‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 76 sur 117 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Les (MMirpsrler» do mtrécbil BsuthM avec le prince Frédéric-Chartes. — I.e maréchal Duaine demande au prioce Frédéric-Charles des nouvelles. — Répoasa du prince.

On lit dans le Mémoire jusllflcalif rédigé par le maréchal Bazaine le passage suivant au sujet des ouvertures qu’il adressa au prince Frédéric-Charles pour avoir des nouvelles sur les événements qui s'accomplissent en o« moment :

s La nouvelle du la formation du gouvernement de la d**- I Icnse nationale et de lu proclamation de la république à Paris

non» parvînt par an prisonnier qui avait pu s'échapper d’Ars- Hir-Moselle. 1.4 connaissance de ccs événements produisit une pénible Impression sur l'armée. On et oyait A une nuimcuiredc l'ennemi pour influencer ton morof, et généraux, officier* et soldats repoussaient comme ImraUemblabU: une révolution éclatant pendant que l'ennemi foulait le sol du la France cl que l'on combattait encore sur la frontière. Noire loyauté militaire ne pouvait croire que l'ambition des meneurs d'un parti publique fût rajutbie de sacrifier U'6 intérêts les plus sacrés du pays pour arriverait poutoir convoité.

« Ne recevant aucune continuation officielle de l'installation •lu nouveau pouvoir exécutif, j’écrivis au prince Frédéric- Charles pour lui demander franchement la signiikalion cl l'importance des faits qui seraient survenus. »

Ainsi, au moment où le maréchal exprime la pensée que les nouvelles dont il «'agit de constater l'exactitude peuvent n'etre qu’une manœuvre de l'ennemi, c'est à l’ennemi qu’il s'adresse pour les contrôler.

La lettre que le maréchal écrivit au prince Frédérics-Charles ne figure pas dans son registre de correspondance ; celle formalité était pourtant bien nécessaire dans une conjoncture aussi délicate, bu reste, la presque totalité de la correspondance échangée entre le maréchal et le prince a été supprimée. Os suppressions sont trop extraordinaires |*our n’avoir fias été motivées.

Le prince Frédéric-Charles répondit le I? |>ar une leltrc datée du 16, huit heures du matin.

* Quartier gSniîrat devant Meli, le 16 septembre 1870.

« Je regrette de ne pouvoir répondre qu'en ce moment, par suite d une excursion, à U lettre de Voire Excellence. Lcsrcn* | scignetnrnts quo vous désirez avoir sur io développement des événements en France, je vous les communique volontiers, ainsi qu’il suit :

« Lorsque, après la capitulation de l'armée du maréchal Mac- Mahon près de Sedan, S. M. Napoléon s« fui rendu pertonndlrinent h S. M. Mgr et roi, l'empereur a déclaré ne pouvoir entrer en négociation* politique*, parce qu’il avait laissé la direction polidqueau gouvernement Je la régence, à Tari*.

a L’empereur *c rendit ensuite prisonnier do guerre en Prusse et choisit le château de Willicluuhnlie, près do Cassel, i pour son séjour.

a Deux jours après ta capitulation, survint, hélas! & Paris un bouleversement qui établit, sans répandre de sang, U république à U place de la régence.

« Celle république ne prit pa* son origine nu Corps législatif, mai* à l'Hôtel de ville, et n'est pas d'ailleurs reconnue partout en Frauce. Le» puissances monarchiques ne Font pas reconnue non plu*. L'impératrice et S. A. I. se sont rendues en Angleterre.

m S. JJ. le roi a continué sa marche de Sedan ù Paris sans rencontrer de forces militaires françaises devant elle.

a Nos armée» sont arrivée» aujourd'hui devant celle ville,

« Quant à li composition et aux tendances du nouveau gouvernement établi â Paris, l’extrait d'un journal ci-joint vous en donnera le* détail*.

« bu reste, Votre Excellence me trouvera prêt et nuterisé à lui faire toutes les communication» qu’elle désirera.

< Signé : Fnt'mfnicLiuM.ES , a A U. le maréchal de l'empire Bazaine, a

On remarquera la portée de la phrase qui termine la lettre du priuee ; • Du reste. Votre Excellence me Itou vent prêt et autorité ù lui faire toutes les communications qu'elle désirera. » Du moment où le prince a reçu une pareille autorisation, ee ne |i«ul être que sur sa demande, demande «an* doute provoquée par une démarche du marée bal.

Lé paragraphe suivant roule mtr Verreur commise par le mnrt'ch/il dan s mon Mémoire att sujet de la date dt lu réunion des généraux de sun annet.

