FLOE.ENCE - COUVERT ES S. MARC
L'ANNONClATIOîT ET E'AE0RAT10:N DES MAGES
portion ; mais dans les personnages des rois et des gens de leur suite, il y en a quelques-uns d'une élégance et d'une perfection vraiment exceptionnelles ; et l'ensemble de la scène peut être mis au rang des ouvrages les plus gracieux et les plus élégants qui nous soient restés du grand artiste.
A la Pinacothèque du Vatican il y a un tout petit tableau représentant la Vierge trônant au milieu des anges, avec l'Enfant Jésus assis sur son bras gauche. De la main droite elle tient une rose, et à ses pieds, à genoux, on voit saint Dominique et sainte Catherine. M. Cavalcaselle suppose qu'on peut retrouver dans ce tableau le quatrième reliquaire qui fut dans le principe à sainte Marie Nouvelle : ne serait-il pas, plutôt, le . charmant petit tableau où Fra Angelico a représenté la mort et l'Assomption de la Vierge et que M. Helbig a publié dans la Revue de l'Art chrétien? (1894, p. 370).
C'est également à Fiesole qu'il peignit les tableaux pour son église, le Tabernacle de la Corporation des Linaiuoli et quelques fresques du couvent, de ce couvent qui lui était si cher. Que de souvenirs, en effet, pleins
de mélancolie et de douceur ce couvent n'eveillait-îl pas en son âme ! Qu'il songeât au jour où il en franchissait le seuil pour la première fois avec son frère Benedetto pour y prononcer ses vœux, ou qu'il revînt par la pensée aux malheureux événements qui avaient suivi son arrivée et qui les avaient forcés, ses frères et lui, à l'abandonner; tout l'attachait intimement à ces lieux.
Dans l'ancien réfectoire, Angelico peignit de grandeur naturelle un Christ en croix ; à ses pieds, saint Dominique à genoux embrasse d'un geste plein de passion le bois de la croix ; sur les côtés, la Vierge et saint Jean l'Évangéliste. Mais le personnage du Saint fondateur de l'ordre ne peut pas être considéré comme l'œuvre de Fra Angelico ; il aura été ajouté après coup, ou bien il aura subi une restauration maladroite d'une main inexpérimentée. Aujourd'hui, la peinture, détachée de la muraille, se trouve au Musée du Louvre ; elle est abimée en beaucoup de ses parties ; elle a perdu la délicatesse de son coloris ; le fond est endommagé ; il n'y a de convenablement conservé que les personnages du Sauveur et de la Vierge.
L'autre fresque, peinte dans l'ancien Chapitre, et plus
tard détachée elle aussi de la muraille, est actuellement à Pétersbourg, dans la Galerie de l'Ermitage ; ^ elle représente la Vierge assise avec l'Enfant Jésus sur les genoux, entre saint Dominique et saint Thomas d'Aquin. Tous ces personnages portent les traces d'une restauration maladroite ; les contours ont été repassés et les vêtements refaits. Elle est moins déparée par les retouches, mais toujours réduite dans des conditions déplorables, la peinture de la sacristie du couvent qui représente le Christ crucifié. Le Rédempteur a la tête inclinée perpendiculairement sur la poitrine, les bras étendus et raidis, les jambes courbées en arc vers la droite. Il a sur la tête la couronne d'épines, et derrière, une grande auréole ; mais la tête est petite ; et le visage, d'un détail maigre, n'a pas cette intensité d'expression que Fra Angelico a su mettre plus tard dans d'autres sujets de même nature.
Il peignit aussi à saint Dominique de Fiesole le tableau du maître-autel. « Ce tableau, — dit Vasari, —
* Elle fut enlevée un an avant que les frères ne reprissent possession du couvent, et vendue au comte Capponi, qui la céda au grand-duc Serge de Russie pour la Galerie de Pétersbourg.
SOUS prétexte qu'il semblait se détériorer, a été retouché par d'autres artistes et gâté. Mais la prédelle et le tabernacle du saint Sacrement sont mieux conservés ; et les innombrables petits personnages qui apparaissent dans une gloire céleste sont si beaux et semblent si bien des hôtes du paradis, que l'on ne peut se rassasier de les regarder quand on s'en est approché.' » Ce tableau, placé aujourd'hui dans le chœur, présente au milieu la Vierge avec son Fils ; elle est assise sur un trône ; tout autour, six anges dans l'attitude de l'adoration ; sur le devant, deux anges agenouillés tiennent deux vases dans leurs mains. On voit à ses côtés : à gauche, saint Thomas et saint Pierre ; à droite, saint Dominique et saint Pierre martyr. Les retouches dont parle Vasari furent faites en 1501 par Lorenzo di Credi. C'est alors que le tableau fut réduit avec un cadre de cette époque. On en trouve le témoignage dans la chronique manuscrite du couvent de Fiesole, conservé dans les Memorie de Marchese.* Mais, depuis lors, ce tableau a subi d'autres atteintes bien plus graves. Aux petits personnages des pilastres, on en a substitué d'autres enlevés à un cadre plus ancien ; au lieu des trois histoires du gradin, on a mis de lourdes et grossières copies ; et peut-être qu'avec le gradin on
* Vol. II, p. 510.
