Quatrième partie du rapport
A une heure un quart, le premier conseil de guerré entre en séance.
Les assistants sont nombreux, tant aux places réser- vées qu'au fond de la salle ; on calcule que, depuis le 6 octobre, cinq mille personnes ont assisté aux débats.
Le 9 octobre, un temps magnifique favorise cette affluence.
Sur l'ordre du président, le maréchal Bazaine est, comme aux précédentes séances, introduit par M? le commandant Thirict. Il n'y a personne aujourd'hui dans la tribune qui lui est affectée. Son attitude est toujours la même.
L’ancien commandant en chef de l’armée du Rhin est |H‘lit et trapu ; son embonpoint frise de près l’obésité, les bras sont remarquablement courts, c’est avec peine qu'il peut parvenir ù les croiser sur sa poitrine. Sa démarche, lorsqu’il vient prendre place à son siège, est à la fois rapide et oscillante; en résumé, la vulgarité est le signe caractéristique de toute sa personne.
L’uniforme qu'il a revêtu pour l'audience est sombre et râpé, l'or de scs épaulettes et des broderies de son képi est littéralement noir.
A l’impassibilité des jours précédents a succédé une tristesse morne qu’aucun effort ne tente de dissimuler; toutefois, ce n’est pas de l’abattement. Les mouvements sont même plus fréquents que dans les journées précédentes.
De temps en temps l'accusé promène un regard morne sur l'auditoire, puis passe sa main sur son front et sur ses joues, comme pour cacher un rictus d’aiuertume.
Parfois il tourmente ses moustaches ou retire et remet avec rapidité l'anneau conjugal qu’il porte à la main gauche.
La; président ordonne au greffier de faire l’appel d’un témoin qui ne s était pas encore présenté, M. Brice, maire de Bazciilcs.
Cette formalité remplie, le témoin ayant répondu à l'appel de son notn, le greffier commence la lecture.
B«UiUc de Heiomillc.
de la quatrième partie «lu rapport de M. le général de Rivière.
L'honorable rapporteur en arrive aux questions secondaires et aux pièces annexées, et se demande préalablement si le maréchal Bazaine a pu avoir des communications avec l'extérieur; après avoir exposé qu'il n'a rien fait pour les conserver par la télégraphie et par les voies ferrées, le rapport énumère les divers émissaires qui, aux différentes périodes de la campagne de Metz, ont transmis au commandant en chef de l'armée du Rhin des nouvelles de l'extérieur.
Le colonel Turnier, commandant de place à Thionville, est assez malmené; il parait qu’il aurait dénaturé le registre sur lequel étaient portées les sommes remises par lui aux émissaires qu'il a envoyés au maréchal Bazaine.
Le rapport insinue que les suppressions faites par le colonel Turnier avaient pour objet de dépister l’instruction dans la recherche de la date et du nombre des envois d’émissaires.
Üe plus, le colonel Turnier est soupçonné d’avoir
arrêté à Tliionville la dépêche de Mac-Mahon annonçant à Bazaine sa marche sur les Ardennes.
Il parait résulter du rapport, que le colonel Turnier était d’accord en tout cela avec le commandant Magnan qui, ainsi qu’on l’a vu dans le cours du rapport, avait été envoyé par Bazaine près de l’empereur à ChAlons.
Le rapport signale les inexactitudes et les contradictions de la déposition du commandant Magnan, Il est très-sévère pour cct officier qu’il représente comme un agent secret de Bazaine.
La mission du commandant Magnan près de l’empereur est très-longuement racontée et dans des termes peu favorables pour l’envoyé du général en chef de l’armée du Rhin. ,
Les menus incidents, les citations des diverses dépositions, les heures des trains, le numéro des wagons qui les composaient, tout est décrit minutieusement.
Nous croyons absolument inutile de donner in extenso cette partie du travail de M. de Rivière, attendu que les faits qu’elle relate se trouvent, plus loin, plus complètement exposés dans les dépositions des témoins.
1-4» rapport fait l'exposé des diverses communications que le colonel Turnier a eues avec le maréchal Bazaine.
De tout ce qui précède, le rapport conclut que le maréchal Mac-Mahon n’a pas été renseigné une seule fois sur la situation de Bazaine, alors que lu colonel Turnier, le commandant Magnan et autres étaient tenus au C4>uraot de ce qui se passait.
