‹ Bazaine et al capitulation de Metz Émile de La BédollièreChapitre 99 sur 117 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Séance du mercredi 29 octobre.

La foule est devenue une indescriptible cohue.

A une heure dix minutes, arrivent le prévenu, les défenseurs et les témoins. M. Patté {trente et un ans), employé des douanes, dépose : Je suis parti le 20 août, à trois heures, porteur d’une dépêche que m’avait remise M. le commandant Magnan pour M. le maréchal de Mac-Mahon à ChAlons. .Cette dépêche avait la forme d’une cigarette; elle était cachetée en cinq endroits.

M. Charles Wf.ber, Agé de vingt- huit ans, accompagnait le précédent témoin. H a reçu également une dépéché du commandant Magnan, roulée en forme de cigarette, qu'il a remise à M. le général Martin des Pallicres, à Beaumont.

D. Vous n’avez reçu que cette dépêche ? — -Oui, monsieur le Président.

Après l’audition de ces deux témoins, il est donné lecture, avec le consentement du ministère public et de la défense, de la déposition écrite du sieur Guillaume Alexis, qu’on a oublié de citer.

Le 19 août, mon chef à la gare d'Aulun me dit : M. le mn- | réchal llataine a hevoin d'un homme pour aller à Bric;. Je Tua mis en rapport avec un officier qui était dans la gare cl qui inc remit une dépêche. J'arrivai à lîrlcy ver* tepl heures du aoir el je fis parvenir celle dépêche à M. le sous-préfcl. IA, M. le commandant Magnan me remit une dépêche pour M. le maréchal Bazaine, que je ne devais remettre qu’à lui. I.c 20 août, Je tenlai de m’approcher de Metz; vers Sainl- Privat, par où J’avais pris ma route, je Tus arrêté par un poste prussien. A Amanvillars, je fus encore obligé de rétrograder devant les sentinelles qui croisèrent la baïonnette. Ne pouvant arriver au but, j'ai déchiré ma dépêche ; je ne nais ce qu'elle contenait.

Après cette lecture, est entendu M. Maurice Serai, Agé de trente-six ans, ancien procureur de la République à Rcthcl, cité par la défense.

Je crois, dit-il, devoir déposer sur deux faits : 1» sur les communications existant le 18 août entre Retliel et Metz. Ces communications n’étaient pas inferrontpues, car j’ai reçu le 19 une lettre du chef du parquet de Metz, datée du 18; 2° sur un fait qui s’est passé à Retliel et que je vais raconter. Il arriva A Rethel un officier de marine nommé Noguès, qui se disait envoyé par Sa Majesté l'impératrice auprès de M. le maréchal Bazaine pour s’y rendre compte de ce qui se passait. 11 me demanda les moyens de pénétrer jusqu’à .Metz ou plutôt jusqu’à t’armée du Rhin, et justifia de son identité par un laisscr-passer signé du ministre de la guerre. Il était de plus porteur d’une lettre de l’impératrice pour le général Bourbaki. Je lui remis plusieurs lettres de recommandation afin de lui permettre d’aller jusqu’à Conflans. Cependant je crus devoir télégraphier au ministre de la guerre, qui me répondit que cet officier et sa mission étaient également inconnus au ministère de la guerre. Je fis tout ce qui me fut possible pour le faire rejoindre, mais je n’y pus parvenir.

Le 25, au passage du général Bourbaki, j'examinai • attentivement les officiers qui l'accompagnaient et je reconnus M. Noguès, et je le Ils arrêter. Il était encore porteur d'un laisser-passer du ministre de la guerre et d'un second laisser-paswr très-récent du colonel Stoffel. Je Ils prendre des informations prés de* cet officier, qui me répondit : • M. Noguès est réellement un lieutenant de vaisseau. » ie demandai alors à celui-ci pourquoi il n’avait pas rempli sa mission. « Je suis, me dit-il alors, je suis allé à Carignan, où j'ai vu M. le commandant Magnan qui m’a appris que les communications avec Metz étaient devenues impossibles et que je ne pourrais pas passer. Je ne consentis à rendre M. Nogucs à la liberté que lorsque son identité eut etc constatée; elle le fut par son capitaine de vaisseau, qui servait dans l’armée.

D. Comment expliquez-vous que cet officier fut porteur d’un laisser-passer du ministre de la guerre et que le ministre de la guerre ne le connût pas?

