Ibid., 495 et Mémoire inédit du 30 avril
4. Voy. Beaumarchais et son temps, II, 496, et lievue des Deux Mondes, 15 juin 1884 : Une page de la vie de Hoche, par le regrette M. Albert Duruy.
conditions ni les engagements réciproques, vous avez concouru avec une équité si franche au rappel qui m'a rendu à mon pays, à ma famille, que je désire vous prouver combien je suis reconnaissant!
Nos troubles intérieurs tiennent à des intrigues trop mêlées, dont mon absence et mon caractère encore plus m'ont heureusement éloigné, pour que jamais je me permette de vous en dire une parole. Mais comme les maux qu'ils nous causent ne peuvent plus cesser qu'à la paix générale, laquelle dépend à son tour de la sagesse de nos mesures politiques, je crois répondre à la confiance que vous daignez montrer en mon peu de lumières, en vous mettant sous les yeux quelques considérations majeures qui sûrement ne vous déplairont pas, touchant le traité espagnol que vous entamez aujourd'hui....
C'est surtout dans sa correspondance avec Baudin qu'on voit nettement sous quelles réserves Beaumarchais était partisan du nouvel ordre de choses. Il y avait d'abord entre le membre du Conseil des Anciens et le père de Figaro une conformité de vues et de sentiments que le passage suivant va mettre en évidence :
Par malheur avec cette sensibilité poussée au degré d'Agnès, écrit Baudin,
Qui ne peut sans pleurer voir un poulet mourir,
je suis depuis l'enfance tourmenté de la passion des âmes fortes. J'ai quitté la Barbe Bleue et Cendrillon pour Fabricius, pour Thémistocte, pour Caton, et & dix ans je voulais tout ce que j'ai voulu à la commission dos onze. Dans le temps où vous timbriez au front les Goezman, les Gin, les Nicolaï, mes yeux cherchaient et ma bouche appelait, quelquefois au grand scandale de mon mentor, un Broussel, un duc de Beaufort et surtout un cardinal de Retz , dont les Mémoires sont un bréviaire pour moi, comme son poignard lui en tenait lieu. Et quand j'évoquais ces personnages, ce n'était pas pour me borner à des barricades, à des tracasseries et a un dénouement pitoyable. Vous jugez qu'avec ce composé de sentiments affectueux et de projets qui veulent de l'audace, je n'étais pas destiné à uno existence douce ; je ne suis point désabusé de Vidée qu'une grande et complète révolution pouvait se trouver dans un demi-seplier d'encre sans verser une goutte de sang. Je ne me lasse point de citer la nuit du 4 août 1789, où, sans émeutes , sans tribunes soudoyées, sans meurtre, on fit justice avec des décrets d'un système d'abus enracinés depuis dix siècles et consolidés par le perfectionnement même de la civilisation.
La déférence de Baudin pour Beaumarchais est très sincère, et ses termes prouvent qu'il n'était pas seul dans ces sentiments :
Vous ne me saurez mauvais gré, citoyen, ni du prix que j'attache à votre
suffrage, ni de ma persévérance dans une opinion que ne partagent point quelques hommes dont je reconnais hautement la supériorité.
Enfin, citoyen, je profite de cet envoi pour y joindre un écrit sur la liberté de la presse *. Dans celui-là, je ne vous indiquerai point les passages qui sont à lire, parce que l'intérêt de la question demande et obtient grâce pour quiconque la traite.
Je vous plaindrais pourtant si vous étiez condamné à lire tous ceux qui vous y engagent, vous parlent du plaisir qu'ils ont eu en vous lisant, et que, pour ma part, je ne prétends assurément pas vous rendre. Agréez l'assurance... Baudin (des Ardennes).
Beaumarchais, de son côté^rivalise de politesse, de patriotisme et de modérantisme avec le « citoyen législateur » :
Votre lettre et les pièces intéressantes qu'elle accompagne ne me sont arrivées qu'hier par le détour qu'elles ont dû faire : je n'habite point ma maison du boulevard Antoine s . Pressé de me nourrir de connaissances si utiles, je me suis bien gardé d'obéir aux restrictions que vous me désignez, j'ai tout dévoré sur-le-champ, affamé comme la Pérouse s*il arrivait du bout du monde. Mais ce n'est pas assez pour mon instruction qu'une lecture aussi rapide. Je veux tout repasser lentement et à froid pour me mettre en état d'en parler avec vous, en grande connaissance de cause.
Le premier sentiment que vos œuvres m'ont inspiré est un grand fond d'estime pour l'homme ingénieux qui les a composées, etc....
