CHAPITRE XLIX
Séance du 1 1 octobre.
Le nombre des curieux, malgré le beau temps, est beaucoup plus restreint que la veille. A la vérité, ceux qui ont entendu la première partie de l'interrogatoire n'ont pas dû, par leurs récits, provoquer chez leurs auditeurs l'envie d'afTronter pareil ennui.
Placé, comme il est, en face du conseil de guerre, le maréchal Bazaine est complètement invisible pour le public; de plus, le ton presque intime sur lequel se fout les demandes et les réponses rend matériellement impossible l'audition des débats.
1 Neanmoins, la salle est environ à moitié pleine. Nous remarquons dans l'auditoire M. Léon Renault, préfet | de police, M. Lacan, bâtonnier de 1 ordre des avocats, etc.
1 Dans les groupes, ou s’entretient beaucoup de l’interrogatoire d'hier; on parle de la complaisance avec laquelle M. le duc d'Aumale s’est étendu sur des questions stratégiques, qui, si elles n’avaient pas un rapport très-intime avec le procès, avaient du moins pour i résultat — et peut-être pour but — de faire connaître i l'étude approfondie que le président du conseil de guerre a faite de la question.
On est généralement surpris de ce que le duc-président ait complètement passé sous silence la bataille de Spickercn (6 août), dont l'insuccès est cependant, aux termes du rapport, nettement attribué aux fautes du • maréchal Bazaine.
Eu arrivant ii leurs bancs, les journalistes constatent *
— non sans effroi — la présence de supports à réflecteurs, disposés de deux places en deux places. *
Est-ce que cela nous annoncerait des séances de nuit? — Espérons que non...
Dans le prétoire, les sièges ont reçu la même, disposition qu'hier, celui de l’accusé est toujours tourné du côté opposé au public.
A une heure cinq minutes, le conseil entre en séance.
Le Président. — Commandant Ferrière, faites entrer | M. le maréchal.
L’accusé parait, précédé de ses défenseurs.
Il a l’air très-calme, et, après avoir salué le conseil, il s’assied et range sur sa table des notes et des brochures.
D. Monsieur le maréchal, je vais procéder à la troisième série des questions que je compte vous adresser. Greffier, lisez la dépêche adressée, le 17 août, par le maréchal au ministre de la guerre.
M. Alla lit cette pièce.
I). Est-ce la première dépêche que vous ayez envoyée sur les nouvelles du IC? — R. Non, j'avais envoyé le 17 des nouvelles à l’Empereur, non p^s par le télé- j graphe, mais par un attache d’ambassade.
D. Le 17, dans l’après-midi, l’empereur faisait adresj ser uue dépêche au général Coffinicres pour lui demaui der de vos nouvelles? — R. C’est uu aide de cainp de l'empereur qui a adressé cette dépêche.
D. Le 17, au soir, vous avez donné à l'empereur de vos nouvelles par le télégraphe. — R. Oui, monsieur le président
Le greffier lit celte pièce.
D. Ne pensez-vous pas que cette dépêche devait faire croire que vous aviez l'intention de prendre le chemin de Briey et la ligne des Ardennes? — R. 11 fallait savoir comprendre. Je disais que telle était mon intention; tuais je ne pouvais savoir si l'ennemi ne m’empêcherait pas de la mettre à exécution. Encore une fois, je n'avais pas d’ordre impé ratif, A Cliàluns, on devait être beaucoup mieux renseigne que moi qui avais l'ennemi en face.
Ou lit une dépêche du général Goffinières présentant comme très-inquiétante la situation des munitions et des approvisionnements.
D. Votre opinion était-elle aussi alarmée que celle du général Goffinières? — R. Nullement; je savais fort bien que la situation n'était pas aussi précaire.
1). A la réception de la dépêche du général Goffinières,
| l'empereur vous a télégraphié pour vous demander des renseignements d’urgence ; pourquoi, au lieu de lui répondre de suite, lui avez-vous envoyé votre aide du camp le commandant Magnan? — R. Parce que j'ai pensé que la questiou de l'empereur ne portait que sur i la situation militaire, et pour cela une dcpèche était | insuffisant*, tandis que mon aide de camp duvait le renseigner enti* renient.
D. Vous u’avez donc pas trouvé qu’il y eut urgence
à répondre? — R. Non, car l’empereur savait trèsbien à quoi s’en tenir, puisque, je le répète, ce que j’exécutais, c’étaient ses plans et non les miens.
Le greffier lit la dépêche que le maréchal avait chargé j le commandant Magnan de remettre à l’empereur.