Nous Usons dans le mémoire Justlflealif qu'aussilôt après avoir reçu la réponse du prince Frédéric-Charles, le maréchal

Bazaine convoqua au grand quartier général les commandants de corps d'sruiée et les généraux de division pour leur en donner connaissance. Il y a lâ une erreur manifeste. C'est le 12 j et non le 17 qu'a eu lieu la réutdon de* commandant» de corps d'armée et des généraux de division au L'an-Sainl-Marlin. La lettre du prince Frédéric- Charles n'a donc pas pu leur être communiquée. Il convenait de relever cette confu»!un compromcltanie pour les chefs de l'armée, confusion qu’on est étonné de trouver dans un document d'une Importance aussi considérable et qui lie peut êlro que le résultat d'un calcul.

Toute celte partie du Mémoire est pleine de réticences qui correspondent bien aux hésitations auxquelles était en proie l’esprit du maréchal â ce moment où noua le voyons porter à la connaissance de son armée l’avénemcnt du nouveau gouvernement, dire que les devoirs militaires restent les mêmes envers la patrie, qu'il faut continuer A défendre le territoire de la France contre l’étranger, et cependant mirer en rapport avec le général en chef de l'armée allemande.

Comment prirent fin ce» hésitations et comment le maréchal Bazaine ful-tl amené à s'engager dans des pourparlers avec l'ennemi? Nous allons en trouver l'explication dans l’Incident suivant : un communiqué du gouvernement allemand nus journaux de Reims.

Le 1 1 septembre, paraissait dans V Indépendant rémois un roinniu niqué du gouvernement allemand, établissant nettement la situation politique de l’Allemagne vis-h-vis de la France. i Nous allons reproduire en entier ccl important document:

« Les journaux qui paraissent à Reims ont reproduit lapior lama lion de la République ei les décrets promulgué* par le nouveau pouvoir qui s'est établi A Boris. Comme la tiile est occupée par 1rs troupes allemande*, l'altitude des feuille* publiques |K)urrait donner lieu de supposer qu'elles expriment une opinion inspirée ou autorisée par les gu uvuruemenU allemands. Il n’en est rien.

a En permettant A ce* feuille* de publier leur* opinions, les gouvernements allemand* n'ont fait que respecter la liberté de la presse, ainsi qu'ils U respeclenl chez eux. Mais ils n’ont Jusqu'à présent reconnu en France aucun autre gouvernement que relui de l’empereur Nucléon, et à leur* yeux le gouvernement impérial est, jusqu'à la constitution d'un nouvel ordre de choies, le seiU qui soit en droit d'entamer de» négociations ayant un caractère national. C'est ici le cas d'ajouter que lu bruit mis en circulation A Paris, et d'après lequel presque toute* les puissances étrangères auraient fait des tentatives d’futcrvention pacifique, n’a rien de fondé.

a Aucune puissance jusqu'aujourd'hui n'a (enté d'intervenir, et il est peu vraisemblable qu’une intervention s« produise, car elle n'aurali aucune chance de succès tant que le* buse* d'un arrangement ne seront pas acceptables par l'Allemagne, tant qu’il n'y aura pas en France un guncmeunmt reconnu par le pays et que l’on puisse considérer comme ion représentant. Les gouvernement* allemands, dont le but n'est pas la guerre, ne ri fuseraient pa» de conclure la paix avec la < France »l elle était sérieusement demandée par le pays.

« bans ce cas, Il s’agirait Mulement de savoir avec qui ou peut D conclure.

« Le* gouvernements allemand* pourraient entrer en négociations avec l’empereur Napoléon dont le gouvernement est jiwqu’â présent le seul reconnu, ou avec la régence instituée par lui. lis pourraient égaluiuent traiter arec le maréchal Bazaine i qui lient son commandement de l’empereur. Mais il ut impossible de comprendre de quel droit les -gouvernements allemand* pourraient négocier avec un pouvoir qui ne représente jusqu’ici qu'une partie de la gauche de l'ancion Corps législatif. »

En résumé, le gouvernement allemand est disposé i traiter avec la France ; mats il ne peut entrer en négociation* qu'avec l’empereur, l'impératrice ou le maréchal Bazaine. L'empereur est prisonnier, la régente c*l hors do France, le maréchal Bazaine est donc seul en mesure de traiter ; c’est lut seul qui dlspoao de for» es nécessaire* pour servir de garantie aux négociations.