B. Ce laisser-passer, je l’ai su depuis, lui avait été remis par l'impératrice aux Tuileries. Sa Majesté desirait envoyer un exprès à Metz : le lieutenant de vaisseau Noguès lui fut présenté par l'entremise du fils Conneau, et un laisser-passer en blanc, portant la signature de M. de Palikao, fut rempli ù son nom.

I). Que disait la lettre de l’impératrice au général Bourbaki ?

H. Elle était de peu d'importance ; je ne m'en rappelle pas bien le sens. Elle ne portait pas, du reste, le nom de M. Noguès.

1). Yous êtes bien sur que cçtte lettre était adressée au général Bourbaki ?

R. Absolument.

La général Pourckt. — Le lieutenant Noguès n’avait-il pas un chiffre particulier pour correspondre avec les personnes de qni il tenait sa mission?

H. Oui, il était porteur d’un chilfrc particulier.

D. Quel jour M. Noguès est-il arrivé & Rethel?

R. Le 22 août.

Le Président. — Appelez M. le colonel Noguès.

M. Albert Noouès (trente-quatre ans), lieutenant de vaisseau ;

Le 21 août, un de mes amis . officier d’ordonnance de l'empereur, et moi, nous fûmes chargés par l’impératrice de faire savoir au maréchal Bazaine que des vivres et des munitions étaient à Carignan. Arrivés à Carignan, nous ne trouvâmes ni vivres ni munitions. M. le commandant Magnan, que je rencontrai dans la gare, me dissuada de mon projet d’aller à Metz, en m’assurant qu’il était inutile de faire la tentative de passer. M. le commandant me remit une lettre pour le maréchal Mac-Mahon, que je me chargeai de faire parvenir. J’arrivai à la gare de Reims le 24, et je fus arrêté comme espion prussien. Je suis sorti de prison à midi. Le soir, à Rethel, j’ai été de nouveau arrête. M. le

procureur impérial a saisi la lettre dç l’impératrice adressée au maréchal Bazaine.

D. La lettre de l'impératrice, à qui était-elle adressée?

R. Au maréchal Bazaine, et elle lie contenait que quelques lignes d’introduction.

D. A Carignan, vous n'avez recueilli aucune nouvelle sur la situation de l’armée de Metz ?

R. Aucune.

D. Et à Carignan, savez-vous si l'on attendait l'armée du maréchal de Mac-Mahon?

R. On l'attendait.

R. Comment pouvait-on connaître un mouvement qui n'était pas commencé 7

R. C’était une idée qui m’était venue et qui s’est confirmée par les nouvelles qui sont parvenues à Cari— gnan le 23, dans l’après-midi.

Lk général Pocrcet. — A Carignan, M. le commandant Magnan vous a-t-il parlé de l’armée du maréchal Mac-Mahon ?

U. M. le commandant m’a dit que cette armée était prêle à arriver à Stenay le 27.

D. Comment pouvait-il savoir cela?

R. M. le commandant Maguan estimait quelle pouvait arriver le 27 ou lo 28.

1). M. le commandant Magnan vous a-l-il représenté l'armée de Metz comme étant dans une situation à ne pas pouvoir se dégager et à avoir besoin d’une armée de secours?

R. Oui.

Lb Président. — Déjà le 23, alors que l’armée du j maréchal de Mac-Mahon changeait à peine son mouve- j ment, déjà, dans la gare de Carignan, la nouvelle do ce ! mouvement circulait.

R. Oui.

Le général Poürcbt. — Le témoin était porteur d'un chiffre particulier pour faire correspondre le maréchal Bazaine avec l'impératrice.

R. Je portais un chiffre au maréchal Bazaine.

Le Président. -- Veuillez faire rappeler le témoin Serai.

M. Serat, procureur de la République à Rethel, est introduit.

D. Vous rappelez-vous à qui était adressée la lettre de l’impératrice dont était porteur le lieptenanl Nogucs?

R. C’était au général Bourbaki ou à M m * Bourbaki, je puis le certifier. (Mouvements divers.)

M. Noguès. — J’avais bien une autre lettre adressée au général Bourbaki, mais elle n'était pas de S. M. l'impératrice. . ,

M. Serat. — Ayant demandé à M. Noguès de me montrer ses papiers, j'affirme n'avoir vu qu'une seule lettre, celle adressée par l'impératrice au général Bourbaki, puis un laisser-passer du ministre de la guerre.