0. Est-ce la seule dépêche que vous ayez confiée au j commandant Magnan? — R. C'est la seule. J'avais, en ! outre, chargé le commandant Magnan de raconter à I l'empereur l’affaire du 10; il n’a pas indiqué de plan à l'empereur et n’a pu lui représenter la situation de nos approvisionnements comme aussi compromise que le général Soleillc l’avait présentée dans sa dépêche à l’empereur.
L’accusé communique au conseil une pièce qui lui a été adressée par l'empereur, lequel l’avait reçue de Constantinople, et qui présentait l’armée prussienne comme, disposée à marcher sur Ornions.
M® Laciiaud. — M. le président peut ordonner que cette pièce soit jointe au dossier.
Bazaine. — Je ne l’ai pas produite parce qu'elle porte deux noms propres et l'indication de celui qui l’a expédiée à l’empereur.
Les membres du conseil eu prennent connaissance et le président décide qu’elle sera jointe au dossier.
Sur la réquisition du président, le greffier lit une pièce trouvée au ministère de la guerre et signée Bazaine, indiquant les besoins de l’artillerie cl les lacunes nombreuses qui existaient dans ce service.
1). Cette pièce vous a-t-elle été remise par le général Soleille? — R. Je l'ignore, mais je le crois.
D. Ne pensiez-vous pas que cette lettre dût causer de vives inquiétudes? — 1t. C'.st vrai.
I). N’avez-vous pas remis cette dépêche an. commandant Magnan? — . It. Je n’en sais rien; c : est possible. C’est la première fois que je l’entends. Je sais avoir remis à Magnan une lettre de Soleille; ce doit être celle-là.
La séance continue.
Le greffier lit, sur l’ordre du president, une dépêche du commandant supérieur de Verdun donnant à l'empereur des nouvelles de Razaiiic parvenues par émissaire, d’après lesquelles le maréchal annonce qu’il « compte toujours prendre la direction du Nord et se rabattre sur Montmédy. »
D. Ces mots n’indiquent-ils pas que vous avez chargé le commandant Magnan d’entretenir Tcmpereur de votre projet de marche sur Montmédy? — 11. Oui, mais pas d’une façon certaine. A la guerre, on n’est jamais seul à décider un mouvement, li faut compter avec l’ennemi.
D. Vous étiez partisan de la marche sur le Nord? — R. Oui. Cette marche était dangereuse, elle pouvait nous exposer à être rejetés sur la frontière du Luxembourg ; mais c'était, suivant moi, la seule voie possible.
A ce moment, l'arrivée de M. Bazc. questeur de l'As-
semblée, aux places réservées produit la plus vive sensation sur les bancs de la presse.
Lu Président. — Aviez-vous charge M. Magnan de communications pour le maréchal Mac-Mahon ? — R. Non ; j’ignorais la position exacte du maréchal; j’avais l'honneur de l’avoir sous mes ordres, mais j’étais trop loin de lui.
D. Comment se fait-il que, le 12 août, le général de Failly se soit adressé à vous pour vous indiquer sa marche? — R. Je l’ignore, je n’ai pas même souvenir d’avoir reçu cette dépêche.
Le greffier donne lecture de deux dépêches du 12 août, de l'empereur, dont l’une charge Bazaine de donner des ordres au général de Failly.
Bazaine. — Je ne me rappelle pas ces dépêches ; le 12 août, je ne savais pas ma nomination au commandement en chef de l’armée.
1). La dépêché par laquelle vous annonciez aux chefs de corps votre nomination est arrivée au maréchal Mac-Mahon et au général de Failly assez tôt pour que, le 1 4, ils vous en aient accusé réception et vous aient demandé des ordres.
Le greffier donne lecture de ces pièces.
D. Ainsi, le 14, dans la soirée, ces chefs de corps savaient votre nomination et vous demandaient des ordres, et le la le ministre de la guerre vous demandait des renseignements sur les ordrés que vous aviez donnés? — R. Je n’ai pas souvenance d’avoir reçu ces dépêches; elles ont dû être arrêtées au grand quartier général? voilà la première fois que j’en entends parler.
I). Ces pièces éfaient dans les archives du quartier général tic Metz : il est surprenant que vous n’en ayez pas-eu connaissance. — IL Le 14, j'étais au combat; le la, je n'ai rien reçu.
Le greffier lit une dépêche de Mac-Mahon on date du US août, indiquant à Bazaine le changement opéré par lui dans sa marche par suite de l’occupation de Bar-ie- Duc par l’ennemi; une autre du 16 indiquant sa marche sur Chàlons, et une autre du 18 août, datee de Chùlons, et annonçant sa concentration au camp.