La déclaration de Reims créait ainsi au maréchal uno i*»itinn nvtîémcuicnt Importante. Le gouvernement de la détenue nationale, en se consllluant. n'avait pas songé à faire figurer parmi mis membre* le général do la seule armée française for-

tcmcnt constituée qui exislitl alors. I.'cnncml avait compris aussitôt tout le parti qu’il pouvait -tirer do cotte circonstance.

En reconnaissant au maréchal le droit de conclure la paix, il allait le détourner de faeeompll«scincnl de «es devolrsmllitaircs , pour l’attirer sur le terrain des négociations, dont la diplomatie allemande pourrait 0 son gré hàler ou prolonger le dénoftmcnl.

Comme on le voit, la déclaration do Reims allait servir do levier pour précipiter dans ce sens les résolulions^dtt maréchal.

A quel momenl >1. de Bismark lui Ûl-il parvenir celte déclaration? I.c maréchal déclare en avoir eu connaissance par le lieutenant Valdejo, rentré & Mclz le 22 septembre. Il est probable que ce Tut beaucoup plus lût, mais l'instruction n'est pas parvenue à le préciser. Tout ce que l'on a pu constater, c’est que de nombreuses communications directes eurent lien pendant le mois de septembre entre le prince Frédéric-Charles et le maréchal Bazaine.

L'honorable rapporteur constate ensuite que des officiers parlementaires allemands ont été admis dans les lignes françaises antérieurement au 23 septembre.

La déposition de M. Arnous-Rivière va nous éclairer à ce sujet. M. Arnous-Rivière, ancien offleier démissionnaire, aTait été chargé par le maréchal Bazaine d’organiser une compagnie d'éclaireurs. Attaché d'abord au grand quartier général pendant la deuxième quinzaine du mois d'août, M. Arnous-Rivièro fut investi, nu commencement deseptembre, du commandement desavanl-posics à Moulins.

C’était |iar son intermédiaire que sc faisait l’échange des correspondances entre les généraux en chef; c'était lui qui recevait les parlementaires cl les conduisait en voilure de Moulins au grand quartier général. Comment une ndsslon aussi délicate avait-elle été conOéc à un otllcier dont les étranges antécédents étaient connus de tous cl du maréchal lui-même? C’est ce que l'instruction ne se charge pas d’expliquer. Celle réserve formulée, nous voyons M. Arnous-Rivière, dans une première déposition, déclarer que. le 11 septembre, il avait reçu d’un parlementaire une lettre du prince Frédéric-Charles pour le maréchal. Depuis.il est revenu sur celte déclaration et a dit avoir porté ce jonr-lù aux avant-postes allemands une lettre du maréchal que celui-ci luf avait remise en mains propres. Dans l’intervalle «le ces deux dépositions, M. Arnous-RIvière a élé voir le maréchal dans sa prison; antérieurement A sa première déposition et sur la demande même du maréchal.

Il avait élé lui laire une première visite. Il a élé im|K>sstblc d'établir dans laquelle des deux assertions du témoin su trouve la vérité, car la dépêche du 1 1 septembre est une des nombreuses dépêchée échangées avec l’ennemi dont on ne retrouve aucune Iracc dans le dossier.

Continuant ses déclarations, M. Arnous-RIvièrc a fait connaître que le I* il était arrivé un nouveau parlementaire, porteur d'une dépêche du prince Frédéric-Charles, que l’ofllcier allemand remit lui-même à Longcvillc au général Boyer, avec lequel il eut une conférence particulière. Cette dépêche a élé publiée par le maréchal; nous l'avons déjà reproduite.

Le 22, nouveau parlementaire, conduisant des prisonniers échangés et porlcur de deux dépêches pour le maréchal. L’une de ces dépêches était relative au service courant; on ne retrouve pas trace de la seconde.

Le 23, il arrive encore un parlementaire apportant une nouvelle dépêche pour le maréchal cl conduisant le sieur Régnier.

Nous ne trouvons pas trace dans celte déposition d'un parlementaire qui fut conduit directement au Ban-Salnl-Martin entre le 17 elle 23, jour de l’arrivée du sieur Régnier, parlementaire que le capitaine d'élal-major Garcin déclare avoir accompagné. C’était, au dire de ce dernier, un officier de l'état-major particulier du prince Frédérlc-Charlcs, M. de Diskau, que l’on vit venir très-fréquemment chez le maréchal Bazaine dans le courant du mois d’octobre.

Les communications signalées par M. Arnous-Rivfère et par le capitaine Garcin onl-cllcs élé les seules? Qui pourrait l’affirmer?