M. Noguès. — Mes souvenirs sont précis, je n’avais qu’une lettre de l'impératrice : elle était adressée au maréchal Bazaine.

AI. Sebat, procureur de la République. — La lettre de l'impératrice adressée au général Bourbaki a clé saisie et remise entre les mains du prince Murat; le doute n'est donc pas possible.

Laciiai*d. — Mais le témoin dit qu’il avait une autre lettre adressée au généra! Bourbaki et quelle n’était pas de l’impératrice.

AL Sebat. — J’affirme que AI. Noguès n’avait qu'une lettre adressée au général Bourbaki et qu’ello était bien de l'impératrice.

AI' Laciiaco. — Alais la lettre adressée par l'impératrice au maréchal Ba/aine n’a-t-clle pas été saisie?

Al. Noouks. — Elle a été saisie par le procureur de la République de Kcthcl.

Al. Sebat, procureur de la République. — J’affirme de nouveau que le témoin n'avait aucune lettre adressée au maréchal Bazaine; il n’avait sur lui qu'une somme d'argent, la lettre de l'impératrice au général Bourbaki ou à M m# Bourbaki. Maintenant, lors de son premier passage il Retbcl, avait-il une lettre pour le maréchal Bazaine, je l’ignore; mais j'affirme que le £5, lorsque je l'ai fait arrêter, il n'en avait pas.

M. Noguès. — Je crois effectivement me rappeler que la lettre de Sa Majesté l'impératrice au maréchal Bazaine a été gardée par Al. de Beaumont, substitut & Retbcl, lors de mon premier voyage.

Lb Président. — Je dois vous faire remarquer toutes les inexactitudes et toutes les contradictions qui se trouvent dans votre récit; Je vous prie donc de bien rappeler vos souvenirs eide préciser davantage.

Al. Noguès. — Je ne m’étais pas rappelé de la lettre adressée à M. le général Bourbaki lors de mon premier interrogatoire; je m’en souviens à présent, mais jaf- [ firme que j'étais également porteur d'une lettre de l’impératrice pour le maréchal Bazaine.

M. Sriiat, procureur de la République. — Mon substitut, M. de Beaumont, n'a eu entre les mains qu’un carnet dont j’avais visité le contenu; je pnis donc certifier qu’il n'a pas eu en sa possession la lettre adressée au maréchal Bazaine, dont parle le témoin.

Lf. géxéral Pourcet. — Je désirerais savoir pourquoi vous avez demandé un laisscr-passcr au colonel Stoflcl.

R. Parce que, maigre le laisscr-passor du ministre de la guerre, j'avais été arrêté plusieurs fois; j’avais donc cru devoir en demander un nouveau au colonel Stoffel.

Le Président. — Monsieur le procureur de la République et vous , monsieur Xogucs , vous pouvez vous retirer.

Aï. Henri Gpiotu, juge de paix à Thionville, Agé de quarante et un ans.

Le 10 aoflt, vers une heure, j’étais à mon travail quand le colonel Turnier me vint dire qu'il avait une dépêche du maréchal de Mac-Alahon pour le maréchal Razainc. Nous peusions que ce dernier était sous Metz. Je montai dans uu train spécial; mais à peine ctais-jc

monté qu'on apprit que les Prussiens occupaient la voie.

I). Quelles communications ont existé entre Thion; ville et Aletz pendant le blocus? — IL Je sais qu'il y a eu des émissaires envoyés ou reçus. Il m’est arrivé des copies de dépêches quelques jours après le 19, mais je n'ai jamais été mis en rapport avec les émissaires. Do temps en temps, le colonel nie disait qu'il avait reçu une dépècheou qu’il allait envoyer des émissaires. J’habitais à une certaine distance de la gare. Je m’y trouvais le jour où le commandant Magnan y est venu pour rentrer à Aletz et lorsqu'il s'y est arrêté. Le commauriant a remis des pièces au colonel Turnier, puisque, après l’avoir vu, celui-ci m’a dit qu’il allait envoyer tout de suite deux émissaires à Metz.

I). Était-ce pour porter les dépêches dont vous aviez été chargé? — R. Je n’en sais rien. On m'a repris mes dépêches, mais je ne sais pas si ce sont les mêmes qu’on a envoyées à Aletz par les émissaires du colonel Turnier.

