaient été placés sous ses ordres. Sa déposition renferme l'exposé complet de la mission qu'il a remplie.
J'étais à la citadelle de Sedan le 29 août 1870, à huit heures du malin, lorsque M. le lieutenant-colonel Meleiond’Arc, commandant de la place de Sedan, m’informa qu’il venait d'étre remplacé par le général do Beurmann.
An moment où nous sortions du bureau de la place, pour être présentée au général de Beurmann, est arrivé M. Lalleraent, procureur impérial A Sarrcguemlne» , qui a remis h M- Mdelon-d’Arc une dépêche, que celui-ci a ouverte cl qu’il a donnée immédiatement au général de Beurmann.
A ce moment, celui-ci ne portait aucun insigne de commandement, était vêtu en bourgeois et parais-ait très-peu au courant de ce qui se passait.
M. Melelon-d'Àrc inc demanda, en présence du général, qui du reste intervint, pour réitérer la demande de M. Melciond’Arc, si je voulais me charger de porter cette dépêche A reuq»ereur et au maréchal de Mac-Mahon; j’acceptai... J’arrivai à midi A Raucourt.
Je communiquai immédiatement la dépêche A l'empereur, qui arrivait en même temps que moi A Raucourt.
Quand l’euipeimir eut lu la dépêche, il me dit delà porter au maréchal de Mac-Mahon, ce dentier étant arrivé A Raucourl vers deux heures, je la lui remis.
Le maréchal, sachant que j’étais chargé du service des dépêches, me (U beaucoup de questions sur les roules, les approvisionnements du côté de Montuiédjr, où je lui dis qu’il y en avait pour deux" jours pour toute son armée. Il finit par se plaindre de n'en pas trouver assez à Raucourt, et me demanda si l’on pouvait mieux faire à Mouz.m pour le lendemain. Je lui répondis que s’il m'autorisait & donner des ordres en son nom, Il aurait A Mouron le nécesaaire pour approvisionner son année pendant deux ou trois jours; ii m 'autorisa A user de son nom, je le fis, et les provisions étalent prêtes lorsque l’année arriva A Mouxon.
a ...Le colonel Turnier fait savoir qu’il reçoit de Metz, pour être communiquée A l'armée française, s’il est possible, une dépêche ainsi conçue : Nos communications soûl coupées, mais faiblement ; nous pourrons percer quand nous voudrons, cl nous vous attendons. »
M. le coiouel Melcion-d’Arc, auquel il a été donné communication de la déposition de M. llulme, a fait la dérlaratioo I suivante ;
a Les détails si précis donnés par M. llulme m’ont rappelé mps souvenirs; j*ai souvenance, en effet, d'avoir reçu au château de Sedan M. le procureur Impérial Lal'enirnt, qui a remis au général de Itourmann une dépêche qu’il apportait de Thlonville. dette dépêche avait Irait A la situation de l’armée du nnrécbal Bazaine. Elle émanait de lui et énonçait la possibilité de franchir le cercle d'investissement. Je me rappelle d'avoir donné l'ordre à M. Hulme de porter eu toute
hAlc la dépêche dont il s’agit, el de faire la plus grande diligence possible, parce «pie j’en sentais toute l’importance. Je saisis celte occasion, — ajoute le colonel. — pour signaler le dévouement, l'intelligence et l’activité apportés par Al. llulme dans l'accomplissement des missions périlleuses que je lui ai données et qu'il avait offert spontanément d'accepter. » Communication a été donnée à M. io maréchal de Mac- Mahon de tous les incidents qui viennent d’être signalés ; A la demande qui a été faite au maréchal s’il avait reçu la dépêche dont il s’agit, il a répondu de la manière suivante : a Je ne me rappelle point qu’il m!fit été remis une dépêche à Raucourt. I.a chose peut m’avoir échappé, mais toutefois Je suis certain de n'avoir point eu connaissance d'une dépêche dan» le sens de celle qui précède. Au Chêne-Populeux, j’avais pris, malgré les observation* de l’empereur, la décision de me porter dans la direction de Mêle; si j'avais reçu ertte dépêche qui était dans le sens des opérations que j'exéculais, elle m'aurait certainement frappé. »