Quel est celui des émissaires qui a apporté au maréchal la déclaration de Reims? il est impossible de le dire; niais, à I coup sûr, au milieu de pourparlers aussi fréquents et qui no I

pouvaient avoir que la politique pour objet, un document quo le gouvernement allemand avait tant d'intérêt à porter à la connaissance du maréchal, et qui lui était tout particulièrement destiné, n'a pas élé oublié. Ne doit-on pas reconnaître qu’un changement d'alliludc s'est produit déjà chez le maréchal, lorsque nous voyons, dans la conférence tenue à Ferrières ie II) septembre, M. de Bismark faire à M. Jules Favre la déclaration suivante : u Puisque je parle do Mclz, il n'est pas hors de propos de vous faire observer que Bazaine ne vous appartient pas. J'ai de fortes raisons de croire qu'il demeure lldèlc à l'empereur, et par là même qu'il refuserait de vous obéir, u

En résumé, en faisant savoir au maréchal Bazaine les intentions du gouvernement allemand d'entrer en négociations avec lui, M. de Bismark vn transformer un général en négociateur, paralyser l'armée qu’il commande, et, en prolongeant des pourparlers sans issue, attendre sans coup férir le moment encore ignoré où la famine mettra celle armée à sa merci.

Nous allons voir entrer en scène l'agent qui va obtenir du maréchal lo secret de cette fatale échéance.

Ici vient, au milieu de l’attention générale de tous les auditeurs, le récit de l’incident Régnier, du départ du général Bourbaki, de l'échec des négociations entamées. Bien que nous ayons été explicite sur ces différents points dans notre publication de Bazaine et la capitulation de Metz, nous ne pouvons nous dispenser de reproduire le texte du général de Rivière, afin de corroborer nos allégations par l'autorité de sa parole.

11 raconte d'abord la première entrevue (23 septembre)

entre Régnier et le maréchal Bazaine :

« Le 23 septembre dans l'après-midi, — a déposé M. Arnous-Ritière, — un parlementaire se présenta à nos avantposles; il était porteur d'une lettre du prince Frédéric-Charles pour le maréchal Bazaine. A vingt pas en arrière était un homme à pied, un mouchoir blanc au bout d’un b&ton. Au moment où, après avoir remis le pli, l'offlcicr parlementaire se disposait à partir, je lui demandai quelle élall la personne qui l’accompagnait. i Je ne sais pas, » répondit-il, et il s'éloigna. Me retournant alors vers celle personne, je lui dis : « Qui êtes- « vous ? — J'ai une mission pour le maréchal Bazaine, cl je « veux lui parler de suite. ■

C’est ainsi que le sieur Régnier pénétra dans les lignes françaises.

« Le sieur Régnier, — dépose M. le capitaine Garcin, — fut amené lo soir, à ia tombée de la nuil, par M. Arnous-Rivière, au quartier général du général de Cissey, à Longcvillc. Sans que le sieur Régnier descendit de voilure, lo général de Cissey, apprenant qu’tl y avait un parlementaire qui désirait conférer avec le maréchal Bazaine, me donna l'ordre de le conduire immédiatement auprès de lui. En approchant du Ban-Sainl- Marlin, je lui demandai de quelle manière je devais annoncer son arrivée au maréchal. Il me dit : a Vous annoncerez l'en- « vové d'Hastlngs. a On ignorait alors absolument à Metz que l'Impératrice eùl fixé sa résidence à Hastings. »

Telle fut la façon plusélrange encore qui fut employée par le sieur Régnier pour obtenir. accès auprès du maréchal.

Celui-ci conteste le dire du capitaine Garcin et déclare que le sieur Régnier lui fut annoncé comme étant un courrier do l'empereur. Le maréchal emmena aussitôt le sieur Réguler dans son cabinet.

Le sieur Régnier entre en matière en déclarant au maréchal < qu'il vient do Ferrières, où se trouvait le quartier général ennemi ; qu'il y a obtenu une audience de M. de Bismark, auprès duquel II s'élait rendu pour savoir s'il était désireux de fairo Immédiatement la paix avec le gouvernement impérial. Il montre au maréchal une photographie de la demeure de l’Impératrice à Hastings, au bas de laquelle le prince Impérial a t^jiré quelques ligues affectueuses à l'adresse de son père. Lo sieur Régnier n'a pas de pouvoirs écrits, et, sur l'observation qui lui est faite à ce sujet, il répond que c’est pour ne pas II- 1

vrer aux hasards des Incidents du voyage des documents im- |

portants. Les dépositions du maréchal et du sieur Régnier con-

cordent, pour ces préliminaires de leur entretien, saur sur un point important, a 11 m'a dit venir de la part de l'Impératrice, avec le consentement de M. de Bismark, » dit le maréchal.