A trois heures, la séance du 9 octobre est interrompue pour être reprise un quart d'heure après. MM. Antonin Lufèvre-Pontalis, Farcy, Goblet, Rouvier, Lepêre, de la Rochefoucauld-Risaccia, Brisson, Barni, Balsan.Tassin, députés à l’Assemblée nationale, ont profité de cette interruption pour pénétrer dans la salle.
La lecture du rapport est reprise; ce sont d'interminables détails sur les envois des divers émissaires.
Vient ensuite le récit circonstancié de la réception par le colonel Stoffel de la dépêche adressée par Bazaine à Mac-Mahon, et que ledit colonel a interceptée au passage. Les détails fournis à ce sujet ne font que confirmer la révélation faite déjà au cours du rapport.
En somme, cinq dépêches ont été expédiées dans la journée du 20 août, de l’arm» u de Metz, soit par le maréchal Bazaine soit par le général Coffluières, et le maréchal de Mac-Mahon n'en a reçu aucune.
Un fait singulier, révélé par le rapport, c'est la substitution du nom de l’empereur à celui de Mac-Mahon, dans la dépêche que oc dernier adressa à Bazaine, le 1$ août, pour avoir des renseignements Sur ses intentions.
Cette substitution, dont le but était de faire adresser la réponse à l’empereur, à qui alors il était loisible de ne pas la communiquer au maréchal Mac-Mahon, et de soustraire ce dernier à la direction des opérations tout en lui laissant la responsabiA:, a été faite évidemment par un intermédiaire infidèle.
Il est établi qu'elle n a pas été faite au télégraphe. C’est donc dans l'entourage du maréchal Mac-Mahon qu’il faut chercher l’auteur de cet acte.
Du reste, dit le rapport, la pensée de diminuer la responsabilité personnelle de- l’empereur présidait à toutes les déterminations du gouvernement impérial et perce dès le début de la guerre.
Le rapport s’etend longuement sur la conduite du commandant Magnan, qui, contrairement à ses assertions, a eu toutes sortes d'occasions de rentrer à Metz après l'accomplissement de sa mission près de l’empereur, et qui, quoi qu’il en dise, n'a pas sérieusement tenté une seule fois de se rendre à son poste. Il y avait donc un intérêt à ce qu'il ne rentrât pas à Metz?
La responsabilité du sous-préfet de Montmédy se trouve assez fortement engagée dans les agissements mysté rieux du commandant Magnan.
Quant à ce dernier, dont le rôle singulier et les contradictions ne peuvent s'expliquer, et qui, apres Sedan, au lieu de se mettre à la disposition du gouvernement
de la défense, se rendit en Belgique, son cas semble grave, s’il ne se justifie pas des charges lourdes que le rapport fait peser sur lui.
En ce qui concerne son séjour en Belgique, le commandant Magnai;, prétend que son but était de rejoindre Bourbaki, afin de pouvoir rentrer ensuite avec lui à Metz; or, c’est le 14 septembre que M. Magnan prit cette détermination, et, à celte date, le général Bourbaki était encore à Metz, qu’il n’a quitté que le 24 septembre.
Le récit de l’émissaire Hulme, dont la déposition confirmée par plusieurs témoins est contestée par le maréchal Mac-Mahon, tient une place considérable et peu en rapport avec son importance; ce passage n’apprend d’ailleurs rien que le rapport n’ait déjà appris.
U» rapport étudie en détail la correspondance et les communications échangées avec l’extérieur par le maréchal Bazaine pendant le blocus ; les communications expédiées par le maréchal sont d’ailleurs peu nombreuses: trois en tout; une seule, celle du 23 octobre, est parvenue au gouvernement de la défense nationale.
Quant aux communications reçues de l'extérieur par le maréchal Bazaine, elles sont plus nombreuses.
Le rapport a déjà énuméré ces communications. Il ne fait, aujourd’hui, que répéter en le détaillant ce qu’il a exftosé dans sa deuxième partie. 11 raconte également de quelle façon les événements de Sedan et du 4 septembre ont élu portés à la connaissance des troupes et de la population de Metz.
Ici est interrompue la lecture du rapport dont il ne reste plus que lus passages relatifs aux subsistances et à l’artillerie.
Le président fait retirer l'accusé, qui sort après avoir salué les membres du conseil de guerre.