D. Vers quelle heure cela sc passait-il? — R. Vers deux heures.

Al. Vasseur, colonel d’état-major, dépose que, le H, le maréchal Le Bu-uf l’envoya de Metz à Nancy pour recueillir des renseignements sur les mouvements de l'armée ennemie au sud de Aletz. Le 19, le témoin sc remit en route pour Aletz par Thionville et Montmédy. Dans cette dernière localité il arriva le*0 et ne put poursuivre son chemin. Il se rendit alors u Carignan,où il se vit obligé- de rétrograder, dan s la nuit du 23 au 24, jusqu'à Montmédy.

Le témoin ajoute qu’il vit à Montmédy le commandant Aïagnan, qui lui dit qu’il n'avait pu rejoindre le maréchal, la voie ferrée ayant été coupée entre Metz cl Thionville.

Le général de Chabaud-Latour. — Vous avez été chargé de porter une dépêche chiffrée du maréchal de Alac-Alahon au maréchal Razainc. Avez- vous su le contenu de cette dépêche? — R. Non.

Le commissaire du gouvernement. — Avez -vous, le 23, cherché à transmettre à Metz des renseignements sur le mouvement de l’armée de Chàlons? — R. Je me souviens en effet que j'ai payé trois émissaires qui avaient pris ou qui prenaient des renseignements sur les mouvements de l’ennemi.

D. Vous avez eu à envoyer plusieurs émissaires, et Lagneaux figure parmi ceux qui auraient été envoyés par vous? — Je lui ai remis ou plutôt fait remettre j 50 fr., car je ne l’ai pas vu.

Le commissaire du gouvernement. — Mais savez-vous quelle forme avaient ces dépêches expédiées par des .émissaires? — R. J’en ai vu une ayant la forme d'une cigarette.

D. Uu témoin a dit que vous aviez fait des tentatives pour rentrer à Metz? — R. J'ai fait, il est vrai, quelques tentatives, mais pas bien sérieuses; jetais en te-

Due et il ne m’était guère possible de percer les lignes prussiennes. J’avais été traque à Commercy, à Bar-le- Duc, et entouré par la population, parce que j’étais en uniforme. Je ne pouvais pas faire de tentatives sérieuses lorsque je me trouvais à Montmédy.

Le Président. — Vous n’avez pas consulté votre carnet au sujet des sommes que vous avez données pour le service des émissaires ? — R. J’ai donné deux fois de l’argent À dés hommes qui tâchaient de parvenir à Metz.

La séance est suspendue à deux heures quarante-cinq minutes et reprise h trois heures un quart

Lk Président, aussitôt après la reprise de l’audience. — Greffier, appelez les gardes forestiers Scalabrino, Braidy, Fissabrc et Guillemin. Ce sont les gardes forestiers qui ont été entendus hier et qui ont rempli des missions comme émissaires. Guillemin est malade et ne répond pas. Les trois autres s’avancent devant le conseil, où leur présence excite un mouvement de vive curiosité dans l'auditoire. M. le Président leur adresse les paroles suivantes :

« Je vous avais retenus hier parce que je ne savais pas si je n’aurais pas encore besoin de votre témoignage. Aujourd’hui, avant de vous autorisera vous retirer, j’ai tenu à vous exprimer, tant en mon nom qu’en celui des généraux qui m’entourent, les sentiments que nous avons éprouvés en vous entendant exposer votre belle conduite avec tant de simplicité et tant de modestie. Vous ôtes d’autant plus dignes d’éloges que vous ne paraissez pas savoir que vous les avez mérités. Le conseil vous adresse ses félicitations; vous pouvez vous retirer. »

Ces paroles , écoutées silencieusement , produisent une vive émotion. Les trois gardes, en se retirant, sont salués par dos applaudissements, et accueillis par des témoignages de sympathie.

En ce qui concerne le témoin Scalabrino, nous recommandons à nos lecteurs de revoir la lettre que nous avons publiée dans la deuxième série de Bazain* et ht capitulation de Metz.

On entend M. Magnan, lieutenant-colonel d’étatmajor :

Dans la soirée du 17, M. le maréchal Bazaine me donna l’ordre de me rendre au camp de ChAlons auprès de l’empereur; je partis le lendemain matin avec M. l'intendant Préval par la ligne des Ardennes. Le 18, j’arrivai au camp de ChAlons et fus immédiatement reçu par l’empereur. Je remis à Sa Majesté une dépêche de M. le maréchal Bazaine, lin ordre de combat du 10, et une note du général Soleille relative aux approvisionnements qui se trouvaient dans Metz.

