‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 8 sur 117 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

« Laissez passer les deux hommes porteurs de cet ordre, qui traverseront les avant-postes français pour remplir une mission que leur a confiée le maréchal commandant en chef.

• Au quartier général, au Ban-St-Mailio, le 23 teptembre 1870.

a Le colonel aide de camp ,

« Napoléon Boyer. »

Bourbaki, quoique devant passer pour un membre de la Société internationale des blessés, avait sur lui cette note du commandant en chef :

v S. M. ITmpéralricc-Régcnte ayant mandé auprès de sa personne M. le général Bourbaki, commandant la garde impériale, cet officier général est autorisé à s'y rendre.

« Md*, 23 Kptemltre. •

La trom]H'tte du parlementaire sonne, mais n'est pas entendue. On remet la sortie au lendemain, et les deux voyageurs passent avec d'autant plus de facilité, qu’audevanl deux vient un colonel prussien qui attendait Régnier depuis vingt-quatre heures. 11 les mèneau quartier général du prince Frédéric-Charles; mais Bourbaki, décidé à garder le plus strict incognito, refuse d'étre in-

troduit auprès du prince, et même de recevoir la visite du major général qui avait sollicité l’honneur de lui présenter ses respects.

Régnier a tenu sa promesse, 'et se sépare de son compagnon de voyage. « Je vous rejoindrai prochainement en Angleterre, dit-il; il faut préalablement que je voie M. de Bismark et que je cause avec lui. »

Dans son Étrange histoire dévoilée, Régnier ajoute : « Je remis au général Bourbaki les notes qu'il avait à communiquer à Sa Majesté, à Chislehurst. Avant de le quitter, je lui répétai pour la troisième ou quatrième fois ce qu’il devait faire et dire, persuadé que la confiance que Sa Majesté devait avoir en lui ferait le reste. »

Un train spécial, ordonné aux frais de l’état-major prussien, conduit le général Bourbaki à la frontière belge, d’où il passe en Angleterre. 11 trouva l'impératrice Eugénie, le 27 septembre, à Cambden-House, près de Chislehurst. *

C1IAPITUE VIII

Bourbaki et l'impératrice. — Une dernière bataille.

Le Poil Mail goutte rapporte en ces formes ce qui se passa entre le général Bourbaki et l'Impératrice :

• Elle montra le plus grand étonnement à la vue du général, et. après quelques mots d'explication, le général Bourbaki découvrit qu’il avait été la victime d'une ruse nouvelle, mais peu honorable, par laquelle la brave garnison de Metz avait été privée, du service d’un de ses chefs les plus intelligents et celui dans lequel les troupes avaient le plus de confiance. >

Le Standard confirme les mêmes faits :

« L'arrivce du général fut pour Sa Majesté la cause d'une douloureuse surprise; d’abord elle supposa que quelque terrible catastrophe était survenue à l’arméo de Metz. Sa crainte fut bientôt apaisée; mais son étonnement fut grand, lorsqu’à scs questions le général répondit qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres de Sa Majesté, en quittant son commandement pour venir cr» Angleterre. Sa Majesté n’avait donné aucun ordre verbal ou écrit au maréchal Bazaine ou au général Bourbaki. Une erreur singulière avait été commise ou une supercherie inexplicable avait ôte pratiquée.

a Nous nous abstenons de faire aucune remarque sur cette aventure étrange. Quel a été le réel motif de l’intervention et de l’activité fiévreuse de M. Régnier? Nous aurions de la peine à supposer que c’est Hutre choso

que le désir* ou l’espérance d’achever une utile et profitable entreprise pour les deux pays. Il semble que c’est une espèce de médiation toute spontanée concertée par quelqu'un sans autorité et sans pouvoir. Le temps éclaircira peut-être le mystère. Le tort le plus réel est le fait de l'enlèvement à son poste du commandant en chef de la garde impériale. Le général Bourbaki, immédiatement, adressa une lettre âlord Granville, dans laquelle il donna un récit rapide des faits que nous venons de faire connaître, lui demandant d'intercéder auprès du roi de Prusse pour lui demander la permission de traverser de nouveau les lignes ennemies pour rentrer dans son commandement. Le général établissait que son honneur comme militaire demandait à ce qu’il partageât le sort de ses compagnons, et il supposait que le roi ne voudrait pas refuser la requête d’un loyal soldat. Notre ministre, après avoir consulté scs collègues, appuya cette demande de toute son influence auprès de l’ambassadeur prussien h Londres. Nous sommes heureux de pouvoir dire que la demande du général Bourbaki, transmise par télégraphe, fut favorablement reçue. Le roi de Prusse apprécia la noble susceptibilité de l’un des plus vaillants officiers de l’armée française cl lui a donné la permission de rejoindre l’armée du niiin. Le monarque allemand a ainsi remédié à la seule conséquence sérieuse que cette singulière série d’événements avait amenée.

