‹ Beato AngelicoChapitre 3 sur 32 · L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

L'ANNONCIATION

Parties du cadre de la Galerie do Pérouse.

JLJes fresques du couvent de saint Dominique à Cortone, les premières sans doute que peignit Fra Giovanni, périrent lors de la destruction du couvent par les Français. Il ne reste de lui qu'une fresque, peinte plus tard ; elle est dans la lunette au-dessus de la porte de l'église de saint Dominique ; elle représente la Vierge et l'Enfant, saint Dominique et saint Pierre en adoration, et les quatre Évangélistes peints dans la profondeur de l'arc. Ce n'était pas un travail qui dût demander beaucoup de temps ; aussi a-t-il pu être exécuté, comme le croit Cavalcaselle, pendant une courte halte à Cortone, au cours du voyage à Rome que fit plus tard Angelico. On en a la preuve, d'abord dans les caractères de la peinture, qui ne permettent

pas de placer cette fresque parmi les premières de notre auteur ; puis dans le fait qu'en vertu d'une bulle d'Eugène IV, du 13 février 1438, cette église était en construction à ce moment.

Le maître-autel de saint Dominique était orné d'un triptyque, aujourd'hui à droite de l'église, représentant au centre la Vierge assise, l'Enfant Jésus debout sur les genoux de sa mère levant la main droite dans un geste de bénédiction et tenant une rose de la main gauche ; autour du trône, quatre Anges ; un seul porte une corbeille de fleurs. Sur le volet de droite, saint Marc et sainte Marie Madeleine ; sur celui de gauche, saint Jean Baptiste et saint Mathieu. Au-dessus, dans le compartiment du milieu du triptyque, le Christ en croix, et à ses pieds la Vierge et saint Jean l'Évangéliste ; au-dessus des volets, dans deux médaillons, l'Annonciation.

Par la simplicité de la technique, la beauté des types, la noblesse du sentiment religieux, cette peinture révèle dans son entier le talent de Fra Angelico. Que de caractère dans les différents visages des Saints ! Que de

finesse et d'élégante distinction dans le personnage de la Madeleine, qui présente un vase, l'œil pensif, la tête légèrement inclinée, le cou délicat, les mains d'une finesse aristocratique ! La tête de la Vierge est un modèle de fine délicatesse; de ses yeux pleins de pensée elle contemple son Fils ; l'ovale de son visage est d'une régularité et d'une élégance vraiment supérieures; et il s'en dégage je ne sais quelle douceur tempérée de mélancolie. L'Enfant Jésus regarde sa Mère ; et il sourit à la Vierge qui est toute pureté,

Umile ed alta più che creatura.

Dans l'église du Gesù, qui sert de baptistère à la cathédrale, il y a trois belles peintures de Fra Angelico : l'Annonciation et deux prédelles représentant des scènes de la vie de la Vierge et de saint Dominique. Commençons par celles-ci.

Le sujet, déjà magistralement traité par Fra Guglielmo dans la châsse de saint Dominique de Bologne et par Traini dans le tableau de Pise, a reçu de Fra Angelico un développement plus complet pour certaines scènes; mais en revanche l'artiste y a mis moins de sentiment dramatique. Ce sont à la fois les mérites et

les défauts que nous trouverons mieux accusés encore dans beaucoup d'autres de ses œuvres. La prédelle représente : le songe du pape Honorius III qui voit le Saint arrêtant dans sa chute l'Église qui chancelle ; la rencontre de saint Dominique et de saint François ; l'apparition de saint Pierre et de saint Paul ; la résurrection du neveu du cardinal Ceccani; la discussion avec les hérétiques ; le repas du Saint et de ses frères ;

enfin, sa mort. Ce dernier petit tableau est plein d'expression ; on y admire et la tendresse affligée et la profonde vénération des frères qui pleurent autour du mourant. Quatre figures séparent deux par deux ces tableaux : saint Pierre martyr, saint Michel, saint Vincent et saint Thomas d'Aquin.

La scène de la résurrection du jeune Napoléon, neveu du cardinal Etienne Ceccani, avait déjà été traitée par Traini avec une grande puissance d'expression. Chez Fra Angelico au contraire, elle est maigre, froide et compassée ; les gestes de surprise des religieux

qui assistent au miracle et qui, dans leur stupeur, lèvent les bras, sont trop de convention. Dans ce même sujet, le peintre pisan a su tirer un bien meilleur parti de la

combinaison et du jeu de sentiments opposés : la douleur causée par la mort et la surprise résultant du miracle de la résurrection. C'est que l'esprit calme de

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Fra Angelico (nous l'avons déjà fait observer dès le début) répugnait à toute représentation réaliste; ses personnages, dans une attitude constante d'amour, de foi, de résignation, ne se départent jamais d'une certaine harmonie; ils ne s'agitent pas; ils sont, comme

l'âme de leur auteur, incapables de mouvements violents. Aussi quand il s'agit de les représenter, l'exécution en est-elle froide et au-dessous de la réalité. Nous en verrons une nouvelle preuve dans d'autres œuvres.