Cette note portait que la place de Metz contenait 1,800,000 cartouches et peu de munitions d’artillerie. Je donnais des renseignements à l’empereur sur la journée du 16, sur la situation de l’armée depuis l’instant où il l’avait quittée. Je lui dis également que la bataille

de Rezonville n'avait pas eu les résultats qu’on en attendait, que l’armée, se trouvant débordée sur son flanc 1 gauche, ne pouvait plus gagner la ligne de la Meuse. Je lui dis ensuite que la route directe de Verdun était fermée par l'ennemi qui occupait Man-la-Tour.

Dans la dépêche, M. le maréchal Bazaine indiquait la route de Briey, mais il disait qu’il se réservait d’agir selon les circonstances, et qu’il ne continuerait son mouvement de retraite sur la Meuse qu’autant qu’il ne compromettrait pas l’armée. J'expliquai le mouvement du 17 sous Metz; mais je ne parlai nullement de la marche de l'armée du Rhin sur Montmédy, je n’avais i pas mission de dire cela.

Je demandai enfin û l’empereur le droit, pour le ma- j réchal Bazaine, de faire cetaines mutations ou nominations, notamment de remplacer le général Jarras par le général tic Cissey.

L’empereur me .répondit que, s’étant dessaisi du commandement suprême, le maréchal Bazaine avait le droit de faire les mutations qui lui semblaient nécessaires.

Sa Majesté me donna l’ordre d'emmener avec moi les chefs de service qui se trouvaient au corps, M. Larrey, , médecin en chef, et un aumônier. Il donna ordre également que les trains de munitions qui se trouvaient sur les lignes de Verdun et do Reims fussent immédiatement dirigés sur celle des Ardennes. Enfin il me dit qu’il approuvait complètement les dispositions prises par le maréchal Bazaine.

En sortant du cabinet de l’empereur, je rencontrai 1 M. le maréchal de Mac-Mahon ; il me fit visiter le camp \ de ChAlons et me déclara qu’il comptait quitlcrGhàlons [ et se porter entre Reims et Soissons. Voilà à quoi s'est bornée ma mission. Je devais donner des explications à 5 l’empereur sur la situation de l’armée, c’est ce que j’ai fait; Sa Majesté m’a chargé de divers ordres, mais ne m'a nullement confié la résolution prise de porter l’armée de ChAlons sur Méziêres. Je l'affirme et je no crains pas d’être démenti par M. le maréchal de Mac- Mahon.

On a parlé avec beaucoup d'insistance d'une dépêche adressée à Thionvüle par M. Piétri pour signaler mon retour ; j’affirme que cette dépêche n’a été envoyée que par une simple camaraderie et sur ma demande. Je partis de ChAlons ayee les chefs de service, M. l'intendant Préval et diverses autres personnes. A Charle ville, je me séparai de M. l'intendant Prcval et continuai ma route; mais, arrivé à Hayange, on nous dit qu'il était impossible d’aller plus loin, que la ligne était coupée et qu'un fort poste de cavalerie ennemie battait la campagne. Que devais-je faire ? Si j’avais été un simple colis, je serais resté stationnaire, mais j’avais une mission à remplir, j’étais sans amis, A la merci des cavalier» ennemis qui se présenteraient.

Après deux heures de tergiversations et sans consulter mes compagnons de voyage, je pris sur moi de faire

rétrograder notre train sur Charlevillc. Si j’avais pu prévoir les événements qui se sont produits, j'aurais peut-être pris une autre résolution, mais, je le répète, j'étais sans nouvelles, j’ai cru devoir agir ainsi. J’accepte du reste toute la responsabilité de l'ordre donné par moi de faire rétrograder le train ; je l’accepte tout entière, carie maréchal Bazaine a été complétemcntétranger à cet ordre. Je n’ai pa9 envoyé de dépêches à ce moment-là, parce que je n’ai pas apprécié qu’il fûtutile d’en envoyer.

J’ai écrit au ministre de la guerre. Arrivé à Charlevillc à quatre heures du matin, le 19, je suis reparti le jour même, des que j'eus appris que la voie était rétablie. Cette fois, je pus arriver à Thionville, où je vis M. le colonel Turnier, qui m'apprit que les communications avec Metz étaient interrompues. Je n’envoyai pas encore de dépêches, car je pensais que jje pourraiscommuniquer plus facilement avec le maréchal Bazaine de Montmédy, où je devais me rendre.

