‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 96 sur 117 · CHAPITRE LVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIII

Séance du lundi 2* octobre.

Toujours même affluence. Les curieux ne se découragent pas; ils comptent sur un incident qui viendra interrompre le défilé monotone des témoins.

Dans la foule on distingue MM. Bcrthaiild , Dumas, Boulier, Fremyet, ancien procureur général à Dijon, Rozc, de Meaux, Labélonye, etc.

On parle d’un incident (l'audience qui serait motivé par une lettre peu parlementaire adressée au duc d’Aumale par le fameux Régnier.

A midi quarante illimités le conseil entre en séance.

L’accusé est introduit; on remarque sur son visage une pAicur inaccoutumée.

Il salue le conseil, s’assied et ôte ses gants.

Plusieurs témoins défaillants sc présentent à la j barre: MM. le général de France, Mayer, Sevot, Pagnis, Granson, Moulin etMenier.

Lk Président. — Greffier, appelé/, le témoin Régnier.

Ces paroles produisent dans l'auditoire une vive sensation.

Le témoin Régnier ne se présente pas à la barre.

Le Pbésident. — Nous allons procéder à la suite de l'audition des témoins.

Le premier témoin est le chef d'état-major Louis Caffarbl, Agé de quarante-quatre ans. Il dépose qu’à la fin de la journée du 18 août, il fut envoyé par le maréchal Canrobert au maréchal Bazaine, pour signaler à ce dernier les résultats de la bataille de Saint- Privat et le mouvement rétrograde de nos troupes qui s’en suivit. Le maréchal Ra/aine ne parut pas aiïecté de cet échec, et, comme le témoin lui exprimait sa tristesse du mouvement rétrograde que le corps de Canrobert avait dû opérer, le maréchal répondit qu'il n’y avait pas lieu de se préoccuper d’un événement inévitable qui, s’il n’était pas arrivé ce jour-là, serait certainement arrivé le lendemain. Un instant après, arrive le capitaine de La Tour du Pin qui annonce la retraite du 4" corps. Le maréchal Bazaine donna alors des ordres pour les nouvelles positions à occuper. Le maré- i chai Canrobert avait reçu, dans la matinée du 18, des instructions l’autorisant à reployer son aile droite s’il | se voyait trop vivement pressé de ce côté.

On entend le commandant Mojox, chef d’escadron d état major à Paris. — Le maréchal Le Bieuf, dit-il, m’envoya, le 18 août, vers dix heures du soir, au ma* ; réchat Bazaine, pour le prévenir qu’il pouvait tenir dans ses positions si le combait devait être continué le lendemain.

Le maréchal Uazaiuc me répondit qu'il avait envoyé depuis une heure, au maréchal Lcbwuf, l’ordre de battre en retraite. Comme j'insistais sur l'avantage des positions du maréchal Lehœuf, et sur la facilité avec laquelle il eût pu les conserver, le maréchal Bazaine me dit que l’ordre de retraite était général à toute l’aimée, et qu’il fallait l’exécuter dé suite. -

M c Lachaud. — Le témoin pense-t-il que, le lendemain de la bataille de Gravelotte, la lutte eut pu être recommencée?

Le témoin. — Le 10 au soir, nous ne croyions pas au 3* corps qu’il y ail eu un succès.

On procède à l’audition des témoins cités par la défense, en ce qui concerne la deuxième division du procès.

Le premier do ces témoins est le colonel d’etat-major, Édouard Changez du Rouet, âgé de cinquante ans.

M° Lachaud demande que le témoin soit interrogé • sur la bataille du G août.

Lp. commissaire du gouvernement présente des conclusions tendant à ce que les débats ne puissent porter sur les faits antérieurs à la prise de possession, par le

maréchal Bazaine, du commandement en chef de l’armée du Rhin, vu que Tordre d’informer no vise que les actes du maréchal Bazaine en tant que commandant en chef de l’armée du Rhin.

Quant à I* accusation, elle ne s'occupera que des faits postérieurs à la prise de possession de ce commandement, c’est-à-dire à la date du 12 août 1870.

Le Président. — Est-ce une réquisition?

Le commissaire du gouvernement. — C'est une simple observation.

M* Lachaud combat cette observation, en s’appuyant sur l’art. 321 du Code d’instruction criminelle, qui permet à l’accusé, de faire entendre des témoins sur tous tes points (pii ont été relevés contre lui par l’instruction ou qui intéressent sa cause. Ce n’est point un débat sur la bataille de Forbach que nous demandons.