D. Ainsi, entre le 13 et le 18, quatre dépêches vous ont été adressées par le maréchal Mac-Mahon et sont parvenues à Metz; ce n’est que le 18 que vous lui adressez une dépêche à Bar-sur-Aube.
Le greffier lit cette dépêche qui refuse de donner des ordres, parce que les opérations de Mac-Mahon sont en dehors de son action.
Le Président. — A quelle dépêche répondiez-vous par cette déjiêchc du 18 août? — R. A la dépêche du 16 août.
D. Vous aviez cependant reçu celle do Chàlons datée du 18? — R. Celle-ci ne nie demandait pas d’ordres, ctje ne l’ai, d’ailleurs, reçue qu’après avoir expédié celle dont vous me parlez.
Le président fait lire les diverses dépêches envoyées
le 18 août à l'empereur par le maréchal Bazaine. La dernière est datée de sept heures.
b. Vous ignoriez, & ce moment, l'issue de la bataille?
— R. Oui; avec le télégraphe, on envoie les nouvelles sous l’impression du moment, et quelques instants après elles ne sonj plus exactes.
D. Comment, dans vos dépêches successives, conciliez-vous l'impossibilité de conserver vos lignes et la possibilité de faire une trouée vers le Nord? — R. Conformément au plan arrêté entre l’empereur et moi, je Défaisais qu’indiquer cette direction comme susceptible d'être prise et nullement comme un projet définitivement arrêté en mon esprit.
Le Président. — Je suspends la séance pour vingt minutes.
L'accusé se retire après avoir salué le conseil; en se retournant, il est arrêté par plusieurs dames placées aux fauteuils réservés et qui lui pressent les mains avec effusion.
La séance est reprise à deux heures et demie.
b. Le 20 août, vers trois heures du soir, vous avez chargé le garde forestier du Bresdy d'une dépêché pour Verdun, à l'adresse du maréchal de Mac-Mahon. Cette dépêche avait été écrite par vous le 19; le 20 au matin, vous avez reçu une dépêche très-pressante de Mao- ^ Mabon. Comment se fait-il que vous n'ayez pas modifié, . en raison de cette dernière dépêche , celle que vous aviez rédigée la veille, et que vous n'aviez pas encore ; remise à Bresdy, lorsque la dépêche du maréchal Mac- Mahon vous est parvenue? — R. Je ne me rappelle pas ces faits ; il y aura eu sans doute des lenteurs de service qui ne m'auront pas permis de connaître la dépêche de Mac-Mahon avant que j’envoie ce messager.
D. Avez-vous donné au commandant Magnan l’ordre de revenir à Metz, une fois sa mission près de l'empereur accomplie. — R. Oui; mais je ne pouvais lui prescrire l’heure exacte de son retour. Je m'étonne que ni l’ejnpereur ni Mac-Mahon ne m'aient pas envoyé immédiatement un officier avec des nouvelles par la même voie que celle qu'avait suivie le commandant Magnan, puisque ce dernier était facilement parvenu de Metz h Châlons par le Nord.
D. Avez-vous reçu une dépêche voua annonçant le retour du commandant Magnan? — R. Oui, mais le jour mémo les communications ont été . interrompues.
D. Comment expliquez-vous que le commandant Magnan n'ait pu vous répondre, puisque le 18, le 19, et ] même le 20, des personnes ont pu aller librement de Metz à Thionville? — R. Vous entendrez le commandant Magnan. Mais je crois que l’empereur l'a fait attendre pour le faire partir avec deux chefs de service.
D. Avez-vous su ce que contenait une letlre adressée par le colonel Turnier au général Coffinières, annonçant l’arrivée du commandant Magnan à Thionville, la rupture des communications avec Metz et l'ignorance
où était tout le monde au sujet des nouvelles de Bazaine?
Le greffier lit cette lettre.
BAZAiNe. — Je ne crois pas avoir eu connaissance de cette lettre. Si le général Coffinières m’en avait donné copie, je l’aurais trouvée dans mes papiers.
D. Avez-vous eu connaissance d’une dépêche du ministre de la guerre parvenue par Thionville et prescrivant des mesures pour empêcher la rupture du chemin de fer de Thionville à Charleville? — R. Je ne me souviens pas.
b. Aucune des communications adressées par la voie de Thionville n’était accompagnée de nouvelles de la mission du commandant Magnan ? — R. Aucune. Le commandant Magnan vous donnera d’ailleurs, à ce sujet, des explications.
b. Je dois vous signaler diverses variantes entre trois dépêches adressées par vous le 19 août à l'empereur, au ministre de la guerre et à Mac-Mahon, au sujet de vos projets de marche sur Thionville, et dont une seule (celle adressée à Mac-Mahon) contenait quelques restrictions au sujet de l'impossibilité éventuelle de cette marche? — R. Je n'avais d'ordres à donner ni à l’empereur ni au ministre; tandis que Mac-Mahon étant sous mes ordres, je devais lui prescrire les mesures à prendre dans le cas où je ne pourrais mettre mon projet à exécution.
