‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 82 sur 117 · CHAPITRE XL VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VI

Audlrnce du 10 oclobro.

A l’audience du vendredi 10 octobre, l'auditoire est moins nombreux que la veille. On redoute, non sans raison, la lecture des pièces justificatives qui doivent comprendre, après la suite des communications échangées entre le maréchal Bazaine et l’extérieur, la question des subsistances et celle des munitions, et plusieurs autres accessoires.

Le maréchal Bazaine, sur l’ordre du président, entre, précédé de ses défens4‘urs, à midi trente-cinq minutes. La fatigue sc peint sur ses traits; il salue les juges, s’assied et ùte ses gants.

Les témoins défaillants Bastide, ouvrier, et Gaillard, intendant militaire, se présentent à la barre.

Lâ lecture du rapport du général instructeur est reprise.

Le rapport expose les facilités qu’auraient eues les émissaires à traverser les lignes prussiennes; il énumère les diverses personnes qui les ont franchies sans encombre, et indique les dates et les péripéties de ces traversées; la conclusion de cette partie du rapport est que l’état-major général aurait pu, s'il l'avait voulu, communiquer fréquemment et facilement avec le gouvernement de la Défense nationale.

Vient ensuite le service des ballons poste qui a fonctionné immédiatement à partir du 7 septembre; le rapport fait remarquer que le maréchal Bazaine ne s'est jamais servi de ce mode de correspondance pour adresser des communications au gouvernement.

Que résulte-t-il de tout cela, sinon que le maréchal a refusé de s'associer aux efforts du gouvernement du la Défense nationale. .

Les tentatives faites par ce gouvernement pour entrer en rapports avec le commandant en chef de l'armée du Rhin sont longuement et minutieusement décrites. Les émissaires ont été multiplies, rien n’a été négligé; les communications adressées à Bitche, Strasbourg, Belfort, Phalsbourg, etc., sont parvenues à leur adresse : seulement celles destinées ail maréchal Bazaine ne seraient pas arrivées à destination; il y a là une anomalie inexplicable.

Il semble d’ailleurs résulter de divers témoignages que les véritables difficultés qui s’opposaient au passage des émissaires provenaient du fait de l’armée française; les sentinelles tiraient sur les personnes qui voulaient approcher des lignes françaises, et l’on disait que le maréchal ne voulait avoir uucune relation avec l'extérieur.

L'expédition de divers émissaires charges d’annoncer au njaréchal Bazaine les ravitaillements qu’on lui avait prépares à ThionviUe est longuement décrite.

En résumé, tout a été fait par le gouvernement de la Dcfense pour communiquer avec le maréchal Üazaiue, et rien n’a été fait par celui-ci pour communiquer avec l'extérieur. De plus, il nie, contre toute vraisemblance, avoir reçu les messagers qui lui ont été adressés.

Le greffier passe à la lecture dû la deuxième section de la quatrième partie du rapport; cette section est relative à l’artillerie de l'armée du Rhin. Il entre dans des détails techniques très-étendus et très-arides ; il fait ressortir l’importance des attributions du commandant en chef de l'artillerie (général Soleille) et la responsabilité énorme qui lui incombe.

Pendant la lecture de cette partie, qui révèle de la part du général instructeur une connaissance approfondie de la question de l’artillerie, le maréchal Bazaine promène ses regards sur l'auditoire, et ne semble attacher qu’une importance restreinte à la lecture qui est faite.

Rien que sus traits soient plus fatigués que la vcillo. la tristesse de l'accusé semble moins grande; par contre, son impressionnabilité est extrême; h chaque bruit qui se fuit, à chaque porte qui se ferme, on le voit tressaillir et ses yeux se ferment convulsivement.

A un certain moment, voyant dans l'auditoire un assez grand nombre de personnes se lever sur les lianes pour le voir, il passe la main sur son front et fait de violents efforts pour réprimer l'émotion qu’il éprouve.