Le général Frossard a évidemment lait son devoir; tout ce que nous voulons, c’est disculper le maréchal Bazaine de la responsabilité que Ton a fait peser sur lui de ce chef.

Le commissaire du gouvernement. — Je ne m'oppose pas & l'audition des témoins; je me borne à dire que j’y reste étranger.

Le Président. — Il cst„ inutile de prolonger le débat.

Il n’est pas déposé de réquisition. Le conseil a entendu la déclaration «le 31. le commissaire du gouvernement et les observations de M. le défenseur.

Il est évident que s’il s'engage à l’audience un débat sur les faits étrangers à la cause, ce débat n’oblige pas le ministère public à soutenir des charges résultant de ees faits et qui ne ressortent pas de Tordre de mise en jugement.

Dans l'espèce, la série des faits incriminés par Tordre de mise en jugement commence à la date implicitement déterminée par ledit ordre, c’est-à-dire au 12 août 1870, date de la nomination de M. le maréchal Bazaine nu commandement en chef de l'armée du Rhin, et se termine à la date implicitement fixée par cet ordre, le 28 octobre 1870,

En cela, je suis tout à fait d’accord avec M. le commissaire spécial du gouvernement. Mais il est non moins évident que l’art. 321 du Code d'instruction criminelle me prescrit de laisser entendre les témoignages ' qui peuvent intéresser l’honneur et la considération de l'inculpé.

Je n'ai ni la prétention ni le désir de lui enlever les bénéfices des dispositions de cet article. La loi lie défend ni aux juges ni au ministère public de prendre part au débat. Il est certain, toutefois, que ce débat doit aussi se renfermer dans les règles posées par lui. Ceci dit, il va être procédé à l’audition des témoins.

M c Laciiaud. — Le témoin était sous-chef à l'étatmajor du général Manet; je désirerais, monsieur le président, que le témoin voulût bien dire si, lorsque les dépêches du général Frossard arrivaient à Saiul-Avold,

on ne s’empressait pas do donner des ordres en réponse aux instructions demandées par ces dépêches.

M. Edouard Grange/. du Rouet. — Dans la journée du 5...

D. 11 s'agit du 6 août, jour de la bataille de Forbach.

— R. Ce jour-là, j’étais sous-chcf d'état-major sou» les ordres du général Manet ; j'ignorais alors que le 2* corps fût sous les ordres du maréchal Bazaine.

l>. Quand il venait des dépêches du général Frossard demandant des secours, envoyait-on des ordres? — R. Je n'ai aucun souvenir à cet égard. Je sais qu’il y avait qn télégraphe à Saint Avold ; mais je n’ai jamais eu de dépêches entre les mains. Je ne sais pas si le télégraphe correspondait avec Marienthal.

M. de Momtaudon, âgé de cinquante-cinq ans, général de division, est appelé.

D. Dans quelle situation étiez-vous le G août au moment où vous avez du partir, et quelle heure était-il?

— B. Le 5 au soir, je reçus, vers 6 heures, l’ordre d aller à Sarreguemines. Nous devions être attaqués d’après nos renseignements. La ligne du télégraphe fut coupée ainsi que le chemin de fer. Je télégraphiai à mon chef tout ce qui s’était passé. Les uhlans furent repoussés. J’ignorais l’existence d’un général; je le croyais toujours à Sarrebruck. Je reçus tin télégramme de Metz parti vers 3 heures ou 2 h. 40. Mon chefd 1 'étatmajor reçut les télégrammes vers 3 heures.

À 3 heurçs et demi, je reçus ce télégramme. Je traversai Sarreguemines vers S heures. Nous primes nos positions et nous avions ordre de les appuyer sur Moulins. Je vis alors un officiel, qui me disait d'accourir vite où sc trouvait le général Frossard. Il était nuit close, vers 8 heures et demi ; j'arrivai, il ne se tirait pas un seul coup de fusil. Je me mis à la disposition du général Frossard. Je fus laissé seul. J’appris la retraite sur Sarreguemines. Je voulais rejoindre le général Frossard entre liuxwiller et Puttdangc. Je reçus un ordre du maréchal Bazaine; je crus devoir marchera la rencontre du général Frossard. Je vis que je ne pouvais lui être utile.

M* Lachaud demande si, le 6 août, le général llontaudon n'a pas été envoyé sur la gauche du champ de bataille, vers Arc-, et quelle impression il a recueillie.

Le témoin répond qu'elTcctivcmcnt le maréchal Bazaine lui donna l'ordre de se porter dans le ravin d’Ars pour couper la retraite à l’ennemi. Là il apprit que l'ennemi avait pris la direction du plateau.