« Je n’ai pas dit au maréchal que J'eusse une mission de l’iinpérairice, i* déclare Régnier.

Ainsi, dès le début, opposition complète entre le maréchal et le sieur Régnier sur la nature même de la mission de cet étrange personnage. Une seule constatation rosie hors de doute: le sieur Réguler agit avec le consentement de M. de Bismark. Des divergences plus marquées existent dans les récits que le maréchal et le sieur Régnier ont faits de la conférence qu'ils eurent ensemble.

Par suite de l'existence de ce désaccord, l’instruction a cru devoir communiquer au maréchal la déposition du sieur Régnier, paragraphe par paragraphe, et constater son dire sur chacun d'eux. Rien ne saurait donner une Impression plus exacte que de reproduire la partie de l'interrogatoire du maréchal à ce sujet.

« D. — Monsieur le maréchal, veuilles me faire connaître ce que vous a dit Régnier.

« R. — Que sa mission avait pour but de proposer, soit au maréchal Canrobert, soit au général Bourbaki, de se rendre en Angleterre j our se mettre à ta disposition de la régente. Je lui répondis : « Vous serez mis en rapport avec ces mescieun; je a leur laisserai la libre disposition de prendre un parti, »

« Il m'exposa en outre qu’il était à regretter qu’un traité n'eût pas mis An à la guerre après Sedan, que l’entretien des troupes allemandes sur le territoire français était uno ruine pour le pays, que ce serait un grand service à lui rendre que d'obtenir un armistice pour arriver à la paix. Qu’à cet égard l'armée sous Metz, restant la seule organisée, donnerait des garanties à l’Allemagne, si elle avait sa liberté d’action; mais que sans doute ou exigerait comme gage la remise do la place de Metz. Je lui répondis que bien certainement, si nous pouvions sortir de l'impasse où nous étions avec armes et bagages, en un mot complètement constitués, nous maintiendrions l'ordre à l’intérieur et ferions respecter les clauses de la convention, mais qu’il ne pouvait être question de la place do Metz, dont le gouverneur, nommé par l’empereur, ne relevait que du lui.

« Tout ce qui précède ne Tut qu’une simple conversation à laquelle je n'attachai qu'une importance secondaire, puisque le sieur Régnier n’avait aueun pouvoir écrit, s

Avant de continuer la citation que nous avons commencée de l’interrogatoire du maréchal, il convient de restituer à Peu- i trelicn qu'il eut avec Régnier son véritable caractère, qui so I trouve contesté dans la réponse précédente.

Nous trouvons dans la déposition du général Bourbaki le passage suivant :

« Le maréchal nous ûl voir des lettres du prince Frédérle- Chsrles qui n’avaient (vas grande signification, et dit au sieur Régnier de faire savoir au pripec qu’il demandait que l’armée sortit avec tes honneurs de la guerre sans traiter pour Metz, qui resterait indépendant de l'armée; que te maréchal se retirerait avec son armée pour prendre en France une position ueuire Jusqu’u U paix. ■

Celle réserve faite, nous reprenons ta suite de l’interrogatoire.

• D. — Régnier a déposé que dans sa pensée l’armée de Metz, la seule qui restât h la France, pouvait être appelée à jouer un grand rôle; que M. de Rlsmark lui avait déclaré que M. Jules Favre semblait sur de l’armée de Metz, que c’était en partie pour s'en assurer qu’il était venu ; que les alliés allemands ne reconnaissaient au gouvernement de la défense natio- j natu aucun droit pour traiter ; que ce gouvernement avait fait connaître son intention formelle de fufre la guerre & outrance

et de ne céder aucun avantage à l’ennemi victorieux ; II a ajouté que vous lui aviez répondu que l’armée n’était pas à la disposition de M. Jules Favre; que, peu de jours svsot, vous aviez même eu l’occasion de connaître l’opinion des commandants de corps dont vous aviez toute la confiance ; que, pour vous comme pour eus, la vérité était tout le contraire de ce que M. Jules Favre avait cru pouvoir annoncer. Qu’y a-l-tl devrai dans ce dire de Régnier?

* R. — Je ne me souviens pas assez des détails de la conversation avec M. Régnier pour affirmer ou Infirmer son dire; mais bien certainement je lui aurai dit que j’iguorais ee qu’a-

vait pu avancer M. Jules Favre, qu’il ne pouvait non plus connaître ce qui se passait à Metz, puisque nous n’avions pas de relations officielle* les uns avec les autres ; que l'armée était avant tout l’armée de ta France, étant liée à ta dyrnaslie impériale par son serment.