M. llulme, confronté avec M. le maréchal de Mac-Mahon, a déclaré persister dans sa déposition.
L'instruction, tout en s’inclinant devant les déclarations du maréchal Mar-Mahon, doil faire observer qu'une certaine con i fusion a très-bien pu *c faire dan* l’esprit de M. le maréchal par suite des Incidents qui se sont multipliés dans l'aprèsmidi du 29 août A Raucourt, ce qui expliquerait comment le souvenir de l'arrivée de la dépêche dont il s'agit s'est effacé de sa mémoire; mai* on ne saurait concevoir de doute sur le j fait de l’existence d'irne dépêche important* qu’une série de témoignages précis et circonstancié* nous montre remise le 27 août par le colonrl Turnier A M. Lallement, et apportée par ce dernier le 29 au commandant de place de Sedan, le colonel Melcion-d’Arc.
D'autre part, on verra dans la partie du rapport spécialement consacrée aux communications que celte dépêche a dû j partir de Metz le\2fl. Quelle nouvelle importante le maréchal
I Bazaine pouvait-il annoncer A celte date ? Comme nous l’indiquerons dans le chapitre suivaul, U avait mis son armée en ligne. é
L'ennemi, , dit-il lui-même, n’nrait pas para vouloir accepter le combat. En même temps il fnieail adopter par »es lieutenants, dans la conférence de Griinont , la résolution d'attendre sous Metz qu’un effort suprême du pays déterminât un mouvement de retraite de l'armée ennemie.
Dans ces circonstances, que pouvait-il annoncer au maréchal de Mac-Mahon, sinon ce que nous dit M. Hulme :
« Nous sommes entourés, mais faiblement ; nous pourrons percer quand nous voudrons, el nous vous attendons. ■
La déposition de M. le colonel Melcion-d'Arc confirme d’ailleurs le «eus générai de ce message. « Otle dépêche, dit-il, avait trait & la situation générale de l’armée du maréchal Bazaine, elle émanait du lui et énonçait^ la possibilité de franchir le cercle d'investissement, a
En résumé, les faits suivant* sont établis d'une manière incontestable.
Le maréchal Bazaine a indiqué MonUnédyr pour point de direction de son armée. Ce projet concorde avec le plan | d'opération arrêté par le conseil de régence. Il est de nouveau confirmé par le maréchal Bazaine, dans sa dépêche du 1 9 août, dépêche qui détermine le mouvement de l'armée de CliAlons vers l'Est.
Une seconde dépêche, expédiée de Mets le 20 août, est de nature A arrêter ou suspendre tout au moins celte marche; cllê>sl Interceptée, et le maréchal de Mac-Mahon, auquel orr la cache, continue son mouvement vers Monlmédy, où tout est préparé pour la jonction dus deux armées.
• l’n avis parvenu le 23 au maréchal liuzafne lui Indique que la deuxième- armée française marche A sa rencontre ; celte nouvelle ne le détermine pas plu». que ne l'avaient fait le* , ordre* laissés, le IG août, par l'empereur, A s’éloigner du camp retranché de Metz; Il se contente do répondre qu’il attend.
Mais, comprenant tout l’odieux qui rejaillira sur lu! s'il I demeure dans l'inaction, tandis que son lieutenant court risque de se faire écraser en venant à son aide, il va chercher A rejeter sur ses commandants de corps la responsabilité de cette conduite. Nous allons voir dan» le chapitre suivant le* moyens qu’il employa pour atteindre ce but.
Apres la lecture de ce chapitre, l'audience est sus- I pendul*.
Il est deux heures un quart; à trois heures moins vingt minutes le maréchal est introduit, et le président dit au greffier de continuer la lecture du rapport.