D. Le même jour n'avez-vous pas communiqué au Courrier de la Moselle un article faisant ressortir l'utilité militaire et politique du stationnement de l’armée sous Metz? — R. Cet article n'a pas été fait par mon ordre; il émanait de M. Debains, attaché d'ambassade, qui était chargé de la correspondance avec le Journal officiel.
A ce moment, une rumeur s'élève au fond de la salle. On cric : Un médecin I un médecin î
Le chirurgien militaire de service court dans la direction d'où partent les cris; on emporte une personne évanouie.
L'audience se trouve un instant interrompue; l’accusé semble ne pas s’apercevoir de cet incident; il ne tourne pas même la tète.
Sur l'ordre du président, le greffier lit le rapport adressé, le 22 août, au maréchal Bazaine par le général Solcille, et annonçant le réapprovisionnement complet de la place de Metz en munitions et en armes.
D. Comment conciliez-vous ces renseignements aVcc les données alarmantes que le général Solcille vous avait transmises tout d'abord et que vous avez transmises à l’empereur? — R. Le général SoleiUe n’avait pas été tout d’abord suffisamment informe : du reste, c’est l’empereur qui l’avait mis à la tète du service de l'artillerie et il m'avait dit d'écouler ses conseils.
D. Le 23, vous avez adressé à l’empereur une dépêche qui indiquait votre intention de inarcher vers le Nord; cette intention était-elle motivée par les ren-
Baume et ton état-major entourée par lea hutaardt de Brtintw.ck.
geignements du général Soleille Pt par vos informations sur les positions ennemies? — K. Oui, monsieur le président.
D. Ce sont là vos deux seuls motifs? — R. Oui.
D. Vous n'aviez reçu aucune indication vous permettant de croire que le maréchal Mac-Mahon était en marche? — ■ R. Aucune.
Le president fait lire une note du journal du général Cofïlnières, disant que le maréchal Bazaine réunit tous les chefs de services et leur annonça que Mac-Mahon marchant au secours de l'armée de Metz, le départ était imminent.
Bazaink. — C’est complètement inexact.
D. Avez-vous reçu, le 23, une dépêche de Mac- Mahon, vous annonçant sa marche? — R. Non, monsieur le président.
D. Le même jour, 23, vous n’avec pas reçu un avis roulé en forme de cigarette? — R. Pas davantage.
D. Le conseil entendra les témoignages relatifs à ces dépêches.
Le greffier lit une dépêche de Mac-Mahon datée du 23, expédiée par Thionville et annonçant sa marche sur le Nord. *
D. Quand avez-vous reçu cette dépêche? — R. Le 30 seulement et par la voie de Verdun.
D. Comment expliquez-vous ce retard ? — R. Les émissaires chargés de me l’apporter n'ont pu franchir Ics'lignes.
D. Le 28, vous avez reçu par l'agent Flahaut une dépêche du colonel Turnier, commandant de Thionville. Comment expliquez-vous qu’il ne vous ait pas expédié, en même temps, un duplicata de la dépêche du 23? — R. Je l'ignore. Si le colonel Turnier a reçu cette dépêche, il est, en effet, étrange qu’il ne m'en ait pas donné une copie par son émissaire du 28.
D. Vous n’avez reçu, par des émisaircs venant do Thionville, aucun avis relatif à la marche du maréchal de Mac-Mahon. — R. (avec animation', : Aucun, fluicun, aucun !
D. Vous n’avez pas eu connaissance d’une communi-
cation du maréchal Mac-Mahon, que M. le procureur impérial Lallemand aurait apportée à l'armée de Metz et qui était adressée au commandant en chef ou au premier général que ce messager rencontrerait? — H. Je n’ai eu aucune connaissance de ce fait, et la singulière suscription de cet avis me fait douter de son existence.
Lk Prhsioknt. — J'ai terminé la troisième série de mes questions. L’heure est trop avancée pour que j'aborde aujourd'hui la quatrième.
Vous pouvez vous retirer, monsieur le maréchal.
Le maréchal sort après avoir salué le conseil.
L'audience est levée à quatre heures moins vingt minutes et remise à domain une heure.