Le rapport énumère, avec une profusion inouïe de détails, le nombre des pièces d’artillerie qui ont figuré à chaque bataille et celui des munitions qui y ont été consommées, avec indication de chaque calibre, les moyennes par pièce, par batterie, par corps d’armée, par heure, etc., rtc.

En somme, ce qui résulte du rapport, c’cst que l’artillerie de l'armée du Rhin, qui comprenait 43*1 canons ut 72 mitrailleuses, constituait une force suffisante pour soutenir la lutte avec l'armée prussienne, et que les munitions, même après les consommations faites dans les batailles de Borny, Gravelotte et Saint-Privat, permettaient de forcer le passage des lignes allemandes.

Quant à l'artillerie et aux munitions de la place de Metz, elles offraient un effectif formidable, qui n'a pas été utilisé et qui eût été plus que suffisant pour pourvoir à la défense de la place, si l'armee avait cessé du la protéger.

Vient la lecture fastidieuse d'une série de tableaux et de récapitulations.

A -un moment, les chiffres lus par le greffier sc trouvant en désaccord avec ceux consignés sur l'exemplaire du rapport sur lequel le président suit, celui-ci fait interrompre la lecture et comparu les chiffres.

M- Lachaud. — Lotte lecture est impossible A suivre, et,, du reste, ces tableaux nu sont que le résumé de ce qui vient d'élru lu. Si monsieur le president voulait bien en faire supprimer la lecture, cela abrégerait la séance et éviterait une perte de temps.

Lk gAnéjial Pouiicrt. — • Si la dcfense est de cet avis, je crois, en effet, que l’on pourrait sans inconvénient passer ces tableaux sous silence.

Lb Pbésidrst, — Greffier, veuillez passer immédiatement au chapitre relatif aux munitions des armes portatives.

Cette partie du rapport est surchargée de chiffres. Le greffier s'embrouille, à chaque instant, dans ce dédale inextricable, et est rectifié à plusieurs reprises par le président qui lui dit de lire plus lentement et de suivre avec soin les colonnes numériques.

A trois heures cinq minutes, la séance est suspendue pour un quart d’heure.

A trois heures et demie, l'audience est reprise.

Apres l'énumération des differents effectifs des projectiles pour armes portatives, le rapport aborde l’examen de la façon dont lo service de l'artUlurie a été di-

rigé, et il adresse de graves reproches au général Soleille.

Il parait, en effet, que ce général aurait trompé les membres du conseil de guerre sur la situation des munitions , soit en leur présentant les provisions comme épuisées alors qu’elles étaient largement suffisantes, soit en se taisant, alors que ses communications eussent pu influer considérablement sur les déterminations des membres du conseil.

I.a déposition dû général Soleille est exposée longuement et réfutée partie par partie.

Finalement, le général Soleille est accusé d’avoir sciemment trompé les membres du conseil de guerre, et cela alin de peser sur leurs décisions dans le sens que voulait le maréchal Bazaine.

En résumé, de tous les détails donnés sur la situation de l'artillerie et des munitions, il résulte :

1° Que le 16 août, après la bataille de Gravelolte, les munitions de l'armée étaient largement suffisantes pour continuer la inavche en avunt, et la défense de la place assez abondamment pourvue pour pouvoir se suffire à elle-même. L'excuse alléguée par le maréchal Bazaine pour expliquer son inaction, et qui repose sur le defaut de munitions, ne peut doue être acceptée comme valable;

2° Que le général Soleille, commandant en chef de l’artillerie de l’armée, a complètement négligé d’assurer l'approvisionnement en artillerie du r>« corps qui était des plus exposés, et qui, en effet, fut accablé, le 18 août, faute de canons et surtout de projectiles;

3° Que, lors de la démonstration du 26 août, l'armement eu artillerie et en cartouches permettait de percer les lignes ennemies, et que ce jour-lâ, c'est en dissimulant aux membres du conseil de guerre la situation réelle de l’approvisionnement en munitions que le maréchal Bazaine, de complicité avec le général Soleille, a obtenu d’eux une résolution tendant à ne pas tenter d'efforts pour rompre l'investissement.