Ailleurs il lui donne de son patriotisme une preuve qui, hélas! étonnera plus d'un de nos lecteurs :
Homme, dont Vâme vierge et pure égale la hauteur du courage de votre esprit, recevez l'hommage d'un homme qui sent tout ce que vous valez pour la véritable grandeur que vous venez de manifester dans votre opinion sur l'impôt du sel ; et que vous en serez plus touché quand vous allez savoir que moi, qui ne puis résister au respect que vous m'inspirez, je suis ruiné de fond en comble par la façon dont la loi du 28 frimaire fait acquitter la République envers ceux qui ont le malheur de se trouver ses créanciers ; que f ai perdu Vannée dernière 600000 francs qui me restaient (liquides) dans une association de commerce pour faire passer, à prix modique, les sels de la Bretagne dans tous les hauts pays; et nous avons perdu notre mise entière en cette affaire de 2 millions 500 mille livres, de cela seul qu'on a parlé d'impôt sur le sel , ce qui a fait jeter tous les spéculateurs moutonniers sur cette partie, et a fait
1. Voy. Éclaicissement sur la liberté de la presse, Paris, 1795, in-8° (Baudin des Ardennes). « Ma devise étant : écrive qui voudra, etc. » Du maintien de la liberté des cultes, p. 33.
1 II habitait rue du Paradis-Poissonnière, n° 18.
Itt BEAUMARCHAIS : PARTIE HISTORIQUE.
tomber sur-le-champ le sel à si vil prix que ce qui nous coûtait 6 fr. 10 le quintal, il nous a fallu le revendre, pour acquitter dos traites, à tir. 05.
Ce qui rend mou hommage plus pur encore, c'est qu'à l'instant où je manque de pain, j'occupe une maison à moi, laquelle a plus de deuxcenis fenêtres et quatre portes en grilles, et que vous chargez cet impôt dont mes impatients créanciers vont m'alléger le poids, en vendant lont ce qui me reste. Triste moyen contre l'impôt!
C'est dans cette position désastreuse que je lis votre dernier discours de tribune et je suis enthousiasmé de l'intention qui Va dicté, du grand courage qui l'a fait prononcer. Non , non , ne craignez point que notre Directoire s'offense de la majesté des principes que vous posez si fièrement au maintien de la République.
Ils échangent leurs vues sur la Constitution 1 .
Oui, la prudence publique, écrit Beaumarchais, est aujourd'hui le supplément de la charte constitutive, comme la conscience religieuse* est, dans le cœur de l'homme pur, le supplément de la justice humaine. L'empire des unes commence où celui des autres s'arrête 3 , et c'est dans ce sens qu'on a dit de l'honneur délicat qu'il est le complément de la probité rigoureuse.
Puisse le grand succès que je vous désire pour nous, couronner les efforts pénibles des bons législateurs qui adopteront vos principes !
Si quelques esprits chagrins ne voulaient voir là qu'un raisonnement creux sur la politique, il faudrait leur citer le passage suivant :
Les embarras de vos collègues sont grands, il est juste qu'on y pourvoie! Mais depuis longtemps je frémis du gaspillage épouvantable qui se fait des deniers publics ! Aucun ministre ne dit : Réglons-nous; économisons, mettons de l'ordre en nos finances; tous crient: De l'argent! de l'argent! Le Directoire ne sait auquel entendre. Il n'en est pas encore à ce commerce de souplesse d'une part, de récompense de l'autre, dont vous parlez, et auquel tout gouvernement est tenté de se livrer pour augmenter ce qu'on appelle en Angleterre les prérogatives de la couronne; il n'en est encore et je crois que c'est, hélas! bien malgré lui, qu'à faire remplir toutes les places et du dedans et du dehors, par des gens qu'il se croit forcé de ménager, quand le plus haut génie, la
1. Voy. Anecdotes et Hé/teaions générales sur la Constitution, cl Eclaircissements sur l'article 3.V» de la Constitution, par P. C. h. Jiaudin etc.. Floréal un III. IHbl. Nat. L. 38, c, ti p.
2. Voy. Du maintien de la liberté des opinions religieuses et des cultes et du système de Déportation générale, etc.. par le môme, Paris, in-8", 21 fructidor an IV, ttibl. Nat. tUOO, 12 p.
3. Ou voit que Itcuiunarcliuis a étudié la Déclaration des droits de l'homme, et iiolauiuu'uL la dêliuilion le la liberté.
plus haute sagesse suffiraient à peine aujourd'hui pour les exercer dignement. Plaignons-le, espérons un avenir moins désolant!
Ah! que c'est une belle chose à vous qu'avoir su distinguer l'effet du déficit royal comme occasion, non comme cause de la destruction monarcale, et surtout d'avoir prononcé, plongeant nos regards consternés dans le bourbier sanglant des forfaits de nos démagogues : que si la République pouvait périr, c'en était là V affreux moment I C'est là ce dont le Directoire doit vous savoir le plus grand gré, car c'est lui dire : Courage, Directoire ! si la République est sortie vivante de la glacière robespierrienne, comment pouvez-vous craindre qu'elle soit en danger de mort quand c'est vous qui la gouvernez d'après notre constitution?
