‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 12 sur 338 · Voy. Beaumarchais et son temps, I · texte numérisé non relu

Voy. Beaumarchais et son temps, I

à l'ennui de s'enfermer avec les jésuites espagnols, qui sont bien à la vérité les plus maussades et ignorants des hommes. En voilà quatre de ma connaissance qui vivent à Perpignan. J'ai bien peur qu'ils ne signent enfin les trois articles du parlement de Paris. Ils disaient ici pis que pendre de la France, ils y retournent malgré le bannissement ; après cela jugez les hommes sur leur doctrine, et vous verrez que vous les connaîtrez fort mal.

Le lendemain, dans une lettre à H. Rame, il retouche quelques traits :

Mais comment les trouvez-vous? Ils faisaient les austères en France; ici en petit manteau, poudrés, en abbés poupins, ils couraient la ville, disaient pis que pendre de nous, et sollicitaient des places de précepteurs. Aujourd'hui ils partent plutôt que de prendre cet habit et rentrer dans cette règle dont ils étaient les martyrs en France..., et puis voyez s'il faut juger les actes sur la doctrine ! On rit ici de leurs petites manières de faire, et moi je les plains d'avoir fait tant de sottises, etc.

De son côté, le père rédige pour son fils une chronique parisienne assaisonnée d'esprit et de galté :

Vous avez vu, dans ma lettre du 21 dernier, celle qui m'a été adressée sur le marquis de la Villette, elle occupe tout Paris, mais ce qui vous surprendra sans doute est que samedi dernier,j'ate dîné en bonne compagnie chez un traiteur avec celui qu'il a tué.

Parfois cependant, en post-scriplum, un cri de douleur arraché par la maladie : « Je suis encore un peu incommodé, cela tue à la fin *. Hais la gaîté prend le dessus :

La rue du Roule qui est bien le meilleur cœur de femme que Dieu ait créé, et à qui à la tête de son nom (M 9 Gruel) j'ai ajouté Panta; Panta, dis-je, veut nous amener ou nous donner à souper avec Préville * et le petit Poinsinel, ce qui, selon nos idées, sera un souper délicieux ; cependant nous tâcherons d'attendre votre retour pour que le plaisir soit complet. Cette bonne Panta adore (exactement le terme n'est pas trop fort), adore Julie et Tonton, mais surtout Julie ; elle me charge de vous dire qu'elle vous aime toujours de tout son cœur; il n'y a pas jusqu'à moi qu'elle aime aussi tant elle a le cœur grand.

1. La liaison entre Préville et Beaumarchais résista à tous les démêlés de la comédie avec les auteurs, malgré quelques froideurs que fondit la bonne humeur et la franchise de Beaumarchais (voy. pp. 203 et 398). Gudin nous apprend d'ailleurs que t Préville fut consulté > sur le monologue de Figaro; et bien d'autres fois sans doute.

Aussi se plait-il à reconnaître chez son Gis cette gaité, qui est un des dons les plus précieux qu'il lui ait faits :

Gela me prouve au moins que vous conservez toujours, malgré vos grandes affaires, cette précieuse gaîté dont je vous félicite bien sincèrement»

II est loin le temps où il morigénait Pierrot sur ses escapades, el comme il doit s'applaudir d'avoir eu alors la main si ferme :

Adieu, mon cher et bien aimé fils,;* me fais gloire tfétre votre tendre père et meilleur ami, Caron.

Ce fils fait d'ailleurs si miraculeusement les recouvrements de la maison Caron !

Je vois ce que vous avez fait et faites encore contre mes débiteurs dont je n'aurais peut-être jamais tiré un sol sans vous; il faut regarder ce que vous en arracherez comme pur bénéfice.

Le vieil horloger avait en effet, à Madrid, des débiteurs aussi titrés et aussi mauvais payeurs que le marquis de Buendia, du Bachelier de Salamanque; mais ils s'empressent d'acquitter envers M. de Beaumarchais, familier des Altesses, ce qu'ils doivent depuis si longtemps au père Caron.

Je suis en outre en compte de payements avec toutes vos grandes.