Un des sujets familiers de Fra Angelico est l'Annonciation ; et le tableau qui, à Cortone, attire le plus les regards est précisément celui où il a représenté la visite de l'Ange à Marie. Le motif en est clair, simple, tel que l'art des époques antérieures l'avait légué ; l'artiste n'a rien changé aux lignes générales ; mais il a intimement modifié l'expression. « Le mysticisme, — dit M. Venturi, — qui courbe les personnages humains, les baigne de parfums, les inonde de lumière, ne peut les faire mouvoir sur la scène de ce monde ; et Fra Angelico est le seul qui ait enveloppé la Vierge d'humilité quand il l'a représentée à genoux devant l'Ange sur les dalles d'un cloître. A ce même moment, Donatello, à santa Croce de Florence, sans se perdre dans l'abstraction, donnait à la Vierge toute sa noble beauté ; et avec sa sculpture en pierre bleutée (pietra serenà) il en affinait l'image, suivant la forme déjà em-

ployée dans les bas-reliefs de la cathédrale d'Orvieto. Marie se retourne vers la droite ; le haut du corps est de face ; la tête s'incline vers l'Ange, comme attirée par la douceur de ses paroles. Le premier trouble apaisé, elle lui prête son attention ; et l'Ange, dans une attitude d'hommage, ému et plein de grâce, exprime le divin Message. Voilà la forme dramatique, à laquelle s'en tinrent plus tard Botticelli et Lorenzo di Credi dans leurs tableaux de la Galerie des Offices, Ghirlandajo dans sa fresque de sainte Marie Nouvelle, le Francia dans sa peinture de la Pinacothèque de Brera.^ » Fra Angelico ne troubla jamais avec d'inutiles accessoires la religieuse solennité de l'apparition; fidèle aux sentiments de son âme, il ne voulut pas donner à cette scène un caractère de modernité ; il a enveloppé Marie d'humilité ; assise sur un trône couvert d'une riche draperie, sous un petit portique à colonnettes gracieuses, un livre sur les genoux, les bras croisés, elle baisse la tête et son corps s'incline vers le céleste messager. L'Ange, aux ailes d'or, à la robe couleur de rose, se penche lui aussi vers la Vierge ; de la main droite, il montre le sein de Marie, et de la gauche, la colombe qui inonde la tête virginale de célestes rayons: spiritus sanctus superveniet ix te et virtus al- TissiMi OBUMBRABiT TiBi. Et la Vierge, toute humilité, ré-

* Vbnturi, BelVAnnunclazioneneU'arterappresentativa. — Nuova Antologia, 1° marzo 1895, p. 110.

pond : EccE ancilla Domini. Ces inscriptions sont dans le champ du tableau, et autour du collet de l'habit de la Vierge on lit, répété en or: Ecce ancilla Domini.

Dans le fond, Adam et Eve chassés du paradis représentent l'ancienne tradition chrétienne qui rattachait directement l'histoire de nos premiers parents et du péché originel à celle de la Rédemption.

Mais la représentation mystique, qui ne manque ni de grâce ni de fraîcheur dans la peinture de Cortone, trouvera son complet développement à saint Marc de Florence. Ici la Vierge est assise sur un siège de bois; elle avance la tète comme en extase, les bras croisés sur la poitrine ; dans la même attitude, l'Archange est devant elle, pliant le genou. La scène se passe sous le portique d'un cloître sans aucun ornement ; en face, une petite cellule avec une étroite fenêtre garnie de barreaux. Devant cette représentation solennelle et idéale, et en même temps si simple, où éclatent avec une si profonde intensité le sentiment et la foi, la pensée va d'elle-même à la prière de la salutation, que le peintre, en maniant le pinceau, avait assurément sur les lèvres ; au doux cantique inspiré par la « belle Nunziata ^ » et qui fut peut-être chanté plus d'une fois devant cette merveilleuse peinture:

* Nous gardons le mot italien, qui ne peut se rendre en français que par une périphrase. La Nunziata est littéralement « la Vierge au moment où lui est annoncée la divine nouvelle. >

Alzando gli occhi vidi Maria bella Col libro in inano, e Tangel gli favella.