« Le général Bourbaki est parti de nouveau pour la France. Combien les adieux à l’impératrice ont été pénibles, on doit se l’imaginer; mais l’appel du devoir et de l’honneur était impérieux. »

Le Daily News dit :

« La première interprétation que l’on avait faite de cette étrange histoire était que le général Bourbaki avait été victime d'une ruse de guerre; que les Prussiens avaient inventé le moyen peu en leur honneur de se débarrasser d’un ennemi formidable. Cette supposition est absurde. Le général Bourbaki est un officier capable et il a certainement donné du mal aux Prussiens depuis que la garde impériale est enfermée dans Metz, mais la présence d’une douzaine de Bourbaki dans la citadelle assiégée n’en améliorerait pas la position.

« Le fait que le roi de Prusse a permis au général Bourbaki de retourner dans Metz est une preuve suffisante que le comte de Bismark n’a pas accordé à M. Régnier un double sauf-conduit pour le motif que l’on a supposé; et si cela n’est pas, ne devons-nous pas croire que M. Uégnicr a pu en imposer aussi au chancelier prussien? Ne devons-nous pas conclure qu’un simple enthousiaste, un homme ignoré et sans antécédents politiques, non-seulement a conçu le hardi projet d’être l’auteur du rétablissement de la paix entre l’empereur et le gouvernement allemand, mais encore à trouver le moyen d’en imposer à l’homme d’État le plus habile de l’Europe, et de se servir du général le plus prééminent

de France, comme d’un pantin nécessaire à la pièce dont il faisait aller les ficelles? N’a-t-il pas été capable de convaincre le comte de Bismark de prêter l’oreille à scs plans pour arriver au rétablissement de la paix entre l’Allemagne et l’empire? et n'cst-ce pas à lui que nous devons cette déclaration de Bazaine, que c’est au nom de l’empereur seul qu’il continue la défense de Metz ? Si tout cela est, nous pouvons dire de M. Régnier ce qui a été dit du jeune Canrobert par son colonel mourant : « Il y a de l’avenir dans cet homme. »

Bourbaki voulait revenir en France par le plus prochain convoi; mais une ancienne blessure qui n’avait jamais été bien guérie se rouvrit, et il dut se reposer quelques jours à Londres avant de se rembarquer.

A Metz, le maréchal Bazaine temporisait en attendant le résultat de l’intrigue nouée par Régnier; ses opérationsmilitairesse bornaient à quelques démonstrations insignifiantes dû coté de Lanvallie, Vany.Chieulles, Mcrcy, Peltre, Lessy, Ladonchamps, Saint-Rémv, Bellevue; il crut toutefois nécessaire de faire quelque chose de plus en vue de se procurer des vivres. Comme la place de Metz était complètement investie depuis le 20 août, les rations de pain, de viande, de lard, descl,*de foin et d’avoine, 'avaient été graduellement réduites, et vingt chevaux de cavalerie étaient chaque jour immolés à la consommation. 11 fut donc convenu, le 26 septembre 1870, que la brigade Lapassct et le 90» de ligne attaqueraient le château de Mercy, pendant que le 1 4* bataillon de chasseurs, aidé de quelques francs-tireurs, profiterait de ce que le chemin de fer était libre pour aller en wagons fermés jusqu’aux gares de Peltre et de Courcelles-sur-Nicd, enlever les biscuits et les approvisionnements de l’ennemi.

Le fi« corps était chargé de marcher sur le village de Moxcs, de s’emparer du château de Ladonchamps et de chercher à se ravitailler dans les environs.

Au 3° corps revenait la tâche de faire du fourrage au village de Colorabcy.

Le 27 septembre, ce plan fut exécuté avec succès sur tous les points, sauf un. Prévenus par un de leurs es pions, les Prussiens avaient coupé les rails en avant de Peltre, cl transféré plus loin leur parc à bestiaux. Les chasseurs et les partisans qu’entraînait une locomotive blindée, durent donc sauter à bas des wagons, et engager la fusillade avec le poste prussien placé la veille en cet endroit; ils le mirent en déroute, lui firent cent cinquante prisonniers, se saisirent de quelques denrées, et allèrent ensuite rejoindre la brigade Lapassct. Ils étaient victorieux, mais le but principal de l’entreprise n’avait pas été atteint.