’ A Montmédy, je trouvai M. le général, que je suivisà Carignan, où je restai jusqu'au 25. Je fis une nouvelle tentative pour me rapprocher de Metz, sans y réussir. M. Renoux a pu aller de Montmédy à Metz en voilure, sans être inquiété ; mais il portait au bras la croix de Genève, dont je ne pouvais me parer sans indélicatesse.

Les hommes du pays, les douaniers, les forestiers eux-mêmes, les contrebandiers, ne pouvaient réussir à traverser les lignes prussiennes ; il est contraire à la vérité de dire qu'un officier ignorant le pays pouvait faire davantage. Après Sedan, ne pouvant plus compter sur l’armée, qui venait de disparaître, je me suis porté à Longwy avec quelques autres officiers. Je voulais me rapprocher du maréchal Bazaine, que je ne désespérais pas encore de pouvoir rejoindre. Je suis resté àLongwy jusqu’au 14 septembre. A cette date, désireux de savoir quelles relations s’étaientélahlics entre le nouveau gouvernement et l’armée du Rhin, je me déterminai à me rendre à Paris en passant par la Belgique.

J’y arrivai le 16 septembre et n’y passai que vingtquatre heures, le temps de toucher au ministère de la guerre et d’y rendre compte de tout ce que je savais. Reparti le 17, j'étais deretour à Longwy le 20. Parconséquent je n’avais mis que six jours pour aller et retour, en passant deux fois par la Belgique. Il y a loin de cela à ce qui est dit dans le rapport.

Le 28 ou le 29 septembre, j’appris que M. lé général Bourbaki était sorti de Metz. Je pensai que, s’il était Sorti de Metz, ce devait être avec l’intention de rentrer; désirant profiter de cette circonstance, je fis tous mes efforts pour le rejoindre. Je l’atteignis à Luxembourg, et c’est de lui que j’eus, pour la première fois, connaissance des faits qui s’étaient accomplis autour de Metz.

Il me fut impossible de rejoindre mon général et mon armée, mais depuis j’ai l’orgueil de dire que j’ai donné

la preuve de mon patriotisme en me mettant au service du gouvernement de la défense nationale, à l'armée du Nord et à l’armée de la Loire. C’est là que j'ai gagné mon épaulette et je proteste avec énergie contre toute imputation qui tendrait à la ternir.

Lb Prksiob.vt. — La netteté et la précision de votre déposition sont la meilleure de toutes les protestations. Avez-vous encore à déposer ?

R. J'ai fini.

D. La note du 17 relative aux munitions était signée de M. le général Soleillc?

R. Oui.

D. Vous avez dit que l’armée était tournée par son liane gauche, vous avez voulu dire le flanc droit ?

R. Oui, c’est un lupsus, puisque l'armée était développée perpendiculairement à' la Meuse.

Ü. Vous avez dit que l’objectif était Montmédy après le 18?.

R. C’est une observation qui m’est personnelle.

D. Dans son interrogatoire, M. le maréchal Bazaine n’a pas dit qu’il voulait sc portera Montmédy?

R. El M. le maréchal ne m’avait pas dit non plus qu’il passerait par Montmédy. Il voulait garder sur sa main droite une ligne d’appui, d'où je suis autorisé à parler de Montmédy qui est sur cette ligne.

D. La note du 17 disait : « L’arsenal «le la place de Metz n’a plus. aucune ressource pour l'armée ; l’armée ne compte pour se nourrir que sur des provisions venant de Paris. »

R. M. le maréchal m'avait dit qu'il chercherait à compléter avec ce qu’il aurait à sa disposition les coffres de combat, mais il eût été préférable de réapprovisionner les parcs. Je portai la note telle qu’elle était, mais M. le maréchal m'avait bien recommandé de ne pas pousser un cri d’alarme.

D. Vous avez dit que M. le maréchal voulait se jeter sur Verdun par la route de Briey, mais vous ajoutiez que l’objectif était la ligue de Charlevillc ; ce qui (ait •supposer que l’empereur vous avait donné des renseignements plus développés?

R. M. le maréchal ne m'a pas dit qu’il irait jusqu'à Montmédy. Il voulait prendre par le nord en gardant les places fortes à sa droite. L’empereur me répondit: « Très-bien. Qu’il passe par le nord et fasse pour le mieux. »

D. Votre lettre au ministre, letlre qui est «Paccord avec celle de l’empereur au maréchal de Mac-Mahon, indique positivement Verdun comme l’objectif de l’armée du Rhin ?