Dinnanzi a lei si stava inginocchiato Quell'angel Gabriel tanto lucente, Ed umilinente a lei ebbe parlato :

" Virgine pura, non temer niente ; Messaggio son di Dio onnipotente, Che t' ha eletta e vuolti per sua sposa : "

E poi le disse : " in cielo è ordinato, Che siate madré del figliuol di Dio, Perô che gl' angeli il padre han pregato, Che con effetto adempia el lor disio ; E da parte del sommo e buono Dio, Questa benedizione a voi s' appella."

Queste parole fur tanto infiammate E circundate di virtù d'aniore, Che ben parean da Dio fussin mandate, E molto se n' allegra nel suo core :

" Da poi che piace alP alto Dio Signore, lo son contenta d' essere sua ancella."

Ella si stava dentro alla sua cella, E grande meraviglia si faceva, Perô che a nessun uomo ella favella, E molto timorosa rispondeva.

Levant les yeux, je vis la belle Marie ; elle a un livre à la main et l'Ange lui parle.

Devant elle il était agenouillé, TAnge Gabriel éclatant de lumière, et humblement il lui parlait : ' Vierge pure, ne crains rien ; je suis le messager de Dieu Tout-Puissant qui t'a élue et qui te veut pour son épouse."

Puis il lui dit : * Dans le Ciel il est arrêté que vous devez être la mère du Fils de Dieu; car les Anges ont prié le Père d'accomplir en tout leur désir ; et de la part du Dieu suprême et bon cette bénédiction s'adresse à vous."

Ces paroles pleines de flamme et pénétrées d'une vertu d'amour, on sent vraiment qu'elles viennent de Dieu lui-même ; et la Vierge s'en réjouit grandement dans son cœur: " Puisqu'il plaît à Dieu, Seigneur Souverain, je suis contente d'être sa servante."

Elle était dans sa cellule et un grand étonnement la saisit, car elle ne parle pas à un homme, et elle répond pénétrée de crainte.

L' angelo disse allora * ave Maria,

Di grazia tu se' piena, o chiara stella."

AUor disceae lo spirito santo, Corne un razzo di sol V ha circundata, Poi dentro a lei entrô quel frutto santo In quella sacrestia chiusa e serrata:

Di poi partori inviolata E si rimase vergine e.donzella.

veri amanti, venite a costei, Quella che di bellezza è madonna :

L' aria e la terra si sostien per lei, Del ciel regina e del mondo colonna; Chi vuol veder la donzella gioconda Vada a veder la nunziata bella.

L'Ange dit alors : " Je te salue, Marie ; tu es pleine de grâce, ô étoile resplendissante."

Alors l'Esprit Saint descendit, et il Tenveloppa comme un rayon de soleil ; et il se glissa en elle, le fruit divin, dans ce sanctuaire fermé et secret. Puis elle enfanta dans toute sa pureté, et elle resta Vierge et Pucelle.

vrais amants, venez à elle; elle est souveraine de beauté; Pair et la terre se soutiennent par elle, reine du ciel et colonne du monde. Voulez-vous voir la Pucelle pleine de charmes? Venez voir la belle Nunziata.

(Cantique anonyme, dans la réimpression de Galletti,au n° CGLXVIII, p. 121.)

Dans l'autre prédelle il y a différents épisodes de la vie de la Vierge : la Nativité, le Mariage, la Visitation, l'Adoration des Mages, la Présentation au Temple, la Mort, la Sépulture et enfin l'Apparition de la Vierge au bienheureux Reginald d'Orléans, dominicain.

Le père Marchese émet l'avis que ce dernier petit tableau ne devait pas faire partie de la prédelle ; mais le doute sur ce point ne repose sur rien de sérieux; il est tout naturel, en effet, que l'artiste ait voulu rattacher l'histoire de la Vierge à celle de son ordre, dont elle est la patronne.

M. Cavalcaselle, d'accord avec l'auteur des Memorie dei più insigni artisti domenicani, affirme que l'histoire

représentant le Mariage de la Vierge reproduit la scène du tableau de la Galerie des Offices à Florence ; le sujet ou la scène, oui, si l'on veut ; mais pour la disposition des personnages et le développement de l'action, les deux œuvres n'ont entre elles aucun rapport. Il va de soi qu'entre les deux époux doit se trouver le prêtre qui les unit ; et autour d'eux les assistants habituels, dans des poses diverses de satisfaction, de surprise, de joie profonde ; mais la disposition des personnages dans la prédelle de Cortone est comprise avec plus de naturel. A droite, les femmes sortent de la maison

OÙ elles se sont réunies pour assister à la cérémonie ; à gauche, les hommes; le fond, avec le portique et

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