La pique s'en mêle, de manière que je crois tout arracher d'eux. Ma lettre était honnête, mais Gère. Le duc et la duchesse paraissent ne vouloir pas m'avoir obligation, crainte que je m'en vante et que la longueur du crédit ne s'ébruite ; laissez-moi faire.

El ils reçoivent à la ronde un petit billet prémonitoire ainsi conçu :

Sachant que bien des gens oisifs de ce pays me font l'honneur de s'inquiéter sur les motifs de mon séjour en Espagne, j'ai cru devoir les tranquilliser en employant mon temps à solliciter les dettes de ma maison. En conséquence, j'ai l'honneur de demander à Votre Excellence la permission, etc....

Mais une de ces débitrices, < piquée de payer, s'en venge comme elle peut >, c'est-à-dire en essayant de faire passer Beaumarchais pour un aventurier. Ce dernier se fait aussitôt un manteau de

toutes les qualités qu'on lui conteste, et reçoit de sa sœur Julie, par le retour du courrier, un bel arrêt imprimé, tiré « de l'armoire du cabinet rose ', auprès de la cheminée, dans les papiers qui regardent la chasse». Il tient quatre grandes pages, compte quinze articles, et réglemente à grand renfort de termes de droit et d'extraits d'ordonnances, « sur le réquisitoire du procureur du roi », des contraventions c au sujet de la construction des bâtiments, de l'ouverture et la fouille des carrières faites dans l'étendue de la capitainerie, pour lesquelles contraventions il a été porté différentes plaintes pardevant nous ». Le tout est surmonté d'un fort beau cul-de-lampe en feuilles d'acanthe, et porte la signature suivante : c Fait au château du Louvre, par Messire Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, écuyer, conseiller du roi, lieutenant général au bailliage et capitainerie des chasses de la Yarenne du Louvre, grande vennerie et fauconnerie de France, y tenant le siège en la Chambre du Conseil, le mardi dix-sept janvier mil sept cent soixante-quatre. Signé: de Vitry, greffier en chef» ; et, de peur que la liste ne soit pas assez longue, sachant bien qu'on n'a jamais assez de titres en Espagne, Miron ajoute à la main : c Ecuyer, conseiller, secrétaire du roi, maison, couronne de France, contrôleur de la maison du roi, lieutenant général, etc.. »

En revanche, le père fait à Paris les affaires du fils. La plus pressante est le renouvellement des congés que Beaumarchais, en vertu de tant de charges, a dû obtenir de ses chefs. Ici entre en scène un ami de cour, car il en avait de sincères même là. Ce dernier, un H. de la Châtaigneraie, dont nous retrouvons un lambeau de lettre, s'est fait le tuteur intérimaire de la famille Caron. Il avait l'âge du rôle, car une note de Beaumarchais nous apprend qu'il frisait la soixantaine quand ils lièrent partie. Il le tient d'abord au courant de ces petits riens de cour, qui faisaient dire à Saint-Simon que c la vanité donne de l'être au néant » :

J attends les couches de M 1 ™ la Dauphîne pour les événements... Le roi passe souvent dans l'appartement de M me Adélaïde, parce que vous savez qu'il est accoutumé de sortir du sien, etc. '...

1. Sans doute celui qui a encore un si joli plafond Pompadour. Voy. p. 19.

2. Yoici encore un billet d'un bon ami de cour : t ... Tu ne penses pas sans doute que tu entres de service au mois d'octobre chez M . le duc de Bcrry... i 11 lui offre de prendre son service» très amicalement.

18 UAOUKCBAIS . FAITU BISTOUÛCE.

Après la famille royale, la famille Caron :

La chère sœur qui, dans sa petite incommodité, conserve sa droite raison sur l'essentiel surtout, tous prie de loi rapporter tout ce que tous trouvères de boa dans les endroits où tous passerez, même des jambons de Bajonne.... Le temps presse, car le petit chien de Boisgarnier me désoie, me bat, il est vrai que je n'en vaux que mieux. Adieu encore une fois, adieu, délivres-moi de ma tutelle....