Mous le voyons môme collaborer incognito, comme tant d'autres, à des discours de tribune :
Citoyen législateur, je trouve seulement que votre phrase est incomplète; lorsqu'après avoir dit : c L'harmonie sera d'autant plus solide entre les deux pouvoirs que chacun se montrera fidèle aux principes de la Constitution, et c'est par la parfaite indépendance que le Corps législatif méritera l'estime du Directoire >, vous n'ayez pas ajouté ces mots : < comme c'est par l'austère fidélité du Directoire aux principes de sa responsabilité, qu'il obtiendra l'estime du Corps législatif, et que ces deux pouvoirs unis seront dignes de celle du monde entier >. Je sens pour moi qu'à votre poste j'eusse achevé ma phrase avec ce grand éclat t Pardon ! c'est ma profonde estime pour vous qui me fait hasarder ce regret. Je vous salue, vous honore et vous aime. Signé : Caron de Beaumarchais ; — et si votre discours s'imprime, j'en demande deux exemplaires.
La dernière pièce de cette correspondance nous montre Beaumarchais prenant feu sur ces matières, et, ce nous semble, très sincèrement.
Ce 2 ventôse an Vil, second mot après son envoi, c Au citoyen Baudin des Ardcnnes : L'exiguïté, la témérité des extraits dans quelques journaux que je lis, m'avait trompé sur la beauté de votre dernière opinion, eu avait amoindri reflet. Jo l'ai retrouvée tout entière dans la lecture de votre ouvrage, de l'envoi duquel, citoyen, je vous rends mille grâces. Cette phrase que j'avais désiré que vous eussiez achevée, elle l'a été par vous avec cette noble étendue que j'avais osé concevoir! Vous n'avez rien laissé en arrière sur le principe ni sur les conséquences, et, je le répète, avec un sentiment profond, je crois qu'aucun de vos collègues, qu'aucun des membres du Directoire n'est resté sans cette noble jalousie qui est V émulation du bien, de la hauteur {sic) avec laquelle vous vous élevez au mépris des considérations personnelles, en plaidant pour votre
pays ! Tous en ce moment-là auraient voulu être Baudin; et la preuve que je m'en fais, c'est que, malgré mille intérêts contraires, voire opinion a prévalu. J'en félicite ma patrie que j'aime comme vous l'aimez l si mon courage avait besoin de retremper son vieux ressort, ce serait au foyer du vôtre que j'irais le revivifier, c Salut, respect et gratitude.
< Signé : Caron de Beaumarchais. >
L'auteur du Mariage de Figaro donne même des dîners politiques :
Voulez-vous accepter, écrit-il à Baudin, un modeste dîner chez mo (bien que ruiné par trois ans de proscription), avec l'homme éclairé chez qui nous nous sommes trouvés et quelques-uns de vos collègues, lesquels font tous grand cas de vous? Ils m'ont promis de me faire ce plaisir le 2 vendémiaire, et je les ci tous prévenus que je vous y engagerais, rue du Paradis-Poissonnière, numéro 18. A quatre heures elle quart de grâce, nous procéderons tous à la restauration des forces dont vous faites si bon usage. Salut, respect et gratitude.
Je vais maintenant m 'occuper de vos éclaircissements sur la liberté de la presse, ce vrai, ce grand palladium de toute bonne institution humaine! Je l'ai gardé pour le dernier.
Il faut croire que le puritanisme politique de ces amis de la Constitution de Tan VII ne dédaigna pas de s'expliquer à la table de Beaumarchais. Lui-même se chargea, aidé des siens, de vérifier sa prophétie de 1791 : « L'amabilité étant notre élément, le retour de la paix nous rendra notre caractère, et seulement d'un ton plus mâle ; notre gaité reprendra le dessus '. *
D'abord, dès son retour, le fidèle Gudin est accouru. Voici la lettre qu'il écrit à Beaumarchais le 14 fructidor an IV :
J'ai reçu votre lettre, mon bon ami, il est impossible d'être plus court et d'obliger avec plus de grâce; j'en aurai, s'il est possible, plus de plaisir à vous revoir, puisque vous m'en aurez procuré tous les moyens. Je m'acquitterai le plus ponctuellement que je pourrai s . Je croyais que ce serait à mon arrivée à Paris, car les journaux m'avaient appris que le Conseil des cinq cents voulait faire payer en* numéraire effectif les pauvres diables rentiers qui, comme moi, n'ont pas six cents livres; mais le Conseil des anciens ne l'a pas voulu, et me voilà, comme par le