« Vol. I, p. 297.
vendit aussi le Tabernacle.' Le gradin se trouve aujourd'hui à la Galerie Nationale de Londres ; il est divisé en trois compartiments : au centre, le Christ, vêtu de blanc, la main droite levée dans un geste de bénédiction, un étendard à la main gauche. A ses côtés, une foule d'anges ; les uns jouent de la trompette ; les autres, de divers instruments ; quelques-uns ont une attitude de profonde vénération ; tous ont des
GRADIN DE LA GALERIE NATIONALE DE LONDRES
vêtements aux couleurs pures et brillantes, avec des ailes d'azur, légèrement semées d'or. Sur les côtés, à gauche, de nombreux personnages de Saints, debout ou à genoux, en adoration ; des Patriarches, des Évêques, des Frères et des Martyrs, chacun avec son emblème particulier; à droite, de nombreuses Saintes, toutes à genoux. Au second plan, une file de Saints ;
* Vasari, vol. II, p. 510, note 1.
en haut, le roi David, saint Jean Baptiste, le prophète Jérémie, Zacharie et Habacuc. Les visages sont peints
GRADIN DE LA GALERIE NATIONALE DE LONDRES
avec u ne grande délicat esse et un soin infini; il y a une grande vivacité dans les traits, mais quelque chose de maniéré dans l'expression.
GRADIN DE LA GALERIE NATIONALE DE LONDRES
Les traits et l'expression de quelques-unes des Saintes sont pleins de grâce ; ceux des Saints ont aussi souvent
une grande dignité. A cet égard, bien que l'œuvre soit de proportions beaucoup plus petites, on constate un progrès sensible sur les conceptions d'Orcagna.
La plupart des draperies sont rendues avec un coloris très fi n ; les tons en sont si délicats et si judi- | cieusement combinés que nulle part ils ne paraissent ni crus, ni riches à l'excès ; l 'or du fond répandu sur tout /( le tableau contribue à donner à l'ensemble u ne grande harmQliie. Dans les tableaux qui sont placés aux deux extrémités de la prédelle, est représentée la Confrérie des Dominicains, avec leurs vêtements blancs et leurs manteaux noirs.
Cette œuvre délicieuse, qui provoqua la sincère admiration de Vasari, ne compte pas moins de deux cent soixante-dix figures : elle peut être considérée justement comme une des perles de la collection de Londres. Exécutée avec tout le fini d'une peinture de missel, elle resplendit d'un coloris éclatant, mais fondu;// un souffle de piiété profonde pénètre tout; c'est à un| degré éminent la caractéristique du peintre.^
* Tableaux de la Galerie Nationale de Londres, description de G. L. Eastlakb, fasc. I, p. 10.
Il semble que Fra Angelico se soit encore surpassé dans le tableau représentant l'Annonciation, que Vasari vit dans une chapelle de la même église. « Il est de sa main, — écrit-il, — le tableau qui représente l'Annonciation. Les traits de l'Archange respirent la piété ; d'une finesse achevée, ils n'ont vraiment rien d'humain ; ils révèlent un hôte du Paradis. Dans le fond du paysage, on aperçoit Adam et Eve qui furent la première cause de l'Incarnation du Rédempteur.^ *
Ce tableau (acheté en 1611 par le Duc Marie Farnèse) se trouve aujourd'hui au Musée de Madrid. La Vierge est assise, à droite, sous un élégant portique soutenu par de légères colonnes. Elle incline légèrement la tête vers l'Ange ; c'est la même attitude que dans le tableau de Cortone et dans la fresque du couvent de saint Marc. Elle a un livre sur les genoux, et elle croise les bras sur sa poitrine. L'Ange, aux ailes d'or et à la robe aux tons roses, croise ses bras
* Vasabi, vol. II, p. 510.
PARIS - 2AUSÉE DU LOUVRE^'-' "^^'^ ^ UncU
LE COURONNE ?/.K ITT DE LA VLBRGE
dans la même attitude ; il se présente dans une pose de vénération ; et, comme dans le tableau de Cortone, il inonde tout autour de lui de rayons de lumière. Dans l'angle supérieur du tableau, à gauche, la main du Père Éternel lance dfta rayorig ^q Intnj^rp^ au mi- If lieu desquels on aperçoit le symbole du Saint Esprit. Dans le fond, comme à Cortone, Adam et Eve sont chassés du Paradis terrestre.