« D. — Régniér ajoute ceci : qu'il résulte de vos paroles que vous compreniez très- bien que l'armée devant Metz devait entrer dans toutes les combinaisons futures, quelles qu'elles fussent ; mais pour y entrer il fallait d’abord qu’elle existât ; que, pour peu qu’on attendit, de paralysée qu'elle était | en ce moment, par la force des choses, elle aurait malheurcii- | sèment cessé d'exister ; qu’étant alors entré dans les détails de | la situation de l’armée, au point de vue des vivres, vous lui auriez déclaré pouvoir difficilement atteindre le 18 octobre; qu'il fullail donc, si on voulait se servir de l'armée de Metz, agir avant cette époque. Reconnaissez-vous la vérité de ces dires?

« R. — Je n’admets pas celle déclaration dans des termes aussi explicites. J’ai retracé déjà plus haut le rôle que l'armée aur-it pu remplir pour arriver à la paix, et, -quant aux détails donnés j Kir M. Jtégnier sur les ressources de l’armée, je n’ai rien dit de semblable, et il ru'eùl été difficile de donner des chifTres exacts.

■ D. — Je vois que dans sa déposition, dont je ne vous ai donné que le résumé, H est entré dans les détails suivants : a Lu maréchal me fit cou naître que l'on avait déjà diminué la ■ ralion du pain ; que l'on allait, |>ar mesure de prudence, la « réduire encore dans quelques jours; que les chevaux man- « quaient de fourrage, qu'on était réduit à s'eu servir comme « viande de boucherie ; que dans cos conditions, cl en tenant v compte de la nécessité d'emporter pour quatre à cinq jours « de vivres pour l’armée et de conserver un certain nombre « de chevaux en état de traîner les pièces cl quelque* appro- « vUlonueuicnls, il aurait une grande difficulté à atteindre le « 18 octobre. » D'où Régnier tenait-il ccs renseignement*, qui sont en concordance avec les faits?

« R. — Je ne suis entré dans aucun détail de cette naluro avec Régnier.

a D. — Régnier continue son récit ainsi : s Je dus lui faire

• observer qu'il comprenait mieux que moi qu'il fallait sc hâter

• de profiter du désir de l'ennemi de traiter; que, suivant c moi, Il serait possible que la capitulation de l'armée sous « Metz pût me servir à obtenir des conditions plus aianlagcu- « scs au point de vue politique; que ce* conditions, quelles a qu’elles fussent, seraient, au point de vue de celle armée,

• moins désavantageuses que celles qu’elle pourrait obtenir « plus tard ; qu'il fallait donc se hâter de profiler de f'igno- « rance de l'ennemi au sujet des re«*ourccs. » Qu’y a-t-il de vrai dans ccs dires?

« R. — Je n'ai pas connaissance de celte observation et je ne la trouve meme pas fondée, puisque c'était par iVnvoi d'un des officiers généraux envoyés auprès de l’impératrice qu'elle pouvait être mise à même d’entrer en négociations.

a D. — L’accession de l'armée de Metz était le pivot de toute négociation; vous Beul pouviez parler en son nom, et il était tout naturel que Régnier cherchât à gagner votre assentiment. Régnier ajoute que vous lui avez répondu que tout retard serait désavantageux et que, dans la position que vous voyiez désespérée à court délai, vous signeriez un traité qui permettrait à l’armée de Metz de ee retirer dans une' position neutralisée du territoire français, qui l’autoriserait à sortir de son camp avec les honneurs militaires, à la condition de ne plus se servir de se« armes contre les Allemands pendant le cours de la guerre; la place de Metz demeurant d'ailleurs en dehors de vus conventions. Est-il vrai que vous ayez fait ces déclara- ' lions?

n R. — Je m'en réfère à la réponse que j'ai déjà faite à ce sujet. Régnier lui donne un développement qui, pour mol, est tout à fuit inexact en ce qui concerne la neutralisation cl la coiidilion de nu pas combattre les armées allemandes. Nous n’aurions jamais consenti à un arrangement qui aurait divisé la défense nationale.

« D. — La déposition de Régnier se termine ainsi : « Je

• lui présentai une vue d’Ilastings, sur le derrière de laquelle c le prince impérial avait apposé sa signature, el Je le priai de « vouloir bien y joindre la sienne, afin que je pusse, en la

« montrant à M. de Bismark, prouver que j’avais ton asscnli- • ment. Le maréchal accorda la signature demandée. » Cos faits sont-ils «Mb!