N’ayant point reçu d’instructions, les troupes durent évacuer les positions occupées, et rentrer dans leurs campements. Les Prussiens expulsés revinrent, et avec la fière et systématique barbarie dont ils put donné tant de preuves, se vengèrent de leur échec en livrant

au* flammes les Tillages où nos soldats avaient passé.

L'infléjtcndance belge assure que des instructions avaient été données par le maréchal Bazaine, mais qu'elles enjoignaient de ne pas conserver les positions et qu’ils purent à peine charger quelques voitures de gerbes et de fourrages; elle avoue que l’affaire de Peltre lestement conduite par des hommes pleins d’entrain et d’énergie n’eut presque pas de résultats utiles, mais . elle rend hommage u la valeur qui fut déployée dans cette opération et s’en autorise pour affirmer que, toutes les fois que nous avons pu aborder l’infanterie allemande, jamais au grand jamais clic n’a pu tenir devant la nôtre. Les récits qui disent le contraire ne méritent pas plus de créance que les rodomontades si regrettables des journaux français avant la guerre.

V Indépendance belge flétrit les incendies des habitations de Peltre, de Mercy, Coloinbey, etc. Jusqu’alors les Prussiens n'avaient brûlé que des fermes isolées, des moitiés de villages comme Domot et Àncy ; maintenant ils appliquaient méthodiquement leur système de dévastation, lis chassaient les habitants, entassaient dans les maisons des matières combustibles, et y mettaient le feu.

Ce fut, dit V Indépendante belge le commencement des incendies qui devaient des lors et jusqu’à la fin du blocus ravager toutes ces riches campagnes, ruinées sans rémission. Ils ont, pour justifier l'incendie de Peltre, prétendu que les habitants avaient appelé les troupes françaises; mais ils l’ont dit sans le croire, car leur position était trop clairement indiquée par la forme du terrain, pour qu’un enfant mémo éprouvât la moindre hésitation.

L’aflàire de Peltre est la dernière que l’on ait tentée sur la rive droite de la Moselle. A peu de jours de distance, on fit, pour sc procurer des vivres et des fourrages, quelques petites pointes sur les plateaux en avant du 4« corps, dans le ravin de Châtel et surtout vers la plaine de Thionville. Toutes ces opérations, médiocrement conduites, avaient invariablement le même résultat. On bousculait l'ennemi, on s’emparait de quelques bottes de paille, de quelques sacs de grains ou de pommes de terre, et, pour venger leurs pertes, les Prussiens brûlaient une ferme, un village ' ou des granges.

Aiiisi un fourrage vers Moulins est suivi de l’ineendic de la Maison-Bouge. Les francs-tireurs obtiennent l’autorisation de s'établir à Sainte-Kufiinc, sous le feu des batteries ennemies de Jussy et de llozérieulles. Aussitôt les projectiles incendiaires sont dirigés sur ce riant village. On éteint le feu, il renaît, et ce jeu terrible recommence à divers ï reprises, là comme à Scy, à Lessy, à ChazeUc, pende U plus de trois semaines, mais à notre avantage, car nos hommes sont aussi dévoués qu’attentifs, et les batteri ;s des forts, à l'énorme distance de 4,000 et de 5,D00 mètres, font taire à plu- | sieurs reprises celles de l ennemi, obligeant les canon- I niers à la retraite,

i L’issue de la tentative du 27 septembre laissait tout en suspens. U fallaitagir de nouveau, et depuis plusieurs jours, sans s'ètrc inquiété des projets militaires et de leur exécution, un grand nombre de Messins en avait exprimé le vœu dans une pétition, qui fut remise au maire et au conseil municipal, avec prière de la porter à la connaissance du commandant en chef de l'armée du Rhin.

Nous ne pouvons nous dispenser de donner le texte de cette remarquable adresse où sont interprétés avec tant d'exactitude les sentiments de la population :

« Ucti, le 17 septembre 1870.

« Monsieur le maire,

« Nous avons accueilli avec gratitude l'expression de patriotique confiance que vous mettez en nous; c’est pour y répondre que nous oserons appeler aujourd'hui votre attention sur la situation de notre ville. Il vous sera permis, à vous, le représentant naturel et respecté d’une vieille cité qui veut rester française, de faire, à cette occasion, telle démarche que vous jugerez nécessaire et de parler avec la simplicité et la franchise que commandent les circonstances.