Le témoin de Castagny (Armand-Alexandre), général de division (65 ans), est introduit.

M* Lachaud demande si le témoin n’a pas, le 5 aoùt.à St-Avold, reçu du maréchal Bazaine l’ordre de se mettre en communication avec les premières troupes en ligne.

Le général de Castagny répond que se trouvant ce

jour-là en troisième ligne, il reçut effectivement du maréchal Bazaine l'autorisation de se mettre en communication avec les premières lignes du corps du général Frossard et de les appuyer le cas échéant.

M* Laciiaud. — Quelles positions le général a-t-il prises?

Le général de Castagny. — Je pris une position un peu difficile. ta lendemain, 6, nous étions tous réunis. Nous entendîmes une forte canonnade. Pour moi, je croyais que nous entendions le tonnerre. Cinq minutes après nous ne pouvions plus douter, c’était le canon. Je connaissais beaucoup le pays; j'y avais chassé, je trouvai une belle position, nous l’occupâmes. Je lis porter deux escadrons de cavalerie. Je devais ménager mes hommes; car si Pon tirait le canon aujourd’hui, il se tirerait longtemps après. Je connaissais les routes. Je pris la grand'route de Forbach. Je rencontrai des voilures. J’envoyai auprès du général Frossard. J’appris que le général Frossard était en retraite sur Sarrcguominés. Le général Frossard n’avait pas pris la belle route qui lui était indiquée.

M* Lachaud demande si le témoin n'a pas reçu les deux officiers Locmaria et Castcx qui lui avaient été envoyés.

Le témoin répond affirmativement.

M® Lachaud demande quelle mission avaient ces officiers.

Le général de Castagny répond qu'ils venaient en mission du maréchal Bazaine; il ajoute qu'il n’a reçu aucun message ni avis du général Frossard.

Incidemment le général de CaStaguy, passant à la journée du 1 4, déclare qu'il a remarqué chez le maréchal Bazaine une certaine appréhension au sujet des munitions.

.M. Joseph Bécat (34 ans), capitaine d'état-major à Paris, dépose ensuite sur les mêmes faits.

M® Lachaud. — M. le capitaine Bécat a reçu deux missives dans les nuits du b au 6 et du 6 au 7 août.

Le capitaine Bécat rend compte de la mission que lui donna le général de Castagny pour une reconnaissance de cavalerie, le 5 au soir, vers Caddcnbronn. Quand il y arriva, on n’entendait plus le canon. M. le général Castagny avait envoyé prévenir le général Frossard qu’il était à sa disposition. Il avait également prévenu le général de Montaudon de prévenir le général Frossard. Le canon venait d’abord de la direction du N. -N. O ; mais, plus tard, la direction avait changé, le canon venait du N.-E., c'est-à-dire de Forbach. Le capitaine raconte ensuite les incidents de la retraite de Forbach en ce qui touche la division Castagny cl la retraite sur Marientlial. Il constate egalement que le général Frossard n’a demandé aucun secours au maréchal Bazaine; mais que celui-ci a mis plusieurs divisions à sa disposition.

M. MetiAnk (Jean-Louis), âgé de cinquante-neuf ans, général de division. — Le 6 août, vers midi et demi, je suis allé, sur l’ordre du maréchal, à Marienthal. A

onze heures un quart, le capitaine de Loemaria m’apporta l’ordre de me porter de Maricnthal à Béning, pour surveiller le débouche de Mcrlebach, en laissant une partie de mes troupes à Machcrcn, à droite de Saint- Avold. Vers trois'heures et demie, le général Frossard me dit de venir le retrouver. .Fy allai, bien que je

n'eusse pas l’ordre de me mettre à sa disposition.

M. Étienne de Locmaria, âgé de quarante ans, capitaine d’état-major, rend compte des missions qu’il a remplies dans la journée du C. Ces missions avaient pour but de porter des ordres aux généraux Metmann et de ('.astagny.

Lé témoin ajoute qu’en réponse à une demande du général Frossard, en vue de la lutte qui pouvait re-‘ commencer le lendemain, on lui a envoyé le CO” de ligne.

Le 13 août, il a porté aussi des ordres vers neuf heures du matin au général de Ladmirault et au maréchal Canrobert.

A deux heures et demie, la séance est suspendue. •Elle est reprise à trois heures quinze minutes.

\ Les généraux Arnaudot, de Montaudon, de Juniac, Batteville, Verge déposent sur les faits relatifs à la bataille de Forbach.