• IL — Je n'a vais pas de photographie, et il me pria alors de signer à côté do la signature du prince impérial, ce que j'ai fait tau* arrière-pensée. a

Pour ne pas entraver le récit, nous suspendons toute réflation sur eelte étrange conférence entre le niurérlial Bazaine et négrier. Citons encore le passage de l'Interrogatoire du maréchal relatif à la sortie d'un do ses généraux.

• I). — Vous dites que le sieur Régnier vous avait fait savoir tout d'abord que l'iutpéralrice demandait que le maréchal Canrobert ou le général Bourbaki se rendissent auprès d'elle. D'après Ilégnier, il n’aurait été question de leur départ que le lendemain. Il ajoute qu'en vous quittant II ne pensait pas revenir.

a Ht — J’affirtn que eV*I dans la soirée, lors de sa première visite, qu'il n été qui ion du départ d'un officier générai. a

Fut-il question, dans cette première visite du sieur Régnier, de l'envol d’un général près de l'impératrice? le maréchal l'affirme, Régnier déclare le contraire. Quoi qu’il en soit, le lendemain seulement r.n va voir le maréchal prenant de* mesure* pour sc conform r à ce qu'il appelait les désirs de i’tmpéniiire.

La seconde entrev ! de Régnier avec le maréchal fut promptement suivie du départ du général Bourbaki. Voici ce qu'en dit le rapport :

Lorsque prit An la conférence entre le maréchal cl le sieur Régnier, U était trop lard pour franchir ica ligues, et ce ne fut que le lendemain 24 que Régnier put revenir àCorny, où il trouva, dit-il, un télégramme de .M. de Bi.-iiurk, autorisant la sortie d'un général de l’armée de -Metz. Comme celle sorlic devait évidemment êlre tenue secrète, le général Stiehle, — déclare Régnier, — avait eu l’idée de mctlre à profil, pour atteindre ce but, une demande de rapatriement dont était saisi l'état-major de l'armée de biorus de la part du comité de secours luxembourgeois, concernant sept médecins leurs compatriotes qui étaient enfermé* dans Metz et dont ou sollicitait le retour dan* leur pays. Ce comité avait adressé, à la date du 20 septembre, une demande en eu sens au maréchal Bazaine. Cette lettre avait été envoyée au quartier gén 'ml allemand.

Le général de Stiehle écrivit donc à ta dalc du Z& un maréchal Bazaine pour appuyer, au nom du prince, la requête des médecins luxembourgeois, en le priant de vouloir bien ordonner que ces neuf médecins fussent mis en liberté et dirigé* hors de Metz par la route do Moulins-lès-Metz. Or les médecins étaient seulement au nombre de sept; le prince donnait doue implicitement par là un sauf-conduit pour le général et Régnier, qui pouvaient ainsi sortir Incognito en se mêlant à ccs médecins.

Le sieur Régnier revint an camp français le 24 septembre à ooze heures du malin, et à la snltc d’une nouvelle conférence avec le maréchal, des ordres furent aimlbM lancés pour mander au quartier général le maréchal Ganrobcrl el lu général Bourbaki, el pour y réunir les médecin* luxembourgeois. Le maréchal Bazaine mil successivement le maréchal Canrobert et le général Bourbaki en rapiwrl avec Régnier. Le maréchal Canrobert déclina la mission qui lui était proposée, s’excusant sur son étnl de sonlé. Quant an générnl Bourbaki, il crul de • voir accepter. Nous reproduisons textuellement la déposition Je cet officier général sur ce point :

« Le 24 septembre 18*0. je fus appelé à cinq heure* rl , demie chez le maréchal, en descendant de cheval. Il m’avait fait demander deux fols dans la journée, san* pouvoir uie trou- j ver. J'étais à Saint -Julien chez le maréchal Le Bœuf. Je rm- I contrai, en arrivant, le colonel Boyer, qui médit: « Le tnaré- j rival va venir tout de suile. •I’uis, m'emmenant près d’une feindre qui donnait sur le jardin, il me dit : • Connaissez-vous 1 la personne qui se promène avec le maréchal — - Non, lui disje. — Comment, vous ne l’avez pas vue aux Tuileries? — Non; j'oublie les noms quelquefois, mai* non les physionomies. Je u’ai jamais vu celle perioiinc. Ce n’erl ut uu familier '

des Tuileries, ni un employé. ** — Le maréchal rouira en eu moment; il nie présenta M. Régnier, el mu dit : • Ecoulez ce que va vous dire monsieur. «