Cependant il n'en a pas tout le poids; la plus grande part en retombe sur Julie; c'est elle qui tient la bourse, et ce n'est pas une petite affaire, : nous voyons qu'elle a « déjà donné autour de 7000 à 8000 francs » le 17 novembre. 11 faut croire qu'ils ont été bien employés, car elle a dû suivre le programme que lui trace son frère : « Je te recommande F économie comme la mère de l'aisance, et, ajoutait-il sans rire, la modestie comme f aimable compagne des grands succès ». Il veut qu' c on s'occupe un peu de lui », pendant son absence; c les hommes sont vains», ajoute-t-il avec coquetterie, cils aiment qu'ouïes flatte», c Tu vois bien que je m'occupe de ta négligence, cela est-il si désobligeant pour toi? » Et Julie de répliquer sur le même ton :

Moi je ne t'ai point écrit ces deux courriers, parce que je n'avais rien de neuf à te mander et que les lettres où tu m'oublies n'ont rien de propre à m'exciter, mais cependant je veux bien l'assurer que, malgré ton air froid et si constamment occupé, je l'aime encore de tout mon cœur....

Et Beaumarchais de renvoyer la balle avec plus de raideur :

La Julie se sert de mes phrases pour me faire sentir que je ne lui écris pas; mais si elle faisait réflexion que pendant que f occupe ici quatre secrétaires et traducteurs, elle n'a rien à faire du matin au soir, elle pourrait mettre entre nous la différence qui est juste....

Puis, parmi ces picoteries, qui sont comme la pudeur de l'amitié fraternelle, des élans du cœur : Julie se jette sur une feuille de papier.

J'ai un besoin de l'aimer aujourd'hui qui ne peut s'apaiser qu'en l'écrivant une longue lettre,

el elle noircit quatre pages de jolis riens. Le frère réplique et fait assaut d'esprit avec son Sosie femelle :

.... A l'égard du bonhomme qui ne rit plus parce qu'il est noble, je te promets aussi quelque jour de te le faire voir riant à table, si tu le permets, des bons mots ou sottises que tu diras....

Il s'agit d'une maison de parvenus, où Ton avait paru tenir la dragée haute à Julie Caron; mais, quand on apprend tout ce que le frère est en passe de devenir, il se fait un changement à vue, que le père dialogue avec malice pour le fils :

Mais il a donc une compagnie faite? — Je n'en sais rien, Monsieur, car il ne peut sur tout cela m'écrire que fort amphibologiquement. — Et puis... (sic), mais, ma chère, quel homme! je lui connaissais bien de V esprit, mais ceci suppose bien autre chose. —Oh! oui, dit-elle. — Ah! çà, ma chère, écoute la lecture que je te vais faire d'une charmante lettre, etc....

Et cette lettre est du frère de Julie ! Comme on a dû rire chez les t bonnes gens de la rue de Condé l ! » N'est-ce pas bien plaisant, en effet? Ce qui ne l'est pas moins, c'est de voir ceux-là mêmes qui, comme Miron ou comme M. Bettelheim 2 , auront traité « d'idées baroques * ses projets financiers quand ils échouent, rendre les armes au « génie extraordinaire 3 » du chef de la maison Roderigue, etc....

Julie complète la chronique du père :

.... On m'attend pour aller à la Comédie, c'est la seconde fois depuis Ion départ que je me serai permis le plaisir d'y aller, je reprendrai à ton

retour J'ai vu Mérope avec une pièce nouvelle de Poinsinet qui fait

fortune, on l'appelle le c Cercle » ou bien la Soirée à la mode ; c'est le plus joli petit rien et le plus agréable du temps. Un petit bonhomme s'est chargé de t'en faire l'analyse *. Moi je reviens aux affaires du ménage.

1. Expression courante dans la correspondance. — La maison qu'occupaient c les bonnes gens ■ et qui fut le théâtre de l'invasion du duc de Chaulnes porte le 11* 26. Elle n'a subi que des réparations d'entretien; elle est de belle apparence et montre le chiffre CA festonné dans les ferrures de la façade. Elle avait coûté 60000 francs à Beaumarchais et est estimée 24000 francs dans l'inventaire après décès, « valeur relative au temps présent ». Son propriétaire actuel est tout i fait digne de faire au public les honneurs de la maison de Beaumarchais. Il n'est autre en effet que M. Kobert de Bonnièrcs. Il a promis et on attend une notice. Voy. Appendice, n° 29.

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