M. Antonin (îABniELi.v, Agé de cinquante-deux ans, colonel en retraite, est introduit. Ce témoin a perdu une jambe sur le champ de bataille. Il déclare avoir su du maire de Forbach que deux colonnes de secours étaient venues, le 0, de neuf heures à dix heures. Il a été blessé à sept heures.

D. Quel régiment commandiez-vous 7 — H. J’étais lieutenant-colonel du 8* de ligne, dans la division Bataille; nous occupions les hauteurs de Spickeren.

M. le général Frossard est rappelé et dépose :

Après l’affaire de Sarrcbruck, je me retirai sur les hauteurs de Spickcrcn. Je reçus un ordre qui me disait que le maréchal avait le 2* corps sous ses ordres militaires. Je fis des communications au maréchal Bazaine, et je m’étais retiré de Sarrcbruck dès cinq heures du soir. Le lendemain matin, dès neuf heures, la canonnade fut entendue.

Je m’étais bien attendu à être attaqué le lendemain dans la position où je voulais couvrir Forbach tête de ligne. Le 2* corps fut bientôt engagé entièrement avec mes réserves. Des dépêches successives furent envoyées au 3” corps.

Des ordres du quartier général furent envoyés; mais il parait que ces ordres ne furent pas exécutés. Nous fûmes débordés. 11 était quatre heures un quart environ. J’envoyai des dépêches à deux divisions, notamment à celles du général Metmann. Mais quand je pus recevoir une réponse, il était trop tard; j’avais dû faire opérer la retraite du 2« corps sur les hauteurs.

M. Vansox, chef d’escadron d’état-major, dépose qu’il a été envoyé le 8 vers Phalsbourg,avec mission de rallier les isolés provenant de la bataille de Wœrth.

Le commandant d’état-major de France fut envoyé auprès du général de Failly pour lui prescrire de ne pas presser sa retraite jusqu’à Nancy et de se retirer sur Metz s’il était possible.

Le général de division de France a accompagné, au mois d’août, avec sa brigade, l’empereur sur la route d’Êtain. L’empereur lui avait dit d’attendre les ordres du maréchal Bazaine. Le témoin occupa la droite dans lu bataille du 10 août.

Le général de division de cuirasmeiis Du Breuii. rend compte de l’utilité de la charge de cavalerie dans la journée du IC. Dans cette journée, le maréchal, entouré d’ennemis, fut dégagé par un escadron du 5« bus- j sards. l.c soir, il faisait lui-même une reconnaissance.

Le conseil entend ensuite connue témoins assignés par la défense, MM. les généraux Dcplrssis, de Forton, du Breuil, de Montardy, Clapier, M. le docteur Lefort, dont les dépositions confirment celles des précédents témoins en ce qui concerne les faits relatifs à la bataille de Forbach.

Le maréchal Canrorert est rappelé. Il dépose que, le 10 août au soir, le C” corps occupait llezonville et divers points environnants. Aucun symptôme de fai- | blesse ne se manifestait parmi les troupes. Ces positions ont été abandonnées en bon ordre le lendemain matin, à quatre heures. De llezonville, le maréchal Canrobert s’est porté à Veroeville.

D. Dans quelle direction s’est effectuée votre retraite?

— H. Par Sarrcguemines. On m’a reproché de ne pas m’ètrc porté sur Cadenborn; mais Jt ferai observer que Sarrcguemines faisait partie intégrante de Ca- I denborn, dont elle formait l’extrême gauche. En prenant „ ! cette position, je ne faisais donc qu’occuper celle qui m’était naturellement assignée. . ;

1). Avez-vous, le 5 au soir, reçu un exprès du général j de Castagny?— R. Non. Cette dépêche ne m’est arrivée ni ce jour-là ni le lendemain.

M. Henri de Gondrecourt, général de division, est

introduit.

En réponse aux questions qui lui sont adressées, il déclare qu’il était impossible d’occuper Mars-la-Tour le soir du IG août. Quantau 17, on ne pouvait marcher en avant. L’école de Condé l’aurait peut-être fait, mais c'était courir de grands hasards.

M. Berthet, capitaine d’infanterie, donne quelques détails sans importance relatifs à la journée du 48 août.

M. Charles Guüin, capitaine au 1 2° cuirassiers, con-

firme la déposition de M. de Mornay Soult faite dans la précédente séance au sujet de l'ordre envoyé par le j maréchal Bazaine au général Bourbaki, de rester dans ses positions et de ne pas s'engager à la légère.

M. Guioth, chef d'escadron «IViai-major, rapporte quelques incidents concernant la journée du 18 août.

La séance est close à six heures et demie, et la suite des débats renvoyée au mardi, 28 octobre, à midi <*t demi.

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