Partie du tableau
de la Galerie de Pérouse.
d'autres ont tout à fait perdu leurs couleurs et sont profondément détériorés. Il manque aujourd'hui au
tableau pour être complet les couronnements gothiques du cadre, dont faisaient certainement partie, — répétition de celui de Cortone, — les deux médaillons de la même Pinacothèque, représentant sur fond d'or les deux personnages de l'Annonciation, la Vierge et l'Ange, peintures d'un sentiment inexprimables. Bien qu'ils aient beaucoup souffert, ces tableaux portent la trace d'une rare beauté, d'une grande splendeur de coloris et d'un soin minutieux d'exécution. Le père Marchese estime que ce tableau doit être rangé au nombre des pre-
mières œuvres de jeunesse de l'auteur, « parce qu'on y découvre mieux que dans aucun autre la manière et les caractères des disciples de Giotto. » Le père Timothée Bottonio écrit qu'il fut peint en 1437. « A cette date, — ajoute l'écrivain dominicain, — Fra Giovanni Angelico était à Florence, où l'on commençait la restauration de l'église de saint Marc et la construction du nouveau couvent que l'artiste devait orner de tant de merveilleuses fresques.^ »
Cet argument n'a aucune portée. De même que le tableau qu'on dit avoir été peint à Fiesole pour saint Alexandre de Brescia fut envoyé ensuite à sa destination, celui de Pérouse pourrait fort bien avoir été fait à Florence. Mais, bien que cette peinture soit d'une extraordinaire beauté, et qu'elle nous rappelle les œuvres les plus caractéristiques du maître, nous n'hésitons pourtant pas à la classer, avec le père Marchese, au nombre des premières productions de notre artiste. En réalité, pour l'ensemble de la composition et pour certains détails, on peut dire que notre tableau est la reproduction du tableau de Cortone. Les mêmes roses blanches et rouges fleurissent dans les mêmes vases au pied du trône; le même dessin est reproduit dans la niche dorée derrière la Vierge. Dans les parties latérales du polyptique on observe encore la même di-
Ibidem, p. 280.
FRA ANÔELICO A CORTONE. 51
sposition pour les figures de Saints ; preuve de plus que l'Angelico n'a pas encore abandonné les règles traditionnelles de l'école de Giotto. C'est seulement après, lorsqu'il se- sera associé au développement artistique de son époque, qu'il ne placera plus ses Saints sous les arcs qui forment la décoration ornementale du cadre, alignés ou en file; on les verra alors sur des plans difi^érents, et dans des attitudes variées, faire couronne à la Mère de Dieu.
Le type même de la Vierge, dans cette peinture de la Galerie de Pérouse, est de tout point semblable à celui du tableau de Cortone représentant l'Annonciation : les yeux un peu écartés, le menton court et fuyant, la bouche petite; il nous rappelle les anges qui sont derrière le trône de la Vierge dans le tableau de saint Dominique de la même ville ; tableau traité avec infiniment plus de délicatesse et de fini, mais un peu affaiblis par le clair-obscur.
Ajoutons que le personnage de saint Jean Baptiste, dont nous donnons la reproduction (p. 48), en dépit de ses proportions réduites, rappelle ou plutôt annonce celui du Tabernacle des Linaiuoli. C'est donc antérieurement à cette dernière œuvre qu'il faut placer la date du tableau de Pérouse. Mais alors même qu'on ne voudrait pas le compter au nombre des œuvres de Fra Angelico, contemporaines de son séjour en Ombrie, comment saurait-on admettre qu'il est de 1437 (comme le
père Bottonio l'a écrit), c'est-à-dire un an seulement avant l'admirable tableau de l'église de saint Marc ? Aussi tout nous porte-t-il à croire que l'Angelico a travaillé à ce tableau pendant son séjour à Cortone ou à Foligno. Rio appelle avec raison cette peinture « un des plus précieux produits de la miniature religieuse au moyenâge. Que devait-ce donc être, quand tous ces compartiments étaient réunis, et qu'on avait devant les yeux, outre les peintures si naïves du gradin, les figurines non moins gracieuses de la corniche et les quatre figures de Saints réparties, deux à deux, de chaque côté du trône de la Vierge qui tient l'Enfant Jésus sur ses genoux, entre deux Anges qui lui présentent des corbeilles de fleurs? Tout, jusqu'aux moindres détails, porte l'empreinte d'une imagination vraiment angéliqueJ *
Ces diverses œuvres expriment déjà admirablement le caractère de Fra Angelico ; ce sont, à notre connaissance, les seules qui soient restées en Ombrie et qui
* De VArt chrétien, Paris, Retaux-Bray, 1874. Vol. II, p. 285.
aient été faites par lui dans cette période où, pour trouver la paix et la tranquillité, il dut quitter avec ses frères en religion les collines de Fiesole, son séjour de prédilection ; les seules qui nous rappellent son exil et où l'on puisse voir le début de sa carrière artistique.
FLORENCE - COUVbMI Dr, S. MAb