« Il ne nous appartient pas de rappeler tout ce qu'a tenté notre ville depuis le début de la guerre. Ce n'est point d’ailleurs pour marchander son concours que nous le rappelons ici. Nous avons confiance que son jiatriolisine croîtra en raison même des épreuves qui peuvent nous attendre encore. Mais il est des difficultés qu'il est bon de prévoir, puisque le temps ne fait que les accuser, et que, dans une certaine mesure, nous pensons qu'on peut y pourvoir. Nous croyons que l’armée rassemblée sous nos murs est capable de grandes choses, mais nous croyons aussi qu'il est temps qu’elle les fasse. Chaque jour qui s’écoule amènera pour elle et pour nous des difficultés nouvelles.

« Faute de nourriture, ses chevaux, réduits à l’impuissance, paralyseront peu à peu scs mouvements et disparaîtront bientôt. Le froid, la pluie peuvent aussi revenir entraver toute opération et amener un cortège de maladies plus redoutables peut-être que les blessures. Avec le temps aussi et malgré la sage réglementation de nos vivres, la faim, mauvaise couseillère, peut égarer les esprits peu éclairés, dans la ville et dans les camps, et amener des conflits terribles qu’un patriotisme supérieur a seul pouvoir de conjurer.

« Nous croyons donc qu’il est temps d’agir, parce que l’insuccès lui-même vaut mieux que l’inaction; parce que tous les moments sont comptés ; parce que, sans pouvoir discuter ni même indiquer les opérations, * le simple bon sens nous montre clairement que des entreprises énergiquement et rapidement conduites avec l'ensemble des forces dont on dispose peuvent amener des résultats considérables, peut-être décisifs. Laisserons-nous venir.le jour où, pour avoir fermé les yeux,

il nous faudra reconnaître que les retards nous ont été funestes?

« Certes, toute tentative est périlleuse ; mais avec le temps le péril sera-t-il moindre? Quels secours attendons-nous d’ailleurs?

« Est-ce la question politique qnr se mêle à tort à la question militaire et qui commande ces lenteurs? Dirat-on que c’est à Paris que notre sort doit se décider?

« Vous ne le pensez pas, monsieur le maire, et avec toute l’énergie que vous donne une autorité que vous tenez de tous, vous direz comme nous que c’est à Metz, avec les ressources existant à Metz et sous Metz, que se régleront les destinées de notre ville. Pour celles de la France, il ne nous appartient pas, il n’appartient à personne, ni à un parti ni à un homme, de les régler dans le secret. C’est au grand jour et pacifiquement que le scrutin auquel nous avons été conviés pourra seul en décider. D’ici là, quelle plus noble ambition que celle de sauver notre pays, de prêter la main aux luttes grandioses que soutient notre capitale et d’imiter l’héroïsme de Strasbourg ? Nous avons confiance que toute démarche tentée par vous répondra à des conseils déjà formés dans le silence et que, s’inspirant d’une situation peut-être unique dans l’histoire, le commandement aura cette autorité et cette décision qui S’imposent et qui produisent des victoires.

« Qu'on pardonne donc, s'il en est besoin, à la franchise de notre langage.

« Il n’y a dans notre pensée ni désir déplacé d'ingérence, ni récrimination.

« 11 n’y a pas surtout le dessein de froisser aucun des sentiments qui méritent le respect, et qui en ce moment doivent nous rapprocher tous. C'est parce que nous voulons que l’armée et la population soient entièrement unies, c’est parce que nous croyons que cette union peut amener de grandes choses que nous vous adressons cet appel.

« Il nous a semblé que nous avions le devoir d’élever notre voix, parce qn'cllc vous apporte dans sa sincérité le reflet des passions qui agitent notre population, de notre responsabilité et d’un patriotisme résolu à tous les sacrifices. Si dures que soient les exigences de la situation, vous savez bien, monsieur le maire, que notre ville les supportera, et vous avez le droit de le dire, puisqu’elle ne veut pas être la rançon de la 'paix et que, après le long passé d’honneur qu’elle trouve dans scs annales, elle ne veut pas déchoir. »

Bazaine répondit à la députation par laquelle cette adresse lui fut remise, qu’il partageait les vues des pétitionnaires ; mais, évidemment, il voulait avant tout savoir les conséquences de l’envoi de Bourbaki en Angleterre.

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