« Le sieur Régnier eulra dans une série de considération* politiques sur la nécessité de la paix, ajoutant que le gouvernement allemand ne se souciait pas de traiter avec le gouvernement de Paris; qu’il ne considérait comme légal que celui de l'impératrice, que s’il Invitait avec die les conditions seraient moins onéreuses; que l'intervention de l’armée de Metz dans celle affaire était iu'liqiensable ; qu'il importait donc qu’un du scs chefs se rendit auprès du l'impératrice pour représenter auprè» d’elle l'armée, que le maréchal Canrobert on luiii serions Irès-aple* à occuper celle position. Je n'avais prêté qu’une m'diocre allen lion à Ions ee* discours, et, voulant avoir le dernier moi de ces ouvertures, je m'adressai au maréchal et je lui demandai i'uxplicalion de cc que je venais d 'entendra. Le maréchal me fil voir dos lettres du prince Frédéric-Charles, qui n’avaient pas grande signification, et dit au sieur Régnier de faire savoir au princç qu'il demandull que

I armée sortit avec les honneurs de lu guerre sans irailer pour M'-it, qui resterait indépendant de l'armée; que. le maréchal Bazaine se retirerait avec son année pour prendre en Franco une position neutre jusqu'à la paix. Voilà, autant que je me rappelle, la conversation qui a été tenue.

• Le but du maréchal en envoyant un chef de l'armée auprès de l'impératrice qui représentait encore le gouvernement, car on n'avait pu» une idée cxacle de ce qui se passait en France, était, je crois, faire savoir que si l’on voulait sauver celte armée, il fallait traiter. Enfin je dis au maréchal Bazaine : « Monsieur le maréchal, que voulez- VOUS faire do fBoi ? s

II me répondit : « Je désire que vous b liiez auprès do l'impératrice.— Jc'veux bien, lui dis-je, mais j'y mets differente* conditions : vous aurez la bonté de me donner un ordre écrit, de mettre mon départ à l’ordre de l'armée, de ne pas tue remplacer dan» mou commandement, ci de me promettre que jusqu'à cc que j'aie pu rentrer, vous n'engagerez i as la garde. * Il me dit : « Vous allez parlir immédiatement. * Je nie rendisàmon quartier général pour faire mes préparants. »

Il avaü été convenu que le départ du général aurait lieu incognito, pour ne rien ébruiter. Lu général n'ayaut pas d'iuhlls bourgeois, le maréchal lui prêta les siens ; une disquette avec la croix de Genève, que Régnier avait demandée à l’un de* médecins luxembourgeois, complétait le costume.

L’ilisirucliou a cherché à «avoir si le général Bourbaki avait été prévenu par Régnier qu'une fois sorti, Il ne pourrait plus rentrer à Metz. Le général Royer dépose avoir été avisé de colle condition par Kéguicr, niais ni le maréchal ni le général llouiluki n'en ont gardé le touvruir. Il ressort (Tailleur* du vœu formulé par le général Bourbaki que la garde ne fùl pas engagée sérieusement pendant son absence, qu'il ne croyait s'éloigner que momentanément.

On se rend diAb iicment compte comment le maréchal Bazaine a pu négliger de préciser les comblions dan» lesquelle» aliment s'opérer la sortie et le retour de son lieutenant. B on au Ire côté, comment le général Bourbaki, qui pensait que sa sorlic avait lieu à l'insu de Tcnncmi, pouvait-il concilier dans son esprit cette eqrèce d'évasion avec la certitude de pouvoir reprendra son poste, sa mission une fols remplie; et quand, en traversant le* lignes ennemie*, Il fut reconnu, comment n'a-t-ll pas tiré au'cl&ir *u situation en passant au quartier général allemand?

Il n'est pas sans intérêt, pour éclaircir ce point, do reproduire la (bqiosillon Régnier relative au passage du général Bourbaki à Corny :

« Aux avant- po* tes, le général put saisir uu indice do reconnaissance dans le regard respectueux ü'un colonel de l'étalmajor du prince, qui nous y attendait depuis la veille. Arrivé au quartier générai, le major général Von Stiehle me demanda s’il pouvait présenter ses respects au général, dont il admirait la brillante bravoure. Je lui répondis que le général avait pour cela le cœur trop gros. H me dit qu'il comprenait cc sentiment cl inu demanda si jo pensais qu’il entrât dans ses intentions d’accepter une audience du prince. Je lui répondis que je rftiynit qu'il préférerait le contraire, mais que cependant j'allais met] assurer. J'eu pariai au général qui me répondu qu'il ne voulait voir aucun d'eux ni manger, ujouta-l-il.

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