Sur la prédelle, on voit quelques admirables scènes, telles que le Mariage de la Vierge, la Visitation, l'Adoration des Mages, la Circoncision, la Mort de la Vierge.* ,
« Mais s'élevant au-dessus de toutes ses œuvres, Fra Giovanni se surpassa lui-même et déploya son talent le plus parfait et toute la possession de son art dans un tableau de la même église, près de la porte en entrant, à gauche. Il représente Jésus Christ couronnant la Sainte Vierge au milieu d'un chœur d'Anges : au-dessous, une multitude de Saints et de Saintes, en
* Ce précieux tableau fut cédé au Musée, en 1861, par le couvent des Reali Scalzi à Tinstigation de Don Federigo de Madrazo. Catalogue du Musée de Prado, par Don Pedro de Madrazo, 1889, p. 19.
si grand nombre, si admirablement faits, avec des attitudes et des airs de tête si variés qu'on éprouve à les regarder un plaisir et une douceur infinis. Il semble que ces bienheureux esprits ne puissent être autrement dans le ciel ; ou pour mieux dire, s'ils avaient un corps, ils ne pourraient être autrement.
» Car non-seulement les Saints et les Saintes de ce tableau sont pleins de vie, et ils ont un air merveille ux de délicatesse et de douceur ; mais on dirait que le coloris de l'œuvre tout entière est de la main d'un saint ou d'un ange sorti de leurs rangs. Aussi est-ce avec raison que ce bon religieux fut toujours appelé Fra Angelico. Les scènes représentées sur la prédelle, empruntées à la vie de la Vierge et de saint Dominique, sont en leur genre divines. Je déclare en toute sincérité que je ne vois jamais ce tableau sans le trouver toujours nouveau ; et quand je m'en sépare, je ne suis jamais rassasié d'en jouir.* »
Ce tableau est aujourd'hui à Paris au Musée du Louvre ; il fut pris à Fiesole pendant l'invasion française de 1812.
Sous un riche baldaquin, aux colonnes incrustées, aux tentures de brocart, le Rédempteur assis sur un trône pose la couronne sur la tête de sa Mère, prosternée devant lui, les mains croisées sur la poitrine.
* Vasabi, vol. II, p. 511.
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Autour d'eux, les Anges font retentir les airs du son de leurs instruments et de leurs chants. Rangés en cercle, un grand nombre de Saints et de Saintes sont les uns debout, les autres agenouillés ; leurs regards fixes, l eur visaj^e en extase, ré vèlent l'intime joie qui les pénètre en présence de cette divine splendeur. Au rang des Saints sont les grands personnages de l'ordre, religieux, évêques et empereurs. A droite, au milieu des Saints, agenouillée, sainte Agnès presse avec tendresse le petit agneau sur son sein ; sainte Catherine tient la roue, instrument de son supplice et la palme ; sainte Ursule porte la flèche qui l'unit dans la mort à son divin époux ; sainte Cécile a la tête couronnée de fleurs, et sainte Marie Madeleine, vue de dos, a les cheveux épars sur les épaules et un vase de parfums à la main gauche.
Du côté opposé, saint Dominique avec le lys et un livre ouvert ; saint Augustin, saint Benoit, saint Antoine et saint François. Au premier plan, saint Louis, avec la couronne fleurdelysée, s'entretient avec saint Thomas, et saint Nicolas s'appuie des deux mains sur sa crosse pastorale.
« C'est une composition savante, admirablement ^ pondérée, dans laquelle la solennité du style n'exclut nullement l'exubérance de la vie, ni l'infinie variété des idées. Les corps sont pres2^ue diaphaneSj^ les têtes éthérées ; l'atmosphère et la lumière ont quelque chose
de surnaturel. Jamais la matière n'a été subjuguée à ce point. Les couleurs vives et entière» — parmi elles le bleujèt le carmiiL-jc iominen t — brillent d'un éclat particulier/ »
Dans la prédelle sont représentés les épisodes les plus connus de la vie de saint Dominique ; mais, dans la partie centrale, on voit le Christ sortant du tombeau entre la Vierge et saint Jean. Les compositions sont toutes exécutées avec cet amour et ce fini qui étaient le propre de l'artiste ; mais toutes ces petites scènes, comme le tableau lui-même, ont toutes été plus ou moins détériorées, et elles ont souffert ; encore scènes et tableau ont-ils été récemment l'objet de restaurations.
Un tableau représentant le même sujet, aujourd'hui à la Galerie des Offices à Florence, peint par Fra Angelico pour l'église de sainte Marie Nouvelle, est encore plus aérien et plus céleste ; c'est un vrai chef-d'œuvre de sentiment et d'expression mystique.
^ MiJNTz, Histoire de V art pendant la JRenaissance. — Les Primitifs, p. 653-658.