CHAPITRE PREMIER
Mérites dramaliq ucs de ces Mémoires. — Leur pittoresque. — ■ Beaumarchais cl l^cal : la tactique et le mélange des Ions dans les Provinciales et dans les Mémoires. — « Tous les genres d'éloquence ». — La gaieté de Beaumarchais emparée à celle de Pascal et de Dcmosthènc. — Le style des Mémoires. — Originalité de leur dialectique. — Mœurs oratoires de leur auteur.
On se plaît à penser que, devenu le « typographe de Voltaire * i et imprimant les passages de la Correspondance relatifs à ses '«moires contre Goezman, Beaumarchais tressaillit d'aise en y P^ssenlant le langage de la postérité. Voltaire, en effet, Ta parlé avance dans un élan d'admiration si spontané, que l'envie en fut au sentc; aussi son goût n'a-t-il jamais été plus clairvoyant.
Depuis un siècle, les maîtres de la critique ont développé docileaie nt les exclamations admiratives et les rares réserves que ces
^•Beaumarchais et son temps, II, 590. — Gudin, lié d'ailleurs avec
* M Denis, donne (Histoire de Beaumarchais, p. 214, sqq.) de curieux détails
, Ur 'es relations de Beaumarchais et de Voltaire, quand ce dernier revint
Paris pour y mourir triomphalement : « ... Depuis longtemps ce grand homme
°"s comptait au rang de ses plus sincères admirateurs. Il félicita Beaumarchais
Ur l'étonnante variété de ses talents, sur la diversité de ses succès au théâtre,
11 barreau, et même sur l'Océan, où son énergie le faisait agir en homme lihrc
V Graver les flottes anglaises, comme il avait bravé dans d'autres temps les
Rieurs ministérielles. Ah! combien il était doux pour Beaumarchais ! etc.. »
7^Kt ailleurs : ■ Sur le frontispice d'un petit temple consacré à Voltaire (qui est
j 1 * 1 premier plan dans la gravure de Bouhol), on lisait : Il ôlc aux nations le
[••«nilcau de Terreur. » Voici enfin une variante inédite du Mariage de Figaro où
**<Muniarcli;ii* décerne à Voltaire un honneur qu'une rature envie à Rousseau
'• couplet du vaudeville final, main de Beaumarchais, mss. de la famille):
Figaro. — Le trépas brise V au tel
Et... El?... (Il parle au souffleur :) Qui donc est immortel? Le souffleur se levé : Corneille, Racine (biffé), Molière, Racine, Voltaire, Jean- Jacques (biffé) ; A votre choix {il faut tout leur dire),
Figaro. — Ah! (H achevé le couplet :) Et Voltaire est immortel.
chefs-d'œuvre polémiques provoquaient jadis à Ferney. Leur auleur les y envoya lous solliciter le patriarche, comme un juge suprême de leurs mérites littéraires '. Guidons-nous donc à notre tour sur les suffrages dont l'éloquent défenseur de Calas honora l'adversaire de Goezman et consorts ; confirmons par des preuves de détails les arrêts rapides et brillants de son goût, c On en pense généralement comme Voltaire », dit Gudin', et il n'a jamais mieux loué son ami.
c II n'y a point de comédie plus plaisante, point de tragédie plus attendrissante 3 >, s'écriait Voltaire à h. lecture du quaterne * de Beaumarchais. Ce jugement, pris au pied de la lettre et applique aux Hémoires, nous révélera le plus original de leurs mérites, celui d'être une sorte de tragi-comédie en cinq actes.
L'unité du sujet est mise en évidence par cette question qu'ils soulèvent tant de fois. Qui est coupable du crime de corruption? Le juge, dont l'entourage met la justice à l'encan, ou le plaideur, contraint de semer l'or autour du juge?
Cinq Mémoires, cinq actes marquent les phases du débat. Le premier est une parfaite exposition du sujet, destinée t à soulager l'attention des juges » et de la nation t qui a les yeux ouverts sur leur jugement *. Après avoir résumé « les faits d'avant-scène » et pris position, Beaumarchais engage l'offensive et commence à nouer l'intrigue par de légères escarmouches sous forme c d'épisodes ». Puis il ouvre une perspective dramatique sur les péripéties de la lutte, sur t le choix de la victime ». Ecoutons en effet cette note jetée entre les lignes comme un aparté scénique : « J'ai quelque notion que ces quinze louis influeront beaucoup sur le jugement du procès. »
Du premier au deuxième Mémoire, dans l'entr'acte, l'action a marché. Une pluie de factums ridicules et arrogants, de faux témoi- /'* gnages mendiés et de calomnies infâmes, semées dans les nouvelles V e à la main, a fondu sur le héros de la pièce. La t noire intrigue i K est nouée, les scènes se pressent, varices et pittoresques. C'est d'abord celle du greffe 5 , que M me Goezman ouvre par des injures et finit par des minauderies, et qui est si prête à monter sur la scène,
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1. Voltaire, LXV1II, p. 410. éJit. Bcuohot : « Beaumarchais m'envoyai! »c« Mémoires, etc. »