R. J’ai eu Uni. de préciser, et Verdun est un lupsiu de plume. Je voulais dire ce que j’ai l'honneur de répéter au conseil.

I). Les préparatifs faits à Montmédy ne vous ont rien dit?

R. J’ai eu une impression qui n’est pas restée comme celle des préparatifs spéciaux pour l’arrivée d'une ar-

Le banc de la Déteste.

niée; ma préoccupation était ailleurs du reste. Je n’avais |ias à songer à l'armée de Chiions, mai? à celle de Metz.

I). Vous n’aviez pas le secret du mouvement de l’armée de M. le maréchal de Mac-Mahon ; mais, sans posséder ce secret, vous deviez avoir connaissance des préparatifs qui se faisaient, et ne pensiez-vous pas qu'il fût utile que M. le maréchal Bazaine fût informé de l’existence de cette armée? A défaut d’instruction spéciale, n’avicz-vous pas au moins à donner un renseignement à M. le maréchal Bazaine?

Vous avez dit que force vous a été de vous arrêter à Hayange. La ligne n’était pourtant interrompue qu'entre Metz et Thionvillc ?

R. Pardon. A Havauge, nous avons télégraphié à Thionvillc; on nous a répondu que le train était coupé, et ordre venait de Thionvillc d'arrêter les trains.

1). M. le commandant Turnier ne vous a-t-il pas fait savoir qu’il était facile d’aller de Thionville à Metz?

R. Le colonel m'a dit : «Je communique; * mais il

ne m’a pas dit comment. Il m’a dit : « Envoyez-inoi vos dépêches et je les ferai passer. •

U. Le 19, si vous étiez allé jusqu’à Thionvillc, vous auriez pu rentrer à Metz?

R. Certainement, mais je l’ignorais. J’ai pris une détermination commandée par les circonstances. J’ai regretté après quand j’ai tout su, mais j’avais pris une détermination que je croyais bonne et j’en accepte la responsabilité. A partir du 21, je déclare que passer était chose impossible pour un officier.

Le général dr Ciiaraud-Latour. — Quel jour avezvous connu la marche du maréchal de Mac-Mahon?

R. Je crois que c’est le 23, à Carignan.

D. Avez-vous envoyé à M. le maréchal Bazaine des émissaires pour faire connaître cette marche sur Montmédy ?

R. Beaucoup, mon général.

Le témoin Thomas, ayant demandé à rectifier sa déposition d’hier, est rappelé. Cette rectification est relative à la dépêche du 22 adressée par le maréchal de

Mac-Mahon au maréchal Bazaine par l'intermédiaire du maire de Longwy et des commandants des places de Verdun et de Montmédy. I.c témoin maintient que la dépêche était chiffrée, et il se rappelle qu’il Ta reçue de la demoiselle Léonard, non le 20, comme il l’avait dit hier, mais le 22.

Le conseil entend ensuite M. le sous-lieutenant Thiriot, qui avait été chargé par le colonel Turnier-dc tenir le registre de caisse de la place de Thionvillc, et M. Coquelin, secrétaire du même colonel Turnier.

Ces deux témoins reconnaissent plusieurs ordres et dépêches qui leur sont présentés par M. le Président, notamment une dépêche du 20, signalant l'arrivée à Montmédy du colonel Magnan.

M. Tissicn, peintre en bâtiment, avait été chargé par le colonel Turnier de porter des dépêches A Metz. Fait prisonnier & deux kilomètres de Metz, ce bon patriote parvint à s’échapper, et, après avoir traversé la Moselle à la nage, s’acquitta de la mission dont il était chargé.

M. FuüAvt dépose : Fai reçu, le 27, du colonel Turnier, une dépêche chiffrée pour le maréchal Bazaine, dépêche que j'ai avalée dans un étui de caoutchouc. Après avoir été plusieurs fois arrêté par les Prussion*, je suis arrivé auprès du maréchal Bazaine nu Ban- Saint-Martin; je n’ai pu lui remettre cette dépêche immédiatement.

l’n autre émissaire avaitdéjA remis la même dépêche; quelque temps plus tard, j’ai voulu la remettre à un capitaine de chasseurs qui ne crut pas devoir la porter et qui la brûla.

La séance est suspendue à cinq heures un quart et sera reprise le lendemain à une heure.

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