La quatrième section de la troisième partie du rapport est relative aux subsistances. Elle contient des détails très-curieux, qui montrent au milieu de quel désordre, de quel désarroi, de quel dénùmenl absolu le gouvernement impériafa laissé les armées en campagne.

Les dépêches qui sont lues, les détails invraisemblables, et cependant irréfutables, qui sont communiqués, formeront un dés chapitres les plus curieux et les plus édifiants de l’histoire de la guerre; jamais l'imprévoyance et l’incurie de l'administration impériale n’ont été mises en relief d’une façon plus saisissante.

Arrivant à la question spéciale à Metz, le rapport reproche au général Cofünières, commandant supérieur de Metz, de ne point avoir organisé de comité de subsistances, et il reproche au maréchal Bazaine de ne s’étre [tas occupé de constituer ses approvisionnements divisionnaires. Le rapport regrette également que le général Coffmières n'ait pas su tirer parti des immenses

richesses agricoles de l’arrondissement de Metz; il entre, à ce sujet, dans des énumérations détaillées, et démontre que l’accumulation à Metz d'un stock considérable de grains et de bestiaux eût été d’une facile exécution.

Il reproche au général Coffmières d’avoir accueilli dans Metz une grande quantité de bouches inutiles, et de n’avoir imposé aux immigrants qu’un apport insuffisant d’approvisionnements. *

Quant au maréchal Bazaine, il aurait dû, en prenant le commandement en chef, se faire mettre au courant de la situation des subsistances, tant dans la ville de Metz que dans l’armée.

Lorsque le maréchal donna l’ordre de marcher dans la direction de Verdun, il n’indiqua qu'une seule route pour le transport des convois de subsistances, alors qu’il pouvait en indiquer trois; or, en mettant les voitures sur deux rangs, la totalité de Ces convois eût nécessité un développement de plus de d**ux cents kilomètres I 11 y avait donc là de sa part une négligence inexplicable.

Mais cette négligence fut aggravée encore : la confusion et le désordre s’étant mis dans les convois (ainsi que cela devait forcément arriver), le maréchal donna purement et simplement l’ordre de licencier les convoyeurs extraordinaires, de sorte que les approvisionnements seraient restés sur place et abandonnés! Il est vrai que le désarroi général ne permit pas de mettre cet ordre à exécution.

Le rapport examine les mesures qui ont été prises au -sujet des convois de subsistances dans les différentes marches et batailles autour de Metz.

Cette partie du rapport a pour objet de démontrer qu'après la bataille de Grave lotte, contrairement aux assertions du maréchal Bazaine, qui prétend avoir été . arrêté par le manque de vivres, les subsistances pour hommes et pour chevaux étaient plus que suffisantes pour poursuivre la marche sur Verdun.

En revanche, les mesures qu’a prises le maréchal, et surtout celles qu’il n’a pas prises, semblent avoir eu pour but de se créer des obstacles et des prétextes pour ne pas continuer la marche sur Verdun.

Le rapport s'étend longuement sur les pertes de subsistances causées par le défaut d'ordres ou le manque d'organisation.

Il reproche à l’accusé de ne pas avoir pris des mesures pour l’approvisionnement de son armée, lorsqu'il se décida à supporter le blocus.

A cinq heures vingt minutes, le président fait retirer le maréchal Bazaine qui sort après avoir salué le conseil.

L'audience est levée et remise à demain à onze heures, afin de pouvoir achever la lecture du rapport.

On lira, dans cette audience, la suite de la partie relative aux subsistances et le résumé général du rap- -port; lundi commencera l'interrogatoire de l’accusé.

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